‹ Histoire de la Gascogne (volume 4)Chapitre 3 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ckcmn vu. — Déposition do \i\mm prélits. — (huntos de ^Isl^lMrduË. — Benard , comle de Bigorre , fait bomnage de son comte à Notre-Dame da Pay. — FoidatioB dn prieoré de Madirai. — Raymond, ils de Bemrd , eomte de Bigorre , BêBrt jeue et eit remplacé par Béatrii sa scar. — Gentole , vicomte de Béara, se aéptre de Gisia, sa femme, et épouse la comtesse de Bigorre. — Guerre de Gentale. — Sa mort.— Mort de Bernard Tomapaler, comte d'Armagnac. — Géraod II son fis.— Aymerie II , comte de Fezensac* — Raymond-Aymenc , cbef de la famille éi Montes^.— Comtes de Pardiac.

Le célèbre Hildebrand venait de s^asseoir en < 073 sur la chaire de St-Pierre, sous le nom de Grégoire VII. Les désordres étaient alors à leur comble dans toute FEurope chrétienne. De voluptueux monarques renvoyaient sous le plus léger prétexte leurs épouses légitimes, et peu contents d'introduire publiquement dans leur couche les objets d'une préférence momentanée, ils voidaient forcer Téglise à consacrer de ses prières et de ses sacrements le caprice de leurs passions. Les grands vassaux imitaient leur suzerain ; Texeraple des grands vassaux était suivi par les barons et les nobles, et du château la licence ne pouvait larder à descendre dans la chaumière. Ainsi, sous la triple action de la violence chez les coupables, et de la molle apathie ou delà lâche frayeur chez les ministres de la religion , se relâchait tous les jours et menaçait de se rompre bientôt entièrement, Tindissolubilité du lien conjugal, cette grande

(X)uronne du calliolicisme. La licence était trop générale })our ne pas envahir le sanctuaire. Là, le scandale devait être autrement déplorable, et néanmoins il s'y montrait avec plus d'audace peut-être qu'ailleurs, surtout en Allemagne. Non seulement des clercs d'un ordre inférieur, mais de liauts dignitaires s'abdiquant eux-mêmes, vivaient ouvertement dans le vice, et après une vie û contraire à l'austérité des canons et à la sainteté de leurs engagements, ils prétendaient livrer ou transmettre aux fruits d'un libertinage éhonté les bénéfices ecclésiastiques dotés par la charité des fidèles pour nourrir la piété, la vertu et les talent.s.

Dans le haut rang où l'avait élevé la confiance des trois derniers souverains pontifes, Hildebrand avait vu toute l'étendue des maux qui désolaient la chrétienté, et il en avait longtemps profondément gémi. Parvenu à la tiare , il crut ne devoir pas se borner à de vains et stériles gémissements: il vouera son pontificat à rendre à la morale ses droits et au clergé la pureté de ses mœure. Cette noble résolution de son cœur apostolique, nulle considération, nul obstacle ne pourra Tébranler. De là cetteT lutte dans laquelle quelques esprits égarés ou prévenus ont affecté de ne voir que l'ceuvre d^une insatiable ambition. Sans doute quelques actes parurent dépasser le but, mais quel homme placé au timon des affaires dans des circonstances difficiles et au milieu d'une vive résistance se tint constamment dans la limite assignée ? Les intentions furent droites et pures, l'ensemble des faits imposants , les résultats éminemment sociaux. On ne saurait le nier quand on a parcouru cette période si digne par son étrangeté de fixer les regardsdcs hommes graves et sérieux. Pourquoi alorsre-

IJE LA i;A^.OG>E. 5 s

lever avec amcittime quelques traits rares et isoles? Aussif la KoMe figure fie Or^^oire Vtl, que Tcf^lise a justement placée sur nos autels, poursuivie par les frivoles et inintelligentes clameurs du siMe dernier, est maintenant saluée avec respect cl amour par la plupart des historiens. Le teinfw môme ne noa-i parait pas eloig^në où elle ne recueillera que d\itianinies sufTraffes.

Pour arrêter le mal, il fallait imprimer à Taction pontificale une direciioTi ferme et parfois sévère ; mars la fermeté ctsurtout la sévérité entre les mains d*agents subalternes^ qui presque toujours déjuissent leurs maîtres, se changent souvent en rigueur et même parfois en injustice, ?fotre métropolJt<Tin en fit le triste essai. Le noave:iu pontife n^eut pas plutôt ceint la tiare qu'il etu-oya des légats dans toute la chrétienté pour y combattre la simotiie et le reUehemeni des mœurs, et y protège r 1 es lois ecclési asti ques* C é i^a ud ^ ca r d i [ i a 1 ^ é véque d*Ostie, eut pour mission de parcom'trle midi des Gaules, Il traversa la Provence, le Languedoc, 1* Aquitaine et la GasTOgne, et se dirigea vers lesKspagncs, frapi>ant impitoyablement tout ce qui lui paraissait coupable. Sur sou passage, il assembla dans notre province un Concile (1) dans lequel il déjxïsa quelques prélats, parmi lesquels sont mentionnés rfirtUevéquc d'AucK et Tévéque de Tarbes* Héraclius était mort et avait été remplacé par Pons, abbé de Simorre, qui en montant sur le sicgc avait gardé son abbaye^ Les deux prélats n'avaient d autre tort que d'avoir communique £i\ec un excommunié , et même Guillaume prétendit

(i) GtMia ChfUtuma ^ U)m> ^^ Coti Conrit, lom. iù ^ [Jttgcs

Si HISTOIRE

en avoir obtenu Tabsolution du pape Alexandre II. Aussi, tout en se voyant obligé de sévir , Céraud soUiciia-t-il en sa faveur Findulgence du pape. Cette excessive sévérité provoqua des réclamations ; les plaintes parvinrent jusqu'à Rome. L'évéquedeTarbess'y rendit en personne. Grégoire, par égard pour son légat, et n'ayant point d'ailleurs les éléments du procès, ne vou^ lut pas prononcer et renvoya l'affaire à un Concile , où l'évéque fut déclaré innocent. L'arcbevêque d'Auch, plus heureux, fut rétabli sur-le-çhamp par le pape- Tous ses suffragants n'avaient pas vu avec peine la déposition du métropolitain. Peu accoutumés encore à reconnaître les lois de la hiérarchie, ils saisirent cette occasion pour se soustraire à son autorité. Certes, ce n'était pas Grégoire qui pouvait applaudir au relâche"* ment des liens de la subordination. Dès qu'il fat instruit de ce qui se passait en Gascogne, il se hâta d'écrire {^) aux évêques et de leur enjoindre de rendre à leur supérieur les honneurs et la soumission qui lui étaient dûs.

Cet orage passager ne parait pas avoir laissé des traces et Guillaume n'en fut pas moins le zélateur ardent de la discipline. Cette même année 1074, qui avait commencé pour lui sous de si tristes auspices , il souscrivit à une charte par laquelle Roger II , comte de Foix , Béranger d'Auterrive et Bernard de Marquefave donnaient le monastère de Lésât à l'abbé de Cluny (2). Ce Roger était fils de Pierre (3) , le dernier enfant mâle de Garsindc de Bigorre et de Roger fierai) ColUctio Concil, ,iom. iO, page 47.— (2) Dom Vaisselle, lom. 2, page 228. — (3) Le môme, page 383. Grands OfBciers de la couronne, lom. 2, page 307.

nard. Il avait succédé à son père ou peut-être même à Roger I*"^, son oncle, car plusieurs auteurs excluent Pierre V'. Il agrandit la puissance de sa maison et se montra surtout libéral en faveur de Cluny. Outre Lésât, il lui donna, deux années après, le château de Lordat dans le Savartès et une église qu il venait de faire construire sur ses propres domaines. L'évéquede Lectoure, Raymond, surnommé Elbbon, fut un des témoins de sa dernière libéralité. L'abbaye de St-Pons de Thomières eut aussi part aux bienfaits de Roger. Avec lui disparait Tobscurité qui enveloppait sa maison ; nous suivrons désormais sa descendance. Pour retrouver ses prédécesseurs, il fallait se livrer à des travaux non seulement secs et arides, mais vraisemblablement sans résultat. Quand on voit dom Vaîssette, Olighazay, Marca et le Père Anselme hésiter ou se combattre, qu^attendre de nos recherches, et quel jour pourrions-nous porter au milieu de ténèbres devenues plus épaisses depuis

L'abbaye de Lésât venait de compter parmi ses bienfaiteurs Raymond Âthon (i ), comte de la lUe ou plutôt de Lisle. Ce lieu ne fut d'abord qu'un château appelé Ictium Castrum, dont on fit depuis Silio. Dans la suite, autour du château on bâtit une ville que sa position au milieu des eaux fit nommer Lisle, et qu'on surnomma Jourdain, du nom de ses seigneurs. Le premier que nous connaissons est cet Athon ou Othon-Raymond , qui vivait après Tan 1 030. Il épousa la fille de Raymond Taillefer(2), comte de Toulouse. Quelquesmns la nomment Emma , on ne sait trop sur quel fondement ; on ignore même si elle appartenait au premier ou au

(l)Dom Vaissette^tom. 2,page391.— (2)Idcin.0ihénart,p. 535.

second lit du comte; mais du moins Talliance est certaine et elle suffit pour révéler la position d^Otlion- Rajmond. Celui-ci eut deux fils, Raymond son succès^ seur et Bertrand que nous verrons monter sur le siège de Commiitges, qu'il devait illustrer par ses vertus et doter de son nom.

Raymond perpétua la famille. Vers Tan 1060 ou 1068, se reconnaissant grandement coupable envers Dieu et ses commandements, il donna au monaslère de Lésât Téglise de St-Paul , dans le terroir de Bauconne, et avec Téglise il donna Tau tel et les prémices qu'on y offrait, la croix, les livres, l'encensoir, le calice, la patène, lornement du prêtre, vestîmentuntj le cimetière entier et les droits ecclésiastiques qui y étaient attachés ; enfin les dîmes qu'il y possédait Uacte est signé d'un de ses fils, mort sans doute avant lai ou du moins qui ne lui succéda pas, des comtes Arnaud et Beruard-Odon qui |X)ssédaient une partie du Cœnminges , et de deux évêques Bernard , frères de ces comtes et qui occupaient les sièges de Comminges et de Gouscrans. Le père de Bemard-Odon périt sous les coups du comte d'Astarac, sans doute dans une de ces guerres si fréquentes entre seigneurs voisins. Lui-même mourut en 1075 (1) et fut inliumé dans le monastère de Peyrissas. Il laissait cinq fils, Raymond, Bernard, Guillaume, Fortanier et Roger que son père offrit encore enfant à Peyrissas, où il prit l'habit et dont il devint abbé. Les quatre autres possédèrent par indivis la portion du Comminges, échue à leur père; mais dci quatre, trois moururent sans j)ostérité.

(1) Dom Vaissette, lom. 2, page 203.

Bernard du moins recueillit toute la succession pa" temelle et y ajouta ce qu'avaient possédé les autres branches de sa maison. Cest de lui (1) que descendent incontestablement les comtes de 0)mminges dont nous parlerons souvent.

Vers cette époque ^07^ , nous trouvons un sei^eur nommé Raymond-Arnaud et son fils Arnaud , faisant une donation au monastère du Mas-Garnier , en présence de Raymond, évéque de Lectoure et de Guillaume Bernard, prince de Savès (2). Ce Raymond- Arnaud est vraisemblablement le même, qui, en 1089, s'intitulait prince àe Verdun sur Garonne, et restituait à ce monastère le quart de la seigneurie de cette ville; et le prince de Savès est un vicomte qui possédait des terres le long de la Save, sans qu'on puisse assigner sa famille ou ses domaines. Les titres n'étaient pas encore invariablement fixés. Dans le même siècle, quelques comtes d'Astarac se disaient tantôt comtes et princes , tantôt comtes et marquis d'Astarac.

Nul seigneur de la Gascogne ne fut plus pieux ni plus libéral envers l'église que Bernard, comte de Bigorre. Guidé par sa dévotion, il entreprit de concert avec sa femme Clémence le pèlerinage de Notre-Dame da Puy (3). Dans ce sanctuaire vénéré, il consacra à la Vieiçe sa personne et son comté, en présence du chapitre réuni, de Bernard de Bazeillac, de Guillaume d'Aster et d' Arnaud-Guillaume de Barbazan. Cétait le vœu que fit plus tard Louis XIII et que rappelle la procession solennelle du 1 5 août ; mais le comte de

(1) L'Art de vérifier les dates , loin. 2, page 265.— (2) Dom Vaisseite, tom. 2. — (3) Blarca, liv. 9, ch. 4. L'Art de vérifier les dates , tom. 2, page 268.

