LES OUVRIERS DES FABRIQUES D'ÉTAT
l'esclave, l'artisan impérial, même de naissance libre, a la tare d'une condition immuable et héréditaire : car il ne peut quitter son atelier, ses enfants y seront employés un jour1, il est l'homme de la fabrique, comme un laboureur de domaine est le serf de la glèbe, et, pour qu'il ne la déserte pas, on le marquera au fer à la façon d'un esclave ou d'un conscrit2. Mais il tient aussi du soldat, et sa manufacture tient de la caserne, par l'obéissance à un préfet militaire, par l'organisation en équipes, par l'enchaînement à une discipline rigoureuse3.
Dans quelle mesure ces fabriques firent-elles concurrence à l'industrie privée, nous ne saurions le dire. Elles ont en tout cas soustrait aux corporations de jadis la clientèle de l'Etat, pour lequel celles-ci travaillaient volontiers* et qui était le plus formidable consommateur de la terre. Il restait, évidemment, à Arles, à Trêves, à Reims ou à Vienne, assez de familles riches pour soutenir de leurs achats quelques entreprises indépendantes. Mais je ne suis pas sûr que les particuliers n'eussent pas le droit de faire des commandes à l'Etat, et le voisinage d'une manufacture publique est toujours un danger pour le travail en liberté.
Les jurisconsultes du conseil impérial ne s'inquiétaient guère de ces entraves à la liberté. Ils appartenaient plus ou moins à l'école de ce prince qui avait rêvé que tous les honxmes de l'Empire romain fussent groupés en catégories visibles suivant leurs dignités ou professions, chacune ayant son statut et même son costume propre 5. Ces manufactures
1. Si on doit lire liberos dans le Code Théodosien, X, 22, 4.