‹ Histoire de la GauleChapitre 480 sur 718 · Zeuss, p. XI et xxvi; Loth, p. 40 et s · texte numérisé non relu

Zeuss, p. XI et xxvi; Loth, p. 40 et s

2. D'Arbois de Jubainville, Introduction à l'étude de la littérature celtique, 1883, p. :iU

366 LA VIE INTELLECTLELLE.

Au temps de César, on ne parlait qu'un seul idiome chez les indigènes de nom celtique. S'il eut Itesoin d'interprètes, ce ne fut jamais que pour la langue des Gaulois'; il eut à son service des Gaulois auxiliaires, des transfujres et des traducteurs-, il connut toujours fort bien les incidents des camps ennemis': il ne mentionna jamais les embarras que lui aurait causés une population double, à deux noms et à deux parlers. Lorsque Sertorius, dans l'armée consulaire de Marius, voulut s'aboucher avec les Gaulois de Provence, il n'eut à apprendre que le celliqueî, — Or, quatre à cinq siècles auparavant, lors de la conquête de la Gaule par les Celles, deux langues s'étaient trouvées en présence : celle que parlaient les vaincus ou Ligures, celle qu'apportaient les envahisseurs. Au niomenl de l'arrivée des Komains, ce dualisme n'existait jdus : la lutte entre les deux idiomes était aussi abolie que la rivalité du latin et du germanique sous les règnes de Wamba ou de Hugues Capet.

Mais, de l'un et de l'autre, lequel l'avait emporté? autrement (lit, la langue gauloise contemporaine de Vercingétorix était-elle fille du ligure des vaincus ou du celtique des vainqueurs?

11 est probable que dans ce conflit, la victoire est restée au

i. César. 1. 17, 3; 47, 4: VII. 44. 2.

2. I, 19, 3 : Gaulois de la Province qui sert d'inlerprète enlro Ci>«ar ?l un Éducn.

3. Plularquc, Serlorius, 3 : 'Ez')'r,-i Zï Kù.xiv.r, o-xf-xaiitivo; /xi tj xo'.voTxxa Tf,; l:n).i/.-o-j ::oo; îvte-Ç'.v Itz: xaipo- -»fix>aôc.iv. — L'nilé condriiu-e, selon moi : !• par les coïncidences de mois fournies par les inscriptions indigènes dans toulc l'étendue de la Gaule : avot, braloude, hmtrna, ciallos, dede, iVuru. sosio {sosin'^ ; 2* parles analyses do l'onomastique elde la toponymie lici. p .30S-9, 372. 374-5): 3" par les textes qui ap|>ellent la lanp-ue des indifrenes de la G.tuIo romaine • le gaulois • ou • le rellique • (Gallicann /mr/na, l'Ipien. [>i<j , XXXll. 1. Il ; C,aUicf. Aulu-rrelle, 11,25, 8; iialUcas sermo, Ilial. Aug., Lampride, Alex., lio, 0:<-f. p. .ICI, n 1 et 2. p. 387. n. 3). — Artuelleincnl. étant donné surtout que les inst riptions i-n langue indigène ne s'expliquent pas par le breton ou l'irlandais (p. 3«U. m>tci, lo pliilolopuos tendent de plus en plus à croire qu'elles ne sont pas écrites en gaulois, mais dans un dialecte italique, ou en ligure, ou même en une autre langue Bréal, Hrv. arch., I.S97, II, p. 104 et s.; Vacher de I.apouge, Bull. hist. et phil. du Comité. fSttS. p. 328 et s.; d'Arbois de Jubainville, Gnxmmaire celtique, p. 173-7; Uottin. p. 4.>6, 82, 108). Mais, vraiment, supposer une langue indigène usitt^ en épigniphie par presque tiiute la Gaule, et qui ne soit pas le celtique, et on ri'vanchr, occejiter que le critique n'ait laissé de lui pres4]ue aucun monument gravé, cela me parait coa- Uaire ii toutes les données des textes. Cf. p. 371, u. 0.

