I. ACTION DE ROME SUR LES RAGES DE l'iTAUE
S 1. — Origine de It Tille de Rome. — i^grégition des peaples latins et italiens par transùision et mélange.
Denys d'Halicarnasse , exposant les institutions primitives des Romains^ celles qu'on attribue communément à Romulus, loue beaucoup ce peuple de n'avoir y contre l'usage suivi par les autres^ ni exterminé, ni réduit en servitude les habitants des villes conquises, mais de les avoir laissés libres, et propriétaires d'une partie de leur territoire, souvent même de les avoir admis comme citoyens dans ses propres murailles : « Ce « fut là , dit-il , la plus ferme base de l'indépen- « dance de Rome; ce fut la source féconde de sa
« puissance ^ » Là-dessus il s'élève contre la politique des états grecs, de Thèbes, de Sparte , d'Athènes^ qui professèrent, à leur grand détriment , ajoute- t-il y la haine de l'étranger ^
Ces mêmes idées, Tacite les exprime à son tour avec son éloquence ei son autorité onlinaires. Dans le beau passage de ses Annales , où il nous montre l'empereur Claude demandant au sénat le droit des honneurs pour la Gaule chevelue , et réfutant, à ce sujets par des raisons tirées de l'histoire j les doctrines d'exclusion sur lesquelles le vieux patriciat appuyait ses refus , il inet dans la bouche du prince ces remarquables paroles : « Pourquoi Lacédémone et Athènes» si puissantes « par les armes, ont-elles péri, si ce n'est pour
t «al r9i( ^i^aiou i^co^aoCc iXiudiptaç 9if x*y ^ ''^ ^^ ^ ^^ft^MvisN obcyifTm «4^ tK9.x{9ttr*' \f^c^ '^f^f^h '^^ f&Dxm iMCT^aç amiv iêviiov rkç àXou90(ç 1CÙ.^L(ù n^Xsiç , [xiqti àv^pairo^éÇioOai , {tvi^s «pv oùtûv déviïvai (adXo^otov âXXâ xXT]pe6xou< iCc aôtà^ ÂlrotfrlXXctv iirt {tcpit rtvl tH^ X*^P*< t
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« avoir repoiissé les vaincus comme des étrangers? tf Tandis que notre fondateur Romulus^ bien plus a saga^ vit la plupart de ses voisins, en un seul ff jaur, ennemis de Rome et ses citoyeps '. »
L'importance que semblent attacher k ce parallèle un Grec d'une science si incontestable et si variée, et le plus profond des historiens romains ; les conséquences politiques qu'ils en tirent tous deux; la solennité de la discussion où Tacite fait intervenir ce rapprochement comme un argument d'une ^ande portée, et presque comme une solu^ tion de la controverse ; tout cela doit, à mon avis, appeler sur la question notre attention la plus sérieuse. C'est un mot qui nous signale bien des mystères que l'histoire n'a pas suffisamment exa* minés; c'est un éclair jeté dans les entrailles mêmes de la société antique.
L'exclusion de l'étranger, le resserrement, l'tso^ lement de la cité : tel fut le principe sur lequel posa généralement la constitution des Etats grecs. £t ce principe ne tenait pais seulement k une idée d'arrangement et de beauté plastiques; ii n*avait pas seulement pour but un certain équilibre plus
* Qoid aliud eiitio Lacedaemoniis et Atbeniensibus fuit, quanqaam •rmis pollere^t, nisi qUod victos proalienigenis arcebant? At condilor Doster EomuUu tantum sapUntia valuit, ut pleros^ue .popul^f eodem die hostes dein cives habuerit. Tac, Ann.* xi, 24.
M LNTRODUCTION.
parfait de la machine politique; il était accepté et amplifiéi mais non crée à dessein ; car il dérivait de lois nécessaires, se rapportant elles-mêmes anx conditions primitives de la société dans ces petits gouvernements. En Grèce, les constitutions fur^it diamétralement opposées à tout système de rap prochement et de fusion entre les peuples. Chaque gouvernement avait h tâche de se façonner un peuple exceptionnel, improgressif, dans l'acception la plus large de ce mot. La forme politique ne s'y moulait pas sur^Fétat social; elle refaisait la société à son usage; des institutions bizarres la garantissaient contre les progrès naturels du genre humain ; on l'élaborait comme une œuvre d'art coulée dans un moule arbitraire, et d'autant plus admirée qu'elle était plus inflexible; puis on l'isolait pour la mieux conserver. Tel était le génie grec, surtout le génie dorien, génie politique par excellence chez les Hellènes.
