CHAPITRE III
Aagosle , u poliliqae , ses (Hremiers soeeessears. — Antooias priius , — Tnju etsessBCcessean. — EUtflorissint de rAqaiUine.
César ne survécut pas longtemps à Fasservissement de sa patrie. Si les vertus de la république avaient disparu, Famour de la liberté vivait encore assez généralement au fond des cœurs. Brutus et les autres conjurés le massacrèrent dans le sein même du sénat Les Aquitains proGtèrent des troubles qui suivirent cette mort pour reconquérir leur indépendance. Us cbassèrent les garnisons romaines qui stationnaient parmi eux , et levèrent une armée pour défendre leur pays contre les agressions de leurs anciens maîtres. Le jeune Octave , le neveu et Fhéritier du dictateur , occupé alors à poursuivre les meurtriers de son onde et à lutter contre les rivaux de sa puissance , parut d'abord les oublier ; mais dès qu il vit sa vengeance satisfaite et sa puissance un peu affermie , il envoya contre eux Agrippa (i), le meilleur et le plusafBdé de ses lieutenants. Quels que fussent le courage et les talents militaires du général romain , les Aquitains ne balancèrent pas à se mesurer avec lui ; ils en ' eussent peut-être triomphé , si ce qui les avait déjà perdus njeùt encore causé leur défaite. Loin de réunir leurs forces , ils ne rendirent que des combats partiels; aussi, battus successivement, ils durent se soumettre au vainqueur.
(1) Appien, liv. 5. Eutropc, liv. 7
DE LA GASCOG^E. 49
Œuvre de la force , cette soumission ne dura que quelques années : le joug pesait trop à ces cœurs indomptables ! ils le brisèrent alors même qu ils avaient ])eu de chances de succès. Vainqueur des factions, Auguste tenait dans ses mains Tautorité suprême sous le nom vague et indéterminé d'Empereur. A la première nouvelle de ce soulèvement, il fit marcher vers nos contrées le consul Messala G)rvinus , à la tète d'une armée nombreuiie. Le consul fut encore plus heureux que ne Tavait été Agrippa. Il défit en plusieurs rencontres et les Aquitains et les Cantabres , et obtint pour ses hauts faits les honneurs du tnompiie. Le poète Tibulle , qui partagea les fatigues de cette expédition , a célébré dans une de ses belles élégies la gloire de Messala, son général et son ami. Ce triomphe , il le rappelle souvent dans ses vers (<), et à son langage on peut juger de la haute idée qu'avaient de la valeur Aquitaine les Romains si intrépides eux-mêmes.
L'indépendance des Aquitains venait d'être à jamais anéantie. Leur nationalité ne devait pas longtem])s survivre; le même tombeau n'a jamais tardé d'ensevelir les deux sœurs. L'univers se reposait enfin de ces guerres cruelles qui depuis près de deux siècles n avaient presque jamais cessé de Tensauglanter , ou plutôt il attendait dans le calme de la paix la naissance de ce roi pacifique qui allait changer les destinées du genre humain. Auguste jugea le temps favorable à Taccom plissement des plans (pie rêvait son habile
(i) Tibulle, li?. i, Élégie 8. — Liv. 2, Élégie I". — Liv. 4, Elégie if*. — Appieii.
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politique. Il coninicuça par donner à Tempire une nouvelle organisation. Il retint sous sa main les provinces dont Tesprit remiuuil et belliqueux avait besoin d'être contenu par des forces militaires , et il abandonna au sénat et au peuple romam les provinces qui, plus façonnées au joug, ne donnaient aucune inquiétude à leurs maîtres {i). Il n'agissait ainsi, disait-il , que pour épargner aux deux grands corps de l'état les fatigues d'une administration trop pénible, mais, dans la vérité, il ne leur laissait que l'ombre du pouvoir , tandis qu'il en gardait pour lui toute la réalité. Dans ce partage, l'Asie, l'Afrique , la Grèce et plus tard la Provence ou Gaule Narbonnaise , etc. , furent dévolues au sénat. L'Espagne, la Bétique exceptée, et les trois Gaules appartinrent à l'empereur. Les premières furent gouvernées par un proconsul et s'appelèrent proi^inces proconsulaires ; les secondes , xxommées provinces impériales ou Césarèennes^ furent soustraites à l'administration civile et soumises à un régime purement militaire. Elles avaient à leur tète un lieutenant impérial , Icgatiis prœscs , commandant les troupes, faisant les lois, rendant la justice, imposant le^s tributs, sous le. seul contrôle de Tautorité impériale qui le nommait et le révoquait à son gré. C'était ainsi, comme le remarque M. Amédée Tliieny, une vraie dictatiu-e. Mais une dictature était nécessaire aux opérations qu Auguste projetait dans notre patrie.
