VII. — L'ART
Nous avons parlé plus haut de cet amour des Gaulois pour les objets bien décorés, armes et vases. Ils en ont importé beaucoup de Marseille, d'Italie et de Grèce-; ils en ont fabriqué tout autant. Dans quelle mesure les œuvres de l'art et de l'industrie indigènes sont-elles originales, et témoignent-elles de l'intelligence et du goût des ouvriers qui les ont ornées?
Les motifs d'ornements ont été, pendant fort longtemps % tirés de combinaisons géométriques. Jeux de lignes droites et courbes, variations sur les points, les cercles et les triangles, et surtout séries de spirales ou d'ondulations détachées ou réunies en sinuosités continues : c'est l'art purement linéaire qui semble l'œuvre propre de la pensée et de l'imagination gauloises*.
De ces motifs de décors, beaucoup sont dessinés avec une irrégularité toute enfantine; les éléments s'en présentent en groupes inégaux; les traits sont tâtonnants et à profondeur variable. Mais sur les dernières œuvres de ce style (200 ou
1. Flouest, Le Char de... Somme-Tourbe, Mém. de la Soc... des Antiqu. de Fr., XLVI, !8S5 (1886), p. 99 et s.; le même, DuUelin, ISSi, p. 110 et s.; Courajod, Leçons professées à l'École du Louvre, 17 el 24 déc. 1890, I, 1899, p. 45-54; Reinach : 1° Bronzes figurés (descr. du Musée de Saint-Germain;, [\^^k]\2' La Sculpture en Europe avant les influences indo-euro;.éennes, iS%l L'Anthropologie); 3° Guide illustré du Musée, [1899], ch. 2; 4° Catalogue du môme Musée, 3' éd., [1898]; 5° Idées générales sur l'art de la Gaule, Bev. arch., 1905, H, p. 300 313; Reinecke, Zur Kentniss der La Tène-Denkm''iler, 1902 (FestscUrift des... Ccntralmuscums zu Mainz); [Read et Smith], Brilish Muséum,... Early Iron Age, 1905; Romilly Allen, Cellic Art in pajan and Christian limes, [I90P, p. 61 et s.; et les travaux d'archéologie cités p. 260, n. I. — Cf. t. I, p. 159 et suiv., p. 374 et suiv.
3. Je parle ici surtout d'œuvres classées d'ordinaire aux périodes dites de La Ténc I (500-400) et do La Tène II (iOO-300), mais en rappelant que beaucoup d'cn'.re elles me semblent postérieures à 300, par exemple celles des tombes à chars de la Champagne (p. 171, n. 2). Sur ce classement en périodes, cf. t. I, p. 370, n. 2.
i. Courojod, p. 50-1.
après?'), par exemple sur les casqcies des tombes chanpcnoises de Berru et de La Gorgre-Meillet-, on admirera, outre le iralbe élégant et souple de l'objet lui-môme, les ondulations régulières des palmeltes, des spirales, des larmes et des rinceaux* dont les frises sont ciselées, et on songera, en les voyant, aux barmonieux produits de l'art mycénien, depuis longtemps disparu*.
Dira-t-on* que ces dessins ne sont que des copies de modèles belléniques, adroitement reproduits ou légèrement travestis? Cela, certes, n'est pas impossible, encore que jusqu'ici nul n'ait retrouvé le prototype méditerranéen de ces décors barbares*. Puis, quand bien même on nous montrerait des pièces grecques entièrement semblables aux produits gaulois, aurait-on fait la
1. J'avance de beaucoup la date de ces objets : Reinacli {Guide, p. 39) dit 350 au plus lard , lui ncckc (p. 23, dit 500400 (La Téne I). Cf. p. 171, n. 2.
2. Musée de Saint Germain, IX. 1 et 10, Cal., p. 171 et 173. Très remarquable, à ce point de rue, la phali-re d'Auvers (p. 312, n. 1). Voyez aussi, en céramique, ](•< va^cs de Plouliinec et de Saint-Pol-de-Léon (du Chatollier, Poterie, pi. 14 et 13; Roinocke, p. 26; cf. ici, p. 318) et les vases polychromes de Champagne (p. 318': ils >out certainement contemporains des casijues.
3. Le principal motif d'ornement est à coup sur la spirale ou, mieux, la double courbe en S, qui a pour l'art paulois la mt^me importance que la croix pour l'art chrétien; on en retrouve les éléments à peu prés partout : motifs formés de deux S affrontées; lirnes courbes qui terminent les sommets des triangles; ces m^'mes triangles, à cùli-s ondul-s; larmes simples ou conjuguées; etc. Cette courbe doit expliquer le caractère des colliers à torsatles et des llbules en S, <lile> de La Téne (t. I, p. 372. n. 2; t. Il, p. 300, n. 12). Cf. Flouest, Bulletin... des Antiqaaires <i.- Fr., 1884, p. 110-3. — Les jeux de cercles et de croissants sont relativement moin-* fréquents. — Les ornements rectilignes, croix, équerres, méandres, lignes parallèles, etc., paraissent appartenirù un style plus ancien, qui se rattache aux temp» dits de Ilallstatl (t. I, p. 370. n. 2) : voyei en particulier les plaques de bronzi» trouvées en Franche-Comté (.Musée de Besançon; Saint-Germain, VI, 20); mai* j'hésite h croire que ce style ne se soit pas prolongé dans les temps dits de L.i Tène, et que les objets en question ne soient pas postérieurs à 400 et même à 300. Pe même, sur les vasra de la .Marne ii ornements en creux (p. 317-8), les orne mcnts rectilignes sont toujours plus fréquents (Reinarh, Cal., p. 164). La pierre de Kermaria (cf. p. 387-8) montre le mélange des motifs à courbes et à lijrnes droites. — Je ne puis donc m'nrréter encore à llnpoihése que les décors A spirales on en S sont surtout le style helge : mais il faut reconnaître que c'est chez les llelges, ceux d'Angleterre et d'Armorique conipria, que ce type de décoration a donné vraiment naissance à un style original et vigoureux; cf. Ilomilly Mien, p. 148 et s.