58 HiSToinE

Bigorre y ajouta une redevance de 60 sols, qu il s'obli-. geait de faire compter tous les ans au chapitre, et que ses successeurs payeraient après lui. Il n'y avait là évidemment qu un acte de dévotion. Les expressions sont formelles : hoc donatwum pietatis et religionis gratid peractum. L'évêque du Puy et ses chanoines voudront plus tard le changer en act€ de vasselage et , essayeront de bâtir sur cet absurde fondement d'inadmissibles prétentions (*).

Le comte et Héraclius, évêque de Tarbes (i) , possédaient le monastère de St^Leser, situé aux portes de la ville et que gouvernait Pabbé Frominius aux jours de St-Savin. Ils l'avaient eu en héritage de leurs parents communs; et malgré leur piété, ils n'avaient pu ané» ter la décadence de la discipline monastique qui s'y était introduite. Pour le rendre à son esprit primitif, ils l'incorporèrent à l'abbaye de Cluny qui , seloa sa coutume, le réduisit sur-le-champ en prieuré. Etienne d'Oleron , Duran de Toulouse , Grégoire de Lescar, Pierre d'Aire et Bernard, comte d'Armagnac, signèrent cette incorporation qui est du 2 i novembre i 064. Héra* clins obtint peu après de Bernard l'affranchissement du prieuré de Madiran. Loup, surnommé Pichot (2), originaire d'Espagne , fut le premier qui s'établit dans ce lieu avec la permission de Raymond I", alors comte de Bigorre. Sanche, arrière-petit-fils de Loup et son

(*) On verra à la fin du volume le document entier tel qn*il te Ut dans le Cartulaire de Bigorre , qui du reste n'est lut-mème qu'oie copie que fit faire un trésorier de Bigorre, nommé N. de Malobodk», l'original ayant disparu depuis long-temps.

(1) Gallia Christiana, ingtrumenta, page 191. — (2) GvtakdfP de Madiran. Manuscrit du Séminaire.

k^ritier, ayant dans son enfance perdu son père, futconiraint par sa mère de consacrer quelque temps à l'étude des saintes lettres, afin qu après avoir formé son cœur et son intelligence, en parcourant les psaumahet les hymnes^ il pût un jour à son gré ou re^^étir Vhabit clérical^ ou se montrer plus habile dans la milice séculière. Parvenu à son âge d'iiomme, il s'attacha à agrandir et à fortifier son domaine. Il parut souvent à la cour des vicomtes de Madiran , et plus souvent encore sous les bannières de Garsie-Arnaud, comte deBigorre, qu il aida a combattre ses ennemis. Son courage et sa fidélité furent largement récompensés. Garsie-Arnaud et les vicomtes sachant qu* Un* aimait rien autant que la terre ^ lui en donnèrent un grand nombre d'arpents. Ces largesses ne satisfirent point son cœur, ou plutôt ne voulant pas perdre devant Dieu le fruit de ses travaux , il songea sérieusement à abandonner le siècle et à se retirer dans un cloître. Le ciel lui en fournit bientôt Voccasion favorable. La puissance et le nom de Sanchc) duc de Gascogne, et plus encore sa haute réputation de courage et de vertu avaient attiré près de lui un grand nombre de chevaliers et de religieux. Au nombre de ces derniers , se faisait remarquer Etienne , abbé de Marsillac dans le Quercy. Sanche le vit et appréciant son mérite, il le conduisit 4iez lui , lui découvrit le dessein qu'il nourrissait secrètement et lui montra les terres qu'il possédait. En même temps il se jeta à ses pieds et le conjura d'accepter Madiran avec toutes ses dépendances. Quelques jours après cette entrevue, l'abbé amenait à Marsillac le seigneur Gascon ; et avec Faulorisation de Garsie-Arnaud et du consentement de ses proches et de ses voisins, il lui donnait Thabit mo-

nastique. Sanche, à son tour, avant de le recevoir, abandonnait au monastère Madiran et tout ce qui en relevait^ et y offrait son fils aine, Donat-Sanche, pour qa'ily fti un jouff^rofession , ce qui arriva plus tard. Il ne ré* serva qu*une légère partie de ses biens pour les enfants pulnës; encore voulut^il que si quelqu'un d'eux venait à mourir sans postérité , sa part entrât au couvent Deux frères furent placés dans la maison qu'on bâtit* Ils jouissaient depuis longtemps en paix de la donation qui leur avait été faite, lorsque quelques voisins abusant de la force, les expulsèrent et s'emparèrent de leurs biens. L'abbé Etienne renvoya aussitôt Sanche à Madiran. Il espérait que sa présence ferait cesser Tusurpation et profiterait à la colonie; Son attente ne fut point trompée. Avec le petit-fils de Loup toutren* tra dans l'ordre. Lui cependant, toujours occupé de son prieuré, abattit l'église, et sur ses ruines on en éleva une beaucoup plus vaste et plus belle.

Portant plus loin ses vues ets'aidant de ses proches et de ses amis auprès du comte de Bigorre , il conquît enfin ce ({n'ambitionnaient toutes les maisons religieuses, un plein et entier affranchissement. Pour l'obtenir des deux vicomtes de Madiran , Garsie-Arnaud les déchargea à jamais du repas annuel que ces seigneurs devaient à lui et à cinquanie cavaliers de sa suite. Cette œuvrecouronna la vie de Sanche. Sentant sa fin approcher, il manda auprès de lui un de ses parents nommé Bonpar. Celui-ci accourut , et comme il entourait sa couche avec quelque? autres étrangers, le moribond loi raconta tout ce qu'il avait trouvé d'agitation dans le monde, et combien il avait goûté de calme et de paix dans le clottre ; il ajouta que connaissant sa science et

sa vertu, il Tavait fait appeler pour Tengager à renoncer au mariage , à raser sa barbe et sa tête et à revêtir la livrée sacrée comme il Tavait fait lui-même à Marsillac, afin qu'il put lui laisser son prieuré. Sa voix fut écoutée. Bonpar dit adieu au monde, et devenu moine il succéda à son parent. Mais après la mort de Sanche, brisant les liens qu'avait formés son prédécesseur, il réfusa Tobédience à Marsillac, et Tabbé Etienne, qui vivait encore, étant venu réclamer ses droits, il oublia le triple respect dû à son âge, à son rang et à ses vertus, Taccabla d'injures et le chassa du prieuré. En même temps il prit avec lui les vicomtes de Lavedan , Guillaume Fort et Garsie Fort ses parents et Arnaud- Raymond , surnommé TOurs , les trois seigneurs les plus distingués du pays , et alla sous leurs auspices prier le comte Bernard de convoquer à Madiran Tévêque de Tarbes, ainsi que les comtes et les vicomtes de la contrée , et de s'y rendre lui-même à la tête de ses chevaliers, afin d'assurer de nouveau et de mettre à l'abri de toute atteinte la franchise déjà octroyée sous Garsie-Amaud. Le comte accueillit volontiers sa prière, et «u jour marqué il se trouva à Madiran avec toute sa chci^alerie. L'évêque Héraclius, Aymeric de Fezensac, Bernard d'Armagnac , Gaston de Béam s'y trouvèrent aussi. Le comte de Bigorre fit en leur présence le serment désiré, et tous les seigneurs jurèrent après lui.

Le zèle de l'évêque et la piété du comte s'employèrent encore en faveur de l'abbaye de St-Pé de Générez. ^ Bernard était en lutte ouverte (i ) avec Dodon de Benac, à qui il reprochait une trahison dont celui-ci n'avait pu

(1) Manuscrit du Séminaire. Marca, Hv. 9, ch. 4.

se laver. Héraclius, Boson de Juillan parent du cx>mte? et les autres grands du pays s'interposèrent. Bernard pardonna à Dodon, à condition qu'il confirnierait Taffranchissement du monastère alors gouverné par Odon de Benac, son parent et le second abbé après Arsius; ce qu'il fit en présence du comte et de sa suite , et qu'il scella en prenant le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quelques années après, Dodon étant venu prier à St-Pé, accompagné de sa femme et d'une suite nombreuse, et y ayant célébré splendidement avec tous les âens la fête de Noël, s'avança dans le chœur et élevant la voix : « Écoutez-moi , ô vous mes barons et » mes compagnons d'armes, et aidez-moi, je vous prie, » de vos conseils. Le Dieu tout-puissant m'a , prot^ y} depuis mon enfance et m'a, comme vous savez, élevé » au dessus de mes e nnemis. Maintenant , si vous le » jugez convenable, je vais abandonner en mon nom )) et au nom de mes descendants tous les droits que » m'ont transmis mes ancêtres sur le monastère et ses » dépendances. » Tous approuv èrent sa résolution et s'approchèrent pendant que Dodon et sa femme juraient, la main étendue sur l'autel. Enfin , pour signe de leur complet assentiment, ils embrassèrent Dodon. Ipsumque osculatî sunt ut sacramenta firmare vide' rentur,

Bernard gouvenia son comté avec sagesse et sut faire respecter son autorité. Sa médiation s'interposa avec succès entre Bernard de Castelbajac et Arnaud Dodon, vicomte de Montanarez, qui troublaient la contrée de leur querelle. Bernard fut aidé dans cette œuvre par 5a femme , et tous les deux amenèrent une réconciliation que garantirent jusqu'à des sommes détemii-

nées presque tous les seigneurs du Bigorre. Les trouvant réunis pour la première fois , nous croyons devoir à leursdescendantsde proclamer leurs noms. Le cartulaire les donne dans Tordr^uivant (i ) : Ebrard de Peyrun, Arnaud de Monlezun, Odon de Peyrun, Geraud de Bazillac , Amaud-Guillem de Baulat , B. Despouey , Bernard de Castelbajac, Bernard de Castera, Raymond d'Ossun, Garsie-Bemard de Sombrun, Guillaume-Arnaud d'Aster, Arnaud de Troncens, Tersol d'Expeysse, Guillaume-Bernard d'Arexo, Guillem-Bemard de St- Pastou, Raymond- Arnaud de Na vailles, Odon d'Asereix, Odon d'Arribère, Ebrard de Lartigue-Mozcas , Sans de Lourdes , Lop-Garsie de Vidouze, Raymond- Garsie de Navailles , Reynaud de Barbazan, Arnaud- Garsie de Sarroyria , Guillem de Pontac , Arnaud de Gerde et Guillem de Labatut.

Bernard fut marié deux fois (2). Clémence, sa première fenmie, fille de Bernard, comte de Comminges , morte peu après le pèlerinage du Puy , lui laissa un fils. Il n'eut d'Etiennette, la seconde, qu une fille. Le fils lui succéda en \ 065 , sous le nom de Raymond II (3) . Une charte nous apprend qu il eut un différend avec Arnaud, comte de Comminges, sans doute à Foccasion de la dot de Clémence , sa mère , et qu il ravagea ses terres ; mais qu ensuite voulant le dédommager de ses pertes, il lui donna un alleu qu'Arnaud abandonna plus tard au monastère de Lésât. C'est tout ce que nous savons de son gouvernement qui dura peu. Peut-être n'était-il pas marié; du moins il ne laissa pas de lignée,

( i ) Oirlulairc du Bigorre. Manuscrit du Séminaire. — (2) L'Art de vérilier les dates, toni. 2. — (3) Ideiii.

et le comté passa à Beatrix , sa sœur, fille de Bernanl et d'Etiennette (1). Plusieurs prétendants se présentèrent pour réclamer sa main. Centule IV, vicomte de Béarn, fut préféré. Marié depuis longtemps, la plupart des historiens modernes l'accusent de n'avoir rompu son mariage que dans Fespoir de cette riche alliance. Il est vrai que la licence des grands fut extrême dans ce siècle. A chaque pas vous rencontrez de ces unions formées et détruites au gré d'un vain caprice ou d'une passion passagère, et l'on sent tout ce que devaient ^mener de perturbation ces exemples tombant du sommet de la société dans les rangs inférieurs. Honneur ici, immortel honneur à Grégoire VII pour avoir su faire respecter la sainteté du lien conjugal, source de la paix et du bonheur domestique 1 Ses prescriptions à cet égard étaient inflexibles, et certes, ce n'était pas trop de toute sa sévérité contre les hommes qu'il devait soumettre. Néanmoins, il savait, quand il le fallait, recourir à la douceur et à la prière.

Centule avait épousé Gisla, sa parente, et en avait eu un fils qui fut depuis Gaston I V , le lion d'outre-mer, le législateur de son pays , un des seigneurs les plus accomplis de son temps. Grégoire, dont l'œil était ouvert sur toute la chrétienté, lui écrivit une lettre vraiment paternelle, et l'engagea à rompre une union défendue, et à craindre que cette tache ne ternit l'édat de ses belles qualités. Amat , évêque d'Oleron et l^t dusaint-Siége, fut chargé conjointement avec l'archevêque d'Auch, d'appuyer les représentations du souverain

(i) L'An de vérifier les date9,tom. 2. Marca. Manuscrit du Séminnirc d'Auch.

pontife. Le vicomte se soumit , se sépara de sa femme et la remit entre les mains du légat et du métropolitain qui la conduisirent à Marciniac, près deCluny. St^Hu-* gués avait fondé cet établissement dans un de ses biens patrimoniaux , pour qu'il servit de refuge à une foule de nobles dames qui , délaissées par leurs époux ou ouvertement répudiées par eux, cherchaient à oublier un monde où elles n avaient trouvé que déceptions et amertume.

