L'ATTACHE AU SOL : L AUTEL ET LA TOMBE
y placer le Livre Saint et la table de communion1. Tout entier à un culte d'esprit et d'humanité, le fidèle a sa vraie demeure dans l'au-delà, il n'est ici-bas qu'un passant, les murs et le seuil d'une église ne sont que pierres et terre, le temple de Dieu est dans le cœur des hommes, et son autel est au ciel2.
Mais déjà, au temps de saint Hilaire3, ont apparu les symptômes du culte qui va ramener sur la terre la pensée du Chrétien : l'Église a installé sur le sol, pour lieu de ses prières, l'autel et la tombe.
L'autel chrétien4 est maintenant autre chose que la table coutumière des pieuses communions. Il prend la valeur sacrée et la fixité rituelle de l'autel païen. Là où il se dresse, la terre est plus précieuse, les fidèles sont plus près de Dieu, la communion prend toute sa vertu : il devient le foyer mystique de la famille chrétienne5. Chaque cité aura son autel -dans son église cathédrale; chaque bourgade aura le sien dans son église paroissiale. C'est lui qui fera du bâtiment de l'église un édifice de sainteté6,
distincte de la cathédrale, et il est certain que Grégoire sépare avec netteté Vecclesia prima ou la cathédrale originelle et la basilka au nom de Litorius. J'hésite pourtant à ne pas supposer une erreur de l'historien : car j'ai peine à croire à la construction d'une basilique, dès ce temps-là, in domo, ce qui suppose de préférence une maison de la ville : on ne pourrait accepter l'idée d'une basilique cimetériale qu'à la condition d'interpréter in domo dans le sens de propriété suburbaine (à rapprocher de la tombe de Cyprien et de la basilique élevée sur celte tombeau faubourg des Mappalia ad areas Macrobii; Monceaux, II, p. 1573). l.Cf. p. 294, n. 8.
2. Parietes... dirui..., verum Dei templum est in hominibus; Lactance, De m. p., 15. Voyez le texte d'Irénée, p. 310, n. 3.
3. Je ne parle que de ce que j'ai pu constater en Gaule. Il va sans dire que la chose a pu se passer beaucoup plus tôt, comme on le constate dès le iie siècle ailleurs dans le monde chrétien. — Je fais allusion au passage d'Hilaire dans le Contra Constantiurn, § 8 (Patr. Lat., X, c. 584) : Sanctus ubique beatorum martyrum sanguis exceptus est, et veneranda ossa qaotidie testimonio sunt.
4. J'hésite à voir la mention d'autel chez Irénée (p. 310, n. 3). La première mention en Gaule pourrait être celle de l'autel que Lidoire (p. 310, n. 5) aurait fait élever sur la tombe de prétendus martyrs au voisinage de Tours (Sulpice, V. Mari., 11,1; ici, p. 318, n. 1, t. VII, p. 263, n. 3), velut consepultis ibi martyribus altare ibi constitutum : il s'agit ici d'un autel de tombe, et non pas un autel d'église.
5. Et sepelierunt (les restes des martyrs lyonnais) sub sancto altare, ubi se semper virtutibus manifestis cum Deo habitare declaraverunt (Grégoire, In gl. mart., 48). Ici encore (cf. n. 4) il s'agit d'un autel de tombe.
6. Je ne peux interpréter augustas œdes (t. VII, p. 268, n. 5) que par église.
la demeure éternelle où l'esprit de Dieu rejoint les siens, vivants et morts l.
La tombe, c'est l'endroit où repose le corps du martyr avant l'arrivée au séjour céleste. Dès le temps des persécutions, les fidèles ont entouré d'une vénération particulière la sépulture de ceux qui étaient leurs maîtres dans la foi : ils venaient prier sur elle comme sur un autel2, et peut-être fut-elle leur première pierre sacrée3. En ce monde qui depuis des millénaires vivait dans le culte du tombeau et le souvenir des morts4, on oublia vite la parole des messagers de l'Evangile devant le sépulcre du Christ : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?5 » Le terrain où avaient été brûlés les restes des martyrs de LyonG, la grotte marseillaise où les amis de saint Victor avaient déposé son corps supplicié7,
1. Voyez Grégoire, p. 311, n. 3, et l'insistance de Victrice définissant la basilique le domicilium des saints : hic invenietis, etc. (De iaude sanct., § 6, P. L., XX, c. 448). — En tout cela d'ailleurs (cf. notes préc.) la sainteté de l'autel est intimement rattachée à la présence de tombes ou de reliques, si bien que l'on peut dire que l'autel de l'église chrétienne est résulté de l'adaptation du culte de ces reliques à la tradition de la table de commuuion : là, par le contact des fidèles avec leurs morts les plus saints, s'opérait véritablement la communion de l'Église Universelle. Et c'est pour cela qu'on a eu raison de dire qu' « à l'origine le culte des martyrs se confondait plus ou moins avec celui du Christ » (Vacandard, p. 70). « Le saint est l'autel de Dieu », semble dire saint Augustin (ici, p. 314, n. 1).