dialecte des conquérants, et que le ligure s'est effacé devant lui. De cela, nous avons deux ou trois preuves à demi concluantes. — Strabon distinguait très nettement les Ligures et les Celtes des régions provençales et alpestres : il n'eût pas fait

cette distmction si leurs langues eussent été semblables K

Quand Hannibal remonta l'Isère, qui traversait des terres o-auloises, il rencontra au confluent de l'Arc des populations d'une

autre langue : or, il quittait à cet endroit le monde celtique ^

On parlait trois langues à Marseille, rapporte Yarron, le grec. Je latin et le gaulois ^ Mais il ne dit pas qu'on y parlât le ligure. Les Celtes donc, lorsqu'ils s'étaient unis en Provence avec les indigènes, leur avaient imposé leur langage, et cependant, dans cette région, l'élément ligure était demeuré très puissant, puisque ses habitants conservaient le nom de « Celtoligures » \ A plus forte raison, dans le reste de la Gaule, l'idiome des vainqueurs avait-il eu gain de cause.

Dans quelle mesure gagna-t-il la partie? est-il sorti indemne de la rencontre? combien de mots ligures accepta son vocabulaire, et combien de tournures dénaturèrent sa syntaxe? Nous ne pourrons, de longtemps encore, répondre à cette question avec quelque assurance. Mais si faibles que soient les indices, ils autorisent à supposer, dans la langue gauloise, un fonds important d'emprunts faits à la langue des vaincus ; l'écart qui avait séparé le ligure et le celte ne put que diminuer, et ne demeura point trop considérable ^

Deux siècles après le premier ban gaulois, arrivèrent au nord, de la 31arne ceux qu'on appela les Belges. Cliez eux aussi, le

2. Tite-Live, XXI, 32, 10 : Gallos, haud sane muUum lingua moribiisque abhorrenles. Cf. t. I, p. 479-4S1.

î. Vairon ap. JOrùme, Comm. in Ep. ad Gai., H (Migne, \U = Patr. /,««., XXVI, 0. 354') : Trilingues esse, quod et Grœce loquantur et Latine el Galtice.

4. Au moins au temps de Timée, m' siècle (De mirabilibus auscultc.tionibus, S.t; Slrabon, IV, C, 3; cf. ici, t. I, p. 2.j0 et 3J2).

D. Le principal texte est celui deTite-Live, XXI, 32, 10 (cf. p. 301, n. I). Cf. p. 370, n. 3.

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même conflit se produisit, et aboutit, semble-t-il, à un résultat pareil. Car la langue des Belges et la langue des Celles n'étaient séparées 'que par des diiïérences dialectales, sur lesquelles les étrangers n'étaient point d'accord', et que la science moderne ne peut encore discerner'. Elles possédaient entre elles un trésor commun qui était considérable. Tous les mots du vocabulaire belge que nous possédons se retrouvent dans le vocabulaire voisin : ce sont, au nord comme au sud des forêts de la Marne, les mêmes noms de localités et de personnes'.

Cette similitude des noms propres de lieux est d'ailleurs la preuve irrécusable que la langue gauloise exerçait une absolue souveraineté, et qu'elle était uniforme et homogène. Les noms de villes et d'hommes que nous a légués le Moyen Age sont encore les témoins de la diversité des parlers de France : aux « ChiMeauneuf » des pays du Nord s'opposent les « Castelnau » des terres de langue d'Oc. Les noms qui viennent des temps gaulois montrent qu'un seul idiome s'imposa partout : on trouve des Noviodunum, « ville-neuve », sur l'Aisne comme prés do la Loire*, des Novio7nagus, « marché-neuf», depuis les sables du Médoc'' jusqu'aux rives du Hliin*. Et deux des principaux chefs de la Gaule au temps de César, l'un né chez un des peuples les plus voisins du llhin et les plus tard venus, l'autre.

1. César dil (I, 1, 2) : Lingua... inler te dijjfcrunt; Slrabon au contraire (IV, 1,1): 'ti>ioY).'oTTO'j; 5'ov) nivTx;, à>.), ' éviou; {Ai/pô-/ rapaV/.ÎTTovTa; rat; v/diTTatç. I.cs pons du Valais, qui ol.iiciil des llcipos, scmlilt'ut parler une langue inlernu'diairt' onlrc le celle el le germanique (cf. t. 1. p. 31."), n. 0). Kn tout cas les rapports incessants, cl de lonl genre, entre Melires el OItes (cf. p. 412-3) ne s'expliqueraient pas s'il y nvait eu une réelle opposition «le lanc-agcs. Cf. de Belloguet, Glossaire, p. 431 et su iv.

