CHAPITRE IL
ftmm Aipritiiin «m» Aaoibal , à TrasinèDe , à Cannes , — les Riim , Sertorios, PMipée, Preeniin et Haniliu défaits, -—Goiqaètes par Crassn , Géur.
L'histoire des Aquitains ne remonte qu au m* siècle avant Tère chrétienne. Leur premier monument authentique se rattache k Annibal (1). Lorsque du fond des Espagnes , ce célèbre général s*élança vers l'Italie pour y terrasser Torgu^leuse rivale de Girthage , il dut s'ouvrir un passage à travers les Pyrénées, et longer les côtes de TAquitaine. Quarante peuples se partageaient alors le pays. Il en soumit quelques-uns par la terreur des armes ; il en gagna un plus grand nombre par ses présents et ses insinuations. « Il n'apportait point des intentions hostiles à leur patrie. Son juste ressentiment ne poursuivait que les Romains , cps cruels oppresseurs de la liberté des nations. Ils devaient voir en lui non uu ennemi, mais un hôte disposé à respecter et leurs personnes et leurs propriétés. i> Et les faits répondaient à ses paroles. Quelques différends s'étant élevés entre lui et ces peujples, il ne balança pas à les soumettre au jugement des matrones Aquitaines (2) ; car bien différents des autres peuples, les Gais et les Ibères consultaient volontiers leurs compagnes , les appelaient même au grand con-
(I) Tilc-Live, 3« décade. Polybc, Silliis Italiens.— (2) Plularqae, du C4)ur. des femmes.
seil de leur nation , et laissaient quelquefois à leur décision les affaires que n'avait pu terminer la prudence de leurs chefs.
Une conduite aussi habile ne pouvait qu'obtenir le plus grand succès. Non seulement les Aquitains n'inquiétèrent pas les Carthaginois , mais ils coururent se ranger sous leurs étendards. Parmi ceux dont Annibal enchaîna ainsi la valeur, l'histoire signale les Auscitains, Auscitanos, Ses nouveaux alliés formèrent l'élite des troupes qui franchirent les Alpes. C'est avec leur sang que furent achetées les victoires qui mirent Kome à deux doigts de sa perte. Silius Italicus nous les montre dans ses vers , combattant avec courage à Trasimène et dédaignant de se couvrir du casque, tant ils bravaient le danger (1). Il les nomme encore entre les vainqueurs de Cannes , et parmi les traits héroïques que vit cette journée si fatale aux Komains , il cite le jeune Paul-Emile arrachant un guerrier au fer meurtrier des Gascons.
Avant de s'éloigner , Annibal avait laissé aux gorges des Pyrénées Hannon, un de ses généraux, avec dix mille fantassins et mille cavaliers. Hannon devait contenir les peuples voisins, dont l'attachement était trop récent pour inspirer une entière sécurité, ou plutôt il devait garder le passage, dans le cas où la retraite deviendrait nécessaire. Ce conseil dicté par la prudence, Sdpion, le premier Africain, sut le rendre inutile. Envoyé en Espagne (2) , il y ramène les esprits aux Komains, s'y fait de nombreux alliés, y venge
(1) Cantaber et galeœ contempto tegmine rasco. — (2) TItc Lire.
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la mort de son père et de sou oncle , et par ses vertus, autant que par son courage et son habileté, il gagne tellement les cœurs qu ils demeurèrent constamment fidèles à sa cause. On ne voit pas que les Aquitains aient pris une part bien active aux guerres qui ensanglantèrent la Péninsule, et moins encore à la grande lutte , qui ne se termina que par la ruine de Carthage. Contents d'avoir appris à se faire respecter, ils laisssèrent les deux peuples rivaux se disputer l'empire du monde. Plus d'un siècle s'était écoulé. Ils vivaient toujours paisibles , lorsque plus terribles et plus impétueux que les débordements de l'Océan , qui les chassait de leur patrie , les féroces Teutons et les Kimris ou Cimbres , plus féroces encore , vinrent porter dans les Gaules la désolation et Teffroi (1). Arrivés sur les bords du Rhône , au nombre de trois cent mille guerriers, sans y comprendre leurs familles, vieillards, femmes et enfants, qui suivaient sur des chariots , ils fiu-ent appelés dans notre Midi par les Volkes-Tectosages ( les Toulousains ) , qui avaient une origine commune avec les Kimris (2). Aidés de leurs anciens frères , les Tectosages espéraient briser le joug que leur avaient imposé les Romains. Mais , pendant que leurs hbérateurs étaient encore éloignés , le consul Cépion, accouru en toute hâte, attaque 7o/b^a (Toulouse) , leur capitale, la prend par trahison et la livre au pillage. D'immenses trésors étaient acciunulés dans ses murs et au fond de son lac sacré. Dépouilles du temple de Delphes , lingots arrachés aux entrailles des Pyrénées, offran-
(I) Florus, Orosc, Tile-Live. — f 2) Michelcl , Lnurcnlie.
