HISTOIRE X
Le souvenir de ce cruel revers , ajoute une chronique contemporaine (1), obscurcit grandement dans le cœur du roi la joie de ses succès en Espagne.
Telle fut cette bataille de Roncevalles ou de Roncevaux , ainsi nommée de la gorge où elle se donna. L^historien Franc nous la représente comme une surprise, une escarmouche, ou tout au plus une affaire d^arrière-garde , et néanmoins jamais action n^eat plus de retentissement dans la postérité. Ellç a inondé de poésie tout le moyen-âge et défrayé pendant plusieurs siècles l'imagination des chroniqueurs , des romanciers, des jongleurs, des trouvères. Roland, le neveu chéri de Charlemagne, n'est cité qu'une fois dans le récit d'Eginhard, et cependant il est resté longtemps un des noms les plus populaires de rEurope. On le retrouve partout , dans les poèmes , dans les chansons j dans les fabliaux, sur le marbre des églises , dans les bas-reliefs, au nord, au midi, au fond de TElspagne, à l'extrémité de la Hongrie, jusque dans les chants nationaux de la G)lchide. Deux ou trois villes se disputent son tombeau, les lieux où il tomba conservent les traces de sa force et de son courage. La brèche immense qui ouvre les Pyrénées sous les murs de Marboré , et * d'où un œil perçant pourrait voir à son choix Toulouse ou Saragosse, n'est autre chose , comme on sait, qu'un coup de son épée, de sa redoutable Durandal (*).
(i) Adhém&T, Annales regum francorum,
C) Son cor fut longtemps gardé à Blaye , ce cor appelant à son secours Tinsouciant Charlemagne et le traître Gannelon, de H ayence : il souffla si furieusement que les veines de son col se brisèrent pour parler comme le poète : et
De son cervcl rompu en fut li temple.
Enfin, pour en finir avec les monuments qui nous restent de cette mémorable journée , près de la riche abbaye de Roncevalles, que le moyen-âge ne pouvait manquer de doter largement, s^élevait une modeste chapelle qu^un de nos compatriotes (1) , célèbre antiquaire, visitait en 1707, lors de la fameuse guerre de la succession d'E!spagne. En soufevant quelque croûte de mur, il découvrit sur les parois extérieures une vieille peinture presqu'à demi ruinée, représentant la bataille de Charlemagne. On y lisait encore les noms de Théodoric des Ârdennes, Réol du Mans, Guy de Bourgogne, Olivier, Roland. Au dehors de la chapelle s^élevaient une trentaine de monuments en pierre brute, dans le genre des cromlechs, ou tombeaux Gaulois. Ce lieu avait gardé le nom de cimetière des Français, et Ton n'y enterrait que des gens nés au nord des Pyrénées.
Amii le fit-U entendre à la distance d'une journée de marche. C'est donc là un grand nom^un nom immortel comme celui de RonceTaux quiy lui aussi, eut des poètes dans toutes les langues, et fut aussi souvent prononcé au-delà des Pyrénées *que du c^té des montagnes. Fendant longtemps, les Espagnols regardèrent ce combat comme une de leort première gloires, et Bernard de Carpio, le vainqueur supposé de Roland, est un de leurs héros les plus connus des peuples. Ils rappellent ce souvenir avec orgueil dans leurs chants nationaui :
jlfato la vittes franeeies
La eaça d$ Jhneivailet ,
Ikm Carloê perdià la honora
Murieron lo$ doxe pares.
Chez nous, la chanson de Roland passa des Trancs aux modernes Français , et se perpétua dans les armées bien qu'altérée et traduite d'âge en âge. Trois siècles après la journée de Roncevaux , les stro> pbes guerrières de cette chanson animaient au combat les Franc s - Nonnands, qui renversèrent le royaume des Anglo-Saxons dans les plaines de Hastings.
(1)M. deCaylus.
300 HISTOllLB
Nous avons adopté le récit des annalistes Francs. Les écrivains Espagnols en contestent la vérité. Suivant la plupart d'entr eux (1), loin d'avoir cueilli des \aur riers par-delà les murs de Saragosse , Ckarleniagne n'arriva qu'au pied ^es Pyrénées , dont il trouva les hauteurs occupées par une armée nombreuse, composée de tous les peuples qui alors se disputaient U Péninsule. Les querelles nationales , les dissensions religieuses elles-mêmes s'étaient tues devant Tinvasioa étrangère ; ou plutôt, chrétiens et musulnui^ns^ tous les Ibères avaient réuni leurs forces contre le oolossequi, non content de peser sur le nord, avait soumis l'Italie et menaçait d'asservir le reste de l'Europe. Accoutumé à briser tout obstacle , le monarque Franc essaya de forcer le passage, sans s'inquiéter des avantages de la position* Durant un jour, toutes les troupes qu'il détacha contre l'ennemi furent culbutées. Les rangs entiers disparaissaient sous les^ traits ennemis, ou étaient emportés au fond des précipices par les quartiers de roche qu^on faisait pleuvoir sur eux. Jllors périrent et Roland et ses preux coippagnons. La nuii mit fin à ce combat inégal. Fiu-ieux de tant de pertes, Charlemagne recommença la lutte avec l'aurore naissante. Pour sao* ver son honneur, il sacrifia ce qui lui restait de braves. Mais vains et impuissants efforts; repoussé sans cesse; il fut contraint de se replier vers la France , traînant avec lui les tristes et malheureux débris de l'armée la plus florissante qu'il eût mise sur pied. D'autres écrivains E^agnols (2), grandement prisés au-delà des
(1) Roderic de Tolède. Bfarca , |Mige 163. — (2) llariana, Hx, 1 < ch.l1.
monts, admettent deux expëdîtiotis. La première fut couronnée de succès; c est à peu près le récit des victoires rapportées par Eginhard et les annalistes français; mais là seconde , disent-ils, vengea noblement TEspagne. Œarlemagnc défait , échappa presque seul et survécut peu à ces désastres. De ces deux versions, nous ne saurions dire quelle est la plus plausible , ou plutôt cette divergence suffit pour nous les faire' suspecter Tune et l'autre. Nous aurions voulu consulter les anciens chroniqueurs Elspagnols (1). Les rares auteurs de cette époque que nous avons pu nous procurer et que possède notre séminaire diocésain, si riche d^aiDeurs en monuments historiques, ces rares auteurs, ou ne consacrent que quelqpes lignes à ce combat, ou sont écrits dans une langue que nous ignorons. Toujours est-il qu'il nous parait démontré que la bataille des Pyrénées eût plus d'importance que ne lui en donnent les premiers historiens français. L'école moderne Tadmet assez généralement ; elle a même recherché ce qui a pu lui valoir ce long retentissement (2).
Charleiûagne eût vainement cherché à venger l'échec que ses armes venaient de recevoir à Roncevaux. Les Gascons s'étaient dispersés aussitôt après leur hardi coup de main et avaient disparu sous l'épaisseur de leurs forêts séculaires, ou parmi les anfractuosités de leurs roches inaccessibles. Ne trouvant pas d'ennemi à combattre , le roi des Francs fit tomber tout le poids de sa colère sur Loup II qu'il soupçonnait non sans raison d'avoir conduit toute l'entreprise. Par ses ordres,
(1) Voir l'Histoire de la domination des Arabes en Espagne , par M. de Mariés , tom. 1, page 232 et suivantes.
(2) Note 4. Voir à la fin du volume.
des soldats nombreux se répandirent dans les montagnes, et après quelques recherches infructueuses, ils se saisirent du duc d'Aquitaine et le traînèrent aux pieds de leur maître. Là, devant un plaid improvisé parla haine, on dressa un simulacre de procédure, et InentAt Tarrière petit-fils du puissant Eudes, le chef de la maison Mérovingienne, fut condamné à périr d'une mort ignominieuse. Il fut étranglé et pendu (1) comme le dernier, des malfaiteurs.