Pour soutenir ces cbangemenls de sa présence, l'année même qui les vit commencer (2) , il se rendit
(i) Dion, Siralmn, Siutonc. —(2) Dion, liv. 53.
lui-même dans les Gaules. Nous avons déjà vu cpi'elles venaient d'être soumises lorsrju'éelata la seconde guerre civile. Domptée la dernière , TAquitaine n'avait jamais porté le joug qu'à demi , et plusieurs fois elle lavait fièrement rejeté. Aussi , l'administration romaine n'avait pas été implantée dans nos contrées, ou du moins n'y avait-elle pas jeté de profondes racines. Auguste voulut les organiser à l'instar du reste de l'empire. Sous ce prétexte , mais en réalité , pour briser toute résistance et anéantir tout esprit public , il changea les anciennes limites des provinces, et porta l'Aquitaine des Pyrénées à la Loire (<). Elle comprenait ainsi l'ancien territoire Aquitain , auquel venaient s'ajouter quatorze cités Calliques ou Gallo- Kimbriques, toutes étrangères les unes aux autres , ou même divisées d'origine, de mœurs, d'intérêts et de préjugés nationaux. Parmi tant de divergences, la confédération n'était guère possible, et la confédération seide pouvait triompher de l'oppression et rejeter les Romains au-delà de leurs Alpes.
Non content d'avoir ainsi enchaîné ensemble des peuples que tout séparait , Auguste craignit ces idées de prééminence que l'ancien ordre politique Gaulois attachait à certaines nations; il craignit surtout ces souvenirs de gloire que la guerre de l'indépendance avait empreints à qudques localités. Aussi choisit-il pour les dépouiller de leurs vieux noms , celles des cités qui se recommandaient le plus aux respects de la Gaule par une grande existence avant la conquête, et par un noble rôle pendant la lutte. Les capitales
fj) Stribon, liv. 4. Ptolcmée, liv. 2. Orosc, liv. 1".
des trois nations qui dominaient les trois grandes provinces ou divisions Gauloises, les Trévires^ les Eduens et les Ausques ou Auscitains , perdirent leur dénomination primitive et se déguisèrent sous le nom diAugusta (i). Notre chef-lieu ne s'appela plus désormais qiCAugusta Auscorum , et quelquefois simplement Augusta , ville Augustale des Ausques , ou simplement ville Augustale, Ce nom fut encore imposé à la cité des Tarbelliens , un des plus puissants peuples de l'Aquitaine. Ainsi Aquœ TarbeUicœ devinyent Aquœ Augustœ, La cité des Aturiens (Aire) fut transformée en vicus Juliï , ( bourg de Jules César). Il est vrai que d'assez grandes concessions de droits vinrent pallier tout ce que ces innovations avaient d'humiliant. Les Eduens reçurent les privilèges des . nations fédérées, en conservant le titre honorifique de frères du peuple Romain. Les Trévires furent déclarés libres ou autonomes. Les Ausques jouirent du droit latin (2). D'autres privilèges inférieurs furent encore distribués soit aux peuples , soit aux villes. Enfin , ce privilège suprême qui les couronnait, tous, le droit de cité Romaine fut octroyé à des familles et à des individus. On voit que ce n'est pas d'aujourd'hui que le despotisme a appris à dorer les fers et à cacher la servitude sous des concessions fallacieuses. Ainsi donc, s'écrie un écrivain célèbre (3) dont nous avons plus d'une fois emprunté les pensées et quelquefois le langage , ainsi donc fut bouleversée dans ses fondements l'antique société Gauloise; les
( 1) AmédiHî Tliiorry , Marca.— (2) Slrabon, liv. h, — (3) Amédéc Thierry.
centres d^autorité et d'influence furent changés ou rattachés à des idées d'un autre ordre ; Tinstitution de la clientèle, source de la puissance des grandes cités, n'exista plus; le territoire même de ces cités fut souvent morcelé , leurs tribus éparpillées , plus de barrières entre les confédérations, poli tiques, entre les races, entre les langues diverses; tout git confondu péle-méle sous le niveau de l'administration romaine.