des envoyées de toute la Gaule au sanctuaire révéré de Belen , tout devint la proie de Favide consid et de ses légions; mais, m lui ni les siens ne profitèrent longtemps de ces trésors. Les Kimris s'avançaient sans attendre les Teutons. Gépion et un nouveau consul, Manlius, allèrent leur présenter le combat. Jamais journée n^avait été aussi funeste aux Romains. Plus de cent vingt mille de leurs cadavres jonchèrent le champ de bataille (1). Gépion échappa , dit-on , seulement avec neuf des siens , k cette horrible boucherie, et alla finir ses jours en Asie, consumé de remords et de misère. L^or de Toulouse semblait avoir été fatal à ses ravisseurs.
Après leur victoire, les deux hordes devaient naturellement se jeter sur Tltahe. Le génie protecteur de Rome les détourna ailleurs. Les Kimris d'abord, et puis les Teutons, aimèrent mieux s'enfoncer dans la Provence , et de là dans l'Aquitaine. Tous les fléaux marchaient sur leurs traces. Vous eussiez dit un de ces cataclysmes qui déchirent le globe , ou une de ces effroyables tempêtes qui bouleversent la nature. A leur approche , les populations des campagnes, semblables à des troupeaux timides^ couraient éperdues se réfugier dans les villes, où la disette fut quelquefois si grande, qu'on essaya de se nourrir de la chair des vieillards, et des personnes inutiles à la défense. Mais, hélas! et remparts et défenseurs disparaissaient bientôt également. Un sol nu et couvert de ruines marquait partout les pas de ces fils de la destruction et du carnage. G'est peut-être dans celte
(1) Paul Orosc.
extermination ou dans quelqu'une des suivantes que lantique CUmberris (Auch), perdit le titre de cité principale des Aquitains, dont hérita une cité nouvelle comme le porte son nom Elimberris , ou ///iberris (Eauze).
Plus fermes que les Gais, les populations Pyrénéennes opposèrent à tant de férocité un courage opiniâtre. Forcés de se briser contre ces populations dures comme leurs montagnes , les Kimris se replient sur eux-mêmes et reprennent enfin le chemin de ritalie. Les Teutons, qui les avaient précédés , avaient tous péri près d^ Arles, sous les coups de Marins {\). Ils éprouvèrent eux-mêmes un semblable sort dans les plaines de Verceil. Le Dieu vengeur de Thumanité devait éteindre, jusques dans leur source, ces destructeurs de l'espèce humaine.
Quand les Kimris s'éloignèrent, les Boïes, une des tribus des Huns, et les Bituriges-Vivisques, vrais Celtes , leurs alliés , sans doute retenus par la douceur du climat et par l'avantage de la position, se fixèrent sur les côtes de l'Océan , vers l'embouchure dé la Garonne (2). Leur établissement sur le théâtre de leurs dévastations fut paisible; rien du moins n'atteste qu'ils aient trouvé des ennemis dans ces Aquitains , dont le ressentiment eût été si naturel.
L'extermination des Kimris fut suivie de près de la première guerre civile. Les Romains allaient enfin venger sur eux-mêmes tant de peuples immolés à leur insatiable ambition. Durant plusieurs années , le sang le plus noble et le plus pur de la république
(i) Piutarque , Vie de Marius. — (2)*Ainédéo Thierry.