Cette exécution sanglante parut assouvir la vengeance de Charlemagne. Loup II laissait pour fils Adalric et peut-être aussi Loup-Sanche, jeunes enfants qui n avaient pu tremper dans la tentative de leur père Soit remords de s'être laissé emporter à tant de violences, soit compassion, soit respect pour le noble sang qui coulait dans leurs veines, ou plutôt soit que, poUtique habile, il comprit que le temps n'était pas encore venu d'évincer entièrement ses souverains légitimes et d'imposer à ses populations fières et indépendantes des maîtres étrangers, il abandonna à Adalric la Gascogne occidentale , c'est-à-dire , comme pensent Dom Vaissette (2) et Marca (3), au moins la basse Navarre, le Bigorre, le Béam et tout le pays jusqu'à PAdour. Ce n'était là qu'une faible partie des états de son père, décorés encore il est vrai du titre de duché de Gascogne , mais délaissés comme fieis mouvants de la couronne. Le reste de l'Aquitaine fut réuni à la monarchie Franque, ou donné à Loup-Sanche dont plusieurs his-
(1) Charte d'Alaon. — (2) Uistoire du Languedoc, lîv. 8, page 431. — (3) Hisloire du Béarn, lîv. 1, ch. 27.
loriens contestent la filiation. Nous serions nous-méme assez portés à la rejeter (*).
Cependant les troubles si souvent réitérés de l'Aquitaine Élisaient comprendre au fils de Pépin que ces morcellements ne suffiraient pas , et qu'il faudrait recourir à d'autres moyens s'il voulait asseoir sa domination sur des bases solides. A ce soin , Cbarlemagne ne pouvait faillir. Il commença par enlever le commandement des différents comtés qui partageaient l'Aquitaine aux gouverneurs nés dans le pays ou nommés par les princes qu'il venait d'abattre, et leur substitua des leudes Francs (1), dont la fidélité lui garantit l'obéissance des peuples confiés à leurs soins. De tous ces gouverneurs, un seul , celui de Toulouse, porta le nom de duc (2), titre qu'il dut sans doute à l'importance de la ville qu'il administrait et qui allait bientôt redevenir capitale d'un royaume. Apres ces nominations , il chercha à gagner le clergé, plus puissant dans ces contrées que dans les provinces du nord. Il combla les ëvéques d'égards et de présents ; et comme les monastères étaient riches en terres et en vassaux, il tacha d'y faire élire des supérieurs d'origine Franque, ou plutôt, car le texte des chroniqueurs est singulièrement embarrassé , il leur donna dés chefs militaires tonsurés où non , ayant reçu le jour dans ses états. On voit paraître là les abbés commendataires si fréquents depuis. Enfin, il confisqua les terres des hommes puissants
(*) Comme cette branche ne donna pas des souverains k notre pays, nous abandonnons k qui de droit ce point d'histoire.
(1) Dom Vaissette, Uistoirc du Languedoc. — (2) Astronome Limousin, Vie de Louis-le-Débonnaire, ch. 1.
(berts) qui avaient pris part au complot de Loup, et les distribua à ses fidèles en qualité de/eh-od (*).
Ces mesures furent surtout arrêtées , non comme récrivirent la plupart des historiens , au cbâtean de .Gisseneuil, situé au confluent'de la Garonne et du Lot, mais à Casseuil, château situé à une lieue de La Réole, à Tembouchure du Drot dans laCaronne. Gharlemagne s'y était reposé quelque temps avant de marcher contre les musulmans, et y avait laissé la reine Hîldegarde (1). A son retour, cette princesse Favait rendu père de deux jumeaux auxquels il fit donner les noms Mérovingiens de Lothaire , Lother , et Louis^ Hlodawig, Ce dernier reparaîtra souvent dans notre histoire. Le premier mourut deux ans après sa naissance , et fut enterré dans la chapelle du château qui Tavait vu naître. Près de deux siècles plus tard, le moine Aimoin déooovrit son tombeau sous les ruines de cet antiq[ue palais détruit par les Normands vers Tan 906.
Mais le joug du nord avait trop pesé sur le midi , les expéditions dévastatrices de Charles-Martel et de Pépin avaient amassé trop de haine contre la nation Franque. Aussi, malgré ces précautions, Charlemagiie
(*) D'où nous avons fait le mot français fief, en latin, féyda^fmfiâ et plus souvent feudum ou feodum.
Avec Tanagramme de ces mots , on a eipliqué le serment di v«selage :
Fidelis ero vatsalus Domino vero meo.
Fidelis ero omnimodo domino vero meo.
ou bien Fidelem esse ostendam domino vero me,
(1) ^delmi Benedictini francorum regum Jnnaleêy an 877. Astronome Limousin. Vie de Louis.
cupait que de sa propre sanctification, lorsque le ciel rappela à travailler à la sanctification des autres. 11 parut digne de commander même à une communauté naissante. St-Ausbert , le fondateur de Moissac , venait de mourir; les vœux de tous les religieux lui donnèrent aussitôt Léotbade (i) pour successeur, et malgré sa profonde humilité et sa longue résistance, on contraignit le nouvel élu d'accepter Thonorable fardeau qui lui était imposé. L'bistoire nous a conservé lacté d'une vente ou plutôt d'une donation faite à son monastiTC sous son administration. Son importance la recommande assez pour que nous la mentionnions ici (2). Nizézius, un seigneur opulent du pap, vendit de concert avec Hermengarde, 5a femme, à Léotbade et à sa communauté, dix-buit villages situés, quelques-uns, dans le Toulousain, quelques-autres dans TA gênais, et deux seulement dans le diocèse d'Eauze. 11 aliéna ces villages avec leurs églises, avec les serfs et les affraucbis destinés à la culture des terres, enfin avec toutes leurs dépendances pour le [HÎx de sept cents sols d'or et quatre babits évalués cent sols. Ce prix était évidemment trop modique; aussi la vente cacbait-elle une donation ; car dans la même charte , Nizézius et son épouse disposent de la somme en faveur de l'abbaye. Ils ne réservent que la disposition de cinq villages pour leurs béritiers, savoir: trois dans le Toulousain, Pompiac dans TAgenais et le dernier dans l'Eusan. Cet acte est de la septième année du r^^e de Thierry. Dom Vaissette, qui nous en a transmis la substance (3), ajoute que la plupart de ces villages 5ont maintenant inconnus.
(1) Manuscrit de M. d'Aignan. — (2) Mabillon, ad aiinum 682. — f.3) Histoire du Languedoc, toni. 1, p. 363.
/. ti.
322 HisTonB
Une munificence aussi généreuse suppose une liante piété dans les religieux f[ui en furent Tobjet ; car il n^est que la régularité qui attire les grandes largesses, conune aussi, par un malheureux retour des choses humaines , ce sont presque toujours les grandes largesses qui, avec le temps, détruisent la r^^ularité. Moissac ne craignait pas cet écueil sous la discipline du saint Abbé placé à sa tête; mais ce chef ne pouvait que lui manquer bientôt. Tant de sagesse et de vertu devaient briller ailleurs que dans un cloître. Le siège d^Auch était vacant , le clergé et le peuple s^empressërent d'y appeler Léothadc. Celui qui avait longtemps recalé devant le titre de supérieur d'une faible communauté de pieux cénobites , dut rectdei: davantage devant le titre de pasteur suprême d'un peuple nombreux ; mais le ciel sait faire plier les saints à sa volonté. Léoihade se soumit et vint s'asseoir sur la chaire des Taurin et • des Orens (1), qu'il allait faire revivre. Son épisoopat fut remarquable , puisqu'à travers tant de sièdés il est parvenu avec honneur jusqu'à nous. Néanmoins, noos n'en connaissons aucun trait particulier. Sa vie , si die fut jamais écrite, fut perdue de bonne heure. Une prose en rimes, insérée dans le premier missel d'Auch, nous apprend seulement qu'il gouverna notre église pendant vingt-sept ans (2). L'ancien martyrologe de la métropole et celui de Lectoure disent encore qu'il mourut saintement en Bourgogne (3), où l'avait conduit Futilité de la religion, ajoute vaguement un autre martyrologe.
Le cartulaire de Cluny (4) parle d'une chapelle bâtie
(1) Gallia ChrisUana. — (2) Chroniques d'Auch. — (3) Idem.— (4) Baluze.
à Dondelle, diocèse d'Autun , où reposait le corps du bienheureux Léothade , ubi beatus Leotliadius in corpore requiescit. Etait-ce notre évéque ? Les frères Ste- Marthe n'osent pas rafiîrmer {\), Dom Brugelles plus hardi, ny met, lui, aucun doute. Quojquil en soit, les ossements de St-Léothade furent depuis transportes dans notre métropole et placés dans la crypte, sous Tautel d'une chapelle qui lui fut dédiée. On montrait avant 1 793, dans les trésors de Téglise, une de ses mains avec la moitié de son bras sans corruption. Cette précieuse relique était renfermée dans un reliquaire d'argent, donné vers IVn 1630, par M. Deluc, prieur d'Eauze et vicaire-général de Mgr. de Trappes. On célèbre la fête de St-Léothade le 23 octobre; mais on cnût que ce jour est mcnns le jour de sa mort que celui de sa translation.