Auguste appliqua ensuite à la Gaule cette science fiscale que les Romains portèrent presque à une aussi haute perfection que nous, et qui dans leurs mains , servait de complément à l'épée pour enchaîner les vaincus. Il ordonna un recensement général de la population et des propriétés, base uniforme de l'impôt (1). Cet impôt dépassa de beaucoup le taux modéré fixé jadis par César, immédiatement après la conquête. Voulut-on épuiser vite des contrées dont on redoutait les forces et la richesse, ou voulut-on seidement mettre leurs charges en harmonie avec les charges des autres provinces ? c'est ce que nous ne saurions affirmer. L'administration militaire, la plus importante de toutes dans une nouvelle conquête, devait attirer particulièrement l'attention d'Auguste. Jusqu'alors tout Gaulois était soldat et ne se montrait guère en pubhc que paré de ses armes. Pour contenir l'humeur belliqueuse de la nation , il jeta sur les frontières des troupes réglées, et pour ménager en même temps sa juste susceptibilité , il chargea les cités riches et populeuses de lever et d'entretenir à leurs frais quelques cohortes équi-
(l)Dion, liv. «3. FJorus. IlauleScrre, liv. 3. ch. 1.
pëes toutefois it la Romaine , et commandées par de» généraux Romains (1). Ces préliminaires exécutés ^ il désarma presque complètement les indigènes, au moins dans notre pays ; il ne laissa les armes qu^à une milice peu nombreuse , cliargée de veiller à la police des villes et des. campagnes; c'est là sans doute le berceau de nos gardes urbaines et de notre garde nationale. La plupart de nos grandes et belles institutions sont plus anciennes qu'on ne croit communément. On les retrouve dans notre sol , à quelque profondeur que Ton fouille.
Ces mesures assuraient aux Romains la possession du territoire. Pour conquérir les esprits, Auguste s'empara de l'éducation. A sa voix , des écoles , où la langue, la législation, les sciences de Rome furent enseignées avec honneur; des gymnases où brillèrent d'un vif éclat les belles lettres , et surtout Fart oratoire toujours si prisé cbez.les peuples dans leur décadence, couvrirent bientôt les Gaules (2). Bordeaux, Tolose, Arles, Massalie, rivalisèrent avec les plus doctes cités de la Grèce et de Tltalie. Dans cette lutte se distinguèrent aussi Eluse et plus encore notre Auch. Restait enCn l'ordre religieux qui dans nos Gaules avait fondé l'ordre éivil. Là était Técueil le plus redoutable. Auguste n'osa pas attaquer de front le druidisme ; mais d'un côté il le déclara contraire aux croyances romaines , et Tinterdisit aux Gaulois qui jouissaient du droit de cité (3); et de l'autre, il donna pour ainsi dire droit de bourgeoisie au
(1) Amédéc Thierry. — (2) Cicéron, Symmaque, Sl-Jér6me, et ](orloul Ausone. — (3) Suétone, Vie de Tibère.
polylhëisme gallique. Âiusi, sur le même autel , Mars et Camul se partagèrent rcneeus voué au dieu de la . guerre ; Diane et Ardeunna , Belen et Apollon , Belisana et Minerve , Mercure et Tentâtes furent les mêmes divinités sous des noms divers (i). Enfin , il abolit comme féroces et barbares les sacrifices humains. D'insensés fanatiques persistant toutefois à se dévouer, il permit aux prêtres de leur faire une légère blessure et de répandre sur Tautel ou sur le bûcher quelques gouttes de leur sang ; mais là devait s'arrêter la cérémonie expiatoire. Des peines sévères poursuivaient le sacrificateur qui eût osé aller plus loin (2).
Si bien calculées que fussent toutes ces innovations , elles devaient rencontrer et elles rencontrèrent en effet une vive résistimce. La pesanteur de Fimpot excita surtout d'universelles réclamations. On se souleva sur plusieurs jwints , mais il fallut céder à des forces supérieures. L'empereur essaya de calmer celte agitation par sa présence. Il reparut dans les Gaules , neuf ans après son premier voyage , et , en s'éloignant , il y laissa , jx)ur continuer son (jnnvre , le jeune Drusus , fils de sa femme Livie vX père du célèbre Germanicus et de l'empereur Claude. Ce prince , ravi trop tôt à l'amour et aux espérances de Rome, se conduisit avec tant de prudence et de modération , que non seulement il apaisa les troubles, mais encore qu'il gagna tous les cœurs.