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coula sous le fer de Marius et de Sylla ; mais enfin ^ le vainqueur des Teutons dut céder à la fortune de son heureux rival. Après la mort de Marius, le brave Sertorius, Tliomme le plus honorable peutêtre de cette triste époque, essaya de relever en f^spagne son parti abattu. Il gagna Taffection des Aquitains (^) et des Ibères de la Péninsule, nations bonnes et confiantes , et qui s'attachaient facilement surtout au courage malheureux. Soutenu par elles, Sertorius résista longtemps aux divers généraux qui vinrent Vassaillir; et tantôt vaincu, mais plus souvent vainqueur, il pensait, dit-on, à rendre à sa patrie des jours plus heureux, lorsque, victime de la trahison, il périt lâchement assassiné par Perpenna , son lieutenant.
Loin de se laisser abattre par cette mort , les Aquitains défirent une armée Romaine qui s'avançait vers eux ; et profitant de leur victoire , un corps de volontaires sortis de leur sein et renforcés par les Ligures, peuple Ibère comme eux, marche sur Rome sous le commandement de Lepidus (2). Ce corps avait déjà atteint TEtrurie, quand Pompée , accouru en toute hâte pour couvrir le Capitole, le contraignit à la retraite. Poursuivant ses avantages, Pompée descend dans ce qu'on nommait alors la province, {provincia JRomana, à peu près la Provence actuelle), l'arrache au heutenant de Sertorius, et comprime le soulèvement de quelques peuples voisins de l'Aquitaine , parmi lesquels nous trouvons les Volkes- Tectosages (les Toulousains d'aujourd'hui). De la
(i) PluUirque. — (2) Tous les hisloriens latins.
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proi^ùice il passe en Elspagne , où il achève d^éteindrc les dernières étincelles de la guerre civile. Pressé de retourner à Rome pour y jouir des honneurs du triomphe, et craignant Fesprit belliqueux et remuant des populations qui habitaient les gorges des Pyrénées, il les déporte en masse (1) et les force de venir s^établir à une des extrémités de l'Aquitaine, dans une ville qui , dès leur arrivée , s'appela Lugdunum Conuenarum (Lyon des honunes réunis). C'est maintenant St-Bertrand de Conmiinges, comme nous rayons remarqué ailleurs.
Les Romains , qui avaient tant de fois éprouvé la valeur des Aquitains, désiraient sans doute depuis longtemps les soumettre à leur, empire. Toutefois il ne parait pas que, ni les Scipion, ni Metellus, ni Pompée qui combattirent , et dans la proi^ince (la Provence ) , et dans les Elspagnes , aient rien entrepris contre la liberté de nos ancêtres, drthage détruite, Sertorius abattu, les ïLspagncs domptées, ils espérèrent triompher facilement de quelques peuplades rudes et fortes , il est vrai , mais si inférieures en nombre et plu5 encore en tactique militaire. Leur espoir fut d'abord cruellement trompé. Valérius Préconinus , qui vint le premier (2) les assaillir , fut complètement défait, et paya de son sang son injuste agression, car il périt dans le combat. Le proconsul Manilius (3), qui voulut venger l'honneur des armes romaines, ne fut guère plus heureux. Il trouva un ennemi prêt à lui disputer chèrement la victoire. Nous ignorons la longueur de cette lutte
(i) Sl-Jérôrac , Isidore de ScvUlc. — (2) César. — (3) César.
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et les combats qui la signalèrent ; mais nous savons qu après avoir perdu ses bagages, le proconsul put a peine ramener sur les terres de la république, son armée affaiblie par des pertes nombreuses.