Acceptant sa destinée, Gisla prit Thabit religieux dans cette maison et en devint plus tard abbesse. S'il fallait en croire Pierre-le- Vénérable, auteur contemporain (1 ), le ciel se plut à manifester par un miracle éclatant combien les vertus delà nouvelle supérieure lui étaient agréables. Un incendie avait dévoré le village qui en^ tourait le monastère, et déjà le feu poussé par le vent atteignait le cloître. Désespérant de triompher, tous les bras qui s'étaient armés pour le combattre s'étaient arrêtés. Elcoutons maintenant le célèbre abbé de Cluny, traduit par Marca. « Tandis que la voix plaintive de ces gens remplit tout d'une clameur confuse , ne sachant quel conseil prendre , ils n'attendent que la dernière des servantes de Dieu. Alors était par hasard sur les lieux, Hugues, archevêque de Lyon, qui pour la probité *de ses mœurs et sa conversation religieuse avait été créé et établi légat de presque toutes les Gaules par le pape Urbain, auquel un chacun accourt comme à son père, et lui demande conseil; siutout ils le supplient qu'il persuade les saintes dames enfermées de sortir, et qu'il ne souffre pas qu'un tel bercail des brebis de N.-S, périsse par le feu.

(1) Ifarca, Hv. 4, p. 303.

« Karckcveque ému entre à la liàtc dans le cloître , el assemblant promptement les religieuses, les exhorte avec un grand soin d'éviter ce danger ; et comme elles se refusaient tout à plat et assuraient constamment qu'elles aimaient mieux mourir que rompre leur vœu, Farchevcque leiu: dit : je vous commande de T autorité de St-Pierre et du pape que je représente, et par l'obéissance de votre abbé, que vous sortiez présentement de ce lieu, et que vous ne permettiez point d'être brûlées avec vos logements dans cet incendie. A quoi répondit une dame d'une grande noblesse et conversation, embrasée de foi et d'esprit, nommée Gisla, laquelle j'ai vue plusieurs fois : Père, la crainte de Dieu et le commandement de notre abbé nous a enfermées jusqu a la mort dans les bornes que tu vois, afin que nous pussions éviter le feu éternel. C'est pourquoi il ne se peut faire en aucune façon que pour aucune nécessité nous sortions de nos pieds , hors les termes qui nous ont été ordonnés pour notre pénitence , si nous ne sommes relâchées par celui lequel au nom de Dieu nous a enfermées ici. Ne veuillez donc, seigneur, s'il vous plaît, nous commander ce qu'il ne nous est pas loisible d'exécuter; mais comme vous nous commandez de fuir le feu, armé que vous êtes de la vertu de N.-S. , commandez plutôt à ce feu qu'il se retire de nous. L'archevêque étonné de la grande foi de cette dame , étant aussi lui-même tout d'un coup rempli de foi, sort dehors, et devant tous ceux qui étaient là présents, baignant son visage de larmes, dit: au nom de Dieu et par le mérite de la foi de cette femme qui a parlé maintenant, feu pestiféré, retire-toi des logements des servantes de Dion , et ne présumes point d'apporter aucun autre

dommage. Ces paroles ëtant proférées par Tévêque (ainsi que me lont témoigné ceux qui le voyaient), tout d'un coup, Timmensité des flammes réprimée par une vertu invisible, comme s'il y eût eu une muraille de fer à Topposite, ne put passer plus outre, et sans aucune goutte de pluie , s'éteignit de soi-même avec vitesse incroyable. »

Pendant que Gisla s'éloignait du Béarn , Centule , son époux, expiait sa faute en fondant à Morlas le couvent de Ste-Foi, qu'il plaça sous la règle de Cluny. La dime des champs, la dime des fours, la dlrae bien autrement lucrative de son droit de seigneuriage sur la monnaie qu'on y frappait déjà (*), enfin, la ville entière avec ses franchises furent abandonnées à la communauté, représentée par Hunaud, abbé de Moissac, le frère vraisemblablement du donateur. L'archevêque d'Aucli, Bernard de Bas, évéque de Lescar, Amat d'Oleron , Bernard Tumapaler et les principaux vassaux du vicomte signèrent la donation. On dirait toutefois que cette fondation fut inspirée autant par la politique que par les sentiments religieux , et que par ces largesses un peu fastueuses le vicomte chercha à gagner le clergé et à rendre plus facile son union avec la comtesse de Bigorre qu'il épousa peu de temps après. Pons , évêque de Tarbcs, avait favorisé cette aUiance. Centule paya ses services en plaçantsous sa dépendance Tabbaye de St-Pé de Générez, qui jusqu'alors avait dépendu de Lescar. Bernard de Bas ({) se plaignit envain, envain même lança- t-il plusieurs interdits; ses

(*) Note 8. Voir à la fin du volume.

(1) Cartulaire de Lescar , TArt de vérifier les dates, Manuscrit du Séminaire.

droits furent méconnus, et lui-même après de longues persécutions fut cHassé de son siège et alla mourir en exil, à Fréjus, selon les uns, à Aire, suivant d'autres, et plus vaisemblablement dans un château du Nébousan détruit depuis. Ainsi le raconte le cartulaire de Lescar, autorité un peu suspecte , il est vrai.

Centule fut encore assez habile politique pour accepter les faits accomplis parla victoire, et quoique neveu de Tumapaler il s'attacha à la maison de Poitiers (1), joignit ses armes à celles de Guillaume, fils de Gui Geoffroy, Taida dans plusieurs entreprises et en obtÎBt la propriété de Salies, qu'il tenait en engagement du père du duc d'Aquitaine, le château de Caresse, la suzeraineté de la Soûle, telle qu'elle appartenait aux comtes de Gascogne, et les douze gîtes que ceux-ci avaient droit d'occuper depuis Gassac jusqu'à Argagnon en Béarn , et depuis Argagnon jusqu'à Ste-Marie d'Oleron. En un mot, tous les droits qui pouvaient appartenir au comte des Gascons dans les fiefs du vicomte sont transportés et cédés à Centule 'et à sa race. Tels sont les termes de cet acte mémorable. Nous le regardons, dit M. Faget de Baure, comme l'émancipation des vicomtes de Béarn. De là date leur complète indépendance, conquise sous le comte d'Armagnac, reconnue et confirmée par les ducs d'Aquitaine, vainqueurs du comte. Il faut toutefois l'avouer, les termes sont obscurs, et plus d'un acte est venu infirmer cette interprétation; aussi la cour de France se refusa-t-elle à l'adopter. Quoiqu'il en soit, Centule profita des nouveaux droits qu'on venait de lui conférer pour faire

(t) I/Arl de vérifier les dates, tom. 2.

DE LA GASCOG^E. 69

avec le vicomte de Soûle uq traité qui assoupit leurs longues querelles.

Tout entier à Tadministration de ses états, il rebâtit vers la même époque la ville d'Oleron (i), ensevelie dans ses ruines depuis les courses des Normands. La cathédrale seule avait d'abord été restaurée avec le palais épisoopal. Quelques habitations s'étaient ensuite agglomérées autour et avaient formé ce qU*on a appelé depuis le bourg de Ste^Marie sur la rive gauche du Gave. Centule releva les murs de Tancienne cité, jeta le pont de communication qui Tunit au bourg et éleva relise de Ste-Croix , un des plus beaux édifices religieux du département des Basses-Pyrénées. Il fit plus encore pour les habitants qu'il invita à venir peupler la ville; il leur octroya une charte , ou pour me servir de ses expressions, des fors plus avantageux que les fors du Béam (*). Ces franchisesoa saubetats^ (saMtatesjj sont écrites en Béarnais. Il lès confirma solennellement , la main étendue sur les évangiles, et les fit confirmer par cent hommes de la vallée d'Qssau et cent hommes de la vallée d'Aspe.

Peu content d'avoir ainsi rebâti et peuplé Oleron , le vicomte de Béam soutint son évéque contre les prétentions de Tévéque de Dax (2), dont le diocèse parait s'être accru durant la vacance des sièges de Gascogne, et qui rédamait toujours la Soûle et le pays de Sauveterre. Le métropolitain Guillaume de Montant, au tribunal duquel on en appela d'abord, condamna l'évéque de Dax. Celui-ci, prélat pieux et peu intéressé, se

fi)Marca, liv. 4, ch. 17.

(*) Note 9. Voir a la Gn du volume.

(2) Marca, liv. 4, ch. 18.

fût soumis volonliers; mais les premiers dignitaires dé son chapitre s'y opposèrent. L'affaire lut alors portée au &)ncilc de Poitiers, puis envoyée à Rome, et enfin laissée au jugement du cardinal Richard , ahbé de St-Victor, qui parait avoir jugé comme Tarchevâcpie d'Âuch. La lutte avait passé de Téglise dans les châteaux ; et à la Reoule , dernier lieu assigné par le légat pour une décision définitive, on vit à côté de Févéqac de Lescar, Raymond-Arnaud, vicomte deDax, Sanche, vicomte de Ma rennes, Loup^arsias, vicomte d'Orthez, Guillaume de PouîUon son frère, Robert, vicomte de Tartas, Alain de Mugron, frère de Tévêque, Arnaud de Falgar son oncle, Dodon de Brausi , Guillaume-Esi d'Orthez, Bernard de Salies, Arnaud de Caupenne, Guillaume du Thil , tous vicomtes ou barons d^élite ne le cédant en rien aux vicomtes. L'évêque d'Oleron avait pour lui Centule, qui crut faire une diversion en attaquant le pays de Mixe, à la tète d'une troupe nombreuse ; mais il fut battu et repoussé. Un de ses parents resta sur le cliamp de bataille avec plusieurs des siens; u il plus grand nombre tombèrent au pouvoir des ennemis qui prirent aussi cent chevaux.

Le vicomte de Béarn fut plus heureux contre Sans, vicomte de Labarthe (1), qui lui refusait Yarciut dû par lui au comte de Bigorre. Centide l'attaqua, le défit et le força à lui jurer fidélité et à promettre de subir jugement devant lui pour raison de ses fiefs de Bigorre, dans Castclbajac , Mauvezin, ou tel autre lieu où ses hommes de Bigorre jugeraient à propos. Aymeric, frère de Sans, vaincu comme lui, prêta le même hommage^

(l)Car(ulairc de Bigorre. Manuscrit du Séminaire^

DE LA GASCOGNE. li

tl Tun et Tautre donnèrent treize otages à leurs vainqueurs. Cest tout ce que savent nous apprendre sur ces deux incursions les pieux chroniqueurs de cette époque si peu historique, mais en revanche ils nous racontent longuement comment Tabbë de la Reoide, jeune enfant, faible, maladif et perclus de tous ses membres , après être allé demander la santé à plusieurs lieux de dévotion célèbres , la trouva miraculeusement dans Téglise du monastère (1); comment la reconnaissance de ses parents le laissa à la communauté, et comment plus tard il fut élu malgré lui. Ils nous racontent plus longuement encore comment, pour fuir les persécutions du vicomte de Montaner qui n'avait pu lui arrache^ un acte de vasselage , il dût se réfugier à St-Sever dont Fabbé était son oncle. Ils nous apprennent enfin que rappelé par le vicomte qui était allé le chercher en personne, il mourut saintement le jour même oii il rentra dans son monastère; mais ils ne nous laissent pas ignorer l'impression que ce tragique événement fit sur son persécuteur. Sa conscience lui reprochait de n'y être pas étranger. Le remords s'éveilla au fond de son âme , et bientôt il tomba dans une noire mélancolie qui dans peu de semaines le conduisit au tombeau. Nos lecteurs doivent se résigner quelque temps encore à ne connaître avec quelque détail que les actes du clergé. Tons cependant, nous devons le dire, ne portent pas le cachet du désintéressement.