St-Pateme qui succéda à St-Léothade dans Tabbaye de Moissac, lui aurait aussi succédé sur le siège d'Auch s'il fallait en croire Claude-Robert (2) et le Père Lecointe (3), suivis en cela ])ar Dom Brugelles; mais il y a é¥idemment erreur dans ce sentiment Ils confondent le Paterne dont il s'agit, si toutefois c'est le même que l'Abbé de Moissac, avec Paterne II, le dernier métropolitain d'Eauze, dont le nom soit venu jusqu'à nous. Il est certain d'ailleurs que les reliques de St-Paterne, longtemps conservées à Auch, appartiennent au premier disciple de St-Sernin ; car ces reliques furent trouvées avec celles de ses trois successeurs, St-Servand, St- Optat et St-Pompidien. Enfin, pour soutenir leur opi-
(t) GaUia Christ iana. ^ (2) Idem. —(3) Arniales Eeclesioitiei Franeorum.
nion, Lecointc et Dom Brugelles sont contraints de donner sans preuves deux noms au même prélat, et de l'appeler Paterne et Patrice ; tandis que Claude-Robert, tout aussi gratuitement, en fait deux hommes distincts. Nous aimons mieux penser avec Oihenard (i) que Paterne ne s^assit nullement sur le siège d'Auch, et qu a St-Léotliade succéda immédiatement Patrice. En adoptant la chronologie de notre savant compatriote, ce serait sous lui qu'aurait eu lieu la terrible invasion des Sarrasins. Toutes les cités ayant disparu , les évéques furent contraints d'abandonner leurs sièges. Les cathédrales de la Gascogne furent bien longtemps dans Toubli, dit lecartulairedeLescar, parcç qu'aucun pontife n'y entra (*). Ils allèrent s'établir dans les hameaux, dans les monastères ou dans d'autres églises qui , par leur petitesse, leur obscurité ou leur éloignement , avaient échappé à la destruction. Auch partageait le sort commun. Patrice , s'il survécut à la désolation de son peuple , ou son successeur , se fixa à l'orient cki Gers, près de l'église St-Martin, qui avait été aussitît rétablie, et autour de laquelle s'agglomérèrent quelques maisons (2). La cité ne fut rebâtie qiie plus de àeny siècles plus tard.
Le cartulaire de St-Sever (3) dit qu'après 734, on tira du cloître le moine Elisée pour le placer sur le siège d'Auch. C'est le donner pour successeur à Patrice, quoique le catalogue de notre métropole le rejette bien
(1) Notitia yasconiœ.
(*) Et sedes Gasconiœ fuerunt in ohlivione multis temporilnti , quia nuUus episcopus in cas introivit.
(2) Cartulaire d'Auch. Dom Brugelles. — (3) Manuscrit de M. d'Aignan.
DE LA GASCOGME. 325
plus loin. Kauteui' du cartulaire nous le peiut comme un sévère et rigide observateur des constitutions ecclésiastiques : il ajoute que l'assemblée provinciale de la Novempoptdanie l'envoya dans les diocèses de Dax et d'Aire pour y remédier aux grands désordres causés par l'influence des gens de guerre et le débordement scandaleux du clergé et des peuples. Elisée , loin de mollir, sentit son courage s^enflammer à la vue de la grandeur et d^'étendue des maux. Sa fermeté imposa aux coupables. La morale reprit son empire et la discipline fut rétablie.
Ses successeurs se présentent dans l'ordre suivant : Tontoine II , Asner ou Asnarius I*"" , Erinald, et enfln Lojup ou Lupon que l'ancien martyrologe d'Auch désigne aussi comme évéque de Sarbone ou Sardone ; vraisemblablement parce qu'avant de monter sur le trône pontifical, il avait été déjà coadjuteur du précédent. Le nécrologe de St-Mont le fait mourir le 25 février, sans indiquer l'année. Nous ne connaissons que les noms des suivants : Aster ou Astcre, Asner II, Revel ou Ravelliam, Egolin ou Galindon qui, d'après le cartulaire de St-Sever , était originaire de Pampelune en Espagne, avait embrassé l'état monastique avant sa promotion, et vivait encore en 8 11 (1). Mais alors nous ne pourrions pas placer Mainfroi qui , du reste, ne se trouve que dans l'ancien martyrologe d'Aucli. Peutêtre est-il le même que cet évéque Jean qui fut assassiné en Gascogne vers l'an 812 (2). Ce qui porterait à le croire, c'est que nous ne trouvons sur les sièges
(1) Cl. Robert. Duchcsnc. Gallia ("hristiana. Clironi«iucs irAiich. Cartulaire d'Audi. — (2) CoUectio Concil., par le P. Th., tom. 3.
Toisins aucun prëlat de ce nom. Nous n^oserions décider si le vice ou la férocité avait porté sur Jean une main sacrilège, ou si on n avait poursuivi dans lui que Fami trop ardent de la domination Franque toujours si délestée parmi les Gascons. Nous pencherions toutefois vers ce dernier sentiment. Les évéques de la province s'assemblèren t en G)ncile pour demander à Charlemagne la punition de ce crime. Pieux et ami de Injustice comme il était, Tcmpereur fit droit à leur requête, nous en sommes convaincu , mais nous n^avons à cet égard rien de précis. Ardoin, qui* succéda à Tinfortuné Jean, na laissé que son nom dans le catalogue de nos prélats. Izambart, le suivant, est plus connu. A son nom se rattache le souvenir de nouveaux malheurs pour nos provinces. Elles n'avaient pu se relever du passage des Sarrasins et des dernières invasions des Francs. Le règne long et paternel de Charlemagne ne sufBt pas à guérir tant de maux ; à peine cicatri sa-t-il les plaies. Aussi, quand son fils monta sur le trône, de tant de monastères qui couvraient jadis la Gascogne , cinq senlement étaient debout; et encore à la célèbre asseôiblée d'Aix-la-Chapelle, en 817, qui classa les maisons religieuses suivant leur importance (1 ) , ces cinq monastères furent rangés parmi ceux qui ne devaient k TÉtat ni services militaires, ni tribut, mais seulement des prières. C'étaient Sère, Simorre, Pessan, Faget et St-Savin. Celui-ci ocupait(2), dit-on, les ruines du palais Emilieo, point fortifié que les Romains avaient élevé au milieu des Pyrénées pour s'en assurer la possession et rendre libres leurs communications avec TE^pagne. Une au-
(1} Labbo, Cvllcct. Cvnc, tom. 7.— (2)Marca, Histoire du Béara
•cienne tradition attribue la fondation de St-Savin à Charlemagne lui-même. Le saint auquel il lé dédia naquit à Barcelonne, d'Hentilius (1), comte de Poitou. Sa mère eut soin de son enfance , et Téleva en Espagne; mais son pèrequ^il alla joindre à Poitiers, voulut veiller lui«méme à son éducation. Le jeune Savin se montra, dès ses plus tendres années, extrêmement charitable (2), et quoique né au sein de Topulence , il se contentait dun cheval et d'une nourriture ordinaire^ distribuant aux pauvres ce quHl dérobait à Téclat de sa naissance. Il avait un frère jumeau qui, à sa secrète insinuation, embrassa la vie monastique vers laquelle il se sentait lui-même depuis longtemps vivement entraîné. Leiu: mère désolée de cette résolution , et ignorant la part que Savin y avait prise, l'envoya vers le jeune moine pour le ramener sous le toit paternel. La vue du dottre et du calme quW y goûtait, la présence et sans doute encore les instances d'un frère chéri , fixèrent ses irrésolutions. Il resta près de celui qu'il devait ravir à la solitude, et disant lui aussi adieu au monde et à ses proches , il se consacra au Seigneur dans le monastère de St-Martin , où vivait son frère. Il y passa trois ans dans la pratique des vertus de son état. Aspirant alors à une vie plus parfaite, il forma le dessein de se retirer dans un lieu désert et éloigné de tous les siens. Dans cette vue, il se dirigea vers les Pyrénées et rencontra sur ses pas Tabbé Forminius qui habitait avec quelques religieux près de la cité de Bigorre. Forminius le conduisit dans les quartiers les plus reculés de la
(1) Marca , Histoire du Béarn. — (2) Marcn , llisloirc du fiéarik Manuscrit de la bibliothèque du Séminaire d'Auch.
