IX. — PREMIER ESSAI D'ORGANISATION DE LA GAULE
La gloire personnelle de César n'avait point grandi dans ces campagnes. Chez les Vénètes, il recula devant la mer, et, chez les Morins, devant la forêt : l'assaut de quelques bourgades abandonnées, l'abatage de milliers d'arbres et l'ordre de massacrer les vaincus, voilà le bilan de son œuvre propre. Ses lieutenants, en revanche, avaient fait de l'excellente besogne et obtenu des résultats durables : Rome n'aura plus rien à redouter des peuples de la mer, les Aquitains ne bougeront plus durant une génération, et, grâce aux manœuvres de Labiénus et aux victoires des légats, un soulèvement général avait été évité. Dans l'année qui va suivre, seule de tout son proconsulat, César n'aura pas de Gaulois à combattre.
Celle qui finissait lui avait apporté les inévitables déceptions qui suivent les conquêtes trop rapides. Des nations s'insurgeant malgré la livraison d'otages, dévastes conjurations ourdies entre les peuples, Germains, Cantabres et Bretons accourant en deçà des frontières, des bandes d'aventuriers se formant au premier signal, et le mot de liberté circulant partout : César s'était rendu compte que son autorité était encore précaire, et que la Gaule n'avait répudié aucune de ses habitudes.
Les puissances politiques sur lesquelles il avait compté pour collaborer à la domination romaine ne répondaient plus à ses espérances. Il avait protégé les sénats des peuples contre les fauteurs de tyrannies : et de ces aristocraties, les unes n'avaient pu rester au pouvoir, comme ces assemblées des Aulcrques et des Lexoviens massacrées par leurs peuples parce qu'elles se refusaient à la guerre, et les autres la lui avaient ouvertement déclarée, comme ce sénat des Vénètes qu'il avait lui-même fait égorger jus(|u'au dernier chef. Il était venu à la prière des nations pour les délivrer des Germains : et ces mêmes nations leur ouvraient aujourd'hui le Hhin pour les ramener contre les légions.
PllKMIER ESSAI D'ORGANISATION DE LA GAl'LE. 3 1 :.
Lo proconsul détestait la désobéissance plus encore (|ue l'iiostililé. Ces Gaulois qui se soumettent et se révoltent presque aussitôt, CCS grands enfants, distraits, bavards, crédules et inconsistants, complices de toutes les illusions et de tous les mensonges, ces auxiliaires auxquels on ne peut confier ni un secret à garder ni un rôle sur lo champ de bataille, tout ce monde d'écervelés finit par crisper et indigner César '.
Ce qui leur manquait, c'était un gouvernement solide. Les nations gauloises ressemblaient à ce que fut, cette année môme (5()), le peuple romain. L'arrivée de César, trois années de guerres et d'incertitudes, avaient accru l'anarchie politique. Et si cette anarchie avait permis à la domination romaine de s'établir, elle l'entraverait en se prolongeant. Pour que le proconsul fût obéi des cités, il fallait qu'elles obéissent à leurs chefs, et que ces chefs lui fussent dévoués.
Aussi, tandis que la guerre se prolongeait, sa politique se modifiait à l'endroit des nations. Il renonça, chez quelques-unes des plus importantes, à protéger l'aristocratie et le sénat, et il fit des avances aux vieilles familles royales ou aux candidats à la monarchie. Les Sénons, qui avaient supprimé la royauté vers le temps de son arrivée, furent contraints de la rétablir, et se virent imposer Cavarin, frère du roi déchu'. Parmi les chefs carnutes, aucun n'avait plus aidé César que Tasget, héritier d'une dynastie tombée : il lui donna la royauté de son peuple ^ Dans quelques mois, quand les Romains deviendront les maîtres chez les Morins du Boulonnais, il y installera pour roi un autre de ses amis, ComniTAtrébate '. Car, pour plus de sûreté, il ne répu-
t. Cf. II, 1, 3: 24, 4; III. 10, 2 et 3: 17, 4; 18, 6; 19, 6; 25, 1; IV, 5: 6, 3.