 Rome, au contraire, la forme politique fut mobile, progressive, livrée incessamment aux fluctuations de l'état social; elle n'occupa même, à vrai dire, dans la vie nationale, qu'une place secondaire et subordonnée. Rome apparaît dès l'origine avec un double caractère. Comme ville, comme état particulier, elle suit les phases <de développement intérieur naturelles à tous les états ;
mais celle ville ne reste point, si je l'ose dire, ren-, fermée en elle-même; elle se répand au dehors; elle admet dans son sein d'autres villes, d'autres peuples, d'autres races d'hommes; elle devient la tète d'une véritable * société qui va se grossissant de jour en jour, et qui atteint enfin à des proportions gigantesques. Évidemment, l'action portée à l'extérieur dut amener de grandes perturbations dans l'économie intérieure : si Rome agit sur le monde, le monde réagit sur elle. Or il y eut dans cette seconde destinée, toute mêlée à celle du genre humain, quelque chose de bien autrement grand et fécond que la fortune domestique d'une petite république guerrière, développant isolément les combinaisons de sa constitution bien ou mal pondérée. L'histoire de Home n'est que la lutte de ces deux actions. L'action sociale, comme la plus forte^ grandit, domine, absorbe tout, bouleverse plusieurs fois la constitution, finit par la briser, et emporte avec elle jusqu'à la nationalité de la reine des nations.
, Gomme cette situation est unique dans l'histoire de l'antiquité, je m'arrêterai quelques instants à rechercher les conditions primitives qui purent la produire; et, pour cela, j'examinerai ce que fut Rome à son berceau, et ce que furent aussi
dans leurs commencements la plupart des États
grecs.
Deux races d'hommes différentes) superposées sur le même sol^ mais séparées par une inimitié implacable y étemelle; Tune spoliatrice, Tautre dépouillée ; l'une guerrière et oisive y l'autre désarmée, dépérissant dans l'abjection et dans les fatigues du labeur serviie ; en un mot, la violence perpétuée en système, l'opposition de race à race, l'abrutissement intéressé de l'homme par l'homme, voilà ce que nous rencontrons constamment à l'origine des cités de la Grèce. Bien au contraire, le fait primitif qui préside à l'organisation de la cité romaine est un fait, non d'esclavage territorial, non d'oppression d'une race par une autre race, mais d'association. Des hommes de toute race, de toute tribu, de tout rang se donnent la main dans un asile; l'association d'individus devient uiie asso* ciation de tribus , puis de nations et de races entières. L'avenir possible des États grecs était restreint et cadu£, parce qu'il était fondé sur l'exclusion; celui de Rome, par la raison contraire, fut immense en étendue, immense en durée. Le résultat de part et d'autre se rattache au fait originel par un enchaînement évident, et n'en est.
INTRODQCTiOM. W
m quelque façon ^ que la dernière eon^éqwnce logique *• Rome nsKiuit donc anrwchie des funestes né*
c^ssités qui pesaient sur les villes de la Grèoe«
Dans Tasile du mont Palatin» iféourenti confondus saip^s distinction de sang, des hommes de tous les GQÎns d^ l'Italie^ Latins^ Sabins, Étrusques , fugi*» tifs de la grande Grèce, aventuriers de l'Ombrie : frand$ et petits, libres et esclaves^ bannis, meur* trlers méme^ tous y furent admis, f On ne saurait « croire, disent les historiens romains, avec quelle « facilité merveilleuse s'elfacèreat les dissemblan*» ç ces d'origine, de langagcf, d0 incBMrs} -^ et de ces ff éléments si divers,^ agglomères en un seul corps, % sortit Ic^ peuple romain \ t^ Une vieille tradition,
* Machiavel, dans ses -discours sur Tite-UTe, sç |;>Iaçe ni^ mtoe fiofnt de Yue que Tacite et Denys d*Halicarnasse : Ta comparaison de RovM aveo les Ëm« grecs M foui:iktt oe pasinge original t a B elia « questo modo teputo per ampliare e fare imperio fusse necassario e
«buono, lo dimostra io esemf^o dl Sparta e d'Atene. tJna repu-
« bUca piecola non puô occupare città né regni cbe siano |^i4 Yalidî 1^4 « più grossi di lei ; et se pure glt occupa , gr interylene come a quello • albero eke aTeas# p\i% gaosso 11 raino eàa 11 plede , oàe soateBendolo' c con fatica , ogni piccolo yento lo flacca, come si Yede clif Intcrronii^ I a Sparta... Il che non potette interrenlre a Roma , ayendo il plé si « grosso f cbe qualunque ramo poteya facilmente soatenere. s JHse., tt,S.