-vallée de Lavedan où* ils trouvèrent un liea oomme le cher^it Savin. Cétait un rocher escarpé d'où découlait une si petite source qu'elle tarissait en été. Forminius lui laissa pour compagnon un de ses diacres; ce diacre étant bientôt tombé malade, fut remplacé par un second nommé Silvain. Savin et lui bâtirent en ce lieu une petite cellule de sept pieds de long sur cinq de large. Chromatius, à qui appartenait ce terrain, n'aimait pas de pareils hôtes et ne les supporta^ qu'avec peine ; de là une persécution incessante dont ils souffrirent toutefois moins que de Téloignement de la fontaine qu'ils ne pouvaient aborder que par un sentier rude et difficile. Savin passa treize ans dans cette affreuse solitude. Sentant approcher sa fin, il désira recevoir la bénédiction de Forminius. Le vieil Abbé vivait encore, mais il prétexta quelques affaires pour ne pas se rendre aux désirs qui lui étaient exprimés. Dieu voulait sans doute achever d'éprouver son serviteur, en lui refusant la consolation qu'il sollicitait. Le pieux solitaire mourut peu après également célèbre pour ses miracles, et durant sa vie et après sa mort.
Les autres quatre monastiTCs étaient situés dans ce qu'on appela depuis le comté d'Astarac ; nous ignoron» l'époque précise de leur fondation. Pessan se cachait au fond d'une étroite et profonde vallée, presqu'aui portes d'Auch. Son voisinage et sa détresse le recommandaient à la charité de nos prélats (1 ). Izambart avait acheté la terre de Cazaux d'un certain Aureolat qui lui-même la tenait d'une dame nommée Tempëriaire. A sa mort , il voulut la léguer au monastère de Pessan
(i) Chroniques d'Auch.
bE LA GASCOGNE. 329
qui n'en était pas éloigné. Mais par des motifs que nous ignorons et qui tenaient sans doute à la féodalité, il ne fit pas lui-même cette donation. Il la laissa à Asnaire- Sanche, comte de Gascogne. Le comte crut remplir les intentions de Févéque d'Aucli, en donnant la terre aux prêtres Aldaire et Dolgrin {\). Nous avons la cliarte de cette donation et la, précédente écrites en latin à demi barbare. La première est iaiée du mois d'octobre, sous le règne d'un roi Charles, qui ne saurait être que Charlemagne. Le prêtre Aldaire survécut peu à cette libéralité du comte de Gascogne. Resté seul maître du legs, Dolgrin le rendit à sa véritable destination dans le mois de janvier de la sixième année du règne du même prince. Octaire ou Oteire,qui reçut Cazaux des mains de Dolgrin , est le premier Abbé de Pessan dont le nom soit parvenu jusqu'à nous. Son administration fut longue et surtout cruellement agitée; car il fut condamné à voir son monastcTC au moment où naissaient des jours meilleurs , détruit de nouveau par les féroces enfants du nord, et ses religieux égorgés ou dispersés au loin. Il survécut lui-même à cette seconde destruction, comme Tattcstcnt quelques chartes (2); mais le monastère resta longtemps enseveli sous ses nouvelles ruines. Nous ne lui connaissons pas d'autre Abbé pendant plus d'un siècle. On croit que les comtes d'Astarac le réparèrent alors, et que pour prix de leur zèle ou sous prétexte d'une protection que les malheurs du temps rendaient nécessaire, ils s'emparèrent de presque tous les biens qui lui appartenaient.
(1) Eitraitsdii Cartiilairc de Pessan. Chroniques d' A iich et manuscrit de M. d'Ai^nnn. — (2) (Chroniques d'Autrh.
Les abbayes (i) de Faget (*) et de Sère (**) partagèrent le sort de Pessan. Détruites comme elle par les Maures , et comme elle restaurées après la yictoire de Charles-Martel , comme elle encore elles furent pillées et livrées aux flammes par les Normands ; mais moins heureuses que Pessan , ni Faget, ni Sère ne se relevèrent jamais complètement. La con^ntualitë ne reparut dans la premièi;e que durant quelques années, et il est vraisemblable qu^elle ne se montra jamais plus dans la seconde. Le titre de supérieur de ces deux communautés fut plus tard donné en commandite et devint bientôt une dignité du chapitre métropolitain : il était presque toujours porté par un. vicaire-gënéraL Toutes ces maisons le cédaient en ancienneté à Simorre (***). Celle-ci, s'il fallait en croire les chroniques diocésaines (2), aurait dû son origine aux clercs qne St-Cérat avait réunis autour de lui. Dans ce sentiment, Simorre eût devancé non-seulement tous les monastères de la province, mais même Texercice public et général de la religion dans nos contrées, si St-Cérat fut
(1) Chronicpies d'Auch. Gallia Christiana, (*)¥agei,altumfagetum; forêt profonde plantée de hêtres. On
sait qu'alors notre pays était couvert de bois que défrichèrent ks moines.
(**) Sère, Ceîla fraeta^ Cella fragUiSy Cella fraxilis. On sait que les moines vécurent d*abord séparés, et qu'ils ne se réunissaient que pour la prière toujours faite dans un dratoire conynnn. Cet usage fit donner au monastère le nom de Cella. Celle-ci fut appelée frotta^ brisée, ou plutôt fraxa, fraxUis on fragilis, des baies dehétre, fraxa, en latin 4u moyen ftge.
('**) Simorre, cïim ou cim, illustre, ora, ou Gaura, hauteur.
(2) Dom Brugclles.
DE LA GASGOGHE. 331
le prédécesseur ou le compagnon de St-Semin ; mais nous ne devons pas oublier que dom Brugelles naquit à Simorre et qu'il appartint à cette communauté, qu'il occupa longtemps les premières dignités qu'il méritait du reste par ses vertus et son érudition. Le docte et pieux Bénédictin aura peut-être , même à son insu , cédé un peu trop à Tamour de la patrie et à l'esprit de corps ; sentiment bien honorable sans doute , mais aussi bien insidieux chez tous , et encore plus chez lliistorien. La légende de St-Cérat parle , il est vrai , de moines qui ensevelirent le saint pontife. Mais outre que cette légende n'est rien moins qu'avérée dans toute son étendue , on aura appelé moines ceux qui le devinrent dans la suite. Les exemples de ces transpositions ne sont pas rares dans les anciennes légendes. Un fait incon' testable, c'est la destruction du monastère par les Maures. Nous venons de le voir placé par le décret de 8 1 7 à côté de Pessan, de Faget et de Sère. Le premier de ses Abbés, dont l'histoire nous a conservé le souvenir , date de l'année suivante 8 < 8. Il se nommait Othon (i). Un prêtre Sanche vint se mettre sous son obédience et lui donna la terre de Seignan qui lui appartenait. Après Othon , pour Simorre comme pour toutes les autres abbayes de la Gascogne , nous trouvons près d'un siècle de silence et d'obscurité. La hache des Normands avait tout abattu. La religion cherchera la première à relever quelques ruines.
Après avoir expulsé les descendants de Giribert , Louis donna le duché de Gascogne à Totilon(2), un de
(1 ) Chroniques d'Auch. — (2) Marca , Nicolas Bcrirandi , Arl de fvrifier les dates.
332 iiiSToinE
ses proches , et en sa faveur il Tagrandit du château de Fezeusac et de la cite de Bordeaux ^ qui en devint la capitale. IjCS chroniqueurs, toujours si avares de détails pour tout ce qui concerne notre pays, ne citent aucun fait de sa longue administration. Les débuts toutefois ne purent manquer d'en être orageux. Malgré leur afiaiblissement , les Gascons ne durent pœnt reconnaître sans résistance l'autorité d'un Franc J\ous avons observé ailleurs qu'ils se divisaient en trois grands corps ; les Gascons de la plaine, c'est-à-dire tous ceux qui habitaient l'ancienne Novempopulanie , et plus spécialement ceux qui occupaient le pays compris entre les Pyrénées et les ri\es de l'Adour ; les Gascons montagnards et les Gascons d'EIspagne, c'est-à-dire ceux qui étaient placés sur lautre versant des Pyrénées. Ces trois coi*ps avaient presque toujours eu à leur tète les mêmes chefs , mais du moins ils n'avaient jamais méconnu leur commune origine. Les premiers se soumirent enfin , soit de gré , soit de force. Les Gascons montagnards , et plus encore leurs frères d^£spagne , se montrèrent plus difficiles. L'éloignement et Taspë* rite* des lieux favorisaient leur indépendance. Ils s'ai-, dèrent d'ailleurs du voisinage des musulmans et recherchèrent leur alliance, ou plutôt, à cette occasionr, ils en resserrèrent les liens.