Alors, ç'eu fut fait à jamais de la nationalité (gauloise. L'Aquitaine, comme les deux autres grandes provinces , s'abîma dans l'empire Romain avec» lequel
(i; Aniédéc Thierry, M ichelet, Lîiurenlic. — (2: Mêla, liv. 3.
elle se confondit sans retour. Désormais , nous n^au^ rons plus à recueillir sur elle que des traits rares et courts que nous trouvons épars dans les historien» grecs ou latins; mais, observe un de nos compatriotes, M. Laurentie, dans sa belle et catholique histoire de France , le christianisme avait paru. C'était une dcMni-* nation d'une autre sorte qui se levait sur les peujdes. La conquête Romaine avait partout organisé Tesdavage : la conquête chrétienne allait partout établir la liberté. A coté du vieux monde qui tombe par les crimes, par les atrocités, par les voluptés, par les ignominies, va naître par les vertus, par les sacrifices, par la bienfaisance , un monde nouveau enfanté sur le Calvaire.
La poUtique d'Auguste porta ses fruits* Comprimée dans les serres de Taigle Romain , TAquitaine cessa de se débattre sous le joug de ses maîtres. Le règne de rhéritier de César s'acheva pour elle calme et paisible. Le vaste soulèvement qui troubla les premières années du règne suivant, et qui remua si profondément la Belgique et une partie de la Celtique, ne praît pas même l'avoir agitée, elle, si impatiente de repos et si jalouse de son indé{)endance. LliLstoirc se tait à son égard jusques aux derniers jours de Néron. Nul de nos lecteurs n'ignore les atrocités et les infamies que ce nom rappelle au souvenir. Un Aquitain osa le premier venger les droits de Thumanité méconnue. Issu d'une race qui , suivant Thistonen Dion (i), avait porté le sceptre dans quelqu'une de nos contrées , et alliée aux plus
(i)Liv. «3. llaiilc-Scrre, liv. 4, ch. 10
t)E LA GASCOGNE. 57
puissantes familles Gallo-Romaines , Julius Vindex, à une naissance distinguée joignait une âme grande et forte. Prudent autant que brave ^ avait parcouru avec distinction les divers degrés de la milice sans éveiller les soupçons jaloux de maîtres qu^efTarouchait tout mérite. Après avoir rempli à la satisfaction générale quelques autres emplois, il venait d'être appelé au gouvernement de la Gaule Lyonnaise ,• mais Rome ne lui avait que trop montré les orgies dégoûtantes dont se souillaient à Tenvi et son empereur et les vils courtisans qui Tentouraient. En s'éloignant , il voua une haine profonde à tant de démence et d'immoralitc. Son indignation vertueuse, il la fait partager sans peine aux troupes placées sous ses ordres et aux peuples confiés à son administration. La résolution est unanime; on repoussera le monstre qui pèse sur le monde , mais là s'arrêteront les efforts. L'occasion était belle pour briser les chaînes qui tenaient asservies nos provinces , et pour proclamer leur antique liberté. Ni Vindex , ni ses complices n'y songèrent ; tant dans la période assez courte qui venait de s'éoouler les esprits étaient devenus romains.
Au fils d'Agrippine, ils ne cherchèrent qu'à substituer un maître plus digne du trône. Soit qu'il se crût trop faible pour s^y placer lui-même , soit qu'il dédaignât une pourpre que venaient de revêtir successivement les Tibère, les Caligula, les Claude, les Néron, Vindex l'offrit à Galba, vieillard sage et économe, autant que général expérimenté.
Galba , jeune encore, avait gouverné l'Aquitaine en qu«'ilité de lieutenant impérial ou césaréen {\): legatus
{\) Tranquillus in Galba, eh. 6.