Un seigneur du pays , nommé Guillaume-Ramond de Bastre (2) , avait demandé en mourant d'être ense-

(l}ManoscrU da Séminaire. — (2) Marca, liv. 4, cb. 19. Gallia Ckriêiiana, Cartulaire de St-Pé. Manuscrit du Séminaire.

veli dans Tëglise de St-Pé. Les moine|S avertis aussitâi par les parents se rendirent, précédés de la croix et suivis des torches funèbres, dans la maison mortuaire ^ et y firent Toffice de la nuit. Le lendemain , ils se dis^ posaient à ensevelir le cadavre, lorsque survint à main armée, Bernard d^Asereix, archidiacre de Tarbes, qui, nonobstant leur opposition, enleva le cercueil et leçonduisit à Lourdes. L^évéque l'attendait sur la place du marché et le fit transporter dans la cathédrale. Cet évéque était Odon ou Dodon I*' , successeur de Hugues P' qui avait remplacé Pons et s^était à peine assis sur la chaire pontificale. L'abbé de St-Pé était absent , il accompagnait à Rome Tévéque d'Oleron où celui-ci allait rendre compte de sa légation. Les moines défé* rèrent aussitôtla violence au métropolitain et au comte Centule, qui jugèrent à propos d'attendre le retour de Tabbé et surtout celui de Tévéque d'Oleron. Amat jouissait dans toute la province d'une haute considé" tion due à ses talents, à ses vertus et sans doute aussi à la confiance dont l'honorait le saint-Siége. Centule con voqua enfin à Lourdes même une assemblée mi-partie d'ecclésiastiques et de laïques où, à côté du vicomte de Béarn et de ses barons, siégèrent Amat et les abbés de St-Savin et de la Reoule. L'évéque de Tarbes y fut condamné d'une voix unanime, et pour indemniser le monastère il lui abandonna les dîmes de Séméac et reçut en échange le casai de St^Martial que les mmnes possédaient près de sa cathédrale.

Peu après cette sentence , nous voyons Centule et l'évéque Dodon s'associer pour donner à St-Victor de Marsillac Tabbaye de St-Sever de Rustan.

Pendant que le vicomte de Béarn s'occupait ainsi

d^œuvJres de piétë, un orage violent s'était formé contre lui au delà des Pyrénées. Sanche-Ramire vint Tatta-' quer (1) à la tête de forces considérables. On ignore les événements qui signalèrent cette guerre. On sait seulement que les habitants du Lavedan prirent la fuite devant les bandes Eispagnoles, abandonnant à leur rapacité leurs maisons et leurs biens; et que , durant leur fuite, Richard et Ouillem de Solon s'emparèrent de la vallée de Cauterels et s'y maintinrent durant une année au préjudice de l'abbaye de St-Savin. Mais sur la plainte de Tabbé Elbrard , il fut ordonné un duel dans lequel le champion des Solon ayant été vaincu par celui des moines, la vallée fut restituée au couvent. La paix ne tarda pas à se rétablir par la médiation d^ Alphonse, roi de Castille^ de Guy, comte de Poitiers et de Guillatune, son (ils; et Gentule rendit hommage au roi d'Aragon, soit pour le Bigorre, soit pour la vallée de Tena qui lui appartenait ; d'où Ton a auguré que Sanche n'avait passé les Pyrénées que pour l'y con^ traindt«. Dès ce moment, le vicomte se montra fidèle vassal. Cette fidélité lui coûta même la vie. Il volait ep 1088, au secours de son suzerain. En passant dans la vaUée de Tena, il demanda l'hospitalité à Garsias, fils d'Asnar-Athon (2) qui lui devait Valbergade ; mais pendant qu'ail se reposait sous la double foi de l'hospitalité et di» vasselage, le traître Elspagnol l'égorgea avec toute sa suite; et pouiT se dérober au juste courroux de Sanche-Ramire , il s'enfuit chez les Maures, entraînant sur ses pas tous ses complices. Galinde, frère du meur-

(1) L'Art de vériGer les dates, tome 2. — (2) L'Art de vérifier les dates. Marca, liv. 4, cb. 11.

trier, accompagnait alors le roi en Castille. On ne pott« vait sévir contre lui; on rasa les maisans des assassins et on expulsa à jamais de la vallée toute la descendance d'Asnar-Athon.

Centule laissait trois enfants. Gaston, le fils de Gisia, lui succéda dans le Béarn malgré la tache que le mariage de sa mère jetait sur sa naissance. Bernard , Taîné des fils de Béatrix, eut le Bigorresous la tutelle de sa mère. On ignore quel fut d'abord Tapanage de Centule le dernier. Nous le verrons plus tard succéder à son frère Bernard, dans le comté de Bigorre.

Bernard Tumapaler Tavait précédé dans la tombe. Les livrées et les pratiques delà religion ne paraissent pas avoir rendu la paix à son cœur. La honte se cache mal sous tous les habits, et Thonneur perdu ne se retrouve guère même dans le sanctuaire le plus saint Afin de s'étourdir , il erra à toutes les solennités reUgieuses et parut à toutes les grandes donations de son époque. Conduit par cette vie nomade , il retourna à Morlas, peu après la fondation du couvent de Ste-Foii pour y visiter son neveu qui habitait le château de cette ville , première résidence des vicomtes de Béarn. Il y tomba malade et y mourut le 19 janvier, nous dit le nécrologe de St-Mont qui n'assigne point Tannée. Ermengarde lui avait donné deux fils (i ). Géraud II , laine, gouvernait depuis longtemps TArmagnac, et dans ce long gouvernement nous n'avons pu recueilhr que deux faits. En iOl'i il livra , aidé de son frère Arnaud-Bernard , un combat à Centulion , comte ou

(l)Oihénarl, TArt de vérifier les dates, Grands OfGcîers de la couronne.

vicomte de Lescar; mais la cause et Tissue du combat ^ on les denianderait vaiuemeut au cartulaire qui nous a transmis raction (<). Le î ^ juin de cette même année, il transigea avec OJon !•', fils et successeur d'Arnaud , vicomte de Lomagne, sur Texécution du traité passé entre leurs pères.

Ce traité fut ratifié de nouveau ; et en dédommagement de certaines conditions qui n'avaient pas été remplies, Géraud (2) céda à Odon tous les droits qu'il pouvait prétendre dans la ville de Lectoure et sur la vicomte du chef de sa femme Azeline, fille unique d'un antre Odon de Lomagne. Cet Odon était le dernier représentant d'une des branches vicom taies et peut-être le fils d'un Arnaud, qu'Oihénart place entre Raymond et celui que nous avons appelé Arnaud !•'. On voit ici que dans le x* et xi* siècle, la vicomte était partagée entre trois maîtres : l'abbaye de Condom , héritière de Hunaud, fils de Gombaud, les vicomtes de Gascogne et les ancêtres d' Azeline. La dernière convention faisait disparaître ce dernier lot et concentrait les deux grandes parties entre les mains d'Odon I*'. Celui-ci vivait encore en <090, car il fortifia alors la ville de Lupiac, près d'Aignan (3), dépendante de la châtellcnie de Bats. On ne sait point le nom de sa femme, on n'est pas même bien certain du nom de son fils ; mais la descendance se renoue par son petit-fib, dont la naissance est prouvée, et qui s'appela Odon comme son grandpère. A celui-ci , Oihénart (4) donne encore pour fille une autre Azeline, mariée à Bernard, seigneur de

(1) L'Art de vérlûer les dates. — (2) Le même. — (3) Le même, tom. 2, pag. 281. —(4) Notifia VoBconiœ, pag. 480.

Fourcës, et dom Clément fait remarier cette Âzeline après la mort de Bernard de Fourcés , à G6raad d^Âr-> magnac. Cëraud mourut vers Tau 1080 et fut remplacé par Arnaud-Bernard ou Bernard III son frère que d'autres appellent son fils.

Aymeric II , comte de Fezensac, que son père Guillaume-Astanove avait associé à Tadminis tration, est plus connu que Géraud. Il eut d'abord un long et vif démêlé avec Guillaume de Montant, au sujet de quelques moulins qu^il avait fait bâtir dans la ville d'Auch, malgré Tarchevêque et son chapitre. Lfes villes épiscopales de la province et même d'une grande partie de la France, relevées ou restaurées par les évéques, étaient ^restées entre leurs mains. Cest la première source de la puissance féodale de l'église. Elle garda ce qu^elle avait créé ; de là , la lutte entré les prélats et les seigneurs. On ne la comprendra bien que lorsqu'on connaîtra l'origine des propriétés seigneuriales. Vienne donc leur histoire ! Notre siècle avec ses idées positives nous parait l'appeler de ses vœux. Une transaction passée en <088 consacra les droits de l'archevêque (4). Le comte, polir se rédimer des frais de construction, conservait la jouissance des moulins , mais à sa mort il les abandonnait à Guillaume et à son chapitre , et si même il entreprenait le voyage de la Terre-Sainte, à son départ l'église de Ste-Marie entrait en possession immédiate.

La paix fut si complètement cimentée, qu' Aymeric restitua presqu'aussitôt à l'église la terre allodiale de Gonfalason (2) qu'il tenait d'un seigneur qui l'avait

(1) Gartulaire d'Auch, Manuscrit do M. d'Aignan. — (2) Chronique du Diocèse d'Auch.

DE LA GASœCIfE. 77

usurpée sur la métropole. La restitution ne fut pas gratuite. L'archevêque et ses chanoines comptèrent à Ajmeric 80 sols monnaie d'Auch, porte la charte. Nous trouvons quelques autres exemples de semblables expressions. Yeulent-ellesdire qu'A uch avait sa monnaie propre, frappée dans son sein et à son coin? quelques auteurs Font cru, et il n'y aurait là rien d'étonnant. Un grand nombre de prélats jouissaient dans le moyen âge de ce privilège. Toutefois, nous pensons qu'il s'agit simplement de la monnaie ayant cours à Auch, n'importe le lieu où elle aura été frappée. Cette restitution fut suivie de celle de Monbert (4),qu'Astanove, père d'Aymeric, avait donné à Raymond Buffa pour un cheval, et que le fils de ce Raymond avait rendu à Aymeric.

Vers la même époque, le comte, cédant aux pressantes sollicitations de l'archevêque , donna à Cluny le monastère de St-Luper d'Eauze, fondé par Bernard I*', son bisaïeul (2). Le relâchement s'y était introduit , et au langage concis et énergique de la charte , on dirait qu'il était plus grand que dans la plupart des autres maisons de la Gascogne. St-Hugues y éteignit le titre d'abbé et n'y laissa qu'un prieuré. Quelques années plus tard , le comte ratifia entre les mains de l'a^hevéque la donation ou plutôt la vente de la seigneurie de Ste-Christie, faite par son père pour le prix de cent sols morlas. Soixante nouveaux sols payèrent cet acte passé à Eauze, sous l'ormeau qui s'élevait devant l'église de St-Luper , et dans le voisinage du nouveau prieuré. Astanove , fils d'Aymeric, ratifia à son tour la

(1) Cartulaire d'Auch, Chronique du diocèH* d'Auch, Manuscrit de M. d'Aignan. — (2) Les mêmes.

78 HISTOIKE

transmission sous Tormeau planté à la porte de la salle de sa maison comtale d'Auch, en présence de son père, de sa mère, d'un de ses oncles, de Raymond-Bernard de Montaut et de Gcraud d'Orbessan (1). ^

Aymeric ne fut pas le seul membre de sa famille qui combla de libéralités notre métropole. Arnaud, le second de ses fils, qui avait embrassé la vie canoniale et qui était devenu prévôt du chapitre, donna Lagraulas, près de Vie, et deux autres terres. Arsius de Montesquieu donna Téglise de Ramouzens que lui avait transmise Aurianne deLamolhe,sa mère. Arsius prend dans la charte le titre de Raymond-Aymeric, frère du comte Guillaume Astanove. Ego Arsiiis de Montesquivo filiiis videlicct Hajmundi Aj mer ici f rat ris comitis Guillelmi Astanovœ (*). Cest sur ce titre bien clair et bien positif que la maison actuelle de Fezensac bâtit des prétentions généralement contestées. Nous les examinerons plus tard avec les égards dûs à une antique famille qui sait rehausser la noblesse de son sang par la plus touchante bonté, mais aussi avec Tindépendance de Fhistoire. Otger de Montblanc et Perdigon de Camarade signèrent la donation d'Arsius.

Otger, comte de Pardiac, marchant sur les traces de son parent, donna Téglise de St-Christau (1088) (2)

( 1) Carlulairc d'Auch. M. d'Aignan. Chronique d*Auch, Preuves, page %%,

(*) Les deui comtes abandonnèrent aussi à Guillaume les droits seîgncuriaui dûs par quelques tenanciers , savoir : 6 deniers pour un mouton et 12 pour un porc. Le gérant du Chapitre pouvait dîner chez ces tenanciers, qui devaient lui servir du p^tin, du vin, des œufs frits et des noix , et qui devaient encore de l'avoine pour un cheval et des poules à la Nativité de la Vierge.

(2^ Carlulaire d'Auch. Chronique , Preuves, page 23.

DE LA GASœGNE. 79

par un acte où nous voyons figurer Odon de Bassoues, Odon de Peyrusse , Audibert d'Aux , Arsius-Fort de Mored et Garsias, al)bë de Mascaras. Cest tout ce que nous savons de cette abbaye qui n'a laissé aucune trace dans les souvenirs historiques , ce qui nous porterait à croire que Garsias était un de ces abbés laïques si fréquents en Béarn , et que Ton appelait de ce nom, parce qu'ils possédaient une partie des droits , biens , rentes ou dîmes qui avaient dans Torigine appartenu aux monastères. Otger était fils(<) de Bernard Pelagos, le premier comte de Pardiac. Bernard eut cet Otger de Marquèse, sa première femme. Après la mort de Marquèsé, il épousa Biveme , fille de Ramire , roi d'Aragon , qui lui donna un second fils, nommé Raymond, et qui devenue veuve, se remaria à son tour avec Aymeric, comte de Fezensac. Cest du dernier mariage que naquirent Astanove II, successeur d' Aymeric, et Arnaud, le prévôt d'Auch, dont nous venons de parler. Les Pardiac portaient pour armes S! argent au lion de gueules avec un orle de corbeaux de sable.