* Wf poatfnam in «b^ varala eottf «nere, diapari génère, disstntlli liagua, alius alio more TîTentea viDtv^l^H^ m«Bfiatii «at, quan facile coaluatint. Sallait., €«H<.» S. — Ita ai varlb qnaai elenémla Ç9sgV«SiTl^ eofpna unuip , pop«lqvq«e romawiin ipBi0(B<wralni; fecit, Flor., i, 1.— Sine discrimine liber an servus esseW Tltriif.» v *•
as INTRODUCTION,
probablement symbolique, racontait que pour créer en quelque sorte à cette colonie universelle un sol qui lui fût propre, une patrie qui la représentât matériellement, chaque habitant nouvellement admis dut apporter avec lui et déposer sur le comitiuntj dans une fosse consacrée, une poignée de sa terre natale \ Ainsi se forma, sui* vant l'expression de Denys d'Halicarnasse, « la « ville commune par essence ; la cité hospitalière « et civilisatrice entre toutes \ »
En grandissant, Rome se montra fidèle au principe de son origine; elle chercha autour d'elle des citoyens; elle en acquit par la paix et les traités, elle en acquit par la guerre même. On la vit importer ses vaincus comme un butin précieux, et les établir de force dans ses murailles, sur son forum , dans son sénat , avec une entière communauté de droits. Tantôt , sur un soupçon d'infidélité, elle confisque , pour ainsi dire, ses alliés Albains; elle se les approprie; elle s'accroît des ruines d'Alb^, comme dit énergiquement Tite- Live '. Elle s'approprie jusqu'à ses ennemis victo-
TfltOra xal ouvipktpuov* xoXoûot ^c poOpov toQtcv, â xaItov ÔXupLirov dvopian , Mouv^cv. Plat. , Jtom. , 10. — Fest, , y, Munâut.
« KotvoTftTnv n ic^Xtuv xat ^iXavOpcomTàrnv. AnXiq. « 1 , 89.
* Borna intérim crescit Alba niinls ; duplicatar ciYlam nvmonif • TII.-LiT. » I « 80.
iNtROMJCTION- »
rSeilx; elle mrite les Sabins/déjà maîtres par surprise d'une moitié de son enceinte , à n*en point sortir, à y fixer leurs Pénates, à y vivre fraternellement avec les vaincus \ La formule consacrée à ces transfusions témoigne assez de la parfaite égalité qui left sanctionnait. <t Que ceci soit bon, favorable et « heureux au peuple romain , à moi et à vous, Al- « bains ! disait Tullus Hostilius au peuple d'Albe; ff j'ai dessein de transférer le peuple albain à Rome, ce de donner à la multitude lé droit de cité, aux a nobles une place dans lé sénat, afin qu'il n'existe et plus entre nous qu'une même ville et qu'une « même république *. » Cette formule fut répétée si souvent durant les deux premiers siècles de Rome, elle s^appliqua à tant de peuplades latines, étrusques, sabelliennes, qu'un recensement fait dans la ville et sur son territoire^ deux cent qua-* rante-sixans après sa fondation, fournit le cbiffrè énorme de cent trente mille citoyens^, au-dessus
I lu geminata arbe.... Tit-Liv., 1,13. — Hlod yero fine oomi dnbitalione, maxime nostrum fandayit imperiom, et populi romani nMien ««lit , qiod yrineepv ille ereator hnini «fbia Roavini teiere sabino docuit, etiam hostibus recipiendis augeri ciyitatem oportere. €ic. pro Balb. , 81.