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prœses. Cest même le premier magistrat de ce nout que nous connaissions à notre pays. A l'époque où nous sommes arrijés , il commandait les légions d'Espagne. Ignorant les vues des conjurés, le gouverneur actuel de l'Aquitaine n'eut pas plutôt entrevu l'orage qui se formait (1), qu'il fit demander à Galba luimême de prompts secours , afin , disait-il , d'étouffer la rébellion dès son berceau. Mais son message avait été précédé en Espagne par celui de Vindex. Cependant Galba liésitait encore. Vaincu enfin par les sollicitations de ses propres officiers qui s'étaient joints aux députés Gaulois , il céda et se fit proclamer par ses troupes. Le premier soin du nouvel empereur fut de renforcer son armée , en y adjoignant des levées nombreuses , parmi lesquelles les historiens mentionnent quelques cohortes prises chez les Gascons (2). Fort de ce secours , Galba traversa les Gaules, distribuant les privilèges aux cités qui appelaient sa domination , et sévissant avec rigueur contre les populations qui repoussaient ses lois. Rome lui ouvrit bientôt ses portes et reconnut son autorité. Mais, hélas ! l'infortuné vieillard ne devait connaître du pouvoir suprême que les tribulations. Après un règne de quelques mois, il périt massacré par les Prétoriens qu'avaient exaspérés sa sévérité et sa sordide économie, ou plutôt qu'avaient soulevés les trames ambitieuses du voluptueux Othon. Vindex, notre brave compatriote, l'avait précédé dans la tombe. Une m.éprise fatale qui avait coûté la vie à un grand nombre des
(i ) TranquUluSy ch. 3. — (2) Tacite, liv. 4. IliîJL
âiens, lavait porté à se donner la mort aux pieds des remparts de Besançon.
Othon, à qui une soldatesque teinte encore du sang de son maître avait déféré la pourpre, trouva un compétiteur dans ViteUius, homme méprisable et décrié, que Tarmée d'Allemagne avait déjà opposé à Galba. Partagées entre les divers prétendants , les Gaules étaient en proie aux malheurs qu entraînent les dissensions civiles. Pour des empereurs que la force imposait ou abattait à son gré , vous eussiez vainement cherché dans les cœurs fidélité ou dévouement. On cédait à la crainte ou à la nécessité , et quelquefois à un entraînement irréfléchi. Ainsi TAquitiaine, que Julius Gordus, son gouverneur , avait d'abord fait déclarer en faveur d'Othon, le quitta bientôt pour embrasser le parti de Vitellius {\ ). Celui-ci resta enfin seul maître de Tempire , Othon s'étant percé de son épée après la perte de la bataille de Bibracte. Mais il ne tarda pas à être précipité lui-même du trône , dont ses vices et ses débauches le rendaient peut-être encore plus indigne que son rival. A quel degré d'abjection n était pas déjà descendue la société romaine , pour n^avoir à sa tête que des chefs aussi pervers !
Les légions d'Orient , jalouses d'imiter les autres armées, voulurent aussi faire un empereur, et proclamèrent Vespasien , leur général , qui poursuivait alors le fameux siège de Jérusalem. Les troupes stationnées en lUyrie, attachées à Othon , s'empressèrent de suivre cet exemple , et notre compatriote Antonius pnmus , conunandant de la légion Pannonique, ne balança
ri; Tacite, liv. 1". liist.
pas à arborer sur ses enseignes Tirnage du nouvel Auguste. Antoiiius primus, pour nous servir des expressiotis d' Amédée Thierry , Antonius primus , né à Zbfo^e (Toulouse) , y avait passé son enfance, et ses concitoyens lui avaient donné le surnom de Bec (<), soit à cause de quelque difïbrmité de son visage , soit par suite de quelque aventure inconnue de sa jeunesse, ou soit plutôt, ajouterons-nous, à cause de la facilité et de l'abondance de son élocution (*). De bonne heure , il se rendit en Italie pour tenter la fortune, et il déploya à la cour de Néron toutes les ressources de son vaste génie, si étrangement mêlé de bien et de mal. Ses intrigues et ses talents le portèrent au sénat, d'où il se fit chasser bientôt avec ignominie pour complicité <^ans un faux testament. Galba , ami de tout ce qui tenait à nos contrées dont il avait été gouverneur, le réhabilita, lui rendit sa charge , et lui donna même le commandement de la légion de Pannonie. Après la mort de Galba , il offrit ses services à Othon qui le dédaigna. Négligé également par Vitdlius, il résolut d'avoir \m empereur qui lui dût beaucoup , pour en obtenir beaucoup, et osa proclamer Yespasien aux portes même de l'Italie. Sa détermination, nous dit l'historien Tacite (2) , jeta un grand poids dans les destinées de l'empire. Brave et hardi , d'une éloquence tour à tour entraînante et insidieuse , habile artisan
(1) Suétone.
(^3 Nos lecteurs auront sans doute remarqué, comme nous, qu'après phis de 1700 ans , nous trouvons le môme mot avec la même signification dans la langue française^ et dans notre Gascon.