Pour les soumettre , Louis leva une nombreuse armée et la conGa à plusieurs comtes dont deux seuls, Ebles et Asnar, nous sont connus (1). Les Francs traversèrent les Pyrénées sans obstacle; mais à leur retour dans cette même vallée de Roncevaux , si propre aux embuscades ^ les Gascons tombèrent sur eux et renou-
(i)Eginhart, Astronome Limousin. «
DE LA GASf:OGNE. 333
vêlèrent la journée de Charlemagne. Tous périrent sous leurs coups ou furent faits prisonniers. Parmi ces derniers se trouvèrent Ebles et Asnar. Le premier fut envoyé à O)rdoue. Les Gascons en firent hommage à leur allié , le sultan Abd-el-Rliaman. Asnar , au contrai re,fut épargné à cause, nous disent Eginhart et Tastronome llimousin , de sa parenté avec les chefs Gascons. 11 était en effet de race Mérovingienne. Plusieurs écrivains de nos jours ont prétendu (1) que les Gascons ne s'étaient pas contentés de briser ses fers , mais que bientôt après ils l'avaient placé à leur tète, et en avaient fait un comte de Jacca. Mais est-il le moins du monde vraisemblable qu'avec les sentiments connus de ces peuples, ils aient élu pour leur chef un des généraux de leurs constans ennemis , celui-là même qui était venu dans le dessein de les soumettre à un joug quHls avaient toujoiu^ abhorré , et cela , tandis que leur branche ducale, objet de tant d'amour et de sacrifices, comptait encore des rejetons nombreux? Pour admettre un fait aussi extraordinaire, ne faudrait-il pas des preuves très précises? et ici il n'y a que le nom d' Asnar porté à quelques années de là par un comte' de Jacca.
Nous ne voyons pas que les Francs aient songé à venger cet^chec. Ils ne voulurent plus sans doute se commettre avec une nation dont la soumission précaire se faisait si chèrement acheter ; ou peut-être aussi que les troubles qui croissaient tous les jours sous un gouvernement faible et incertain, ne permirent pas de
(l)Oihenart, et avec lui presque tous les historiens du dernier Biè€le.
tenter une seconde expédition. La première avait passé sur la Gascog:ne comme un de ces orages qui inspirent plus d^effiroi quHls n^apportent de désastres. Le ten^ en aurait bientôt efTacé les traces sans la guerre impie que les enfants de Tempereur Louis firent à leur père, et celle qu^après sa mort ils se firent entr^eAx pour se disputer son héritage ; et conmie s'il n'était pas assez de la guerre civile , à ce fléau s'ajoutèrent presqu'atissitAt les ravages des terribles Normands. Affamés de jûllage plus encore qu'altérés de sang, ils venaient tendre avec usure à l'empire les dévastations que les soldats de Pépin et de Gharlemagne avaient jadis portées dans le nord. Une éclipse de soleil plus effirayante, nous disent les chroniqueurs (1 ) , que toutes celles qui avaient jusqu'ici épouvanté la terre, n'avait que tn^ annoncé leur approche. Ils parurent devant Bordeaux vos le mois de s.cptembre 841 ou 843. Après quelques jeun de siège , ils s'ennuyèrent au pied de ses remparts, se répandirent dans la plaine , y firent un large butin et regagnèrent leurs barques plates et légères. Déjà ils entraient dans la mer, lorsqu'un vent violent les refoula dans la Garonne. Ce vent perdit la Gascogne. L'historien de l'abbaye de Condom et surtout le cartulaire de Bigorre, nous ont transmis tout ce qu'elle eut à souQnr. Surprise la première , la cité de Bazas, nous disentils, ne fut bientôt qu'un monceau de ruines. De Bazas, les Barbares se portèrent sur Ck)ndom , dont la riche abbaye sollicitait leur cupidité et éveillait leur fanatisme. Sectateurs du féroce Odin, de laffreux Tentâtes, du sanguinaire Erminsul , ils avaient voué une haine
(1) Cartulaire de Bigorre.
implacable comme leurs divinités à une religion qui ne leur était connue que par les rigueurs qu^avait déployées Charlemagne, lorsqu'à travers les neiges et les glaces il était allé jusqu'au fond de leurs forêts brûler leurs simulacres, souiller leurs sanctuaires, renverser ou détruire tous les objets chers à leur foi ou à leur nationalité. La vue de la croix qui* protégeait le moutier rallume leur fureur. En peu d'instants les murs sont emportés ou s'ouvrent à leurs haches. Les religieux traqués, poursuivis à travers les vastes salles softt poussés vers le sanctuaire et égorgés sur les autels ; et quand lés bras sont fatigués de victimes, les flammes consomment ces scènes d'horreur. Sos essaye ensuite une faible résistance ; mais vaincue sans peine et pillée , elle voit ses enfants tomber sous le fer ennemi ou traînés en esclavage. Effrayée du sort des cités voisines, Lectoure crut mieux servir ses intérêts en ouvrant ses portes aux Barbares; mais cette soumission volontaire, loin de fléchir leur courroux, ne servit qu'à l'activer. Libre de tout obstacle , leur épée se baigna mieux dans le sang d^une population sans défense et leurs bras détruisirent plus facilement ce qu'avait dédaigné leur rapacité. A cette époque , observe le cartulaire dans son latin inccnrect , les remparts de Lectoure n'étaient point aussi forts et les habitans aussi courageux qu'ils le sont sous Texcellent prince qui la gouverne (*). On sait que la bravoure militaire est de vieille date chez les LectourcHS.
(•) N<m enim ea Umpe$iaU tcUis murorum fortia atque ineolarum atidaeia erat sicut nunc cum bonum habeant dammum ac prtfictpfin»
De leur cité les Normands se replient un peu et se dirigent vers les Pyrénées, semant sur leurs pas le pillage, la destruction et la morL Dax se présentait alors. Ce n était plus sans doute <»mine Finsinuent certains auteurs, la brillante cité des Romains, fière de ses thermes, de son cirque, de ses palais ^ de ses basiliques. Le temps et les incursions successives des Gascons, des Francs et des musulmans avaient depuis longtemps abattu en grande partie ces monuments de Tart, enfantés par la civilisation romaine. JVIais les derniers ducs de Gascogne dont elle bornait les états vers le nord , en avaient réparé les murs et en avaient /ait un des boulevards de leur principauté. Adalric osa même y braver quelque temps le ressentiment de Fempereur Louis et de ses leudes. Encouragés par œ souvenir, soutenus par Totilon et se confiant en leur nombre et en leur bravoure, les habitants de Jhx sortirent au devant de Tennemi que précédait tant de terreur, et lui présentèrent fièrement le combat. Le succès ne répondit pas à Taudace. Battus, défaits, mis en pièces, le plus grand nombre restèrent sur le champ de bataille , bien peu se sauvèrent par la fuite. Les vainqueurs se précipitent aussitôt dans la ville , veuve de' ses défenseurs; et poussés par cette rage de destruction qui anime tous les peuples étrangers à la civilisation, ils ne se contentent pas de renverser les édifices et les bains publics, ils cherchent à détruire jusqu'aux sources des eaux minérales. Une partie des remparts fui seule conservée (*). Cette victoire livrait le pays aux Bar-
(*) Ce sont los plus belles forlificaiions romaines que nout: a}OD$ vues dans toulc la Gascogne. JSOpus quadraium des maîtres du monde s'y montre dans toute sa solidité.