* Quod bonum, faastum, felixqne sit popnio romano ac mihi , vobisque, Albani ; popnlum omnem albannm Romam traducere in animo est, ciyiUtem dareplebi, primores in patres legefe. unam nrbein, tiiiam rempnblicam facere. Tit.-LlT. , i , SS.
* Dionys. , Ânt, , v, 80. — Plut. , Public. , 13. '
de rage de seize ans. Le dénombrement fait par Servius Tullius^ cinquante-six ans auparavant, n'en avait présenté que quatre-vingt-quatre mille\ Pendant que Rome allait ainsi, se développant , par voie d'agrégation , que se passait-il dans ses murailles ? Cette population , incessamment croissante y subissait la loi qui pèse sur toute société : ses membres se divisaient en 'classes; il se créait au milieu d'elle une aristocratie qui devint par l'hérédité le premier pouvoir politique. Le gouvernement s'y modela d'abord sur celui de la plupart des états voisins : il fut monarchique, avec un sénat et une assemblée du peuple dont l'action était reconnue nécessaire dans certains cas. La royauté, investie d'une autorité modératrice, maintint quelque temps l'équilibre entre le peuple et la noblesse; mais affaiblie par les attaques du patriciat qui grandissait chaque jour en puissance , et enfin devenue odieuse à tous par les crimes des derniers Tarquins, elle tomba, laissant le gouvernement tout entier entre les mains des patriciens.
La révolution consulaire ne fut point favorable aux progrès de l'association romaine, qui marchait
* Tit.-LW., 1, 44.— Denys d'HâUcarnasse, AnL^ iv, Si, en compte 84,700 d*apré8 les Ubles des censeurs ; et Eutrope ( i , 71 ) , 83,000.
jusqu'alors si rapidement et si largement. Tandis que les rois avaient travaillé, à l'envi l'un de l'autre, à multiplier le nombre des citoyens, la république aristocratique sembla tendre tout d'abord à le restreindre. C'était son intérêt sans doute dans une vue de domination sur le peuple, dans la vue de réduire, par exemple, le plébéien romain à la condition du client étrusque. Pour cela, il fallait arrêter l'agrandissement indéfini de l'État; maintenir la ville dans des limites médiocres, principe observé par toutes les oligarchies anciennes; il fallait surtout prévenir les perturbations, toujours vives, qu'apportait dans le balancement des forces politiques l'introduction soudaine d'une foule de nouveaux citoyens.
On vit donc, dès les premiers jours du gouver-* nement consulaire, les adjonctions collectives de citoyens cesser tout à coup, et ne se reproduire plus qu'à de longs intervalles, dans des circonstances rares et en quelque sorte exceptionnelles. Le témoignage des faits historiques est confirmé en cela par les chiffres mêmes des dénombrements. Ainsi le cens qui avait suivi l'expulsion des rois, celui de Valérius Publicola, en 246, avait donné
* Par eiemple, Vadmission de bandes de V^lcm, ^Capéoalôs et de Falisques, après le 8ac do Rome par les GaiiVols. TII.-L!t., rr, 4.
cent trente mille citoyens en ftge de puberté ', non compris les pères sans enfants, les pupilles, tous ceux enfin qui, suivant l'institution de ServiuS| ne devaient point figurer au rôle censorial * : le rôle de Tannée 278 ne présenta plus qu'un cbifTre de cent dix mille citoyens *, que le recensement de Tannée 288 réduisit encore à cent quatre mille deux cent quatorze, et qui ne remonta en 295 qu'à un peu plus de cent dix-sept mille ^; et pourtant Rome, pendant ces cinquante années, Alt livrée à des guerres continuelles avec ses voisins. Évidemment le système politique avait changé ; ce que cherchait le gouvernement consulaire, ce n'était plus l'accroissement de la cité, mais sa domination au dehors. Les guerres même prirent un caractère plus marqué d'injustice et d'acharnement. Tout paraissait avoir été habilement calculé pour détourner le peuple romain des voies de sa véritable grandeur, pour élever autour de lui une sanglante, une infranchissable barrière de ressentiments et d'inimitiés.