Otger eut d'Amanène, sa femme (2), Urset, mort avant son père et sans postérité , Arnaud qui lui survécut, mais n'eut point d'enfants comme son aîné, Guillaume, qui succéda à son frère et continua la famille, enfin Aymeric dont on ignore la destinée. A ces quatre fils , il faut ajouter deux filles, Indie et Marquèsé. Leur père est le premier qui ait pris le surnom de Monlezun(3), de son principal château (*).

(1) L*Art de vérifier les dates. Grands Officiers de la couronne. — (2) Les mêmes. — (3) Carlulaire d*Auch , Chroniques d'Auch , M. d'Aignan.

(*) L*auteur de cette histoire, né dans Tobscurité d'une famiUe plébéienne , n'a nuUement l'honneur d'appartenir ni aux Monlezun- Pardiac , ni aux diverses branches nobles qui portent ce nom.

A Texemplc de leur suzerain^ les seigneurs particuliers se montraient géaéreux. Eri 4078, nous trouvons une dame Palumine, assistée de ses fils Cuillaume et Léon , donnant à Ste-Marie Téglise de Marseillan sur TÂrros , avec le droit de prendre dans la forêt voisine le bois nécessaire pour bâtir une église et des habitations, et d^y conduire les animaux et surtout les porcs (*). Des monastères en nourrissaient jusqu'à 1000. Un parent de l'archevêque restitua St-Mamet en Magnoac et St-Aurense en Astarac et reçut cent-dix sols et un beau cheval sellé et bridé. Hugues de Ste-Christie donna la terre de Gavarret, près de Fleurance, avec son fils Arnaud pour en faire un chanoine. Il réserva toutefois la moitié de la jouissance. A sa mort , cette jouissance devait passer à Arnaud si Tctat religieux lui déplaisait, mais alors il devait rendre à l'archevêque douze sols de bonne monnaie que Hugues en avait reçu; et si Arnaud ne voulait pas ou ne pouvait pas compter cette somme , l'archevêque était autorisé à garder la terre entière, en assurant au fils du bienfaiteur un entretien conforme à sa naissance. Mais toujours la rente ou la jouissance s'éteignait avec Arnaud.

(*) Cétail ranimai le plus généralement élevé dans le pays à caus6 de nos immenses forêts. Sa chair était l'aliment ordinaire du riche et presque la seule viande que connût le pauvre.

DE iJi GASCOCKE. H\

CHAPITHE IV,

lirt ihjwrk, MDlê de Feienue. — Geieile de Cleraont. — lort de TarekeTèqM r Aieh , Gflillauie de Meitaot. — St-Berlrad de GewiiB|es. — Mort de Béatrii, eoBtesse de Bigerre. — Première croisade. — Les sires d'Albret. — Prise de Jéraul». — Premier affraDchissemeDl en B^am. — AsUDove, comte de Fezeouc, pirl pur la miude. — RapuAid , son frère itério , ik arebeTèqoe d'Aoeb. — Yiciitet de GiTarret, — Mmaslère de Basseoes.— AilaDore oeart.— Azaliie, m ille, épene Bmard III, comté d*Armipac.

Aymeric, qui avait si puissamment aidé de ses exemr pies à ces pieuses libéralités, mourut de Tan 1088 à i 090 (4). Sur la fin de ses jours, il voulut expier mieux encore la longue excommunication qui avait pesé sur lui, et entraîné par les idées de son siècle, il résolut d'entreprendre le pèlerinage de la Terre-Sainte; mais son âge et ses infirmités le forcèrent à renoncer à son dessein. Guillaume de Montaut devait pousser plus loin sa carrière. En 1089, il approuva une confrérie (2) érigée dans la paroisse de St-Pierre-de-Lillette-Sorimonde. Cest la plus ancienne que nous connaissions dans le diocèse ; les statuts , au nombre de onze et l'approbation sont en gascon. Tandis que les rois de France et le clergé du nord n'employaient jamais que le latin, les comtes de la province et souvent les prélats se servaient de la langue du pays. Nos lecteurs regretteront

(1) M. d'Aignan , Oihénart et après lui les Grands Orficiers de la couronne le font vivre en 1088. L'Art de vériGer les dates n'assigne pas r^poque de sa mort. — (2) Dom Brugelles, Manuscrit de M. 4*Aignan.

peut-être avec nous que ces statuts ne nous aient (los^té conserves en entier. On ne surprend jamais mieux Icj mœurs d'un peuple que dans les règlements intimes qui lient les individus. Par le troisième article, tous les confrères, après avoir assiste à la messe le jour de la fête patronale, devaient manger ensemble honnête^ ment tant pauures que riches. Dans toutes ses institutions, Téglise tendait à rapprocher les rangs et minait ainsi sourdement et par sa base la féodalité, née dans le fond de la Germanie sous Tégide du polythéisme. Le- christianisme Tavait subie , modiCée, réglementée peut-être, parce que sa divine mission était d'améliorer et non de détruire ; mais il ne lavait point fait édore, comme l'imaginent des esprits superficiels ou prévenus. Grégoire était mort (1085) loin de Rome, répétant humblement ces belles paroles du prophète qui racontent toute sa vie : j'ai aimé la justice et liai V iniquité,^ voilà pourquoi je meurs en exil; mais à travers bien des résistances son autorité avait purifié le sanctuaire, réveillé TEurope, annoncé les croisades. Urbain II, un Français que sa voix mourante avait désigné à la papauté et qui monta sur la chaire de St-Pierre après les longues hésitations et le court pontificat de Victor III , poursuivit avec succès Toeuvre de la régénération. Sous son impulsion, les 0)nciles succédaient aux Conciles. Amat, transféré d'Oleron à Bordeaux et toujours rçvétu du titre de légat du saint-Siége, en assembla, en 1093, un à Bordeaux, où parurent Tarchevéque d'Auch (\) avec Dodon de Tarbes et Etiei^ne de Saintes, qui avait remplacé à Bazas Raymond-le-Jeune , mort peu de mois avant Grégoire VIL

(1) GalUa Chrittiana, Dom Bruxelles.

Deux ans après, Guillaume, malgré son âge, traversait les Alpes, accompgné de quatre de ses sufTragants, Sanche !•' de Lescar, Guillaume de Couserans, Dodon de Tarbes et Odon de Benac, qu'Amat avait fait élire à Oleron, quand il avait quitté ce siège. Ils accouraient aune assemblée qu Urbain avait convoquée à Plaisance et qu'il présida lui-même (^). A cette assemblée il fallut rétendue des champs , nul édifice n'était assez vaste pour la renfermer. On n'y compta pas moins de deux cents évéques ou archevêques, quatre mille clercs et quarante-mille laïques. Sanche de Lescar y réclama (2) St-Pé-de-Génërez ; mais Tévéque de Tarbes étant mort dorant le Concile , les réclamations furent ajournées. Le Souverain Pontife passa bientôt en France et rassembla, le <8 novembre 1095 , un nouveau Concile a Clermont(3), en Auvergne. Suivant riiistorien Berthol, il s'y trouva treize archevêques et deux cent cinq prélats portant crosse, tant évéques qu'abbés ; d'autres en comptent jusqu à quatre cents. La ville ne put contenir la multitude : les villages voisins se remplirent de peuple. Des tentes furent dressées au milieu des champs. Parmi les archevêques , on remarquait Guillaume de Montant. Nous ignorons le nom de ceux de ses suflragants qui l'avaient suivi. Les premières sessions furent consacrées an maintien de la discipline ecclésiastique et au renouvellement de la trêve de Dieu. Mais , quand dans la dixième le pape plaçant à côté de lui le pauvre et célèbre Piètre rHermite^ lui eut domié la parole (nous citons (4) M. Caillardin) et l'eut prise lui-même

(l)Le PèreLabbo, tom. 10. Gallia Christiana. — (2) G allia Christiana, — (3) Eadem. Le Père Labbe, tome 10. — (4) Histoire au moyen âge, V cahier, page 27.

84 histoihe

avec éloquence au nom des chrétiens d'Asie , ce ne fut qu'un cri dans cette assemblée : Dieu le veut , Dieu le veut.... a Oui, répondit le pontife, Dieu le veut II a promis de se trouver au milieu des fidèles rassemblés en son nom , et voilà qu'il vous a lui-même dicté cette parole. » Il leur présente une croix ; un cardinal prononce une formule de confession , tous tonabent à genoux et reçoivent l'absolution de leurs péchés.

L'évéque du Puy, Adhémar de Monteil, demanda le premier à entrer dans la voie de Dieu et reçut la cm\ des mains du pape (*), Les autres décorèrent leurs vêtements d'une croix rouge et prirent le nom de Croisés, porte-croix. Bientôt, dans tout l'Occident, on ne connut plus que cette parole : Quiconque ne porte pas sa croix et ne vient pas avec tnoi , celui-là n'est pas digne de moi.

Les décrets du G>ncile de Qermont promettaient à tous les Croisés la rémission de leurs péchés : l'église prenait sous sa garde leurs personnes, leurs familles et leurs biens; les dettes étaient suspendues pendant le voyage de la Terre-Sainte. Les Croisades étaient une grande trêve de Dieu, la première répression du désordre féodal. Aussi , de toutes parts , les pauvres, les opprimés, sans inquiétude, faisaient bénir des croix par les prêtres, comme Dieu avai t béni la verge d' Aaron, la terreur des rebelles et des impies.

Pendant que se faisaient les préparatifs du départ fixé par le pape à la fête de l'Assomption 1 196 , l'archevêque Guillaume de Montant, à peine rentré dans

(*) La croii , dans leseipéditions d'outre-mer, se plaça sur répanle. Dans la guerre contre les Albigeois on la mit sur la poitrine, et c'est là qu'elle est restée depuis dans toutes les institutions de cbevalerie.

DE %k GASCOGNE. 85

sa proviuce, alla consacrer (1) le grand autel de Téglise de Sos, Vancienne capitale des Sotiates , alors dans le diocèse d'Auch et maintenant dépendant d'Agen. Il fut assisté dans cette cérëmonie par Simon II , ëvéque de ce dernier siège, et par Pierre d^Aire, qualifié dans la charte d'évéque de Marsan , sans doute à cau^e de Vandenne vicomte de Marsan , qui composait la plus grande partie de son diocèse. Le 14 octobre de la même année, Guillaume fut appelé à consacrer Téglise de St-Pé-de-Générez. La solennité réunit, avec le métropolitain, Bernard d'Asereix, archidiacre deTarbes, élu au premier bruit de la mort de Dodon , Sanche de Lescar, un antre Bernard de Dax et Odon de Benac , qui en succédant à Amat avait conservé le titre d abbé du monastère. Béatrix, comtesse de Bigorre, veuve de Centule, Gaston, vicomte de Béam et Astanove, comte de Fezensac, y parurent à la tête d^une nombreuse et brillante noblesse. On y comptait Auger , vicomte de Miramont et ses enfants, Bernard de Castelbajac , Bernard de Benac, Pierre de Juillan et ses frères, Garsias- Donat d'Orbeac et ses frères , Pierre de Vidouze , Odon d^Auriabat, Raymond d'Ossun, O)mtebon d' Antin et ses frères , Guillem de Seres , Guillem-Bernard deSt-Pastou, Odon de Barèges, Raymond-Guillem d^Asereix, Odon, son frère> R. de Domi, Arnaud- Raymond d'Espouey , G.-R. d'Espouey, Olivier d'Auriac, Gignard d'Astè, Olivier d'Arbocave, Rolland, son frère , Guillaume Garsie de Miossens , Aneloup d^Andouins, Raymond Garsie de Gavaston, Guillaume- Raymond de Saulx, Raymond-Ezei de Basier, Ray-

(1) Dom Brugelles, M. d'Aignan.

86 UISTOIRE

mond-Auriol de Laruns, Raymond-Arnaud de Buzi^ Bernard-Guillaume d'Escots, Guillaume- Arnaud de Gistel, Arnaud- Amery de Montaner et ses enfants, Raymond de Lavedan , Arnaud et Bernard de Fiis, Bernard-Raymond de Spars et ses enfants, Sanche- Garsie de Aléa.

