‹ Histoire de la Gascogne (volume 4)Chapitre 2 sur 33 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

FmùIîii de St-MMt et de Ntftro.— Défidteée Benaré Tmipaltr. — ÉloipeMl de S^Autiiit.— Soi ntoir , u Mrl.^ Gûllime de MioUit, mi neeesMv. RéUbliueMt de li cathédrile de Leelove. — Prieiré de &Mkiy et de Meitut.

Au fond de F Armagnac, dans un point assez central de la province, s'élevait St-Mont, patrimoine de trois frères. Raymond Talné, témoin des ravages que la peste faisait autour de lui, et troublé par un songe, crut désarmer le ciel en fondant un monastère. Mais ne se sentant point assez riche pour une œuvre aussi dispendieuse, il sollicita la coopération (1) du comte d^ Armagnac. Bernard montra d'abord assez d'indifférence. Vaincu enfin par ses sôlliâtations , il donna son consentement et les fondements furent jetés. A cette nouvelle, Alvar et Bernard, soutenus par leur mère Auriole , s'emportèrent contre leur frère Raymond , dont la libéralité lésait leurs intérêts, et dans leur fureur, ils ne menaçaient de rien moins que d'attenter à ses jours. Les seigneurs du pays, et à leur tète le comte Bernard, ^interposèrent entre les trois frères et ramenèrent la paix dans la famille.

Libre alors , Raymond abandonna ses biens à la nouvelle maison, placée sous l'invocation de St-Jean , et s'engagea même par serment à y prendre l'habit monastique. Le comte, de son côté, y ajouta les droits seigneuriaux et somma Raymond d'accomplir son ser-

(1) Gallia Chrittiana, Dom Brugellcs. H. d*Aignan.

ment, mais celui-ci commençait à se repentir de sa précipitation. Il ne put se résoudre à quitter un monde trop cher à son cœur et demanda un délai. Â son défaut , Bernard réunit de divers côtés douze moines et mit à leur tête un homme respectable nommé Trincard. Cependant Raymond continua d'habiter avec sa femme; mais privé de son patrimoine , il fut réduit à aller demander l'hospitalité à ses parents, et eut sous le toit étranger deux enfants, Bernard et Marie. Las enfin de cette vie nomade , et poursuivi par le souvenir de sa parole jurée, il alla trouver le comte et lui déclara qu'il était prêt à entrer dans le cloître, ce qu'il exécuta en effet

Son noviciat fut court, car peu de mois après il avait pris la place de Trincard, et il recevait les immunités dont Bernard dotait le monastère dans une assemblée solennelle où ce comte parut accompagné de son épouse Ermengarde,%e ses deux fils, Géraud et Bernard , de Centule , vicomte de Béarn, son neveu, de Guillaume Astanove, comte de Fezensac, de Raymond, vicomte de Marsan, de Pierre Roger , vicomte de Gavarret et de presque toute la noblesse de la Gascogne. On y vit aussi l'archevêque d'Auch qui était loin d'applaudirà la générosité du comte; car, quoique St-Mont fût un ancien alleu du comté, les archevêques y avaient atlssi de temps immémorial des droits particuliers et une vaste maison ; et comme ce point était assez central pour toute la Gascogne, ils y tenaient les 0)iicile$ provinciaux , lessynodes diocésains et les assemblées du peuple. Mais prévoyant que ses protestations seraient inutdes, le prélat garda un silence prudent et laissa au temps et à ses successeurs le soin d'amener le jour de la justice.

La nouvelle communauté^ composée d'éléments assez hétérogènes, ne prospéra point; Tétat religieux éuit généralement tombé dans toute la Gascogne. Bernard voyant que Toeuvre répondait si mal à son attente, et atteint d'ailleurs d'une maladie de langueur qui faisait craindre pour ses jours , songea à y introduire la réforme. L'ordre de Cluny , dirigé par le célèbre abbé St-Hugues, jetait alors un vif éclat. Le comte d'Armagnac résolut de lui donner St«Mont. Il fallait avant tout obtenir la renonciation de Tarchevéque d'Auch. Pour mieux le gagner, le comte lui fit part du dessein où il était de quitter lui-même le monde et d^embrasser Fétat monastique. Mais Austinde se montra sourd à toutes les insinuations (1). Nul lieu ne pouvait remplacer St-Mont pour les assemblées ecclésiastiques.