(2)Tacite, Uist. liv. 2.
de discordes et de séditions, avide de trésors qu'il savait prodiguer au besoin , Primus était dans la paix un détestable citoyen, et dans la guerre un chef précieux. Aussitôt qu il se fut déclaré , il se mit ~èn correspondance avec les généraux , qu'il savait nourrir une inimitié secrète pour Yitellius. Il écrivit aussi au Batave Gvilis, dont il connaissait et le caractère entreprenant et l'autorité toute puissante chez les siens. Il taclia de s'opposer aux légions du Rhin, ardentes Yitellieuncs ; et tandis qu'il les retenait ainsi au fond des Gaules, lui s'avança vers Rome où il entra en vainqueur, et fit reconnaître Vespasien par les deux grands corps de l'eut , après que Vitelhus eut éprouvé un sort encore plus afïreux que Galba. Ainsi, dans l'espace de dix-huit mois, les Romains avaient vu successivement sur le trône cinq empereurs.
Cependant Civilis (\) avait appelé à l'indépendance la Batavie et toutes les Gaules. A sa voix , une armée nombreuse courut se ranger sous ses étendards. La lutte fut vive, et ne cessa pas à la mort de Vitellius. Dans mne rencontre , le courageux Batave allait écraser les légions romaines. Déjà il avait jonché de leurs morts le champ de bataille, lorsque survinrent les cohortes Gasconnes que Galba avait jadis levées aussitôt après qu'il eut été salué Auguste. Au bruit des combattants, elles doublèrent le pas, tombèrent à Timproviste et pai* derrière sur les troupes de Qvilis, et jetèrent dans leurs rangs le trouble et leffroi. Ce secours rendit le courage aux Romains.
(1}Tacile, Hist., Hv. 4.
Ce qu il y avait de plus intrépide dans Tinfanterie ennemie fut écrasé. La cavalerie seule se retira enseignes déployées , et emmenant les prisonniers qu^elle avait faits au commencement de l'action. L'honneur de la journée appartenait tout entier aux cohortes Gasconnes , mais elles ne tardèrent pas à payer cher la gloire dont elles s'étaient couvertes. Trahies à leur tour par la fortune, et plus encore peut-être par Timpéritie et les irrésolutions de leurs chefs, elles se virent assiégées avec une partie des légions romaines, dans le lieu même qui avait servi de théâtre à leur valeur. Longtemps elles supportèrent toutes les horreurs de la famine ; mais forcées enfin de se rendre, elles obtinrent une capitulation honorable. Elles rentraient dans les Gaules, épuisées, mais confiantes, lorsque les Allemands, furieux du carnage qu'elles avaient fait de leurs compatriotes , tombèrent sur elles au mépris de la foi jurée, et les massacrèrent impitoyablement Contents de s'être ainsi vengés, Civilis et les siens déposèrent bientôt les armes, et se soumirent à Vespasien. Cette lutte avait été comme le dernier râle de notre liberté expirante.
Le calme que tant de commotions rendaient si nécessaire , surtout à l'Aquitaine , peut-être encore plus agitée que la plupart des autres provinces, ce calme, les peuples le trouvèrent enfin sous le sceptre des eilipereurs qui se succédèrent sur le trône pendant plus d'un siècle , période unique dans les fastes de l'histoire ancienne , et la plus fortunée dont les annales du polythéisme nous aient conservé le souvenir. L'affreux Domi tien, par ses vices et ses ci-uautés, ternit seul cette ère de iMHîheur. Sa tyrannie pesa surtout sur nos contrées.
DE LA GASCOGKE. 63
JalouK de Tétat florissant ou il voyait nos Gaules, et qu'avait si vite emmené le repos public , source de 'loutc prospérité, il y fit incendier et arracher les vignes , et en défendit la culture a nos pères.
Le premier qui fut appelé à fermer dans notre ])atrie les plaies des guerres civiles fut le vertueux Agricola, celui-là même qu'a immortalisé la plume de Tacite. Les paroles de Thistorien Romain nous ont paru assez remarquables pour mériter d'être citées: dtîs qu'il (Agricola) fut revenu , Vespasien l'admit d'abord au nombre des patriciens, et lui donna ensuite le gouvernement d'Aquitaine, dignité singulièrement brillante qui le conduisait au consulat qu'il obtint en effet moins de trois ans après (*).