Mais le bon sens plébéien .aperçut le piège et
V • Dlonyg.,v, 80.— Plut.,Ptt6/<c.,18.
• PIul., Publie,, 13. — Tlt.-Uv., m, 3. -^Dionys.» iv, 16, seqq. — Sigon.. de AnU jure eiv, rom,, S56 ; éd. 1730, In-r. — Beaufort, Rep. rom„ t. III, p. 118. Ed. 1767, ln-12.
> Dionyi., Ânt.^ iz, 25.
« Tit.-LlY, lu-3, 24.
sut en partie l'éviter. Malgré les haines que durent provoquer à la longue, de part et d'autre, ces guerres sans fin, la masse du peuple romain ne renia jamais sa vieille sympathie pour l'étranger vaincu ou devenu ami . L'histoire nous la mon tre réclamant sans cesse en faveur de ses alliés des traitements plus doux et des droits plus étendus, ou protégeant contre J'avarice et la dureté des magistrats les nations soumises par ses armes '. Toutes les fois que dans les luttes intérieures de la république l'esprit plébéien devient prédominant, la condition des étrangers s'améliore aussitôt. C'est un fait remarquable que depuis Sp. Gassius, auteur de la première loi agraire ', jusqu'aux Gracques, et depuis les Gracques jusqu'à César, les défenseurs des intérêts plébéiens furent également ceux des intérêts italiens. L'instinct populaire qui animait ces grands tribuns leur révélait le but réel où Rome devait tendre; on eût dit qu'ils travaillaient à en faire d'abord la ville de l'Italie, pour qu'elle fût plus tard la ville du monde *.
Pourtant l'esprit d'exclusion et d'usurpation
I Tantnm antiquitatis cursque pro italica gente majoribus fuit. Salluçt., fragm. ap Serv. in Virg. Georg.» ii, â09.
* An de Rome 868.
* Roma 8ola jnrbs, estera oppida. Isid., viii, 6.-* In ea totios orbis civitate unica. — Sidon. Apol)., Epist . i, 6.
S4 INTROMICTtOM.
aristocratique, le désir de fortifier le priirilége au dedans par celui du dehors, de rendre le peupte romain tyran poui* le mieux asservir, ce calcul du patriçiat ne fat pas la raison unique du raleàttsseinent. qu'éprouyèrenl avec le temps les e^t*égalions d^ citoyens} d'autres causes y contribuèrent aussi pour une forte parti Ainsi^ à mesure que les mceurs se policèrent, ces transfusions volontaires ou forcées, qui portaient en soi un caractère incontestable de barbarie, devinrent de moin& en moins praticables. Il fallut songer à un mode d'agrandissement moins sauvage et moins violent. Rome ne devait point s'arrêter dans cette carrière de développements indéfinis, à laquelle la nature même de sa constitution sociale semblait l'avoir prédestinée. Quand un premier moyen vint à lui manquer, la nécessité lui «n suggéra un second, et ce second fut bien autrement puissant entre les mains du psgrti populaire, bien autrement fécond en conséquences sociales*
i s. «— Agrégation des peuples laUns et italiens par concession de droits. — Droit de cité romaine; droit de latinité; droit italique. — • Réaction des races italiques sur Rome. — Guerre sociale. — Unité de ritalie.