Obstiné dans son dessein , Bernard fait venir secrètemept des moines de Ouny, et se passant d'une autorisation qu'on lui refusait , il les met de force et par sa seule autorité en possession du monastère. Que pouvait un faible prélat contre le dominateur de toute la Gascogne ? Il céda à la violence et se contenta de protes* ter. La charte de Nogaro le dit formellement. Si Ton devait ajouter foi à un autre document , Tarchevéque eut appelé la force au secours de ses prétentions ambitieuses , et ne se fût retiré que devant la fermeté du prieur Armand, qui Tempécha de chanter la messe sur Fautel de St-Jean; c'était répudier sa juridiction. La vengeance dans le cœur, mais ne pouvant la faire éclater, Austinde, d'après ce titre, eût alors circonvenu

(l)yoir, pour tous ces détails^ le Gallia Chmtiana, Instrumenta, paget 160etl61,etc.

Guillaume-Raymond, de Nogaro, et par ses obsessions il lui eut arraché la vente de son alleu pour y bâtir une chapelle et un monastère rival de celui de St-Mont.

Telle est la pièce dont s'est inspiré sans doute un historien récent, qui n a su trouver sous sa plume que des paroles acerbes ou flétrissantes pour un de ces grands prélats du moyen-âge qui se tinrent constamment à la hauteur de leur céleste mission, et conquirent par leurs vertus sociales plus encore que par leur piété la place que Téglise leur a donnée sur nos autels. Mais cette pièce est évidemment ou apocryphe , ou falsifiée; elle est datée de Tan i 06 1 ou plutôt \ 062, sous le pontificat du pape Léon IX , et ce pontife était descendu dans la tombe en 1044. Ëlleest souscrite de GuiUaume, archevêque d'Auch, et celui-ci ne succéda à St-Austinde qu'en 1068. Elle mentionne plusieurs légats apostoliques qui se réunissent pour sa confirmation, et ces légats ne furent pas tous contemporains. Enfin, elle prête à St-Austinde le projet aussi absurde que chimérique d'opposer le monastère de Nogaro au monastère de St-Mont. Une seule assertion est vraie , l'achat de Nogaro; mais il n'est pas nécessaire de recourir à Pambition et à la vengeance pour l'expliquer. St-Mont manquant, il fallait pour tenir les assemblées ecclésiastiques un autre point central et ainsi peu éloigné du premier. Austinde s'aboucha avec un seigneur du pays qui lui vendit l'alleu de Nogaro (IVugaroliumy lieu planté de noyers)^ pour le prix de 40 sols de monnaie courante ; etsans perdre un instant, il fit jeter les fondements de l'église et tracer l'emplacement de la ville (1).

(1) GalUa Christiana , page ICO, déjà cité. Dom Brugelles. M. d'Aignan.

La nouvelle en vint bientôt aux oreilles du comte d'Ârmagnac. Bernard voulut savoir, comme la coutume du lieu lui en donnait le droit, de qui et comment le prélat avait acquis la terre. Kacte se trouvant régulier, toute opposition devenait impossible. Forcé de se replier ailleurs et voyant les ouvrages avancer rapidement, le comte pressa alors par lui-même et par ses aflidés, Tarchevéque de se désister de ses prétentions sur St-Mont et même d'abandonner à cette abbaye le quart des dîmes de douze églises qu'il lui signalait. Austinde y consentit , mais à condition que Bernard à son tour , en sa qualité de suzerain, autoriserait de la main et de la voix {manu et voce^ par écrit et de vive voix) la vente de Nogaro, en présence d'Eicius, fils de Guillaume- Raymond. Bernard rejeta d'abord la condition , mais bientôt vaincu par les moines et par le prieur qui menaçaient d'abandonner une maison dont la possession était contestée par un prélat aussi illustre, il fit d'assez mauvaise grâce l'abandon de tous les droits seigneuriaux, tant en son nom qu'au nom de son fils, de son petit-fils et de toute leur postérité ; et s'il nous est permis d'interpréter ainsi un passage obscur, il s'engagea pour lui et pour eux à ne jamais réclamer ni haute ni basse justice, ni coutume quelconque dans la ville de Nogaro (*). L'arcbevéque, de son côté , délaissa en faveur des moines les dîmes des églises suivantes : Margouet, Castelnavet, Arblade, Thermes, Sarragachies, Lartigue, Bouzon, Justarouaud, Favaroles ,

(•) (Nec clam, née saiet.) Clam, pour Clamorem, droil de clameur; saîèl, pour tangumisjaetus, droit de saag versé. Dans le moyen Age tout se traduisait en argent. Le Toleur et le meurtrier payaient aafisc.