Jusqu'ici, les Aquitains avaient défendu avec autant de succès que de courage îeurs droits et leur indépendance ; mais , hélas ! le temps approchait où ils allaient partager le sort de presque tout Tuniveis connu. Déjà Thomme le plus étonnant peut-être ^ et certainement le plus complet de Thistoire ancienne, César , avait commencé les immortelles . campagnes qui ne devaient finir que par Tasservissement de toutes les Gaules. Occupé lui-même à dompter les Armoricains ( les Bretons ) , il elivoie , pour soumettre l'Aquitaine un de ses lieutenants , Publius Crassus (<), fils de cet autre Crassus si célèbre par son opulence* Le jeune romain, bien différent de son pèrq, et plus ami de Tlionneur que des richesses , accepte avec joie une mission qui lui promet une large moisson de gloire. Aux revers de Préconinus , il comprend toutes les difficultés de son entreprise; aussi il ne néglige aucune des précautions que suggérait la prudence. Il se procure d'abord des vivres en abondance ; puis aux légions que lui a confiées César , il ajoute de nouvelles recrues ; et sachant qu'il aura surtout à combattre 'Une cavalerie forte et nombreuse, il renforce la sienne ; enfin, il attire sous ses drapeaux, de Toulouse, de Carcassonne et de Narbonne , une foule de guerriers , déjà éprouvés dans les combats. Fort de tous ces setx)urs, il entre subitement dans le pays des Sotiales.
(0 COsiir, Diodore d*» Sicile.
DE LA CASœGNË. H
Nous peifsons que c^ëtaient les ïiabitants de Sos , près de Mézin (1) ; mais suivant quelques-uns , c'étaient les habitants d'Aire sur FAdour. Suivant d'autres, et en particulier Augustin Thierry, c'étaient les habitants de Lectoure, tandis que l'historien Dupleix, notre compatriote, a cru reconnaître dans les Sotiates, les habitants des vallées d'Aure et de Lavedan , car rien peut-être n'a plus exercé la sagacité des savants , que les Ueux occupés par les peuplades Aquitaines. Quoiqu^il en soit de leur vraie patrie , les Sotiates , an premier bruit de l'invasion étrangère, rassemblent des forces considérables , parmi lesquelles on remarquait une belle cavalerie , et vont fièrement présenter la bataille aux Romains.
La cavalerie qui faisait leur principale force, attaqua d'abord seule, mais ayant été forcée de pUer, l'infanterie qu'ils avaient placée en embuscade dans une vallée, se déploya tout-à-coup et tomba sur les Romains , au moment où ceux-ci, se croyant assurés de la victoire, commençaient à abandonner leurs rangs pour poursuivre les fuyards. Crassus soutint sans se déconcerter cette attaque imprévue. L'action fut longue et meurtrière. De nobles considérations animaient de part et d'autre les combattants. Fiers de leur renommée et de leurs succès passés , les Sotiates pensaient qu'en leur valeur reposait le salut de l'Aquitaine entière. Les Romains étaient jaloux de montrer ce dont ils étaient capables , quoiqu'éloignés de César et des autres légions , et conduits par un général jeune et sans expérience. Mais enfin le destin de Rome l'em-
(1) Dissertation de M. de Villeneuve.
porta. Criblés presque tous de blessures, les Sotiates tournèrent le dos, laissant le champ de bataille jonché de morts.
i Crassus s'empressant de mettre à profit une victoire si chèrement achetée , courut assiéger leur cité , et y trouva plus de résistance qu^il ne croyait; mais après quelques jours de tranchée ouverte durant laquelle les assiégeants avaient déployé ufi courage digne d^un meilleur succès ^ ils demandèrent et obtinrent sans peine une capitulation honorable. Le traité allait être signé , lorsque le brave Adca ntuan , leur chef ou leur roi , tenta une dernière sortie à la tête de six cents de ses Solduriens. Ils se précipitent tous sur les légions ennemies , en poussant de grands cris. Là aussi Faction fut chaude , mais là encore la victoire se déclara pour les Romains. Forcé de rentrer dans la place, Adcantuan obtint de Crassus les mêmes conditions (pii avaient été arrêtées avant son infructueuse tentative.