Sous le sceptre paternel de Ner>'a, de Trajan et de leurs trois successeurs immédiats, l'Aquitaine prit une face nouvelle. Kul élément de prospérité n'est plus actif qu'un gouvernement sage et éclairé. Notre jiatrie n'était plus depuis longtemps, il est >Tai, l'Aquitaine de G^r, fertile sans doute, mais hérissée de forets où erraient une multitude de peuplades indépendantes les unes des autres, fortes toutes et courageuses, mais grossières et barbares. Le génie d'Auguste, la protection hautement avouée de Claude, de cet empereur que la jalousie du sénat et du peuple latin flétrirent du nom d'imbécile , peut-être en grande partie pour le punir de ce qu'il s'était trop montré l'ami des nations opprimées ; le génie d'Auguste , la protection de Qaude et plus encore le contact de
(•) Ae deinde provinciœ .4quitaniœ prœposuit, splendidœ imprimis dignitatis tÊdministratione y ae spe eonsviatûs.
la civilisation romaine , avaient singulièrement amélioré son sort. L'élan était donné ; mais combien ne restait-il pas à faire à Tépoque où nous sommes parvenus ' (de 96 à i 80 de notre ère) ? L^accroissement fut rapide. Les villes primitives descendirent des hauteurs sur lesquelles elles étaient assises et allèrent s'étendre dans les plaines voisines. Ailleurs, les forêts abattues firent place à d'autres cités riches et populeuses (1). Là où se cachaient des habitations basses et chétives , s'élevèrent de magnifiques villas, ornées de tout ce que la peinture et la sculpture avaient alors de plus achevé. Des voies militaires, larges et spacieuses, qu'après tant de siècles nous retrouvons encore sous nos pas (la Ténarèse , les chemins de César) , sillonnèrent la contrée dans tous les sens. En peu de temps, vous l'eussiez vue couverte de forums, de capitules, de cirques, d'amphithéâtres, d'aqueducs qui le disputaient en magnificence aux plus belles constructioiis de Rome et de l'Italie. Le culte lui-même dépouilla sa sauvage grossièreté. Sur l'emplacement des andens lieux sacrés, sur les ruines des sanctuaires noircis par les ans et par la fumée des sacrifices, apparurent des temples éclatants de marbre. Il n'est pas jusqu'aux vieux simulacres informes, qu'entourait la vénération publique, qui ne revêtissent les types élégants du polythéisme grec , ou qui ne se perfectionnassent par l'application des règles de l'art
Mais , si tous les arts d'Athènes ou de Rome embellissaient notre patrie , l'art de la parole dut recevoir un accueil particulier chez un peuple vif, enjoué et
(1) HaïUe-Scrre, Marca, Amédéc Thierry.
aussi, il faut le dire , naturellement un peu gabeur (\). Depuis le rhëteur Gnipho, qui , le premier, donna des leçons publiques dans la cité éternelle, et qui eut la gloire de former à Téloquence les deux plus grands orateurs de la reine du monde , Cicéron et le dictateur César , vous poiuriez suivre la longue chaîne de ces honunes puissants par leurs discoiu^ , comme les appelle un écrivain du temps. Dans ce nombre, notre patrie , ou les lieux circonvoisins revendiquent plus spécialement d'abord NomenUinus et Domitius Afer , puis Antonius primus , celui-là même que les Tolosains, comme nous Tavons déjà dit , surnommèrent Bec, et plus tard encore Delpbidius, et enfin Staphilius et Arborius. A cette dernière époque , Téclat des lettres romaines semblait s'être réfugié tout entier dans notre Aquitaine : tandis que Stapliilius et Arborius éclipsaient les orateurs contemporains, Sidoine- Apollinaire et Paulin, alors jeunes et brillants seigneurs, et depuis graves et saints évéques, Tun de Clermont et l'autre de Noie (*), marchaient à la tête des beaux esprits du temps ; Sulpice Sévère , né non loin d'Elluse , ressuscitait Salluste dans l'histoire chrétienne , et Ausone , presque son concitoyen , effaçant sans peine tous ses rivaux , faisait entendre aux oreilles des Romains dégénérés du siècle d'Auguste , des sons bien affaiblis sans doute de la muse de Virgile.
Mais, de tous les orateurs , nul dont le nom ait eu parmi les siens autant de retentissement que celui
(1) Haute-Serre, liv. 2. ch. 4.