Balambits , Riscle, et deux autres dont le nom a péri dans Toriginal. Les dix églises , avec les biens qui en dépendaient, étaient appelées cours com taies {curiœ consulares , domaines du comte).

Cet accord fut passé sous les auspices de St-Hugues, accouru de Cluny pour rendre à la paix et au repos la colonie que son abbaye avait envoyée dans la Gascogne. Il fut approuvé et souscrit d'une part par Tarclievéque, par Arnaud, prévôt du chapitre d'Auch, par Tarchidiacre Aymeric, par Garsias et les autres chanoines; et de l'autre par le comte, par la com tesse Ermengarde, son épouse, par Géraud et Bernard, leurs enfants, par l'abbé Hugues et le prieur Armand. Le vicomte de Béarn et les évéques Grégoire de Lescar, Etienne d'Oleron , Pierre d'Aire , Guillaume de 0)userans et Duran de Toulouse, ajoutèrent leurs souscriptions à celles des parties intéressées. Ainsi se termina à la satisfaction générée une affaire qui pouvait agiter longtemps la pror vince. Austinde, par sa prudence et sa fermeté, avait su triompher de l'obstination du comte, assurer les droits de sa métropole et doter notre pays d'une nouvelle cité. La dédicace de l'église fut digne de la piété de son fondateur. Il y appela les évéques, les abbés, les comtes, les vicomtes et les autres seigneurs de la provi nce. A leur suite, on y vit accourir un nombre immense de fidèles des deux sexes. D'Eauze , on y porta les reliques de St-Luper; de Peyrusse-Gran de, le corps de St«Mamet; et d'Audi, les ossements sacrés de St- Clair et de St-Austregisil de Bourges. Là, en présence de l'assemblée , le comte Bernard , son épouse et leurs fils s'avancèrent devant l'autel de St-Nicolas , patron de la nouvelle église et de toute la cité , et réitérèrent sous serment leur premier désistement {\ 062). (Voir note 5).

Pendant que leTumapaler ne s'occupait qu'à lutter avec Téglise, son compétiteur Gui Geofîroi de Poitiers, songeait à profiter de ses embarras. Il rompit, on ne sait sous quel prétexte , le traité qui avait fixé la part des deux maisons et traversa la Garonne à la tête d'une armée nombreuse. Le comte d^ Armagnac, pris au dépourvu, ramassa à la hâte quelques troupes et marcha à Tennemi qu^il rencontra dans les plaines de la Castelle, sur les bords de TAdour (<). Les forces étaient inégales, aussi la victoire fut complète. 0)ntraint de fuir, Bernard ne voulut plus tenter le sort des armes et abandonna ses droits sur la Gascogne, moyennant la somme de 15,000 sols et le titre viager de comte de Gascogne qu^il portait Alors fut consonmié le vasselage de la descendance Mérovingienne. Ce que n'avait pu obtenir la puissance de Pépin et de Charlemagne, un seul combat le donna sans retour au chef d'une province, et chez un peuple que nous avons toujours vu si impatient du joug étranger, si ennemi de toute dépendance; aucune résistance que nous sachions ne protesta contre cet asservissement. La date elle-même du combat et du traité honteux qui le suivit est incertaine, tant ils laissèrent Tunet Tautre peu de traces dans les esprits.

Gui Geoffroi demeura quelque temps dans la Gascogne pour y consolider sa puissance. Raymond-le-Vieux, qui vivait encore, profita de ce séjour (2) pour se plaindre à lui que Caresse était toujours retenue; et afin que sa plainte fut mieux accueillie , il lui fit présent d'un

(1) Grands Officiers de la couronne, tom. 3. Marca, lîv. 4. L*Art de Térifier les dates, tom. 2. ^(2) Marca, page 281.

cheval. Le comte de Poitiers ordonna aussitôt à la veuve et aux fils de Garsie-Guillem , à! ester à droit et . de donner pour cautions judiciaires Berguasi d^Âdit et Arremon-Aner de Larbal. Il chargea en même temps Garsie-Arnaud, vicomte de Dax, détenir les plaids en son nom. L'affaire fut plaidée avec chaleur , et après une longue discussion on ordonna le duel. Les dei\x champions , Arnaud de Sadirac et Karlariot de Beregus étaient devant l'autel de St-Vincent-de-Dax , en présence du vicomte. Le serment et les autres cérémonies religieuses qui précédaient les combats judiciaires allaient être accomplis, lorsque les héritiers se ravisant, acceptèrent une transaction et se contentèrent des revenus de la dîme durant leur vie. Ce terme ne fut pas long; deux mois après la veuve expirait tristement, et à quelques jours de la les deux enfants s'entregorgeaient. (Voir pour les combats judiciaires, note 6).