Après s'être fait livrer les armes et des otages, Crassus , sans perdre un instant , marche contre les Vocates et les Tarusates; c'étaient vraisemblablement les habitants du pays de Tursan {St-Sey^er et la Chalosse actuelle ). Etonnés d'avoir vu succomber en peu de jours une place que la nature et l'art semblaient à l'envi s'être plu à fortifier , et avertis ainsi de la grandeur du péril qui menaçait leur liberté, les Aquitains envoient de tous côtés des ambassadeurs. Bientôt toute la province se ligue et prend les armes. Peu contents même d'avoir réuni leurs forces, nos ancêtres députent vers les peuples des frontières d'Espagne. Ils leur demandent des secours, et surtout des
t>E lA GASCOGNE. 43
ofTiciers pour les conduire au combat EnCu , ils n'élisent pour chefs que des guerriers qui , ayant fait toutes les guerres de Sertorius, avaient appris de lui lart militaire. Cétait bien là tous les éléments d'une victoire assurée, et certes ils avaient jadis vaincu souvent sans avoir autant préparé leur triomphe ; mais, ou l'ennemi qui les attendait était plus aguerri que celui qu'ils avaient combattu jusqu'alors, ou plutôt il est un temps marqué dans les décrets éternels, durant lequel tous les efforts humains sont impuissants. Et pourtant, pour ne rien laisser aux hasards d'une aveugle fortune, ils avaient contre toutes leurs habitudes, eux si imprévoyants et si impétueux, adopté une conduite aussi sage que mesurée. Il est vrai que leurs nouveaux chefs leur avaient enseigné l'art de se saisir d'un poste avantageux, de fortifier leur camp, d'empêcher les vivres de parvenir à l'ennemi... Une lactique pareille fit sentir à Crassus la nécessité où il était d'en venir au plutôt à une bataille réglée. Ce sentiment, il le fait partager à tous les siens , et le lendemain , des que le jour parait , il va présenter le combat aux Aquitains. Ceux-ci se reposant sur leur supériorité numérique et plus encore sur leur valeur, pensaient bien qu'ils pouvaient l'accepter sans péril ; mais dociles à la voix de leurs chefs , ils se persuadèrent avec raison qu'il y avait encore moins» de danger à occuper tous les passages, à couper tous les vivres, et k laisser les Romains user leurs forces et leur courage contre las intempéries de la saison et l'inclémence d'un climat étranger; que pressés par la faim, ils seraient contraints à la retraite, et qu'alors on triompherait sans
peine , et peut-être sans coup férir , d'une armée affaiblie par la disette , retardée par ses bagages et abattue par les obstacles. Vainement, pour les attirer au combat, Crassus déploya-t-il dtu'ant plusieurs jours consécutifs les escadrons en face de leiu^ retranchements, et les poursuivit-il de ses provocations; plus vainement encore, au nom de leurs aïeux indigna, accusa-t-il leur lâcbe timidité ; inébranlables dans leur résolution, les Aquitains se tiennent renfermés dans leurs lignes.
Trompé dans son attente , Crassus pren4 eiffin un parti désespéré. Il encourage les soldats par une courte harangue, et les conduit à Tattaque du cam]p ennemi. César , qui , dans ses commentaires , nous a transmis ces récits, rend une haute justice à la valeur des Aquitains. Ils reçoivent , nous dit-il , cette attaque , en honmies qui l'appelaient de leurs vœux , et renvoient fièrement la mort dans les rangs qui rapportaient. Après plusieurs heures d'un combat opiniâtre , Crassus allait ordonner la retraite , lorsqu'il apprend que la porte décumane {*) était faiblement gardée. Il commande aussitôt à quatre . cohortes qu'il avait laissées à la garde de son propre camp, et qui, par conséquent , n'ayant paà pris part à l'action , étaient encore fraîches, il leur commande de prendre un chemin plus long , de tourner le camp des ennemis , et de profiter de leur négUgence. Cette disposition décida du sort de la journée, et peut-être aussi de la
(*) Les Romains appelaient décumane la grande porte «'ouvrant sur les derrières du camp , et près de laquelle était postée la dixième légion, Legio decumana.
