V. — TRACÉS ET OEUVRES D'ART
La route romaine recourait moins souvent que les nôtres à des œuvres d'art, ponts, tranchées ou viaducs. Elle suivait presque partout les tracés des chemins gaulois, qui se passaient volontiers de cette sorte de secours. — Dans les pays de montagnes, elle se tenait sur les croupes, ce qui lui épargnait les mille ponceaux nécessaires pour franchir les cours d'eau des vallées '; comme elle ne craignait pas les pentes les plus rudes'-, elle s'interdisait d'ordinaire les tunnels ou les tranchées ^ Quant à l'art des courhes savantes, où ont excellé nos plus récents ingénieurs, elle l'a ignoré ou plutôt négligé \ ce qui l'a souvent dispensée des murs de soutien à flanc de montagne et des loijgs parapets ^ — Dans les pays de plaine, elle évitait, sauf les cas
1. « Ces chemins parcouraient ordinairement la crête des montagnes, pour n'être point traversés par aucune ravine >> ; Gautier, p. 7. Cf. p. 116-117. De là, la raideur des pentes, n. 2.
2. Au Cenis (Ammien, XV, 10, 4); au Genèvre (ù/., 6); au Grand Saint- Bernard (Strabon, IV, 6, 11, opOia y.a\ ativri; ici, p. 86, n. 3). Voyez la description de la traversée des montagnes centrales, je suppose de Beaune à Autun (p. 90, n. 2) : milUares vias ita confragosas et altérais inonlibus ardaas atque prœcipUes ut vix seiniplena carpenla, interduin vaciia, transinittant (Panetj., VUI [VJ, 7). — Plus de dix pour cent, môme dans les villes, p. 61, n. 3. « Ils admettaient des déclivités excessives, jusqu'à 0 m. 15 et 0 m. 20 par mètre, non seulement en montagne, mais aux rampes d'accès dei ponts » (Léger, Travaux publics, p. 1G3). Cf. p. 159.
3. Sauf exceptions, p. 117, n. 4, p. 87, n. 2; tranchée de 13 m. à Pierre-Pertuis près de Bienne (Léger, p. 166; G. /. L., Xlli, 5166) : il est vrai qu'on a soutenu que l'ouverture avait été produite naturellement par les eaux (de Saussure, Voy. dans les Alpes, II, 1787, § 331), et tout au plus élargie par les Gallo-Romains. — De toutes les œuvres d'art que comportaient les routes, les tranchées, qui rendent la marche plus rapide, étaient de beaucoup les plus familières aux Bomains; en Gaule, XII, 1524 (viarum usuin cœsis utriinqne monliuni lateribus), 2555 (ici, n. 5).
4. Les ingénieurs romains savaient, dès l'origine, qu'une route devait cire beaucoup plus large aux tournants (p. 113, n. 8).
5. Tout ceci ne peut être une conclusion absolue. Sur la voie de Vienne à l'Isère (p. 86. n. 4 et 7), H. Ferrand me signale au col d'Aiguebelelte une montée en
7 lacets doubles, la route étant portée par un mur de soutien haut parfois de
8 m., avec énormes parapets du coté du vide. Sur la route de l'Aularet, p. 87, n. 2. D'une manière générale, quand il faut que le chemin revienne sur ses pas, le retour est brusque, en zigzags à angles aigus, comme dans une piste muletière (sur la route de Roncevaux, Colas, p. 18). Léger (p. 163) cite près d'Annecy, au pont Saint-Clair, une Iranchée en rocher de 3 m. 25 de largeur, en rampe de 0 m. 15, et eu courbe de 7 à 8 m. de rayon; ce " qui devait être extrêmement dangereux »;
de force majeure, les bas-fonds et les berges des fleuves ' : de là, réconomie des longs viaducs ou des levées de terre contre les inondations -.
La vraie voie romaine, semblable à la route gauloise dont elle dérive ^ est une chose droite, simple et franche*. Pour la comprendre, suivez celle qui, de Dax à Pampelune, traverse les Pvrénées, au delà de Saint-Jean-Pied-de-Port. par la montée de Chàlcau-Pignon, le col d'Ibaneta et la haute plaine de Roncevaux; comparez-la au grand chemin moderne qui part du même point, Saint-Jean, pour aboutir à la même station. Roncevaux ~\ Celui-ci laisse à gauche, dès Saint-Jean, la croupe montagneuse qui s'élève vers le col; il préfère demeurer en bas dans la vallée de la Nive, il en stfit tous les replis, coupe vingt fois ruisseaux et ravins descendus des Pyrénées, et finit par buter au pied du col : alors, seulement, il en commence l'ascension, diminuant la ra,ideur de la pente par de longs lacets, revenant six fois sur lui-même, et atteignant enfin, à la chapelle de Charlemagne, le point culminant de sa montée. L'autre route,
je pense qu'il s'agit de la tranchée mentionnée par l'inscription de Dingy-Saint- Clair (Xll. 2355; cf. Revue Savoisienne. 1903, p. 282-3).
1. Voyez par exemple la route de Paris à Sens par la rive gauche, laquelle partait de la rue Gaiande, gravissait la montagne Sainte-Geneviève par la rue de ce nom, viens Magnas au Moyen Age (plutôt que par la rue Lhomond), la descendait par la rue MoulTetard et gagnait ensuite, pour s'y tenir, la ligne du plateau depuis Villejuif (Dubuisson-Aubenay, Itinéraire de Brie, IGiG et IGiT, ms. de la Bibl. Maz. 4403, b 123 r") : depuis Villejuif jusqu'à Juvisy, chemin « très droict », puis par Essonnes et Ponthierry « au-dessus de la vallée ». — C'est pour cela que les routes latérales à la Garonne (p. 96) et à la Loire (p. 91) ont été toujours concurrencées par des chemins d'intérieur.