Le chapitre de Lescar allait enfin se mettre en possession , lorsque deux nouveaux prétendants manifestèrent leurs droits. Grégoire, qui venait de succéder à Raymond, donna caution qu'il répondrait à leurs demandes et l'affaire s^assoupit. On la réveilla durant son voyage en Elspagne qui suivit de près son trépas. Bernard de Bas , son archidiacre , qui le remplaça sur le siège de Lescar , se pourvut devant Gui Geoffroi. Le comte renvoya le jugement aux seigneurs de sa cour de Gascogne qui ordonnèrent le duel. Au jour fixé, l'évéque Bernard se présenta avec son champion ; mais ses adversaires qui n'avaient point paru au jugement, ne parurent pas davantage au combat. Gui Geoffroi, inspiré par des fiatteiyrs, crut un instant avoir lui-même des droits sur Caresse conune ayant été donnée par les

comtes de Gascogne ses prédécesseurs. Il renvoya Texamen de ses prétentions à sa cour de Guyenne, et sur son avis il y i^onça, fit rendre Téglise à Tévéque et obligea les vaincus, après lui avoir payé Tamende , de donner pour garantie de leur désistement Garsie- Âmaud de Dax, Arnaud Garsie de Mixe, et trois chevaliers. Cest le dernier acte de suzeraineté qu'ayent fait les ducs de Gascogne sur cette partie de la vicomte dé Dax.

Bernard , dans les veines duquel bouillonnaient encore quelques restes du noble sang Gascon, n'^osa plus se montrer à ses peuples après sa défaite. Dépouillant une dignité qu'il eut du abdiquer avant de la flétrir, il alla s'ensevelir (1) dans le doitre de St-Mont^où il s'arrêta à peine. Des souvenirs trop poignants venaient peut-être y oppresser son âme. Il abandonna la province et alla continuer son noviciat à Cluny. Il y fut suivi d'un seigneur du pays , nommé Forto-Brasco , qui, en venant demander l'habit religieux au même monastère que son ancien suzerain , avait partagé sa terre entre son frère et les moines. Mais quand il se fut éloigné, le frère retint tout l'héritage, et pour le faire céder il fallut que Forto revint de Cluny avec Bernard, et menaçât de quitter le froc et de rentrer dans le monde.

Pendant que le Tumapaler cachant sa honte sous les livrées de la rcUgion se dérobait à tous les regards , Farchevêque d'Auch était appelé au delà des Pyrénées pour présider au G)ncilede Jacca (2). Il y parut accom-

(1) L'Art de vériGer les dates. Grands Officiers de la couronne, tom. 3. — (2) Suritùy Mariana , liv. 0, cb. 5.

40 HISTOIBE

pagaé d'Héraclius de Bigorre, d'Ëlieiiue d'Oleron< et peut-être de Jean de Lectoure. Il confirma peu après rétablissement des clianoines réguliers(1 ) dans lacathé* drale de Pampelune. Nous trouverons plus tard encore (Quelques traces de la suprématie que notre métropole exerça sur quelques églises d'Ekpagne. Dans le Concile de Jacca, on fit des règlements sur l'office divin , mais surtout sur la discipline ecclésiastique depuis si longtemps altérée.

Austinde avait déjà obtenu le rétablissement des sièges épiscopaux; résultat inmxense et qui seul suffirait pour honorer une vie d'évéque. Mais après ce rétablissement, restait Tœuvre la plus difficile ou du moins la plus i^tante. Nous avons vu qu'à la suite des malheurs de tout genre qui avaient pesé sur la Gascogne, les seigneurs s'étaient emparés non seulement de presque tous les biens du clergé , mais encore de la plupart des églises qu'ils faisaient desservir par quelques pauvres clercs, à qui ils jetaient une maigre part de leurs revenus. La pauvreté presque toujours amène Tignorance et le dérèglement. Et puis, qu'étaient-ce que des clercs aux gages des barons, qui, lorsqu'ils étoufîaient la voix d'une foi sans lumières, n'écoutaient que leurs indomptables passions ? Sur ces clercs , quelle action pouvait avoir Tévêque, leur supérieur naturel ? D'un autre côté, concentrés chez les seigneurs, les biens s'isolaient ; tandis qu'entre les mains du clergé ils se répandaient, dans toutes les classes de la société , toutes ayant droit d'entrer dans le sanctuaire et de prendre part à ses largesses. Enfin, on ne doit jamais l'oublier, le servage^

(l)SandoYa], Dom Bru^IIes, M. d*Aignan.