2. Zeuss, p. VI ; Tliurneyscn, KeHoromnnisches, p. 8. Voyez par ex. l'essai de Monc, p. 50 el s. (gaulois = irlandais, belge = gallois) et, en dernier lieu. Illij^s, Cellx and Galli. p. .'>."» et s. (celle = ptiilélique, galate ou belge := briloniiique). Kl cela cadre assez bien avec <e que nous avons dit d'aulre part des rapporl.-» entre llelges et le Pays de (jalles el la C.ornouaillcs (p. 304, note).

3 Cf. les notes 4-0, p. 3C.'.l. n I et 3. 4. César, De b. G.. II. 12; VII. 12 el IJ. r.. l'toléniéo, 11, 7, 7.

issu d'une des nations les plus anciennes de la Celtique centrale, portaient des noms presque identiques, le Trévire Cingétorix et l'Arverne Vercingétorix'.

Ce n'était qu'aux extrémités du pays, là où les Gaulois n'avaient point pénétré, qu'on entendait des langues différentes de la leur : le ligure, au delà de l'Arc provençal et dans les plus reculés des vallons alpestres; l'ibérique et peut-être-encore le ligure, au sud de la Garonne et dans le Roussillon; sans doute d'autres dialectes, apparentés à l'une ou l'autre de ces deux langues, dans les recoins des terres pyrénéennes-. Le germanique, d'autre part, remontait le long de la Meuse et de la Moselle''.

Mais le domaine du gaulois n'en comprenait pas moins les neuf dixièmes de la Gaule, et peut-être davantage. Il tendait plutôt à s'accroître qu'à diminuer. Au delà de cette contrée, il s'appuyait sur les vastes colonies déposées dans le monde parles Belges et les Celtes. Il y avait des villes au nom de -dunum, si franchement gaulois, depuis l'embouchure de la Tyne^ jusqu'au delta du Danube^ : les Galates d'Ancyre pouvaient comprendre les Trévires de la Moselle ^ Bien avant le latin, cette lansrue gauloise put paraître comme la langue conquérante du monde.

1. César, V, 3, etc.; VII, 4, etc. On peut alléguer également ici les noms de chefs de Bretagne, noms d'origine belge : Cassivdlaunus , Cingetorix , qui se retrouvent dans l'onomastique proprement celtique (V, 20 et 22); cf. de Belloguet, Gloss., p. 440.

2. Ici, p. .301, n. 1, p. 437, n. 1; t. I, p. 2Go-C, 309-310.

3. .Avec cette réserve encore, que, chez les Éburons, d'origine germanique (César, II, 4, 10), les noms des chefs sont semblables à ceux des Gaulois (V, 24, 4). Même remarque pour les Trévires (V, 3, 2; cf. Tac, Genn., 28), les Nerviens (V, 43, 2; cf. Tac, /. c). Cf.- p. 404-7, 478.

4. Scgedunum, dans Not. d'ujn., Occ, 40, 33; plus au nord encore, au nord du golfe de Forth, s'il faut lire Levioduimm dans l'Anonyme de Ravenne (V, 31, p. 430, 9, Pinder; cf. Sieglin, ^«te anliquus, 30). Comme autre terme. Maridunum, Caermarthen en Galles (IHolémée, II, 3, 12).

5. Novioduimm, Isaktcha, Ptolémée, III, 10, 3. Autres termes connus de la zone des noms en -dunum, t. I, p. 298, n. 4, p. 302, n. 3.

C. Galalas .. propriam linguam eamdein pxne habcre quam Treviros (Jérôme, Comm. in Ep. ad Gai., Il, 3; Mignc, VII = P. L., X.XVI, c. 337). Pourquoi, dit justement Windisch (p. 298=:p.387), ne pas croire saint Jérùmc, qui a élé à Trêves comme chez les Galalcs? Au surplus, le contexte me parait prouver que Jérôme parle pour son temps, et ne se borne pas à transcrire rasscrlion d'un autre écrivain.