Après la cérémonie, Béatrix et-Gaston confirmèrent tous les privilèges octroyés à Tabbaye par leur prédécesseur. Gaston les avait déjà ratifiés peu auprès la mort de son père, en présence de ses principaux vassaux et de Bernard, comte d'Armagnac (1). Il désirait alors recouvrer pour son usage treize vases d'argent et dem pinces ou ciseaux que Centule avait donnés à St-Pé. Odon de Benac s'empressa de les rendre, et le vicomte, pour lui témoigner sa gratitude , accorda tout ce que Fabbé demanda, et y ajouta entr'autres dons quelques paysans, les uns appartenant à ses domaines, les autres engagés temporairement à sa vicomte. L'archevêque d' Auch survécut peu à cette consécration. Il mourut le 1 5 avril de l'année suivante \ 096 , conune le portent les nécrologes de St-Sever , de St-Mont et de St-Orens.

St-Bertrand remplissait alors la province du bruit de ses vertus (2). Né, comme nous l'avons vu, à Ictiuni Castrum^ aujourd'hui l'Isle- Jourdain, fils deRaj^mond Atton et neveu du comte de Toulouse, il reçut sous les yeux de ses parents une éducation conforme à sa naissance. On remarqua bientôt en lui, avec les vertus de son âge, un esprit vif et des inclinations nobles; mais il

(l)Marca, liv. 5, ch. 4. — (2) GaUia Christiana. Hisloirc manuscrite tirée de la bibliothèque du Séminaire d'Auch.

se distingua surtout par sa grâce et sou adressé, dans tous les exercices corporels qui formaient la principale occupation de la jeune noblesse. Guillaume de Montant, ami de son père , lui conseilla de placer son fils sous la conduite des moines de la Chaise-Dieu en Auyergne, dont St-Bemard venait de fonder Tinstitut. Dans ce nouvel asile, ses maîtres cultivèrent avec soin son heureux naturel ; mais Télève ne tarda pas à échapper de leurs mains pour revêtir le heaume et la cotte de mailles. A son âge se mêler k la vie des camps , vie si facile et si ouverte aux plaisirs, Tépreuve était dangereuse; Bertrand *en triompha. Les premiers biographes nous racontent longuement la piété qu'il déploya sons les armes.

Mais ses goûts Tentralnaient ailleurs. Il déposa le casque et alla demander une place à Isarn, évêque de Toulouse, qui par le conseil de Tarchevêque d'Auch , venait d^établir la vie claustrale dans son chapitre. A Tombre des autels , ses vertus brillèrent d'un nouvel édat Aussi, Tévêque en fit-il, peu d'années après, son archidiacre. Otger, évêque de Comminges, étant mort sur ces entrefaites, Bertrand fut élu d'une voix unanime pour lui succéder. Isarn et son chapitre applaudirent à ce choix , mais ils ne consentiitent à le voir s'éloigner qu^autant qu'il conserverait son canonicat et son archidiaconé. On n'est d'accord ni sur l'année de son élection , ni sur l'époque de son sacre ; on varie même sur celle de sa naissance. On sait toutefois qu'il fut sacré à Auch par Cuillaume de Montant, et que cette cérémonie précéda l'année 1084 , car il assista alors avec son métropolitain et Içs évoques d'Aire, de Bazns et de Tarbes, à l'acte^par lequel l'évcquc de Da\ rendit Puntous à l'abbaye de Fleury.

Il s'occupa d abord de sa cathédrale. Elle gisait avec la cité deConvennes, sous les ruines où les avaient laissées les généraux de Contran ; et quoique les pré** décesseurs du prélat eussent depuis longtemps fond^ la collégiale de St-Gaudens, ils faisaient leurâ ofBces dans Téglise de Valcabrère , la plus ancienne basilique peut-être de la province , mais certainement une des plus curieuses. Bertrand reprit au haut de la montagne les premiers fondements assis sur remplacement d'mf temple païen et y bâtit son église dont, au reste, il n existe plus qile quelques Jfaibles parties, Tëdifice actuel n^ayant été commencé qu^en 1307. Bertrand adossa à la cathédrale un cloître qui, malgré de nombreuses mutilations , est le monument le plus complet de cette époque. En même temps il releva les murs de la ville et leur donna toute l'étendue que comporte k rocher sur lequel elle semble perchée. Les avantages qu'il offrit , sa naissance, la dignité dont il était revêtu, si vénérée alors, et plus encore la haute réputation def sainteté dont il jouissait au loin , y attirèrent en foule des habitants dont sa charité nourrissait le plus grand nombre.

Béatrix, comtesse de Bigorre, trouva moins de sympathie autour d'elle. Dés affaires Payant conduite dans la vallée de Barèges (^ ), elle faillit y être arrêtée parle peuple ; mais les notables du pays , plus sensés , firent échouer ce projet. La comtesse , échappée à ce danger, se fit beaucoup prier pour pardonner, et elle n'accorda grâce qu'à condition que lorsqu'elle ou son mari, qui vivait encore, iraient dans la vallée, les habitants leur fourniraient quarante otages au delà de ceux qu'ils

(1) MarCii, lÎY. 9, ch. 77. Manuscrit du Séminaire.

t)E LA GASCOGNE. 89

fuient obligés de donner suivant les anciens usages. Après la mort de Centule, Béatrix fut attaquée par ses voisins avec acharnement, (ab prœda et abfueg^ avec proie et feu). Ellle somma aussitôt les Barègeois de venir à son aide^ mais ils exigèrent quelle les décliargeat des quarante otages, et la comtesse fut forcée d^y consentir. Ils ne devaient pas plus ménager le fils qu ils n avaient ménagé la mèret Après la condessa mona que ai^îan escamida la maire ^ escarniron léjîlh (<). Le jeune Centule étant allé dans la vallée pour y lever les redevances et se faire payer des amendes, les habitants de la haute vallée se révoltèrent et firent leurs efforts pour l'arrêter et même le tuer. Us auraient exécuté ce complot, si les communautés de la basse vallée ne se fussent jointes au comte et ue Teussent défendu. Le comte ne fut pas moins outré que sa mère, et toutefois il n^exigea que le rétablissement des quarante otages imposés par elle. On ignore Vépoque de la mort de Béatrix ; elle arriva vraisemblablement au moment ou les Croisés abandonnèrent leurs foyers^

L^Europe entière s'était ébranlée; Tenthousiasme était UniverseL Hommes, femmes, enfants, prêtres , moines, pieuses et timides recluses, tout se précipitait versTOrient. On porta cette multitude k huit cent mille âmes; proie immense qu'attendait la mort. Avant qu'on eût atteint les rivages de la Syrie, les maladies, la faim , le fer et trop souvent l'excès de leurs désordres en moissonnèrent plus des trois quarts. Aucun roi ne prit part à Texpédition , mais une foule de princes et de seigneurs suivirent l'impulsion ou la devancèrent (2). A

(1) Mannscril du Séminaire. ^(2) Histoire de France, par Gabourd, lome 1.

90 HISTOI&E

leur tête, on remarquait Hugues de France, frère de Philippe I", Robert, duc de Normandie, Robert, comte de Flandre, Boëmont et son neveu Tancrède, Raymond de St-Gilles, comte de Toulouse, le plus puissant par ses terres et ses vassaux , et le plus fervent sinon le plus dévoué, car il avait fait vœu de ne jamais rentrer dans sa patrie et d^employer le reste de ses jours à combattre les infidèles; et ce vœu il Tobserva rdigieusemenL Enfin, au-dessus de tous brillait le pieux, le chaste, Tintrépide GkKlefroi de Bouillon, qui avait vendu son duché de Lorraine , et s'en allait avec ses deux frères,Eustache et Baudouin, expier au delà des mers les exploits qui l'avaient illustré au service de Tempereur Henri IV.

Autour des bannières du comte de Toulouse, se rangèrent Raymond (1), seigneur de Tlsle- Jourdain et frère de St-Bertrand de Comminges, Gaston, vicomte de Béarn (2) et Centule, son fils, Roger II (3), comte de Foix, qui aliéna des terres et vendit ses droits sur le Rasez pour pourvoir à son équipement ; enfin , Âmanieu II d'Albret (4) , fils et héritier d'Amanieu I*', qu une charte de G)ndom mentionne en < 050. Ces deux Amanieu sont les premiers d'Albrets dont Fexistence soit incontestable, quoique Oihénard (5) qui les fait descendre des rois de Navarre, et qu une ancienne généalogie manuscrite (*) du xiV siècle qui les ratu-

(1) Dom Vaisselte, tome 2 , p. 291. — (2) Marca , l'Art de vérifier les dates, et Dom Vaissetle. — (3) Dom Vaissettc, même page. L'Art de vérifier les dates. — (4) Les mômes. — (5) Notitia f^oiconiœ^ page 487 et 88.

(*) Les d'Albrets portèrent longtemps pour armes do Gueule» plein ; mais le connétable Charles d'Albret écartela de France et

tache à Garsias-Ximënès, comte de Bigorre, nomment avant eux plusieurs membres de cette famille. La double erreur d'Oihénard et du généalogiste nous fait entendre qu'ils appartenaient à la souche Mérovingienne, peut-être à la même branche que les comtes d'Agen et les vicomtes de Lomagne, leurs voisins. Leur seigneurie, titrée de sirerie et d'abord assez bornée , prit son nom du bourg d'Albret , Labret, ou plutôt Labrit (Leporetimiy pays de lièvres) dans les Landes, mais elle s'agrandit dans la suite, et outre Nérac, sa capitale, elle renferma Casteljaloux , Ste - Bazeille , Gistet- Aillas, Milhau, Puynormand, Castel-Moron et quelques autres villes moins importantes.

Les seigneurs de Lisle , de Béarn , de Foix et d'Albret furent suivis de plusieurs de leurs chevaliers. Toutefois l'histoire n'en désigne aucun. Pour les connaître, il faudrait aller demander leurs noms aux généalogies des familles^ source à laquelle nous n'avons puisé qu'avec une extrême réserve- Nous ne suivrons pas les Croisés en Asie. Nous observerons seulement qu'à la journée d'Iconium (<), nul chevalier n'éclipsa Gaston de Béarn ; qu'à la bataille d'Antioche où il commandait sous Tancrède, il cueillit

ses desceadants suivirent son exemple. On sait que, selon l'opinion commune, le blason nAquit des croisades, mais ce que Ton sait peutêtre moins, c*est que les armes des comtes do Tlsle-Jourdain étaient les armes du comte de Toulouse, et que celles-ci n'étaient autres que le signe apparu à Constantin, une croii clécbée , vidée et pommelée. Raymond de St-Gilles Tadopta en souvenir de son expédition d'oulre-mer.

(i)Guibertus abbas. ^Ibertus Aquensis.

92 His*roiiiË

de nouveaux et éclatants lauriers ; que lorsque Tannée fut arrivée devant Césarëe, Raymond de Tlsle-Jouiv dain (1 ) saisit un des courriers que le gouverneur dépé' chait au loin pour engager les peuples à s^enfuir en resserrant les vivres et amenant leurs troupeaux , et qu^ayant ainsi dévoilé sa perfidie, il le força à revêtir d'autres sentiments; ce qui procura entr'autres choses, aux Croisés, jusqu'à mille chevaux dont ils avaient un extrême besoin. Mais nulle part les talents et la bn-» Voure de Gaston ne brillèrent autant que sous les mun de Jérusalem, où les troupes Franques arrivèrent enfin le7juin<099.

Suivi'seulement de trente de ses chevaliers, le premier il en aperçut les tours et en reconnut les environs. Durant le siège, il fut chargé des machines de guerre par Godefroi et les comtes de Normandie et de Flandre , qui prièrent ce magnifique et excellent seigneur d'y donner tous ses soins. Ainsi s'exprime Guillaume de Tyr (2). Ce Gaston était, ajoute Raymond d^ Agiles, un très noble prince, très honoré de tous pour ses services et sa probité. Il excellait dans Tart militaire, dit un autre chroniqueur (Albert) (3).

Aussi, le vendredi 14 juillet, à trois heures, lorsque Godefroi s'élança le premier dans la ville sainte, lorsque Amanieu d'Albret, qu'un document fait, je ne sais à quel titre, parent du premier roi chrétien de la Palestine, y sauta le second, Gaston suivit de près avec Tan* crède et quelques autres chefs; .et dans l'enivrement de la victoire, quand le sang ruisselait de toutes parts , son

(i) Guillaume de Tyr. Raymond d*Agiles.— (2) Liv. 8, eh. iO. *— (3) Voir, pour toutes ces citations, Marca, p. 359.

DE Ur GASCOGHE. 93

humanité vint rehausser son courage. Ecoutons un témoin oculaire traduit par Marca (1). a Les Sarrasins se retranchèrent dans le temple de Salomon, où il y eut un rude et très âpre combat tout le jour. Enfin, les chrétiens 8*étant rendus maîtres du temple, tuèrent un grand nombre de ces infidèles de tous âges et de tous sexes, à la réserve de ceux qui s'étaient retirés sur le haut du temple auxquels Tancrède et Gaston de Béam, donnèrent la vie et leurs bannières, et s'en allèrent en même temps par la ville faisant de grands et riches butins d^oT et d'argent , de chevaux , de mules et de maisons entières remplies de toutes sostes de richesses. » {Petrus Tudebodus).