(*) C'est le même qui inventa les cloches, ou plutôt qui le premier les fit servir à appeler les fidèles dans nos Églises.
de Cornélius Fronto (i). Modèle du style mâle et austère, œmme Cicéron Tavait été du style abondant et Pline du style élégant et fleuri , il eut encore la gloire d'être chef d'école. On s'efforça longtemps • d'imiter sa parole concise , plus peut-être que dans le grand siècle on n'avait taché d'imiter réclat et le nombre du prince des orateurs latins. On sait que les imitateurs ne sont jamais plus nombreux que dans les jours de décadence. Porté au sénat, créé consul, comblé d'honneurs et de richesses, Fronto conserva toute sa vie une grande autorité sur Tesprit de Marc-Aurèle , à qui il avait enseigné la rhétorique; on comprenait sous ce nom toutes les connaissances littéraires. Dans les quelques lettres de cet empereur adressées à Fronto et que le temps nous a conservées , on aime à voir le maître du monde disparaître tout entier pour ne laisser voir que le disciple sensible et reconnaissant. On sait que la famille de Fronto était originaire de l'Aquitaine, un rescrit de l'empereur Gordien l'atteste nommément ; mais quelle partie de celte vaste province donna le jour au grand orateur, nous n'oserions le décider. Quelques auteurs s'étayant d'un passage peu concluant de Sidoine-Apol- Hnaire, le font naître dans l'Auvergne; d'autres, s'appuyant de je ne sais quel écrivain à peu près inconnu et d'une chronique plus que poudreuse , lui assignent pour berceau le Périgord. Nous pourrions, ce nous semble, le revendiquer à plus juste titre qu'aucun autre pays. Un monument irréfragable nous
(lyXéphilin, Kusèbc, Sidoinc-Appollinaire.
montre un Fronto élerant un tombeau à son éponse , I^ès d'Eluse n.
Nos lecteurs nous pardonneront de nous être arrêté
(*) Sor la fin da xtu^ siècle, il fut décou¥f rt à EMxe, Elimberriê^ un tombeau antique de marbre statuaire et de la plus belle dimension. QœlqDes années ph» tard , Msr Labaumb db Suzb, qui occupait alors le liége dfAuch, le fit transporter dans son cbâteau de Mazèiret, Banda j où il se ?oit encore. Le vandalisme de 93 se contenta de Tefllearer : on chercbait dans son sein les trésors de Ms' Latour-du- PiH-MoRTAVBAir , qul» certes, les cachait mieui que dans les entrailles de la terre. Négligé depuis longtemps , ce monument le ph» boan de ce genre, si je ne me trompe, que possède le département d« Gers, est enfin tombé dans des mains faites pour Vapprécier. LÀ ne saoralt péricUtaf aucune oeuvre de science , d'art ou de goût. Voicf rinserJpUsn qn'on lit ^br ce tombeau :
ABDVNIAE • HER -
MIONBS • FEMINAE •
RARISSm AE • CON -
ITGI «INCOIIPARAB*
ABMILIVS « FRONTO •
MARITYS • BT • POMPB-
IT9 • LBPIDVS • FILIYS.
Qu'on lise, comme le veut M. Chaudruc db CRASAifBS :
Abz IKm» Hàiiety A iEdnnie d'Hennione , femme très rare et épouse incompirable, Emiliuf Fronto son éponx, et Pompeios Lepidos son fils ;
on bi^i, qu'on lise , comme il nous parait plus naturel :
Ans Dinv KâaM d*£dnnie Hermione, femme très rare et éponse incomparable, Eailins Fronto son éponx , -et Pempeins Lepidus son fils ,
toujours restera-t-il certain qu'un Fronto a élevé à son épouse un tombeau près de la cité d'EIuse. La correction du travail , la simplicité et l'exécution assez soignée des sculptures qui le décorent , démontrent qu'il est antérieur à la décadence des arts. On pourrait donc, sans trop abuser de cette élasticité qu'on accorde aui antiquaires, faire remonter ce monument jusqu'au! temps voisins de Fronto Torateur.
aussi longtemps sur cette période si stérile en faits historiques. C'étaient les beaux jours de notre Aquitaine sous Tempire Romain ; nous ayons voulu indiquer ce qu'elle fut avant de devenir la proie des barbares. L'ère de bonheur de l'empire Romain finit à Marc-Aurèle (180 de J.-C). Avec son fils Commode tous les vices remontèrent sur le trône , d'où ils étaient chassés depuis plus d'un siècle. Le règne de ce nouvel empereur fut assez cotu*t. Celui de ses successeius fut encore moins long. On se disputait à main armée la pourpre , triste et fatal ornement qui ne servait presque qu'à désigner une victime au poignard des mécontents et des factieux. La force le plus souvent après quelques mois ou même après quelques jours, détruisait l'ouvrage de la force.
DE LA GASCOCiME. 69