DE LÀ GÀSGOGME. 305
comprit que la soumission des Aquitains ne serait durable qu'autant qu'il érigerait leur pays en royaume particulier , dépendant , il est vrai , de Tempire , Biflis ayant sa nationalité propre. Céuit caresser la vanité des populations, endormir leur susceptibilité naturelle et mettre , au moins en apparence , leurs intérêts à couvert. A ce trône nouveau il destina un prince pour ainsi dire indigène, le jeune Louis que la reine Hildegarde venait de mettre au monde au château de Casseuil. Pressé qu il était de concilier à son enfant le respect de ses sujets, il Tamène avec lui à Rome (1) et le fait sacrer, quoiqu'à peine âgé de trois ans , par le pape Adrien P^ Ainsi consacré par Fonction sainte, il le renvoie dans ses états, porté dans un berceau; mais pour donner à sa marche une apparence virile et guerrière, sur les bords de la Loire on le dépouille de ses langes (2) , on TaiTuble d'habits et d'armes proportionnés à son âge, et on l'asseoit sur un cheval où des bras étrangers le retiennent. L'enfant-roi s'avance ainsi jusqu'à Toulouse, nous disent les chroniqueurs d'alors, au milieu des cris de joie et des bénédictions des peuples. Temps de naïveté où la majesté royale placée sous l'égide de la religion , trouvait dans les cours , même jusque sous les langes qui la couvraient , joyeux empressement et respects non équivoques, ou peut-être aussi vain et fallacieux langage d'annalistes vendus ou affamés. Car dans aucun siècle, à la puissance et à la prospérité n'ont manqué ni la bassesse ni la flatterie. Cet état de choses soutenu d'ailleurs par un habile conseil de tutelle, plut assez aux Aquitains , peuple
(1) Jdelmi jlnnalet, an 879. — (2) AstroDomeLiiDoiuiD, ch. 2. /. 20.
facile avec lequel le prince avait paru voiiloir s^identifier en adoptant ses moeurs et son costume; car, en 785, il pitul à la cour du roi son père aooompa^é d'une troupe de jeunes seigneurs de nos contrées, tous vêtus et équipés conmie lui avec le manteau court et rond, la casaque à manches bouffantes^ les braies amples, l'éperon aux bottines et le javelot à la main (4).
L'âme fière et indépendante des Gascons se pliait moins à la sujétion. Ëntr'eux et la maison de Pépin , il y avait trop de sang pour qu'ils acceptassent son empire ou même qu'ils subissent longtemps son joug. Quelques années de calme s'écoulèrent toutefois , durant lesquelles ils attendaient un cbef ou une occasion favorable. Le jeune Adalric croissait cependant, et à mesure qu'il avançait en âge, il sentait battre plus fortement dans sa poitrine les nobles sentiments qui avaient animé ses ancêtres contre les oppresseurs de st famille. Bientôt, ni l'évidente infériorité de ses forces, ni les malheurs qu'avait entraînés une lutte trop inégale, rien n'enchaîna son audace. Il refusa le tribut qui pesait à son cœur comme il avait pesé aux cœurs de tous les descendants de Caribert , et peu content de ce refus , il commit des hostilités sur les terres de celui qui s'était constitué son suzerain.
A cette nouvelle, Louis ou plutôt son gouvernement charge Chorson, conmie le général le plus voisin, de ramener le rebelle au devoir et de punir sa félonie (2). Le duc de Toulouse leva à la hâte la plus grande partie de ses milices et traversa la Garonne. Loin de fuir, Adal-
(1) Astronome Limousin, ch. 2. — (2) Astronome Limousin, ch. 2. Chroniques de St-Denis.
rie s'avança courageusement à sa rencontre et accepta le combat. Nous en ignorons les circonstances , car les annalistes Francs, les seuls qui nous aient transmis ces faits, se bornent toujours à indiquer le triomphe de leurs ennemis. Nous savons seulement que complètement battu , Chorson tomba au pouvoir des Gascons. Sa vie eût pu payer la vie de RemisUn , de Waifre , de Loup II; mais Fâme haute d'Adalric dédaigna une vengeance lâche et facile. Il offrit au général vaincu sa liberté à des conditions dures sans doute , et qu'eut repoussé avec indignation un homme d'honneur ou un sujet lopl, mais qu'accepta le duc de Toulouse. Il s'engagea par serment à ne jamais porter les armes contre les Gascons, même à la voix de son souverain. Au prix de cette bassesse, les chaînes de Chorson furent brisées (1), et il lui fut permis d'aller cacher son front humilié dans les murs de Toulouse dont il reprit le gouvernement.
Louis et son conseil se fussent flétris aux yeux des Aquitains, s'ils eussent sanctionné l'outrage fait à leurs armes et plus encore à un de leurs généraux. Ils convoquèrent aussitôt un plaid solennel dans un lieu que les historiens appellent la mort des Goths, Mors Gothorum (2), parce qu'il avait été sans doute le théâtre de quelque désastre essuyé jadis par ce peuple, mais dont nous ignorons aujourdliui la véritable position. Adalric fut sommé d'y venir repdre compte de sa conduite. Le duc de Gascogne n'avait garde de se livrer sans défense à ses ennemis. Il déclara fièrement
(1) Dom Vaissettc, Histoire du Languedoc, liv. 9. — (2) Astronome Limousin, ch. 2.
qu'il ne s'y rendrait point si on ne lui donnait des otages pour garants de sa sûreté, comme il offrait d'en donner de son côté pour gage de sa parole. Le sujet cjui propose des conditions est bien près d'être l'égal de son maître. Il est presque son supérieur dès qu'elles sont acceptées. Ici, par une de ces condescendances que rien ne nous explique sous le règne du puissant Charlemagne , le faible Louis et les siens souscrivent à œ que Adalric demande. Sûr alors, si non toutrà--fait de l'impunité, du moins de faire entendre librement sa voix , le fils de Loup se présente à l'assemblée avec cette confiance qu'inspire une conduite généreuse. Devant lui toutes les accusations se taisent ; on semble même redouter son courage et ses projets ultérieurs. On le comble de caresses et de présens , et après avoir rendu et retiré les otages, on le renvoie triomphant d'une assemblée convoquée pour son châtiment et peut-être même pour sa ruine.
Charlemagne s'était réservé l'administration de toutes les parties de son vaste empire. Tant de faiblesse affligea vivement son cœur paternel. Il se hâta de mander près de lui le fils qui sacrifiait ainsi l'honneur et les droits de la couronne, et cita (1) devant un nouveau plaid convoqué à Vorms , le duc de Gascogne et le duc de Toulouse. Appeler le descendant d'Eudes, de Hunald, de Waifre, de Loup, devant un tribunal où ne siégeaient que des seigneurs Francs, c'était prononcer son arrêt. Adalric ne pouvait manquer de le comprendre, mais il craignit peut-être qu'un refus obstiné n'attirât toutes les forces de la monarchie sur
(1) Astronome Limousin, ch. 3.
ses faibles états; peut-être espëra-t-il trouver un défenseur dans le jeune prince qui Tavait déjà absous; ou pem-étre enfin qu^enneèii loyal lui-même, il compta sur la loyauté de ses ennemis. Toujours est-il qu^il obéit à la sommation. Ce qu^il fit valoir pour sa défense, nulle chronique ne le relate. L^astronomé Limousin, auteur de la vie de Louis-le-Débonnaire, nous dit seulement qu^il ne put se justifier, et que ses )uges le condamnèrent k un exil perpétuel. Après ce jugement, Adalric disparaît entièrement de toutes les annales écrites par les Francs de cette époque. Us citent plus tard quelques faits qui supposent sa présence, mais ils taisent constamment son nom. Pour le retrouver, nous aTons besoin de la charte d'^AIaon en Espagne.
La condamnation d^Âdalric fut suivie de celle de Qiorson. Charlemagne le dépouilla de son duché et en revêtit le célèbre Guillaume d'Aquitaine, plus connu sous le nom de St-Guillaume de Gellone ou du désert Cependant les Gascons , qui avaient vu avec anxiété leur duc s^acheminer vers la Germanie, apprirent avec douleur sa condamnation et son bannissement. Dans leur irritation, ils coururent aux armes et repoussèrent tonte autre autorité. Le nouveau gouverneur de Toukmse s'avança en toute hâte pour empêcher ce soulèvement Il y parvint, nous dit un écrivain du temps (<^ autant par la ruse que par la force. Il eût parlé plus juste , s'il eût dit : en rendant à ces populations le fils de leiurs touverains que redemandaient leur amour et leur fidélité. Du moins certains monuments nous montrent, peu de temps après , Adalric maitre paisible de ses anciens états.
(1) L'astronome Limousin, cb. 3.