4. Cf. Courajod, p. 52. — Il faut ajouter le goût des Gaulois pour l'ornementation ajourée : voyez en particulier les bronzes de Somme-Hionne. Marne; Nicaisc, Époque gnuloiar p. 12; Reinach, nron:es, p. 2-4; Read et Smith, p. !S0; etc.
5 Pn Chatellier. I" éd., p. ri3: Reinecke, p. 20; Read et Smith, p. 19 20. 6. Ucincckc (p. 20) suppose et ne prouve pas.
preuve que tout, chez ces derniers, vient d'emprunt et de plagiat ? Peut-on vraiment écarter Fliypotiièse d'un art né spontanément chez les peuples septentrionaux'? Les Celtes et les Belges ontils donc été incapables de disposer d'eux-mêmes en groupes symétriques les lignes, les points et les demi-cercles, d'inventer les méandres et les courbes ondulées? De tels procédés d'ornement se présentent naturellement à la pensée et à la main des hommes; ils sont le résultat d'une manière énergique ou enfantine d'interpréter les choses de la nature, astres circulaires, éclairs en zig-zag ou serpents sinueux - ; on les retrouve comme décors ou comme symboles dans tous les pays; l'usage en demeurera constant sur les domaines des populations du Nord; et là, dans les îles Britanniques et en Scandinavie, ce style linéaire devait donner naissance à un art tantôt fleuri, capricieux et flamboyant, tantôt sobre, sévère et robuste, qui conserve son originalité et son mérite en face même des chefsd'œuvre helléniques^.
Rien n'empêchait qu'il n'en advînt de même chez les Gaulois. Sur la pierre sainte de Kermaria en Finistère \ peut-être un des plus anciens spécimens de la sculpture celtique (300-200 au plus tôt?), nous apercevons, régulièrement disposés et vigoureusement tracés, la croix simple ou gammée, le quatre-feuilles % la croix en triangles, les olives, les méandres et les spirales, c'est-à-dire tous ces ornements à sens mystérieux que les âges
1. La même question se pose pour les peuples de l'Espagne (Paris, L'Art et l'Industrie de l'Espagne, II, p. 114), et pour bien d'autres.
2. Cf. Grosse, Les Début$ de l'art, Ir. fr., 1902, p. 8G et s.; Deniker, Les Races, 1900, p. 237 et s.
3. Voir, d'un côté, Romiliy Allen, p. Cl et s., et, de l'autre, Montelius, Les Temps préhistoriques en Suède, trad. Reinach, p. 140 et suiv. Et cet art point chez les Belges (p. 380, n. 3), moins sensibles que les Celles à l'art figuré.
4. D'après le monument; cf. du Chateliier, Bull, arch., 1898, pi. xv et xvi.
5. J'appelle ainsi, faute de mieux, les quatre larmes d'une des faces (cf. Cab. des Méd., 8329). .\ mon sens, le monument de Kermaria marque l'étape artistique immédiatement antérieure à celle des monnaies gauloises à symboles (cf. p. 347 et s.) : car tous ces signes se retrouvent sur les monnaies, présentés, il est vrai, le plu* souvent avec plus de vigueur et de nelleté, et plus isolés.
388 LA Vir. INTELLECTUELLE.
lointains de l'Occident ont transmis à la Gaule, et que les nations de l'Océan coaserveront si longtemps encore dans leur foi et dans leur art*. Pouvons-nous croire, en voyant ces dessins aux traits si francs et ces symboles méthodiquement ordonnés, que le graveur de cette pierre perdue de TArmorique maritime n'ait été que le transcripteur ignorant d'un objet importé de la mer méridionale? Tout révèle au contraire, sur ce bloc énigmatique et puissant, la marque d'une pensée personnelle : le lapicide a lui-même voulu ces signes, il a compris leurs sens, il a réfléchi sur leurs proportions et leur groupement.
Mais à ce style géométrique s'opposa bientôt le style d'après nature, né de la figuration des objets réels et des êtres vivants.
Les Gaulois se sont longtemps interdit de représenter des choses concrètes, et surtout les animaux et les hommes : cela, fans doute, moins par l'inexpérience de leurs ouvriers que par le respect religieux de ce qu'ils adoraient-. Ils ont continué la tradition ligure ^ S'il fut fait chez eux, avant le second siècle, des objets d'art ou d'industrie ornés de figures zoomorphiques, on peut presque affirmer que toutes ces figures ont été machinalement copiées sur des originaux grecs ou étrusques : c'est le cas, nous l'avons vu, des anciens statères gaulois*. Le j)lagiat se révèle dans tous les détails de ces œuvres : contours dénaturés, proportions méconnues, traits inachevés. L'artiste indigène n'a point donné de sens à la figure qu'il copiait: il ne l'a point pensée par lui-même. Dans son esprit, la reproduction de ces lignes tracées par un étranger, de ces têtes de dieux ou d'iiommes et de ces corps do chevaux, ne pouvait passer pour l'image d'un être de son pays. Il ne violait pas, en les copiant, la loi religieuse.