1>B LA GÀSGÛGIfE. H

et c'est du servage qu'est né le peuple, le servage du presbytère et du couvent ëtait infiniment plus doux que celui du château. Ainsi, Fœuvrede St-Âustinde était aussi sociale que religieuse. Bien comprises , la religion et la société n'auront jamais et ne sauraient avoir qu'un intérêt commun.

Mais comment arracher aux mains qui les détenaient et rendre à leur destination primitive les églises et leurs biens inféodés? L'archevêque invoqua les Canons, pria, exhorta, pressa; quelques-uns écoutèrent sa voix, le plus grand nombre se montrèrent sourds. Austinde n'était pas homme à s'arrêter devant un devoir reconnu. Voyant ses exhortations dédaignées, il menaça du glaive que l'église avait déposé dans ses mains. Il y avait du courage dans une semblable menace. Les coupables étaient nombreux, et à leur tête se faisaient remar-> quer (4) par leur résistance trois comtes que l'histoire ne désigne pas, mais qui ne sont autres vraisemblable-» ment que les comtes de Fezensac, d'Armagnac et d'Astarac, les plus puissants de la contrée. Les esprits s'échauffaient , la rapacité alarmée faisait entendre ses vociférations. Loin de craindre et de mollir, Austinde lança la foudre , frappa d'excommunication les coupables , quelque fut letu: rang , et livra leurs églises à l'interdit A ce coup, les passions ne connurent plus de bornes. Les jours du courageux pontife étaient en danger. Pourquoi n'aurait-il pas épargné au caractère sacré dont il était revêtu des outrages gratuits , et peut-être même un dernier crime à des coupables que leur égarement ne rendait que plus chers à son

(i) Cartulaire d'Aucb. Maniucrilde M. d'Aignan. Les BoUandistes.

cœur ? Il s'éloigna, emportant avec quelques haines violentes de nombreux et bien vifs regrets, et alla alten" dre sur la terre étrangère que Forage se dissipât II se retira auprès du célèbre Gervaise , archevêque de Rheims, qui le retint deux ans entiers (i).

Cependant le souvenir de sa piété, de sa bienfait sance, de toutes s^ vertus vivait parmi son troupeau. Son zèle et sa fermeté, ces deux quaUtés qui impressionnent toujours les masses, leur prêtaient un nouvel éclat. Kinterdit surtout, alors observé sévèrement, pesait à la foi des populations. On s'alarmait d'être si longtemps privé des cérémonies du cidte et presque des bienfaits de la religion. On murmurait contre une obstination provoquée par la cupidité et Forgueil, et dans ces temps de rudesse et d'emportement, les menaces se traduisaient facilement en actes. Force fut donc aux coupables de plier devant la réprobation générale et de promettre la restitution demandée. Les habitants députèrent aussitôt vers le prélat quelques-uns de leurs principaux concitoyens pour lui en porter l'heureuse nouvelle etsoUiciter son retour. Ravi d^un changement qui comblait tous ses vœux, Austinde ne tarda pas à quitter Rheims et à reprendre le chemin de son diocèse. Sur sa route, il entra à Paris où il s'arrêta quelques jours. De Paris, il se dirigea vers la Provence et visita Rimbaud ou Rajambaud, archevêque d'Arles, et assista à la consécration de l'église de Tritis, faite par ce prélat Il consacra lui-même celle du prieuré de St-Zacharie, dépendant de l'abbaye de St- Victor de Marseille.

(1) Garlulaire d'Auch. Manuscrit de M. d*AignaD. Les BoUandisles. Dom Brugelles.

t)E LA GASCOGNE. 43

L*acte dressé à celte occasion et revêtu de sa signature fui conservé à Marseille jusqu'en i 793.

Enfin, après une si longue absence, il rent^ dans sa métropole (i) au milieu de l'allégresse générale. Les esprits étaient disposés; il s'empressa de profiter de la présence du cardinal Hugues-leBlanc, légat du St-Siége, pour assembler un G>ncile à Auch (2) , qu'il présida conjointement avec le légat. Cest le premier qui se soit tenu dans la cité métropolitaine. Tous les suffragants y parurent avec un grand nombre d'abbés. Quoique les actes en soient perdus , on sait qu'il y fut statué que les évéques prélèveraient le quart des dîmes dans tout le diocèse; mais Raymond, abbé de St-Orens ayant réclamé contre ce décret, le G>ncile et Austinde à sa tête lui accordèrent non seulement une pleine et entière immunité, mais encore le droit d'archidiaconé ou de visite sur toutes les églises dépendantes de son monastère, au nombre desquelles on comptait St-Cric, Lamazère, donnée a l'abbaye par le comte de Fezensac, Duran , Ayguesmortes , Goutx, Mireçoix, Lussan, Antras , etc. , etc. Il pouvait même punir les délits des clercs; mais si ceux-ci ne voulaient pas rentrer en euxmêmes, il devait les traduire devant l'archevêque pour que le prélat leur imposât la pénitence qu'il jugerait nécessaire.

