SACRIFICES ET MORALE RELIGIEUSE
et la grâce : si bien que les Gréco-Romains finirent par associer la pensée de la prêtrise gauloise à ces sanguinaires actes de toi'.
Chacune de ces divinités avait ses préférences en matière de sacrifices. Esus demandait que l'on pendît ses victimes à des arbres; le dieu de la foudre, Taran, aimait les bûchers; en l'honneur de Tentâtes, on asphyxiait les misérables en les renversant dans une cuve pleine d'eau'. Les condamnés étaient enfermés pêle-mêle avec des animaux dans un colossal mannequin d'osier, de bois et de foin, et on mettait le feu à cette masse de chaire D'autres périssaient par crucifixion, à coups de flèches ou d'un coup d'épée\ Un rituel déterminait sans doute les cas qui exigeaient l'emploi de tel ou tel mode de meurtre sacré. C'était un jardin des supplices, effroyable et varié, que les abords de la demeure d'un dieu.
Je ne peux cependant m'indigner contre cette religion, ni en conclure qu'elle était la plus sanglante qu'on pût imaginer, et que les Gaulois furent une race monstrueuse \ Toutes les
1. Lucain, I, 4o0-l. Sacrifices humains aux grands dieux gaulois : Denys, I, 38, 2; ïertullien, Apol., 9 (major œlas prosecalur) ; Scorpiace, 7; Lactance, Inst. div., I. 21, 3; Augustin, De c. D., VII, 19. — Ainsi, avec ces habitudes de généralisation rapide propres aux écrivains anciens, les druides ont pu passer pour être à la fois et les plus sanguinaires et les plus sages (ici, p. 86, n. 2) des prêtres, alors que, selon toute vraisemblance, leurs pratiques et leurs théories étaient la banalité même.
2. Te[ut aies Mercurius sic apud Gallos placatur : in plénum semicupium homo in capul demitlilur ut ibi suffocetur [semble se retrouver sur le chaudron de Gundcstrup, Bertrand, pi. xxix]. Ifesus Mars sic placalur : homo in arbore suspenditur [sur le sacrifice par pendaison chez les Gaulois, Bretons et Germains, cî. Orose, V, 16, 6; Dion Cassius, LXII, 7, 2; Tac, Germ., 12] usque donec per cruore [percussor?. Tourneur] membra digesscrit [disjeceril? ; cf. des exemples de dilaceratio chez les Gaulois italiens, Appien, Celtica, 11 ; dans l'île des Bacchantes, Strabon, IV, 4, C; cf. t. 1, p. 145J. Taranis Dilis Paler hoc modo apud cos placalur : in alveo ligneo alinuod homines cremanlur. Scholies de Lucain, Usener, Commenta, p. 32; cf., sur ces passages, Tourneur, Le Musée Belje, 1902, p. 77-81.
3. César, VI, 16, 4-5: Strabon, IV, 4, 5; Diodorc, V, 32, 6. Je pense que ces bûchers-mannequins étaient ceux qu'on allumait tous les cinq ans (p. 102, w. 1), et il semble bien qu'ils se rattachaient à quelque fôte solaire, peut-être celle du solstice d'été : Taran était, dit-on, le dieu de ce genre de supplice (scholies de Lucain, i6., ici, n. 2); dans un sens analogue, Mannhardt, Der BaumkuUus der Gcrmuneu, 1875, p. 525-34 : Ein allgallischcs Jahrcsfest.
4. Strabon, IV, 4, 5; Uiodore, V, 31, 5; .32, 0 (je pense qu'on doit rapprociier le àvaT/.o>.o-t'o-.-'7; de Diodorc et le àve-TTajpo-jv de Strabon).
5. Ciceron, l'ro Fontcio, 10, 21 ; De repubUca, III, '.», 15.
If.O LA RELIGION.
religions ont eu des rites de ce genre, et, quel que soit le motif allrgin'' par leurs [)rèlres pour l'assassinat d'un hoinnie. toutes ont vU' slupidcinent iiu'urlrièrt's à une certain»' heure de leur vie, meurtrières d'adversaires vaincus, de coupables condamnés, d'innocents sacrifiés à un égoïste désir de vivre ou de régner.
Puis, les rites d'une religion ne sont point toujours d'accord avec ses dogmes, ni le sacrifice qu'on dérorne aux dieux ne correspond toujours h leur carartrro. L'humeur qu'on leur assigne change plus vite (|ue le culte qui leur est consacré ; Tentâtes, (ju'on li::iiriiit surtout en dieu de paix, accumulait autour de lui autant de cadavres rituels que le Génie de la guerre. Ces meurtres étaient le souvenir d'époques très sauvages; la tradition les conservait même au prolil de dieux humanisés : le courage ou la raison manquaient pour modifier les habitudes prises avec les Immortels.
Ou'à côté de ce culte d'or et de sang, les druides en aient préconisé un autre, plus calme, jdus poéticjue, jihis intime, fait de victimes moins précieuses, de libations ou dolfrandes non sanglantes', de prières et de dévotion intérieure : cela est infiniment probable, étant donné le caractère pacifique de leur idéal et la gravité rélléchic dr bnir enseignement. On citait d'eux des maximes d'une sagesse simple et paisible : « Ilcuiorer la divinité, ne rien faire de mal, estimer la bravoure » ', ce qui signifie sans doute qu'une vie pure et droite, la foi et lo courage, sont encore l'oiïrande préférée des dieux. Diviciac, avec lequel s'entretint Cicéron, ne lui parut |)as un bourreau sacerdotal. On n'eût pas rapproché les druides de Pythagore', le plus humain des philosophfs, le plus respectueux de toute vie animale, s'ils n'avaient été que des agents de meurtre.
1. I.Vxiîtlfnro dniu' iniisiquc sacn-e pnrnU indiiliilnlilr (cf. p. ^)8, n. S, t. I, p. 144. n. .")); ilc m^^iiie colU' do dan?>os snrri-o!» (Cnb. de» Mi'-d., G'.l4t-^, pi. xx, dniis4' dovnnl rf|toc). Gcsios d'nddrnlion : AUxmut. IV, 30; Plino. .WVIII. L'.'t.
2. Diop-ciii' I niTco, I, pr., (i[\. ipii d'nilh'iirs ntiriltuc simullAnéniciil aux druide* cl niix ^viiiiiuMipliistoM In pntoriiilf do ces niaxiines.
3 r. 87, II. :,, p. 179, ij. 7.
DIVIXATIOX. 161
Mais de ces pratique? plus douces, de ce culle intérieur, les Anciens ne nous ont presque rien dit. Car ils n'ont «^uère parlé des Gaulois qu'en ennemis. Et le thème des sacrifices humains était si commode pour fournir des morceaux oratoires et justifier des exploits militaires !