Soit qu'on attribue, comme le veut Denys d'Ha-
mTRODDCTION. »
licaitiasse ^^ au turbulent consul Cassius, en 261, le premieressai du nouveau système d'agrégation^ soit que Rome^ suivant l'opinion la plus oommune et la plus vraisemblable^ n'en ait fait usage qu'en 365, pour récompenser les Céritee de Thospitalité qu'ik aTaient donnée si généreusement à ses prêtres et à ses ^lieux, pendant l'invasion gauloise ; ce système consista, non plus à importer les étrangers dans la cité, mais à transporter la cité au dehors ; à créer des citoyens romains dans des domiciles autres que Rome ou le territoire de Rome ; à fractionner même ce droit de citoyen d'après certaines règles que déterminaient les circonstances de la concession. Ainsi les habitants de Céré (et tel avait été probablement leur désir, dans le but de oonserver leurs lois particulières) ne reçurent que la communication du droit civil romain, sans la participation aux actes du gouvernement de Rome, sans la capacité politique ; ils n'eurent ni ïe droit de suffrage, ni celui d'éligibilité \ D'autres peuples
* Antiq., Tiii» 69, 7i, 77. — Beaafort réfute cette asserlioii de Deoys., Rép. rom.^ y, 84, 127 et seqq. — Cf. Spanh., Ex.^ i, 7.
* Primos autem muDlcipes sine suffragii jure Gasrites esse factos acoeptnus. ▲. Gdl., Jfoet. utUs xn, 18. — Sirab.» ▼, tSS. -- Tit.- LU,, Y, 50. — Spanh., Orh. rom. Exerc, i, 7. — Cf. Niebubr.,
^ De là l'expression in tabulas CœriÊum refîtes pter àhà^vtr r«ela des censeurs qui privaH un cktoyen du droit de fsffrage* A. <îeH.|
plus favorisés obtinrent tous les droits dérivant du titre de citoyen \ La cité compta dès lors» à côté de ses fils domiciliés, des fils non domiciliés qui, sur le forum, dans les légions, aii sénat, furent en tout point les égaux des premiers.
Sans doute on avait vu les gouvernements grecs accorder quelquefois, sous les noms à'isopolitie et dUsotélie^ des privilèges de la même nature que ceux-ci, quoique plus étroits et non liés ensemble par un enchaînement systématique; mais ces concessions étaient rares, ordinairement individuelles, décernées à titre dlionneur pour des services d'exception, et non point destinées, comme à Rome, à <c agrandir la chose romaine ^. » Graduer ces concessions, les coordonner en système, les répandre autour de soi de la manière la plus large et la plus libérale, en faire la base d'une association de peuples, en les appliquant à son propre accroissement ; ce fut une grande idée que Rome jeta dans le monde; et plus tard les nations de la terre durent saluer de leurs bénédictions, à travers les siècles, le jour où le droit de cité avait été conféré aux Cérites.
I. c. — Ascon. PaDdian., in Cic. Divin. -*€aDrite cera dlgni... Horai., J^p.^i, 6.
' Spanh., Orh. rom, ex,» i, 7. — Sigon., de ant. jure dv. itMiu -« Beanfort, Jlep. rom», p. SS et sqq.
* Ad angendam rem romanaoï. TiU-Liv., tiu, 13.
Alors, pour la première fois dans l'histoire, la cité, dégagée des conditions matérielles de lieu, de langage, d'habitudes, prit un caractère de spiritualité dont les sociétés anciennes n'offraient point d'exemple. Il se créa, en dehors de la fraternité de sang ou de cohabitation, une fraternité d'idées et de sentiments qui eut, ainsi que l'autre, sa conscience, ses devoirs, son héroïsme. On devînt citoyen de la même loi, et le patriotisme consista dans une coopération mutuelle aux mêmes destinées sociales. On ne saurait nier que la constitution intérieure de la ville, déjà travaillée, avec tant de force, par les progrès de l'esprit plébéien, n'en fut réellement ébranlée, qu'il n'y eût là le germe d'une révolution inévitable et profonde. Aussi, les écrivains modernes qui, se plaçant au point de vue exclusif de Rome, oublient trop de porter quelquefois leurs regards hors de Rome, n'ont point hésité à blâmer le système des concessions de droits, comme funeste à cette république, comme une des causes les plus actives de sa ruine. « La ville, « dit Montesquieu, ne forma plus un tout ensemble, «et, comme on n'était citoyen que par une fiction, «qu'on n'avait plus les mêmes magistrats, les mêmes «murailles, les mêmes dieux, les mêmes temples, les «mêmes sépultures; on ne vit plus Rome des mêmes
«yeux^ » Peut-être; mais on la vit de plus haut Ce que l'esprit de patriotisme local perdit en énergie, fut plus que compensé, dans la vie morale du peuple romain, par les sentiments nouveaux de fraternité, par l'amour du bien universel que fît jaillir, comme une source inépuisable, l'esprit de large et libérale association. Non, le jour où Rome cessa d'être un petit État dominateur pour devenir la tête d'une grande société, ne fut point un jour néfaste dans son histoire; Rome lui dut sa puissance, sa durée, et une gloire devant laquelle toutes les nationalités s'effacent.