Raymond, qui venait d'obtenir ces privilèges et qui avait succédé à St-Austinde dans le gouvernement du monastère de St-Orens, avait rappelé en Gascogne St-Hu-

(i) Cartulaire d'Auch. Manuscrit de M. d'Aignan. Les Bollandistes. I>oin Brugellcs. GaUia Christiana. »(2) Cartulaire noir du chapitre d'Aucb. GaUia Chrittianaj thjfrtimenra, page 171.

gues deClunj (1). La charge de supérieur fatiguait sa vieillesse; mais ayant de la déposer il voulut introduire la rétotme parmi les moines. En présence du Concile et sous les auspices de Tarchevéque, il remit sa maison entre les mains de St-Hugues qui y supprima le titre d'abbé, comme il l'avait supprimé à St-Mont, et y substitua celui de prieur ; mais dans le dernier monastère le prieur n^avait sous lui que douze religieux , tandis qu'à St-Orens il en avait vingt-quatre. Il en eut même vingt-cinq depui s 1399. Aussi, dans les assemblées de Tordre, le couvent d'Aucb, soit par le nombre de ses religieux, soit par ses richesses, soit par ses filiations (*), prenait rang immédiatement après les abbayes et audessus de tous les autres prieurés conventuels. Une bulle de Pascal II lui assigna cette place en 1 1 10, et depuis il Ta toujours gardée. St-Hugues lui donna pour premier prieur Guillaume, fils de Bernard, seigneur de Montant, tiré sans doute de St-Mont, où il avait suivi le comte d'Armagnac avec quelques autres sei-

(1) Dom Brugelles, Pièces justificatives. M. d'Aignan. Colleetio Coneiliorum, tom. 9, p. i 195.

(*) De St-Orens dépendait, lo le couvent de St-Martin de Touget, fondé à ce qu'on croit par un vicomte du Fezensaguet. Tous les titres furent brûlés et ses murs renversés en 1570 par les religionnaires qui jetèrent les religieui dans le puits du clottre; 2» le monastère de St-Orens de Lavedan ; 3» le prieuré de Peyrusse-Grande , près de Bassoues, d'où la conventualité a disparu depuis près de deui siècles. Il fut d'abord habité par un prieur et quatre religieux. Le nombre de ceui-ci fut plus tard réduit à un ; plus tard encore le prieur resta seul. Enfin le prieuré lui-même fut mis en commande sur la tète d'un clerc séculier. A travers tous ces changements , la nomination en a toujours appartenu au prieur de St-Orens; 4o le couvent de St- Michel de Montant, où la conventualité subsista jusqu'à la tourmente qui emporta les ordres religieux. Mais, depuis 300 ans, le bénéfice principal avait été uni à la maison-mère.

gneurs que l'exemple de leur suzerain avait entraînés dans le cloître.

Cette oeuvre couronna la vie des deux abbés successifs de St-Orens. Austinde et Raymond moururent dans Tannée. Le premier ne survécut même que quelques jours au Concile. Dieu ne Pavait appelé sur la chaire de la métropole que pour qu il fit rentrer Véglise dans ses droits. Ce but atteint, sa mission fut remplie. Il s'endormit paisiblement dans le Seigneur le 27 juillet 1068 (1). La plupart des évéques que sa maladie avait retenus près de lui assistèrent à ses funérailles. On Tensevelit à St-Orens dont il avait été abbé; mais plus tard on le transporta a Ste-Marie où son corps repose encore dans la crypte souterraine , et c'est sans doute du jour de cette translation que sa fête a été placée au 25 septembre. Avant la révolution première , on montrait son cerveau sans corruption, enchâssé avec sa tête dans un buste d'argent donné par M. Etienne d'Aignan du Sendat, grand vicaire de MS'' de Trappes, et le fondateur de la chapelle des pénitents blancs, aujourd'hui la maison des frères des écoles chrétiennes. Austinde n'avait occupé le siège d'Auch que dix-huit ans. Le terme (ut court pour les grandes choses qu'il opéra.