La prise de Jérusalem fut suivie de près par la bataille d'Ascalon, livrée le 14 août Tancrède et Gaston y commandèrent le 6" corps, et parmi les mieux com« battants de la journée, Tudebeuf (2) remarque le duc de Normandie, le comte de Flandre, Tancrède et Gaston. Le vicomte ne séjourna pas longtemps sur les rives du Jourdain. Le grand sépulcre était conquis , la croix brillait sur le calvaire ; le but semblait atteint Dès le mois de septembre , Robert de Normandie , « Robert de Flandre et Gaston de Bcam , retournaient par mer à O>nstantinople , d'oiî ils regagnèrent la France.

Gaston avait rapporté de son pèlerinage des idées d'ordre et de piété. Il ne put supporter la vie peu édifiante des moines de Lescar, et engagea (3) l'évéque Sanche à les chasser et à leur substituer des chanoines

(1) Liv. 5, ch. 8. — (2) Liv. 1, ch. 8. — (3) Carlulaire de Lescar. Uarca.

réguliers. Amat de Bordeaux, le légat du saint-Siége, approuva hautement ce projet qui fut exécuté en 4 4 0< . L'éveque de Lescar abandonna à la nouvelle communauté, Caresse, objet de tant de contestations, Bordes, Âssat, Nére, Sévignac, la quatrième partie du pain et du vin de Tarchidiaconé du Vicbil, et enfln la justice des églises, des dîmes et des autres plaids , c'est-à-dire les émoluments qui revenaient à Tévôque, des procès intentés pour possessions des églises , ou à raison des dîmes ou autres plaids (*). Gaston ne se contenta pas d'avoir, avec Talèse , sa femme , provoqué ce changement. Il combla 4ui aussi le chapitre de ses libéralités et lui donna le gouvernement de l'hôpital que sa femme et lui avaient fondé à Lescar et largement doté pour qu'il servît de retraite aux pèlerins et aux indigents. Il ajouta aux rentes primitives la dîme de tous les fruits que lui et ses successeurs renfermeraient dans lenrs greniers avec des terres considérables, près du Gave de Lescar. Ce riche hôpital a disparu depuis longtemps et ses biens sont entrés dans la mense capitulaire. L^hôpital qui existait eu <790, était dû à la piété d'un chanoine. Le jour de Pâques de l'année suivante, Gaston ajouta en faveur du chapitre le péage qu il percevait sur le pont du Gave , et l'encens (i ) que lui valait son péage d'Oleron. Les Sarrasins le faisaient porter d'Arabie en

(*) Nous trouvons dans une charte de St-PÔ de Générez que dam le jugement de Fcau bouillante, on donnait une pièce d'argent unum nummum pour le fer, pro clave^ et quatre pour la chaudière. De ces quatre pièces, deux appartenaient au monastère de St-Pé, et les autres à l'église cathédrale. Le prêtre qui bénissait Teau avec la prière , recevait aussi une pièce semblable. La valeur n'en est pas indiquée.

(ijCartulaire de Lescar. Marca, p. 380.

Espagne, d'où il venait en France à travers les Pyré* nées, n y ajouta aussi pour le luminaire dix sols annuels sur les droits qu il levait à la foire de Jacca en Espagne, et le vin clairet de sa vigne de Maubec pour le saint sacrifice. Il donna en même temps à Thùpital la dime du blé, du vin et du cidre qu'il cueillait dans une partie de son patrimoine. Gaston confirma vers la même époque la donation faite par son père au prieuré de Ste-Foix de Morlas, et y ajouta cinq sols de rente. Morlas avait dès loi* tous les ans une course de chevaux. Les concurrents, pour y être admis, payaient un droit au vicomte. (Test sur ce droit que devaient être pris les cinq sols, mais en même temps le prieur (1) devait recevoir à sa table le cavalier vainqueur à la course, le jour de son triomphe , et le défrayer avec deux de ses suivants. Un autre acte est plus remarquable (2). a Moi, Gaston , vicomte de Béarn, pêclieur et pensant à mon 5a/ii^, j'affranchis et je déclare libre la ville de Morlas en l'honneiu: de Dieu, de St-Pierre de Cluny et de Ste-Foi de Morlas, voulant que personne ne puisse prendre un l(^ement, enlever vache, porc, mouton, ou toute chose quelconque, mais que tout soit sauf. » Presque toutes les chartes sont fondées sur le même motif; elles sont accordées pour Tamour de Dieu et le salut de Fàme. La religion, d'accord avec Thumanité, consacrait comme un acte méritoire aux yeux de Dieu raffranchissement des esclaves. Gaston avait sans doute observé combien ritalie était florissante depuis que les villes en étaient libres. Celte révolution s était opérée pendant le xi* siècle. Les croisades avaient mis les princes chrétiens à

(l)C«rluUdrede Horlas. Marca, p. 387.— (2) Marca, lir. tf. ch. 13.

portée de recoiinaltre les avantages de cette innOYatioi. Cétait sans contredit le moins prévu de leurs rësoltils. Louis-le-Grœ suivit Vexemple de Fltalie. Il établitle communes dans ses états , mais Gaston eut la gUnre de le précéder dans cette carrière. Morlas était libre avant que Louis régnât.' Ces justes et belles réflexions de M. Faget de Baure, dans son histoire si remanpiable du Béarn (<) , on aimera à les retrouver ici.

Peu après raffranchissement de Morlas , Gaston assista à l'assemblée de la Réole (2) qui nous révèle les formes judiciaires du moyen âge, et qù Ton jugea Bertrand , comte de Benauges dans le Basadois. Le comte avait établi aux portes de la Réole, Tancien Squirs, un nouveau péage sur la Garonne. Or, les péages étaient la meilleure source des revenus seigneuriaux; mais comme ils aggravaient le sort des populations adjacentes, entravaient les communications et paralysaient le conuneroe si faible d'ailleurs, leur établissement était soumis à certaines formalités dont la première était le consentement du suzerain. Les moines, li&bitants du lieu, et par là plus lésés que personne, se plaignirent à Guillaume, le fils de Gui GeofTroi. Guillaume se contenta de faire des remontrances au comte de Benauges, qui promit de détruire son œuvre, et n en continua pas moins â rançonner les passants. De là, nouvelles plaintes au suzerain. Celui-ci députa alors des commissaires pour sommer son vassal de se désister sur-le-champ. Mais cette fois la sommation n'obtint qu'un refus formel. Piqué de ce refus , Guillaume se transporta sur les lieux et assembla ( < 1 03 ), à la Réole , la cour de Gascogne

(I) Pages 103-101— (2) Marcfl, L'Art de Vérifier |ef date»,

Avec Avaston , on y compta les comtes Astànove de Fezensac et Bernard d'Armagnac, et les vicomtes Loup- Aner de Marsan , Vivien de Lomagne et Pierre de Gavarret, ainsi que les évéques Geraud d'Agen et Etienne de Bazas. Bernard de Benauges n'osa pas pousser plus loin sa résistance ; il s'empressa de comparaître, promit non seulement d'abolir le péage , mais encore de dcmner au duc d'Aquitaine et aux religieux telle satisfaction qu'il plairait à la cour assemblée d'ordonner , et comme on exigea deS garants de sa parole, il donna Gaston de Béarn et Pierre de Gavarret

Le duc d'Aquiuine était à la veille de franchir les mers à la tête de 30,000 combatunts , presque tous Gascons ou Aquitains. Astanove , comte de Fezensac , ne put résister plus longtemps aux accents belliqueux qui retentissaient autour de lui. Il dit adieu (1) à une fille unique encore presqu'au berceau et à une épouse chérie qu'il ne devait plus revoir, et joignit sa bannière aux étendards de Guillaume. Ici , écoutons Bajole (2) : « Entr'autres gentils-hommes qui accompagnèrent Astanove, il y en eut deux, Tun desquels était seigneur de Besoles et l'autre seigneur de Beaumont qui s'aimaient oooune frères. Ils firent donc avant de partir leur testament, non deux, mais un par lequel ils se faisaient , hëritiers mutuellement en cas de prédécès Tun de l'autre, et se promettaient une société individuelle et aasistanoe en toutes choses. Il arriva que le seign|^r , ou comme dit l'acte , comte de Beaumont mourut au voyage et que l'autre en revint. Il fut donc son héritier en vertu du testament réciproque, et du depuis ces

(1) L'Art de vérifier les dates. Grands Officiers de la couronne.

(2) Histoire sacrée d*AquiUinc.

deux seigneuries de Besoles et de Beaumont ont de" meure unies en la maison qui porte aujourd'hui le nom de Besoles , comme je Tai appris de la bouche de celui qui est encore vivant, et m'a dit qu'il en a les actes en ses archives. » Le descendant de ce dernier Besoles tiendrait aujourd'hui un autre langage.

Avant de s'éloigner, Astanove vit placer sur le siège d'Auch son frère utérin. Le procès entre les moines de St-Orens et le chapitre , assoupi sous Guillaume de Montant, s'était réveillé à sa mort. Des deux iAiés on députa au souverain-pontife pour chercher à lui arracher une sentence favorable. La lutte soutenue à Rome se poursuivit plus vivement à Auch , où il s'agissait de nommer le successeur de Guillaume. Les moines accoutumés à donner des prélats à la métropole, intriguèrent pour éloigner tout candidat étranger à leur maison. Le chapitre, de son côté, maître du choix, repoussait tout ce qui venait de ses rivaux et voulait un prélat dévoué à ses intérêts. Malgré des prétentions si opposées, la nomination ne se fit pas trop attendre. Les moines crurent un instant avoir triomphé; le choix s'arrêtait sur un des leurs , mais le temps ne tarda pas à dissiper leur illusion. Le nouvel élu (<) était fils de Bernard Pélagos , premier comte héréditaire de Pardiac, et de Biveme qui avait , comme nous Tavons vu, épousé ensuite Aymeric II de Fezensac et en avait eu Astanove et Arnaud, prévôt du chapitre. Il tenait ainsi «1 la fois aux deux plus puissantes maisons de la contrée. Voué au cloître, il avait pris Thabit religieux à St-Orens où les vœux du chapitre allèrent le chercher.

(1) GaUia Christiana. Dom Bnigelles. M. d*Aignan.

AsUnoTC, dépositaire de ses sentiments secrets , s'était rendu garant pour lui et avait entraîné les suffrages.

Pour échapper aux embarras de sa position , R.aymond , ainsi s'appelait ce frère d'Astanove , ne fut pas plutôt sacré, qu'il se hâta d'aller prendre part au Concile de Saintes que présidait le légat Amat, de Bordeaux, et de Saintes il se dirigea vers l'Italie. Le pape jugeant que sa nomination donnait gain de cause aux moines, et cédant à leurs importunités, prononça en leur faveur et adressa dans ce sens un bref à l'archevêque. Celui-ci était déjà au-delà des Alpes. Sans se douter de la décision, il poursuivit sa route, et parvenu à Rome , il exposa au saint Père le véritable état des choses et le rendit favorable au chapitre. Néanmoins, par respect pour le dernier bref, la sentence ne fut pas promulguée, peut-être même ne fut-elle que verbale. Urbain ne se contenta pas d'acquiescer aux sollicitations de Raymond. Touché de son mérite, il voulut lui donner une preuve de son estime et lui accorda le pallium (1). C'est le premier de nos prélats que nous sachions certainement avoir été revêtu de cet insigne, alors presque toujours marque de distinction personnelle accordée par le saint-siége, mais devenu depuis l'ornement ordinaire de tous les métropolitains. L'accueil si flatteur qu*il trouvait à la cour Romaine et les honneurs dont il était revêtu , ne faisaient pas oubher au prélat le troupeau que le ciel venait de confier à sa houlette. Il quitta la ville étemelle après un séjour de quelques mois et fut reçu à Auch avec des transports de la plus vive joie par le chapitre et les habitants. Les

(i) Dom Bnigelles. M. d^Aignan.

iOO HISTOIRE

moines seuls, se voyant joués, crièrent au trattre; mais toute réclamation étant inutile, ils attendirent des temps plus opportuns.

Raymond s'était à peine reposé de son voyage, qu'il fut appelé aux funérailles de Pierre !•' , vicomte de Gavarret (\ ). Cette maison ne se rattachait nullement à la souche Mérovingienne et ne remontait qu'à Roger, père de Pierre. Quoique maître de la vicomte, Roger ne possédait pas le château de Gavarret qui était tenu par les vicomtes de Lomagne (2). Benjiard Tumapaler le retira de leurs mains par une transaction qui nous a été conservée et le donna au vicomte Rc^r , ainsi que Manciet {Mansio^ demeure) et une partie de TEusait pour s'en faire un appui contre l'archevêque d'Auch avec lequel il était alors en lutte ouverte, à cause de la fondation de Nogaro.