liberté Aquitaine. Les quatre cohortes avaient forcé la porte avant d'avoir presque été aperçues. Le cri de victoire qu'elles poussent à ce succès , le carnage quelles font autour d'elles, raniment Tardeur des Romains, et jettent le découragement parmi nos ancêtres. Se voyant enveloppés de toutes parts , ils désespèrent de la victoire, franchissent les retranchements , ils se font jour à travers les rangs ennemis, se débandent e.t fuient dans la campagne. La cavalerie romaine profite de l'avantage que lui oiîrait un pays plat . et découvert , et les poursuit jusques bien avant dans la nuit, ^uand elle rentra dans son camp, de cinquante mille Aquitains et Ibères qui avaient pris part à l'action, plus des trois quarts avaient déjà péri. A la nouvelle de ce second revers , la plus grande partie de l'Aquitaine subit la loi du vainqueur. Parmi les peuples qui envoient leur soumission, on compte les Tarbelli, les Bigerionnes, les Preciani, les Vocates^ les Tarusates, les Elasates , les Garites, les Ausci, les Garumni, les Siburzates et les C!ocosatcs. Comme Thiver approchait , quelques peuples plus éloi^és s'en dispensèrent, se flattant que la rigueur des saisons les mettrait à couvert.
Avec l'Aquitaine était tombée la dernière province des Gaules. Tout se tut désormais devant César , mais ce calme perfide cachait une violente tempête (i). Tout-à-coup , une vaste conspiration s'étend rapidement de la Seine aux Pyrénées. Ces peuples innombrables, si longtemps divisés, se lèvent comme un îîeul homme à l'appel de la patrie. Leurs députés
(I) César, liv. 8.
prêtent au foud d'une forêt le serment le plus solennel. Ils jurent sur les drapeaux haine dtemelle au nom romain, éternel dévouement à la liberté Caidoise. Il n'entre pas dans notre plan de décrire cette grande lutte qui ne fut pas particulière à notre province. Nous dirons seulement que, pour triompher, il ne fallut rien moins que toute l'activité , tout le courage et sans doute aussi toute la science militaire et tout le bonheur de César. Battu devant Gergoyie ,quoiqu'il y payât de sa personne et quil y combattît comme un simple soldat à la tête de la réserve, presque pris dans un autre combat yt ou , suivant certains auteurs , fait quelques instants prisonnier , du moins il laissa son épée entre les mains des Gaulois pour compensation de leur liberté ravie. Quand l'orage eut été dissipé , César voulut visiter en personne les provinces qu'avaient soumises ses lieutenants. Il se rendit dans l'Aquitaine, accompagné seulement de deux légions (1). A son arrivée, les diver§ peuples qu'elle renfermait lui envoyèrent des députés pour lui renouveler leur soumission ; mais le héros romain se défiant des sentiments qu'on lui témoignait, exigea des otages. Ces otages livrés , il ne passa que peu de temps dans nos contrées et rentra bientôt à Narbonne. Cependant les feux de la guerre civile allaient se rallumer. Là encore nous retrouvons nos aïeux. Nous l'avons dit, c'est surtout la valeur Gaidoise qui vainquit avec Annibal sur les bords de la Trebie, près de Trasimène, dans les plaines de Cannes; c'est elle encore qui triompha avec César dans les
(1) César.
champs de Pliarsale (1). Le vainqueur des Gaules avait composé presque toute sou armée des peuples qu il avait soumis et dont il avait ensuite tellement gagné les cœurs , que nul ne se montra ni plus dévoué ni plus fidèle à la fortune du dictateur. Plus tard, lorsque après la mort de Pompée , il poursuivit en Espagne Afranius et Pétréius, lieutenants de son rival, il employa aussi le fer et le courage des Gaulois, et en particulier des Aquitains, race supérieure, dit César lui-même (*). Un pareil hommage réfute assez les assertions d'Ammien Marcellin (2). Les peuplés d'Aquitaine, dit Fauteur Bjsantiu , les peuples d'Aquitaine dont les ports regorgent des richesses de tous les climats, amollis par le luxe qu'entraîne le commerce, et énervés par les délices d'un sol trop fertile , n'opposèrent qu'une faible résistance à l'invasion romaine. Comme si c'était bien à un Grec dégénéré du Bas- Empire à parler de mollesse et d'asservissement.
(l)Lucain, César, Suétone, Pliitarquc.
(•) Optimi generis hominum ex Aquitanis. César , de Bello eivilij Liv. l«'^ (2) Liv. 15.