Nos lecteurs peuvent juger maintenant s'il mérita le reproche de basse jalousie, d'insatiable ambition, d'intolérant fanatisme que lui prête avec une froide assurance im de nos concitoyens. Pour poursuivre ainsi un saint, honoré des suffrages publics de l'église, il nous semble qu'il faut avoir en main des preuves bien fortes, et ici les preuves contraires abondent. A part les pre-

(1) GalHa Chrùtiana. Dom Brugelles. M. d'Aignan.

miers hérauts de Tëvangile parmi nous , nos pères n ont déféré les honneurs de la sainteté qu'à quatre prélats, et tous les quatre firent bénir leur ministère de la société autant que de la religion. Taurin fonda Téglise d'Auch et versa son sang pour sa foi. Orens brilla par ses talents et sa dextérité dans les affaires autant que par ses vertus. Léothade, moins connu que les autres, opposa sa piété et son courage à la fureur des Barbares, et Austinde fut le glorieux restaurateur de la discipline eccl&iastique. Un ancien manuscrit sur velin, gardé longtemps dans les archives du-chapitre de St-Orens, nous le peint d'un mot avec la naïveté des temps primitifs ({); Austinde, dit-il, archevêque de sainte mémoire, établi pour relever Tétat de Téglise renversée (*).

Les funérailles de St- Austinde furent à peine terminées , qu'on s'occupa de lui donner un successeur. Toutes les voix se réunirent sur le nouveau prieur de St-Orens, Guillaume de Montant (2). Le manuscrit que nous venons de citer raconte ainsi sa nomination. « Il est demandé par le peuple et élu par le clergé avec l'applaudissement des évêques comprovinciaux , des comtes et des autres seigneurs de la province de Gascogne , afin qu'il soit le véritable serviteur du père de famille et le fidèle dispensateur dans la maison du seigneur. Puîsse-t-il être fort, puissant, loué et chéri! Ainsi soit-il. »

Les assemblées ecclésiastiques se multipliaient ; l'impulsion était donnée , le clergé s'agitait pour recouvrer

(1) Manuscrit de M. d'Aignan.

('^)Post deeettumsanciœ memoriœ Atutindi, j^usdonunarckûpiscopi ad erigendum dirut^ ecclesiœ statum. (2)GaUia Chrùtiana, Dom BrugcIIes, M. d'Aignan.

son indépendance. Guillaume elles prélats qui venaient de le sacrer, allèrent aussitôt joindre le légat du pape qui tenait un G>ncile à Toulouse (1). On s y occupa spécialement de Pévêché de Lectoure. Ce siège avait été rétabli à la fin du x* siècle. Oihénard y place un Bernard I*', vers Fan 990 , sous le duc Guillaume, fils de Sanche. A ce Bernard, le cartulaire de Moissac donne pour successeur, en 1052, Arnaud I'", qui assista à une donation faite à ce monastère, et qui, cette même année, consacra Téglise de St-Denis dans le diocèse d'Agen. Après Arnaud, nous trouvons Jean I", qui accompagna St-Austinde au Concile de Jacca, si toutefois il faut prendre Tévéque Jean du Concile pour un évéque de Lectoure. Enfin, à Jean avait succédé Raymond I*'. Celui-ci est plus connu que ses quatre prédécesseurs. Il était prévôt de Féglise de St-Etienne de Toulouse lorsqu^il fut appelé à Fépiscopat ; et suivant un usage dont ses contemporains nous offrent de nombreux exemples, et qui, créé pour des besoins, deviendra bientôt un abus, il garda sa prévôté en sYloignant de Toulouse. Il signa, en 1061 , une donation due à la libéralité d^un certain Raymond , fils d^Amaud. Deux ans plus .tard , il assista à la consécration de Féglise de Moissac que fit St-Austinde, assisté d'un grand nombre de prélats. Outre Raymond de Lectoure, on y vit Guillaume de Convennes , un autre Guillaume d'Agen, Héraclius de Bigorre , Etienne d'Oleron, Pierre d'Aire et Duran de Toulouse , abbé du couvent (2).

(1) ColUetio Coneiliorum, lom. 9, page 1191. — (2) Pour tous ces évêques, Yoir le Gallia Chriitianay (om. 1*% p. 1075.

48 histoihe

La mémoire de cet événement fut consacrée par une

inscription en vers latins placés dans Téglise (*).