C'est ici le lieu d'exposer sommairement en quoi consistaient les droits du citoyen romain; comment ils pouvaient être fractionnés et concédés partiellement; enfin dans quelle situation se trouvaient, à l'égard de Rome, les villes ou les peuples qui en avaient reçu l'octroi en tout ou en partie.
Le citoyen romain, jouissant de la plénitude de son titre *, réunissait deux espèces de droits, les uns privés ou civils *, les autres politiques *. La loi civile réglait les formes et les effets du mariage, l'exercice de la puissance paternelle, la jouissance
> Grandeur et Décadence des Romaim, c. 9.
* GiVii optirao jure.
> Jus Quiritium.
* Jus civitatis.
et la transmission de la propriété, la fkculté de tester, eelle d-hériter, etc.; elle garantissait aussi la sûreté et l'inviolabilité dès personnes *. La loi politique conférait le droit de cens et de sufïï-agédans réiection dés magistrats ou dans le vote ded lois, ceux d'aptitude aux emplois publics, d*initiation à certain^ rites religieux, enfin de service militaire dans les légions *. La réunion de^es facultés constituait le citoyen de plein droit *.
L'admission d'une ville étrangère ou alliée à cette plénitude du droit de cité entraînait pour elle, en premier lieu, la renonciation à ses anciennes lois*. Elle adoptait le droit civil romain, et elle s'or-
* OotiB^biqiB; patrU poteftai ; jes iegiUml demtalii letUmMiti, (isreditatis, libertaMs.
* jQfl eensns, suffragioram, honorutn et maglstratimin^ sacrorum çtnoiMti»*
' Sar les détails qui suivent on peut consulter, outre les anteuri cités daiM lea notes, Eotb, de ré tnuniptp. fitvtg. 1801. -* Savigny, Gesch* de$ r€Bfn. Beehts,, 1, B. — Uebsr dU EnUtêkun0 und FsfffbiJ^U'ng der Latinitaet* aîs eines eigenen Standes im rœmisehen Staate.— M. Gu|- ■ot, Essaii 9ur fhM. de FràfM. p. Q.^M.iiaudat, deê Çktm^émnai opéréi dans V administration de VEmpire romains etc., t. i, p. ii et SQlT. — Membre swr V administration romaine en ItaUe et dans les provinces, etc., par M. Dureau de la Malle. Aeadém, des inscript, et héikS'leUres, xit> S56. ^ Raynouard, Bist. du droit municipal en France. VeT\s,idii9.^ Introduction hisioHque aux éléments du droit romain éHeineeeius» par M, Giraud. Paris, 1835, etc.
* M. Roih a, sur ce point, raison complète contre Beaufort (R. R des villes municipales); tous les municipes adoptaieijit la condition des peuples fundi* ^
ganisait intérieurement sur le modèle de la ville de Rome, avec une assemblée du peuple, une curie représentant le Sénat, et des magistrats électifs (deux ordinairement) représentant les consuls : une ville ainsi constituée prenait le nom de mi<nicipe \ Ses habitants jouissaient du droit de. suffrage aux comices de Rome, quand ils s'y présentaient; ils étaient aptes à toutes les magistratures de l'État •.
Mais on vit assez fréquemment les petits peuples de ritalie, attachés aux formes de leurs institutions domestiques, à leurs vieilles fédérations nationales, repousser la concession du droit politique romain', et se contenter du droit civil qui les mettait sur le pied d'égalité avec les habitants deRome, quant aux relations d'affaires, au mariage, à l'autorité de la famille, aux garanties de la propriété,àrin violabilité de la personne. Rome se plia à ces calculs d'abord par condescendance, puis par intérêt et par système, afin de ménager en la morcelant une faveur qui devenait plus précieuse de jour en jour, et fut bien-
* Munlcipium. Festas, V. Jlfut»ie{;n'tim < t MwUe$p$. A. Geli.» xti, 13. — ficauforty Bep. rùm ^ y, SIS et 8uiv.