L'Aquiuine et la Gaso^e goûtaient enfin tes doa« oeurs d^iine paix profonde sous le sceptre de Louis, 01^ plutôt tout se taisait sous la main puissante de Cbarlemagne ; mais la haine et Tanlipathie contre la nation Francjue vivaient au fond de tous les cœurs: Fëvènement le plus simple et le plus inofTensif pouvait les faire éclater. Le Fezensac, c^est la première fois, si je ne me trompe, que Thistoire prononce son nom, le Fezensac avait eu son comte ou gouverneur particulier, lorsque les états de Loup II furent morcelés. Burgundio (1), le prunier qui porta ce titre, venait de mourir en 801. A son nom dépouillé de Tenveloppe latine (Bergoon), et sans doute aussi à la paix qui régna dans son gouvernement, M. de Marca (2) et après lui quelques auteurs le croient Gascon; d'autres le jugent Franc, s'étajant eux aussi de son nom évidemment Teutonique, et plus encore de la conduite de Charlemagne. Fils du sol^ ou enfant de son adoption , toujours est-il que Bor- ^ndio avait su gagner TafTection des peuples placés sous sa dépendance, et que rien ne troubla sa longue administration. Après sa mort, Louis lui donna pour successeur un de ses leudes , le Franc Lieutard (3). Nous ignorons si les habitants du Fezensac avaient quelque motif particulier de le haïr , ou si dans lui ils ne détestaient que le titre de Franc et d'étranger. Dans tout ce qui concerne notre pays , les annalistes ne font qu iadiquer brièvement les faits, ou plutôt ils les laissent pressentir. C'est à la sagacité de Thistorien à les démêler, et à leur rendre leur importance et leur vérité.
(1) Astronome Limousin, ch. 3. Vie de Louis-le-Débonmirv, ch. 5. — (2) Histoire du Béarn. — (3) Astronome Limoosiii.
DE LA GASCOGNE. 31 f
 son arrivée, le nouveau comte se vit généralement repoussé, et comme malgré cette réprobation , il n'en persista pas moins à se mettre en possession de la dignité dont il avait été revêtu, Tindignation publique ne connut plus de bornes : on tomba sur lui ; mais il échappa à la fureur des révoltés ou ceux-ci épargnèrent sa vie. A son défaut, ils s'emparèrent des gens attachés à son service , et les firent périr les uns par le fer , les autres par les flammes. L'irritation des masses fut toujours aveugle et cruelle. Dom Vaissette (1), s'appuyant de je ne sais quelle autorité , veut que le comte Lieutard ait partagé le sort de ses serviteurs ; et néanmoins quelques pages plus loin il nous montre un Lieutard, comte de Fezensac, guidant en Espagne les troupes du roi Louis. Le docte bénédictin a-t-il réellement découvert deux Francs portant le même nom et revêtus successivement de la même dignité , ou n'est-ce là qu'une de ces inexactitudes inséparables d'un travail aussi long que celui de l'historien du Languedoc? A d'autres qu'à nous il appartient de le décider.
Cependant le roi d'Aquitaine , indigné de tant d'audace et de cruauté, fit citer à un plaid convoqué à Toulouse tous les coupables ou au moins les principaux d'entre eux. Ceux-ci firent d'abord quelque difficulté d'obéir. Ils sentaient tout ce qu'ils trouveraient de dangers au sein d'ime assemblée toujours prévenue et maintenant justement irritée. Mais enfin, de gré ou de force , ils cédèrent aux injonctions du roi , et se rendirent à Toulouse. Leur pressentiment ne les avait
(1) Histoire du Languedoc, tom. 1, page 461.
312 HISTOIRK
pas trompes ; Tassemblëe crut devoir & la paix publique un exemple de sëvériti^. Elle les condamna loos à mort, ety suivant la loi du talion, le fer et la flamme, instruments de leur cruauté, devinrent les instimneBl» de leurs supplices (4). Cet acte de rigueur ramena le calme dans la province , et Adaltic, qui avait vnuseni* blablement fomenté ces troubles , fut réduit à aDer diercher des ennemis du nom Franc ckes les musulmans d'Espagne, ses voisins. Lui-même cependant, impatient de repos et surtout d^un odieux Taasdage, se laissait parfois entraîner à des incursions aur le ter> ^ ritoire Franc-Aquitain, incursions quelesi aatenrsnoos ont .vaguement rappelées, €i qui furent presque toujours réprimées sur le champ. Il venait de rentrer en grâce, lorsqu'en 812 le roi Louis, instruit qu*il se préparait un nouveau soulèvement , assemble'à Toulouse, sa résidence habituelle, un plaid solenndi. Là il découvre à ses leudes le complot qui se tramait (2) et leur fait part du projet qu'il a formé de prévenir les desseins d'un vassal si souvent rebelle, et de porter la guerre dans ses états. Tous applaudissent a cette résolution : l'expédition est presque aussitôt prête que décrétée. Au milieu d'un peuple essentiellement guer* rier, peu de temps suffisait pour entrer en canipagne. Le roi d'Aquitaine prend en personne le commandement des troupes, et s'avance jusqu'à Dax, un des boulevards de la Gascogne.
Adalric s y était renfermé avec ses principaux partisans, et sans doute aussi avec l'élite de ses soldats. Louis , toujours digne du titre de Débonnaire, voulut
(I) Astronome Limousin. — (2) Le même.
d^abord user de démence et 8<Himia les rd^elles de se présenter dans son camp pour y rendre compte de leur eonduîte. Adalric et les siens , se fiant dans leur courage et dans la force de leurs remparts , refusèrent d^obtempérer, et aimèrent mieux tenter le sort des armes; mais leur résolution faiblit bientôt à la vue des calamités qu'entraînait leur refus ; car Tarmée Frânque se contenta de les tenir bloqués, et se répandit au loin dans la campagne, portant partout sur ses pas la destructioa el la mort. Les Gascons ne purent soutenir ce qpectade ; ils commençaient d'ailleurs à sentir que les forces étaient trop mégales (1). Ainsi , mieux inspirés, Us allèrent trouver Louis sous sa tente, et obtinrent sans peine un entier pardon. Leur démardie n'était pent-étre qu'une ruse de guerre. Alors ils n'auraient cherché qu'à endormir la prudence de leurs ennemis qui, satisfaits de cette soumission, poursuivirent leur route , franchirent les Pyrénées et s'enfoncèrent assez avant dans la Navarre espagnole.
Le but de l'expédition atteint, Louis retournait dans ses états en suivant le fameux col de Roocevaux. La défaite de Charlemagne, présente à tous les esprits^ commandait des précautions que ne pouvait pas empêcher la soumission faite récemment à Dax , et l'événement ne tarda pas à montrer que ces précautions n'étaient pas inutiles. Soit que le projet en eût été dqpuis longtemps prémédité , soit que la vue des milices Franques^ cheminant lentement et presque honune à homme , et se prêtant ainsi facilement à un hardi coup de main, eût réveillé l'ardeur guerrière des Gas-
(1) L'atironome Limousin.
m HISTOIRE
cons et ravivé toutes leurs haines, Adalric, k la tète de ses deux fils et suivi de ses montagnards , tomba subitement sur Tannée (1 ) ; mais comme on se tenait sur ses gardes, Tattaque fîit repoussée vigoureusement. Sur un théâtre aussi étroit, avec Tantipathie nationale qui divisait les combattans, et surtout le souvenir de Tancienne journée des Pyrénées , l'action ne pouvait manquer d'être chaude. Enfin , Adalric , après avoir fidt des prodiges de valeur et avoir vu périr à ses cAtés le plus jeune de ses fils , tomba glorieusement sous les traits des ennemi^, non loin des lieux où, vingt-quatre ans auparavant , son malheureux père Loup II avait subi une mort ignominieuse. L'astronome Limousin (2) semblerait faire entendre qu'il partagea complètement le sort de son père, et que pris comme lui , comme lai il fut condamné à être pendu (3) ; mais à un auteur quelquefois assez inexact et toujours' évidemment partial , nous préférons l'autorité de la Charte d'Alaon.
La chute d' Adalric entraîna la déroute des Gascons. La plupart se dispersèrent avec l'agilité des daims et des chamois, hôtes comme eux de ces montagnes; quelques-uns recoururent à la clémence du vainqueur. Louis, craignant toujours quelque nouveUe trahison , exigea pour otages leurs femmes et leurs enfants, jusqu'à ce qu'il eût repassé les monts, et fut ainsi à l'abri de toute embûche.