Maintenant, Raymond de Lectoure accompagnait son nouveau métropolitain dans la cité où il avait commencé sa carrière ecclésiastique , et où vraisemblablement il n^avait gardé la prévôté de St- Etienne qu'à cause de Texcessive pauvreté de son siège. Non seulement les bieiis en avaient été envahis , mais le palais épiscopaletVéglise même étaient dans des mains étrangères. Des débris du palais on avait construit un monastère, et les autels et les autres objets de la cathédrale avaient été transportés par un peuple ignorant et grossier dans la chapelle des moines. Le 0)ncile fît cesser cet ordre de choses, malgré les protestations de Grégoire, évéque de Lescar et abbé de St-Sever, qui réclamait pour sa communauté le monastère de Lectoure et ses dépendances. Il fut arrêté que des clercs réguliers de St-Augustin remplaceraient les moines; que si quciques-uns de ceux-ci voulaient se retirer dans une iQaison de leur ordre, ils le pourraient sans diflGculté ; que les autres seraient nourris et entretenus parmi les chanoines, et qu'enfin le couvent servirait de demeure à Tévéque qui disposerait de tous les revenus (4). Ce décret porte la souscription du cardinal Hugues, de Guillaume, archevêque d'Auch, des évéques Grégoire de Lescar, Pierre d'Aire, Guillaume de Convenues, Raynxond de Lectoure, Bernard de Couserans, Ber« nard de Dax , de quelqties autres prélats et dé plusieurs abbés, entre lesquels nous signalerons Hugues de Cluny , Raymond de Condom et Constance de Clairac.

(*) Voir la note 7 à la fin du volume.

(1) GaUia Chrittiana. ColUet. Cône., tom. 9.

On a cru assez généralement que le monastère rendu à TévéqueRaymond n'était autre que celui de St-Gény , et qu'ainsi le siège épiscopal fut transporté quelque temps au bas de la côte sur laquelle s'élève la ville de Lectoure. Mais cette opinion ne souiîre pas l'examen. Le contexte du Concile, quoiqu'obscur, comme tout ce qui s'écrivait à cette époque, dit formellement que le monastère d'où les moines furent expulsés était bâti sur les ruines et avec les décombres de l'ancien palais; mais un autre docimient est encore plus précis.

Le duc Guillaume avait jadis donné l'église de St-Gény aux moines de St-Sever , à condition qu ils y bâtiraient un monastère, condition qu'ils avaient scrupuleusement remplie ; mais la misère avait chassé les religieux, et la maison abandonnée était tombée sous les coups du temps plutôt que sous la bâche des hom- . mes. Cet état durait depuis longues années, lorsque l'évêque^Raymond ( ^ ), aidé de Farchevèque Guillaume, d'Odon, vicomte de Lomagne, et de Vivien, son neveu ou son petit-fils , donna à St-Hugues de Cluny, St-Gény et St-Qar , libres et francs l'un et l'autre de tout droit et de toute redevance. Cette charte est de i074, six ans après la rentrée de l'évéquc dans son palais et dans sa cathédrale. Il ne parait pas que Tabbé de St-Sevcr ait réclamé contre cette donation, quoique ce fût St-Gény qui lui appartint et non le monastère de la ville , évidemment différent, puisque le premier était désert et le second habité.

L'ordre de Cluny s'étendait tous les jours; nul nom ne brillait alors à l'égal de celui de St-Hugues. L'ar-

(i) Gallia Ckristiana, (om. 1, Instrumentaj page 175.

clievéqiie d'Auch et ses frères, Raymond, Odon, Otger, Géraud et Bertrand donnèrent à cet abbé l'église de St-Michel de Montant, avec cinq églises qui en dépendaient, entr'autres biens un moulin sur TArçon , une forêt et dix deniérécs de vignes inféodables, c'est-àdire une vigne d'un revenu annuel de dix deniers. Leur mère y ajouta la moitié de l'église de Homps et le haut domaine (dominationem) d'une autre église à Casères, située ainsi que Homps dans la Lomagne (\). Duran, évoque de Toulouse, Guillaume, évêque de Couserans et Raymond , abbé de St-Luper d'Eauze, confirmèrent de leur présence cette donation. Hugues, qui la reçut , mit aussitôt le nouveau couvent sous la dépendance de St-Orcns , et y laissa quatre religieux avec un prieur, dont les revenus furent pi us tard réunis à la mense priorale de la maison-mère. Cette réunion ne laissa à Montant qu'un prieur claustral.

(1) Gallia Christiana, Instrumenta, page 1(50. Dom Brugelles. M. d'Aignan.

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