Ses conquêtes ont été à la fois très rapides, très fortes, très tenaces. IVulle part, avant l'arrivée des Romains, elle n'avait fléchi sous un idiome de vaincu. Tandis que le germanique, au temps des invasions barbares, a sombré au delà du Rhin et au sud des Alpes, le gaulois a maintenu ses droits jusqu'en terre asiatique. Encore au quatrième siècle de lèro chrélienne, les Galates d'Asie Mineure, perdus comme un îlut au beau milieu des dialectes grecs, conser\'aient la pratique de lour langue nationale'. Il a fallu, pour l'extirper de la Gaule propre, bien autre chose que les guerres de César et l'administration des empereurs, et elle a eu, durant les cinq siècles de la vie latine, de véritables retours olfensifs*. Elle ressembla, comme langue propre à remporter des victoires, à ce latin qui devait la remplacer.

Cette extension prodigieuse n'a pas eu pour seule cause les triomphes militaires de ses peuples. Elle tient aussi à des raisons d'ordre linguistique : d'autant plus que l'arrêt même de la conquête celtique ne mettra point hii aux progrès de la langue.

D'abord, sur presque tous les points, l'Orient excepté, le gaulois se heurta à des langues de même espèce, celles quo j)arlaient les Ligures et autres Occidentaux. 11 vint superposer sa domination à une unité linguistique déjà faite. — Or, il apparaît de plus en plus aujourd'hui «juc cet idiome ligure se rattachait aux langues indo-européennes; qu'il partageait avec le gauKiis bien des formes essentielles'; que des idées fondamentales, telles quo colle de divinité, s'oxjirimaient dans l'un

1. Texte de Jd-rôme, ji. '.W>9. n. C; Lucien, Alerander, 51 : KcUtorî. Contra, Perrot, Rn\ ccU., \. 1870-2, p. i79 cl s.

2. reiil-élre vers la mort de Néron; sans doute ou temps de Scptime Sévt^rp; prnt-<^tre dans In seconde moitié du ni* siwie.

:j. T. I, p. 114-7, 122-4; l. Il, p. 'M\, n. I. Conllrmé par rétiide des noms de peuplades lijnires, pyrénéennes et alpestres, par Texislenre d'nii noinlire de radicaux communs aux vocalmlaires lipures et celles (M/-, rot-, div-, eh- oi\ ebur-, nrm-, srtj-, tanr-, etc ), soit qu'il y ait eu emprunt, soit qu'il y ait eu. le plus souvent, m^me siibitraliim antérieur. Je retrouve (cf. p. ^71, n. 7) cher, les Ligures, peul- ^Ire tri- = • trois - (Hine, III, 13G), peut-être pinp^ = . cinq • (iJ., IV, 108).

et l'autre par les mêmes radicaux; que le ligure, en d'autres termes, était un rameau sorti du même tronc que le gaulois, mais ayant plus tôt poussé, grandi et conquis*. Ayant donc à lutter sur la plupart des points contre un même rival, et rival peut-être pas très différent de lui, le parler gaulois put se comporter partout de la même manière, obtenir des victoires semblables, ou subir des transformations analogues.

En outre, selon toute vraisemblance, le gaulois était une langue, sinon savante, du moins intelligente, souple et variée. Elle avait les mêmes sons, diphthongues -, aspirations " ou autres, que le grec et le latin; on retrouvait en elle les mêmes habitudes de flexion '' que dans les deux grandes langues méditerranéennes \ Il existait, entre les vocabulaires de ces trois idiomes qui se partageaient la domination de l'Europe, d'étranges similitudes. Des dédicaces religieuses pouvaient être rédigées et écrites avec des sons et des mots identiques en gaulois et en italiote : Mairebo Namausikaho, « aux Mères de Nîmes », voilà qui est celtique, et qui pourrait être latin archaïque, osque ou ombrien ^ Certains noms de nombres, pelru-, « quatre », ne se disaient pas différemment dans la langue gauloise et dans les plus vieux dialectes de l'Italie'. A certains égards, les Romains pou-

2. Zeuss, p. 29 et suiv. : ai, oi, ei, au, ou, eu, ie\ cf. Windisch, p. 302-.3= 392-3.

3. Aspirée labiale -;. aspirée dentale 0 comme en grec ^cf. p. 377). On croit que l'aspirée gutturale ■/ manquerait en gaulois comme en latin (Zeuss, p. 70-78); mais il faut faire des réserves sur cette théorie (Bourciez, communication verbale).

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