Ici, p
prolétaires, qui n'avaient rien à perdre en se déplaçant1. Les plus réfractaires aux courses lointaines devaient être les gens des classes moyennes, qui n'avaient ni l'aide de la poste publique ni les ressources de la richesse ni les audaces de la misère : de gré ou de force, j'imagine que le bourgeois ne quittait point sa ville, partageant sa vie entre sa maison citadine et son bien de campagne; et quand il se décidait à voyager, c'était sans doute en compagnie, en troupes joyeuses d'amis qui s'entendent et s'entr'aident.
Un nouvel attrait amenait alors les hommes à se mettre en route et à changer d'horizon : c'était le pèlerinage aux lieux saints du Christianisme, à Jérusalem où il avait pris naissance ou aux tombes des martyrs qui avaient combattu pour lui. Universelle par définition, la religion nouvelle fut une religion de grands chemins2 et de longs voyages; l'échange des dévotions, la circulation des gloires pieuses, fut une des conditions de sa vie3. En 333, sous le règne de Constantin, un pèlerinage s'organisa à Bordeaux pour la Terre Sainte : il s'y rendit par terre, à travers la Gaule, l'Italie, les pays des Balkans, l'Asie Mineure et la Syrie; et cela
1. Voyez le nombre croissant de mendiants, de moines itinérants et de soidisant naufragés (ici, n. 2; cf. p. 207, n. i).
2. Le concile de Nîmes (t. VII, p. 307, n. 1 ; Hefele-Leclercq, II, p. 93-94) combat à cet égard : 1° les soi-disant prêtres itinérants, venus d'Orient (de ultimis Orientis partibus), et qui sont le plus souvent de simples escrocs (sumptum stipemquicaptant; § 1); 2° les pèlerins d'occasion, qui ne cherchent qu'à s'engraisser aux dépens des Églises (sub specie peregrinationis de ecclesiarum conlatione luxuriant; § 5). Paulin de Noie stigmatise à la même époque ces moines mendiants (cf. p. 174, n. 3) : Vagari per mare et terras soient avara mendicabula, qui, dejerando monachos se vel naufragos, nomen casumquc venditanl (Carm., 24, 329-332, P. L., LX1, c. (>21). Cf. p. 207, n. 1 et 4. — Remarquez que Cassien, originaire de Scythie (la province des embouchures du Danube), viendra de Constantinople à Marseille (Gennadius, 62). Il semble à ce propos qu'il y ait eu un véritable mouvement de propagande religieuse d'Orient en Occident, sans contre-partie, et ce mouvement a dû être lié avec l'arrivée des marchands syriens (p. 21(1-211).
3. Voyez par exemple les nombreux voyages que Sulpice Sévère faisait à Tours et aux environs [le Rerry? la Rourgogne? cf. t. VII, p. 2(i8| par amour pour la personne ou la mémoire de saint Martin : Gallicanas pcregrinationes tôt annis fréquentas, lui ée-rit Paulin, et iteratis sxpe intra unam œstatem excursibus Turonos et remotiora visitas (Epist., 17, § 4, P. L., LXI, c. 230).
prit plus de trois mois de route, 141 étapes1. Jérôme, pour mieux connaître les Eglises de la Gaule, arriva de ce côté des Alpes et se rendit à Trêves2. Les amis de Sulpice Sévère, désireux de visiter les fameux solitaires de l'Egypte, s'embarquèrent à Narbonne pour Alexandrie, non sans faire escale en Afrique afin de prier sur la tombe de saint Cyprien3. Lorsque Ambroise, en 386, découvrit à Milan les corps de saint Gervais et de saint Protais, il voulut que la Gaule reçût sa part des reliques; elles allèrent jusqu'à Tours et jusqu'à Rouen, et leur passage sur les grandes routes dut provoquer un prodigieux afflux de pèlerins*, comme en avaient amené jadis les cortèges funèbres de Septime ou de Drusus5. Je rappelle enfin les va-et-vient des évêques, qui durant tout le quatrième siècle passèrent la moitié de leur vie à évangéliser les campagnes ou à se rendre aux conciles6. — Et peut-être, à défaut de la police impériale, était-ce cette circulation d'êtres et de choses qui donnait à une route la meilleure garantie de sécurité.
1. Itinerarium a Hurdigala flierusalcm; en dernier lieu, édit. Geyor dans les ltincra Hierosolymitana du Corpus de Vienne, 1898; cf. Desjardins, Géogr., IV, p. 32 et s.; le voyage fut effectué au temps de la construction de la basilique de Constantin à Jérusalem, 333.
2. T. Vil, p. 251. — Inversement, vers 407, Apodemius vint, des bords de l'Océan et de l'extrémité de la Gaule [de Bordeaux?] visiter Jérôme à Bethléem, et lui remettre deux lettres de dames gauloises désireuses de le questionner sur des points de doctrine ou de morale (l'une de ces femmes descend de rhéteurs bordelais, ici, p. 202, n. 7; Jérôme, Epist., 120 et 121, Patr. Lat., XXII, c. 981 et 1007). Et Jérôme a dû recevoir bien des messagers et visiteurs de ce genre, venus du fond de la Gaule {BpUL, 122, § l,c. 1038: 125, S 0. c. 1075:. — Une des singularités de ce temps est l'emploi des courriers a pied pour la correspondance religieuse, par exemple entre Sulpice Sévère et Paulin l'evéque de Noie, ou de Gaule à saint Jérôme : courriers qui étaient évidemment choisis parmi les plus robustes des esclaves de l'aristocratie et les plus sûrs. Victor, par exemple, fait chaque année, dans chaque sens, le trajet entre Noie et la résidence, quelle qu'elle soit, de Sulpice (Paulin, Epist., 28, § 1, P. L., LXI, c. 30S). Cf. p. 135, n. 0.