XII. — DES CAUSES DE LA PERSÉCUTION
Historiens et philosophes se sont efforcés de justifier Marc- Aurèle : aucun n'a encore trouvé la raison décisive qui l'a fait agir.
On a dit qu'il ignora la persécution-. Tout montre au contraire qu'il la connut, et qu'il approuva les poursuites jusque dans leur dernière conséquence, c'est-à-dire jusqu'au massacre\
Il lui fallait, pense-t-on, appliquer les édits de Néron ou de Domitien, qui punissaient du dernier supplice le fait de se dire Chrétien*. Mais Marc-Aurèle n'était point homme à observer
i. Il est impossible de placer ailleurs que sous Marc-Aurèle l'affaire de Lyon. La date résulte de tout ce que nous savons de la chronologie de la vie dTrénée, Tait évèque après la persécution (V, 4, 1; V, 5, 8); Irénée était un évéque trop illustre, et ses u'uvres trop connues, pour qu'une erreur s'établit sur la date d'une persécution qui le touchait de très près. Le témoicrnage d'Eusèbe est d'ailleurs formel pour placer la persécution sous .Marc-.\urèle (17' année du règne, 177, Eusèbe, \,pr., 1 ; cf. Sulpice Sévère, Chr., 11,32, 1). Je ne suis frappé par aucun des arguments qui ont été invoqués pour reculer jusque sous Aurélien la persécution (Westfall Thompson, The atleged persécution, of the Christians ai Lyons, extrait de The American Journal of Theology, XVI, juillet 1012). — Sur les difficultés que présente le texte de la lettre, et qu'on a eu le tort d'exagérer, voyez surtout Guignebert, Tertullien, 1901, p. 10.3-111; cL ici, p. 494, n. 3.
2. « La responsabilité de l'empereur était très faible »; Renan, Marc-Aurèle, p. 59.
3. 'E-:<7Tc;Aav-o; -r'xç, zo-j Kai^apo; TO-J: [i.h' à7;o-:v;jL7iav.af)r,va:, Eusèbe, V, 1, 47. De même, W,pr., 1, qui semble indiquer un mouvement de persécution, non pas général, mais assez étendu, xati Ttva aipr, t/,; ••/,; (cL Sulpice Sévère, Chr., II, 32, 1). Cf. p. 495, n. 3.
4. Tertullien, Apoloyétique, 5. — Reste à savoir pourquoi Néron ou Domitien ont porté un édit déclarant crime capital le fait de se dire Chrétien (nonwn Ipsum: Pline, Lettres, X, 9G, 2). Le crime d'ensemble indiqué par Tacite {Ann., XV, 44), odium gencris huniani, ne peut signifier, vu le sens de ces deux derniers mots (ici, p. 7-8), (lu'état d'hostilité continue contre l'Empire romain. Et cela a dû embrasser (Jlagitia cohxrentia noinini; Pline, X, 96, 2) : 1° fait de conjuration entre tous les fidèles de l'Empire, ce que sans doute les païens ont appelé factio Christiana (Tertullien, Apol., 39; p. 408, n. 3); 2° mépris de la divinité impériale (Pline, X, 96, 6); 3° mépris des dieux de l'Empire (ïd.); 4" sacra nociuma (Pline,
une volonté des anciens Césars, s'il la jugeait injuste ou cruelle. Les empereurs qui l'avaient précédé, et dont il faisait ses modèles, s'étaient bien gardés d'exécuter la loi de persécution : c'est lui qui la remit en vigueur.
En voulut-il aux Chrétiens de ne point sacrifier à la divinité impériale'? Mais il n'est pas prouvé qu'on obligeât alors tout le monde à ce sacrifice-, et on peut croire que Marc-Aurèle ne fut point dupe de sa divinité ^ — Condamna-t-il les églises comme assemblées de collèges illicites? Mais il n'est pas sur que les juristes d'Etat les aient alors définies de la sortes
On préférera peut-être les raisons suivantes, tirées de l'organisation des églises chrétiennes.
Nous avons vu^ qu'elle différait profondément de celle des autres confréries. Celles-ci restaient isolées, chacune dans sa cité. Les assemblées chrétiennes du monde entier, au delà comme au
X, 96, 7); 5° sacramentuni in scelus (id.), c'est-à-dire toutes opérations magiques. Et cela revenait aux crimes de perduellio, inajestas et impiété (cf. Momnisen, Slrafrecht, p. 537 et s., et, avec plus de détails, Der Beligionsfrcvel. 1890, Ges. Schr., III). Du jour où les juristes, sous Néron ou Domitien, eurent décidé que le nom de Chrétien signifiait tous ces crimes, il suffit de promulguer un édit déclarant ce nom illicite et crime capital : de même, le sénatus-consulte des Bacchanales (C. /. L., 1, 196) avait simplement interdit ce dernier nom et les sacra de ce genre, sans explication du crime.