Tant de révoltes sans cesse renouvelées lui faisaient sentir tout ce qu'il devait attendre des princes Gascons. Néanmoins , à l'antiquité de leifi: race , au vrai sang
(1) Astronome Limousin. Charte d'Alaon.— (2) Ch. 8. — (3) Uno eorum qui ad provocandum dum processerat compnhwso atqiie appenso.
DE LA GÀSGOGNE. 315
de Clovis, pouvait-on refuser quelque égard? D'ailleurs, à ces populations fières et indisciplinées, comment imposer un autre maître que 1^ descendant de leurs anciens chefs? Force fut donc encore cette fois, au roi d^ Aquitaine , de laisser la Gascogne aux enfants d^Adalric. Seulement , pour avoir moins à craindre, il affaiblit Théritage en le partageant II donna une portion plus étendue sans doute à Tainé Scimin , Skimin, &goin ou Ximénès selon ies Elspagnols. Le reste fut donné (1) à Loup III , fils de Centule, ce fils puiné d^Adalric, tué à ses côtés. Ce Loup III est plus connu dans Thistoire sous le nom de Lope-Centule ou plutôt Loup-Gentule , suivant la coutume généralement admise dans le moyen âge, surtout dans nos contrées , d^ajouter au nom du fils celui de son père. Quelles étaient les limites de la Gascogne ainsi partagée? où se bornaient les états de cliacun? quel titre portait Loup-Gentule? Nous ne saurions le dire, nous n avons rien trouvé de précis dans les sources où nous puisons. Nous ignorons aussi si Gersand, Gersard ou Garvard, autre fils de Centule, fut apanage conune Loup son frère. ^
La puissance du célèbre Eudes aUait ainsi s'affaiblissant à chaque génération. Désormais , il y avait peutêtre plus que de la témérité à lutter contre les Francs : aussi Elginhart , la chronique de Moissac et le continuateur d^Aimoin appellent Scimin un homme d'une insolence extrême, de mœurs perdues et même insupportables. Nous traduisons leurs paroles (2); mais dans
(1; Charte d'Àlaon, Dom Vaiuette^ M. D. Mauléon. ^ (2) Ob nimiam ejus msoUntiam ac morum pravitatem.
leur bouche ce langage marque seulement qu'héritier des sentiments de ses aïeux il portait impatienmientle )Oug qu'ils avaient tous repoussé. L'occasion lui ptmt bientôt favorable pour le rejeter à son tour.
Qiarlemagne venait de descendre dans la tombe, laissant son vaste empire aux faibles mains de son fil& Parmi les soins qu'imposait cet immense héritage , le duc de Gascogne crut pouvoir aspirer à TindépeiidaBce, but constant de tant d'efTorts infructueux; mais hâas! l'infortuné marchait à sa perte. Au premier bmit de sa tentative , le nouvel empereur , oubliant cette longanimité débonnaire qui le distingue entre tous nos souverains, fit marcher rapidement vers les Pyrénées quelques troupes qui surprirent Scimin et renlevèrent de son duché (1). Les chroniqueurs ne disent ni comment Louis s'y prit pour l'enlever , ni ce qu'il en fit lorsqu'il l'eut en son pouvoir. Il est très-probable qu'il fallut recourir à la ruse pour s'emparer de sa personne, et certain qu'il périt entre les mains de ceux qui l'avaient pris. Cette remarque appartient à M. Fauriel (ît) dont nous adoptons d'autant mieux le sentiment, que le fils d'Adalric disparut alors pour toujours de l'histoire. Cet enlèvement, loin de porter le découragement et l'épouvante dans le duché de Gascogne, ne servit qu'a irriter les esprits. Toujours plus atuchés au sang de leurs anciens maîtres, à mesure qu'on faisait plus d'efforts pour l'épuiser, ils élurent (3) aussitôt pour leur chef, à la place de Scimin , son fils Garsias, ou selon le vocable de l'époque, Garsimir, Garsias, fils de Skimin ou Skimirs.
(1) Eginhart, rastronome Linxmsin. — (2) Histoire de la Gaule méridionale. — (3) Chronique de Moisaac.
Après cette élection faite non-seulement sans consulter le monarque Franc , mais en haine de sa puissance, ils tâchèrent de propager leurs sentiments chez leurs voisins. Bientôt la Gascogne entière courut aux armes , et pour la réduire il ne fallut pas moins que toutes les forces du royaume d^ Aquitaine aide du reste de Fempire. Nous ignorons les événements de cette guerre qui dura près de trois ans. Les écrivains qui nous Font transmise (1), tous Francs, ne semblent jamais parler des Gascons qu'à regret, et toujours pour leur prodiguer Tinsulte ou Toutrage , ou pour rappeler leurs désastres. A travers leurs paroles vagues et incdhérentes , nous croyons avoir saisi que Tarmée Franque se divisa en deux corps. Le premier , sous les ordres de Pépin , fils de Tempereur Louis-le-Débonnaire et nouvellement établi roi d'Aquitaine , attaqua Gaisimir qui se défendit longtemps avec courage et périt enfin dans un combat. La plupart des historiens le racontent ainsi sur l'autorité de la chronique de Moissac qui est formelle : vitam cum principatu amisU. Quelques-uns néanmoins contestent cette assertion, ei nous verrons que leur sentiment est probable , s'il n^est pas certain. Le second corps, conunandé par Béranger, duc de Toulouse , et Warin, comte d'Auvergne, et composé spécialement des milices de ces deux gouvernements, \int chercher Loup-Centule, ce petitfils d'Adalric, à qui Louis-le-Débonnaire avait donné une part dans l'héritage de son aïeul.
Nous ne voyons pas que Loup-Centule ait trempé dans la tentative de son oncle Scimin, mais le mouve-
(1) Eginhart, l'utronome IJmnwtiii, Ghroniqiie de Moissac
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ment qui suivit renlèvement de ce duc Tentratiui. N'écoutant alors que son courage, il joignit ses armes aux arines de son cousin ; il était secondé par son frère Gersand , qu^Eginbart et la chronique de Moissac accusent de démence (1 ) , sans doute à cause de la valeur bouillante et téméraire qu^il déploya. Les deux frères offrirent une vive résistance à Tannée ennemie; id encore le nombre l'emporta. Après plusieurs actions partielles, on livra un combat général. Gersand y resta parmi les morts avec Félite des héros Gascons. Centule, épuisé de forces et couvert de sang, parvint cependant à s'évader; mais atteint dans sa friite, il fut conduit devant Tempereur qui le fit paraître à un plaid solennel. Le petit-fils d'Adalric essaya de s^ défendre, mais sur les accusations nombreuses et trop précises de Warin et de Béranger , il fut condamné à un exil temporaire (2). Il laissait deux fils en bas âge, Donat et Centule , Donat-Loup et Gentule-Loup ou Centaloup, Donatum Lupi et Centulum LupL Le vainqueur leur fit grâce, on ne sait pas pourquoi , peut-être en faveur de la défense qu'avait tentée leur père ; et quoique décidé à éloigner leur famille , il abandonna aa premier la Bigorre, et le Béam au second, mais conune simple fief.
Toute résistance devenait désormais impossible. La Gascogne était épuisée de soldats, les chefs de sa maison princière avaient péri dans les combats ou erraient sur la terre d'exil. Louis jugea l'occasion favorable; il enleva (3) k jamais le duché à la postérité de Clovis,
{i) Singvlarit ammtiœ homiMm. — (2) Eginhart. — (3) /Uo» è manihut ntpotum Eudonis in perpetuum «nitf.
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et le donna à des gouverneurs temporaires et révocables. Ainsi se termina , en 819, une lutte qui nous montre un spectacle unique, si ]e ne me trompe, dans les fastes de Fhistoire ; six générations succombant successivement dans la même entreprise, et toutes repoussant le joug étranger avec une énergie qu^aucune considération ne peut affaiblir. Mais que les mots k jamais ^ pour toujours^ sont vides et mensongers dans la boucbe des hommes ! Encore moins d'un siècle , et nous verrons la descendance d'Eudes rentrer dans la Gascogne, et ressaisir Tautorité suprême pour la garder longtemps, tandis qu'à quelque temps de là la famille de ses oppresseurs s'éteindra entre la couardise de son dernier rejeton et l'ambition d'une maison rivale.
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