Pierre, fils de Roger, hérita des préventions de son père contre le métropolitain et ce qui lui appartenait Jaloux de voir s'élever près de lui une cité nouvelle qui en se peuplant enlevait des serfs à ses domaines, et peut-être encore plus poussé par cette haine instinctive qui animait trop souvent les seigneurs du moyen âge contre la bourgeoisie, il fit des incursions nombreuses contre le territoire de Nogaro et y commit toutes les violences qui accompagnaient ces déplorables expéditions. Jamais la voix de la justice ne se fait mieux entendre qu'auprès d'une tombe. Durant les obsèques, l'archevêque se plaignit du mal fait à son église et à la cité qu'elte protégeait. Les plaintes furent accueillies,

(1) Gallia Christiana. Dom Brugellcs — (2) L'Art de vérifier les dates.

DE Uk GASGOGHE. 10l

et pour réparer les violences consommées, Agnès, veuve de Pierre , donna au chapitre métropolitain Féglise et la seigneurie de Dému (1) avec le plus jeune de ses fils encore en bas âge pour en faire un chanoine, et stipula que s'il venait à mourir, les autres enfants pourraient reprendre Dému, en payantau chapitre 300 sols. L'acte fut ratifié par Pierre II, Tatné des fils du vicomte et son héritier, et par Arnaud, beau-frère d'Agnès et second fils de Roger , dont nous ne connaissons pas autrement la lignée et les possessions. Pierre II épousa bieatât après Giscarde (2), fiUe unique de Gaston, auquel elle succéda après la mort de Centule son frère.

Uarchevéque, continuant ses pérégrinations apostoliques assista, peu après les obsèques du vicomte de Gavarret, en 1098, au G>ncile de Bordeaux (3), présidé encore par l'infatigable Amat. Les actes de ce Concile se sont égarés; nous savons néanmoins qu'on y fit droit aux plaintes de l'abbé de Pessan. Quelques années auparavant, un seigneur nommé Arnaud (4), aidé de sou frère, s'était emparé , on ue sait trop sur quel prétexte, du monastère de Bassoues, avait chassé les moines et s'était mis en possession des terres et des revenus, après avoir fait abattre tout ce qui dans le couvent convenait peu à une maison seigneuriale. L'abbé et les religieux de Pessan à qui appartenait Bassoues, recoururent k l'archevêque Guillaume, prédécesseur de Raymond.

Gnillanyne ordonna que l'abbé enverrait d'autres religieux et que le couvent leur serait rendu , ce qui fut

(1)M. d'Aignan. Dom Bnigelles, Pièces justiGcatives — (2)Marca. L*Art de vérifier les dates. — (3) Collect. amcil, toin. 10.--(4)Gartulaire de Pessan.

exécuté sur-le-champ. Les deux frères avaient cédé malgré eux. Irrités de voir relever lés murs, ils se ruèrent sur les travaux , les démolirent de fond en comble, tuèrent quelques religieux et forcèrent les autres à s'éloigner. L'archevêque, à qui on se plaignit de nouveau, envoya cette fois à Bassoues un moine de St-Orens , chargé de vérifier les délits et de statuer à cet égard ; mais au lieu de porter une prompte sentence, le moine traîna Taffaire en longueur et appliqua cependant à sa maison les revenus de St-Frix. L'usurpation était criante. L'archevêque, à qui les moines de Pessan la déférèrent, leur promit j ustice , mais il fut prévenu par la mort. Le G>ncile de Saintes instruit à son tour de cette affaire , enjoignit aux Orientains de restituer dans le délai de huit jours le monastère et les fruits à Tabbé de Pessan, et chargea Raymond défaire exécuter le décret. Â une décision aussi précise il n'était pas facile de résister. Néanmoins les Orientains trouvèrent moyen de se maintenir à Bassoues jusqu'à ce que le G)ncile de Bordeajix eût renouvelé la sentence portée à Saintes. Son autorité fit cesser l'injustice.

Les Croisades commençaient à porter leurs fruits. Tout ce que la chrétienté comptait de plus actif, déplus remuant ou de plus intrépide se précipitant en Asie, l'Europe goûta pendant quelques années un repos qu'elle ne connaissait plus depuis trois ou quatre siècles. Raymond profita de la paix qui régnait autour de lui pour jeter les fondements d'un palais archiépiscopal (<). Il le bâtit près des degrés de l'église métropolitaine, sur un terrain que lui cédèrent Montarsin de Montaut

(1) Dom Bruxelles, M. d'Aignan, Preuves.

et ses deuK neveux Odôn et Bernard. L'ouvrage avança si rapidement qu'il put y transporter sa demeure avant Tan 4 400.

Depuis plus de 500 ans, ses prédécesseurs habiuient sur les rives du Gers, dans le monastère de St-Martin^ possédé par les enfants de St-6enolt qui ne tardèrent pas à faire place aux chanoines réguliers de St- Augustin. Pour indemniser le nouveau chapitre de tout ce que lui enlevait labsence du premier pasteur, on érigea St-Martin en paroisse, que Fou démembra de Ste-Marie. Cette paroisse exisuit encore en i 340, comme le prouve le pouillé du diocèse, dressé en cette année. Elle disparut bientôt sans qu'on sache ni Vépoque précise , ni la cause de sa destruction. Nous savons seulement que le service paroissial fut transféré à Téglise de St-Pierre, qui malgré son antiquité , n'était alors qu'un simple oratoire, et que le chapitre régulier fut uni à celui de Ste-Marie.

Guillaume, comte de Pardiac, neveu de l'archevêque, attristait par ses écarts la vie de son oncle. Jeune encore, ilavait demandé etobtenu la main d'une personne de haute condition, nommée Marie (4); mais bientôt dégoûté de «a nouvelle épouse, il la répudia et en épousa une seconde. Raymond protesta longtemps envain; mais enfin le coupable rentra en lui-même , rappela l'épouse délaissée, se soumit à la pénitence que lui imposa l'archevêque , et pour gage de ses sentiments nouveaux il donna à Ste-Marie quelques terres allodiales, situées à Ste-Christie de Pardiac.

A peine consolé des erreurs d'un neveu , Raymond

(1) Dom Brugelles, M. d'Aignan, Preuves.

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fut condamné à pleurer la fin prématurée d^un frère ' digne de tous ses regrets. Astanove périt dans son expédition d^outre-mer (1), peut-être même n aborda-t*il point à la Terre-Sainte; du moins nW^il nulle part mentionné parmi les seigneurs qui combattirent les Infidèles. Il ne laissait qu'une fille Azaline, ou Adalmur, que Ton maria au clief de la branche cadette (2). U s'appelait Bernard III; le» uns le disent frère et les autres, avec plus de vraisemblance, fils de Gerand II. * Il gouvernait depuis longtemps TArmagnac seul ou associé à son prédécesseur , s'il n'est pas atitre que cet Arnaud Bernard que nous flvon& vu aux prises avec Centulion, comte ou vicomte de Lescar; toujours du moins possédait-il le comté en 1 1 00.

Une étroite aitritié l'unissait à Gaston de Béam son cousin. En 1104, nous les troitvons ensemble auprès des autels de Dyosse (3), sur les confins de leurs seigneuries. Ils juraient la trêve de Dieu entre l6s mains de révêque de Lescar et en présence de leurs vassaux. La même année Bernard fonda à Nogaro (4) itn hdpital ou ladrerie. La lèpre, maladie née en Orient, avait été portée en Italie parles armées des empereuis deConstantinople, et en Espagne par les Sarrasins, hes/brs de Navarre, rédigés en 1074, parlent des lépreux qu^ils appellent gqfous ; mais jusqu'au xit^ siècle on les aperçoit à peine. Ils se multiplièrent depuis les Croisades, et l'église qui à leur première apparition avait été touchée de leurs maux , dilata les entrailles de sa charité et leur ouvrit de nombreux asiles.

(1) L'Art de vérifier les dates, tom. 2. Grands OfBciers de la couronne. — (2) Les mêmes, dom Brugclles, M. d'Aignan. —(3) Blarca^ liv. 5. — {%) GaUia Christiana.

ht tX GASCOGNE. ^05

Nogaro i^tait la ville des archevêques depuis la tran-< saction passée entre St- Austinde et le Tumapaler; mais soit que l^aliënation n^ait pas été complète , soit que les clauses eussent été obsctu'es, les comtes d'Armagnac y faisaient encore reconnaître leur autorité. D'ailleurs, à cette époque, la féodalité n'ayant pas encore creusé son lit , les droits étaient souvent mal définis, et aui^ souvent encore quand les droits manquaient la force était là pour appuyer les prétentions. Bernard voulut éteindre à jamais tout différend. Par un acte précis, signé de sa femme et de ses deux fils, il donna (i ) aux archevêques et au chapitre de Nogaro tout droit, non-< seulement sur k cité existante, mais encore sur Texten-* ston qu'elle pourrait prendre à l'avenir. Naupasie, fille de Boson, vicomte de Turenne, qu'il avait épousée et dont il avait déjà eu quatre enfanta, survécut peu à cet abandon. Veuf alors , le comte d'Armagnac épousa la jeune Azeline malgré la disparité de Tâge. Cettealliance était le fruit de la politique; on réunissait ce qui n'au' tait jamais dû être séparé.

Devenu comte de Fezensac , Bernard voulut être afBlié au chapitre métropolitain et se fit recevoir cha' noine honoraire (2) , titre qui passa à ses successeurs, et des d'Armagnac aux d'Albret, et par Itenri IV aux rois de Fiance. Il percevait en cette qualité sa portion canoniale chaque fois qu'il avait assisté aux offices. Nous verrons plus tard la reine Marguerite, et même Jeanne, la terrible Huguenote, réclamer leur part et fournir leurs quittances. Le comte d'Armagnac ne borna point

(l)llaniiscritde M. d'Aigaan, Preuves. ^(2) L*Art de vérilicf les dates. Dom BrugelleSi

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là son zèle pieux ; il soumit son comté à Ste-Marie d'Auch (i) et s'obligea, pour lui et pour ses successeurs, à une redevance annuelle de deux muids de froment, de douze setiers de vin, de trois porcs et d^un esturgeon, le tout payal)le à la fête de TAssomption. Cette soumission n'était nullement un acte de vasselage donnant di^ droits au chapitre sur le comté. Dom Brugelles en fait la remarque , et nous nous hâtons de le proclamer plus haut que lui. C'était un simple acte de dévotion , semblable à celui du comte de Bigorr& Nos archevêques, différents des évêques du Puy, ne s'y méprirent jamais.

La métropole recevait presqu'en même temps de Compain d'Ydrac (2) , de Bernard son frère et de Saura leur mère, la baylie et la viguerie d'Ydrac avec la maison conventuelle. Un autre seigneur, nommé Anesance, offrait aussi au chapitre, avec son fils dont il voulait faire un chanoine, quelques terres situées dans la paroisse et la moitié de l'église de Seissan. Il lui abandonnait encore le repas que l'églis e devait à sa famille le jour de St-Jacques, patron d^Ydrac. Sanche lui abandonnait aussi la terre de Bal ourse. La dime de cette terre appartenait à Guillaume Sarrazin {*) qui en fit hommage à Ste-Marie. Ces dons et ceux que nous

(1 ) L'Art de vérifier les dates, dom Brugelles et Marca.^ (2) Car tulaire d'Auch. M. d'Aignan , Preuves.

(*) La famille de Sarrazin s'est perpétuée jusqu'à Ileuri lY. Le dernier rejeton, Guillaume Sarrazin, comme son premier aïeul, embrassa Finstitut des Jésuites et mourut en odeur de sainteté dans le collège d'Auch. Pierre Sarrazin, père du Jésuite, pris par les soldats de Montgomery et traîné aux pieds de la reine Jeanne , brava la fureur des sectaires et aima mieux se soumettre aux amendes et ft la confiscation que d'abjurer sa foi.

avons recueillis étaient loin d'enrichir le chapitre , du moins s^il faut en croire un document que nous avons sous les yeux. A peine si les malheureux chanoines pouvaient pour\'oir aux premiers besoins de la vie; preuve manifeste que les libéralités que nous enregistrons étaient moins considérables qu'elles nous le paraissent aujourd'hui, ou qu'elles étaient détournées et envahies par les seigneurs. Toujours est-il que la vue de leur détresse porta Raymond à leur abandonner à jamais l'archidiaconé de Pardiac (1) qu'il tenait de son père. Cet archidiaconé ne tarda pas à être érigé en bénéfice particulier qui subsista jusqu'à Mp de Trappes. U fut alors supprimé et les revenus réunis à la mense capitulaire. L'acte d'abandon fut dressé en présence de Bernard , évêque de Bayonne, de Pierre , abbé de Pessan , de l'abbé de St-Sever et de plusieurs dignitaires du chapitre. L'archevêque d'Auch passa le reste de ses jours dans la pratique de toutes les vertus^ et s^endormit paisiblement dans le seigneur le. 1*' octobre 1118.

(1) Gartnlaire d*Auch. Dom Bnigelles, Preuves.

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IiITRE TI.

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