* Muneris cum populo romano erant participes, l, 18. D. deVerb. tignifie. — Cf. Ulpian., l, 1, § 1. D. ad municip.
> Civitate quum donarcntar ob virtutem, non mutaferunt. Tit.- Liv., XXIII, 28. — Cf., ix, 43; xxvi, 30; xxxiv, *3. — Gicer., pro Balb 21. — Spanb., êrh. rom. Ex,, il, 0.
tôt le but suprême de toutes les ambitions. Tantôt donc elle octroya le bienfait dans toute son éten* due' ; tantôt elle le restreignit aux seuls droits civils» qu'elle réduisait même quelquefois ou qu'elle augmentait d'une portion des droits politiques, suivant les services qu'elle voulait récompenser.On vit ainsi se former, dans la communauté romaine, plusieurs catégories de privilèges, répondant à des situations civiles et politiques différentes, dont chacune représentait, si je puis ainsi parler, une fraction plus ou moins forte du citoyen romain. Bien que privées des droits politiques et sou vent même d'une portion des autres, les villes de cette dernière classe prenaient, de même que celles de la première, le titre et le rang de municipes. Comme je dois m'occuper plus tard, avec quelque détail, de l'administration intérieure de ces commtinautés, je n'en dirai ici qu'un mot.
* AUo modo quam id genus homiimm definitur qnoruoi «iviUs uni versa in civitatem romanam venlt. Fest., v° lHunkipium.
* Manicipium id genu8 bominum esse dicltar, qui quvin Romam venissent neqae cives romani essent, participes tamen fùemnt omnium reram ad munns fnngendnm ana cam ciyibns romanis, prsterqnam de saffragio ferendo, aat magistrata caplendo. Best., loc. cit, — Id,, v** Munieipes, — At Serv. filins aiebat inilio fuisse qui ea conditione cives romani fuissent ut semper semp. separatim a populo Tomano baberent : Cumanos videlicet, Acerrones, Atellanos, qui eque cives romani crant, et in legione merebant, sed dignitates non capiebant. Fest., Vb, sup.
tt INTRODUCTION.
Leurs principales attributions locales pouvaient se résumer comme il suit :
Chaque ville municipale conservait une autorité entière sur tout ce qui concernait : l^Fexercice du culte et les cérémonies religieuses; 2^ l'administration des finances locales, la construction et Tentre. tien des édifices publics, la célébration des fêtes, Télection des magistrats préposés à ces divers services et à la comptabilité des revenus communaux, objets étrangers au pouvoir central; 3P la police intérieure. Quoique la délégation du pouvoir judiciaire eût été retirée aux localités, on trouve pourtant dans les municipes la trace d'une juridiction de police, par exemple, le jugement des contraventions aux règlements sur la salubrité publique, sur les poids et mesures, sur la tenue des marchés. £n général, la curie nommait les fonctionnaires municipaux de l'ordre civil, judiciaire et administratif; quelquefois cependant la totalité des citoyens participait à l'élection.
Les citoyens des municipes avaient donc deux patries, suivant l'expression de Cicéron, l'une naturelle ejt l'autre politique, l'une de fait, l'autre de droit ^
* Omnibus muniGipibm dnat esie censeo patftoi, noam MUra, alteram civiutis.... alteram toci, alteram jurU. Gicer.» de Isg., ii, t.
« Ainsi, ajoute-t-il, nous regardons comme noce tre patrie et le lieu qui nous a vus naître et celui ff qui nous a adoptes; mais celle-là a des droits « plus puissants à nt)tre affection, qui, sous le nom « de république, forme la grande patrie; c*est
« pour elle que nous devons mourir Je ne re*
« nierai jamais Ârpinum pour ma patrie ; mais « Rome sera toujours la première et la plus grande; « car elle contient l'autre ^ »
Rome ne se borna pas à classer ses citoyens d'adoption, elle prit soin de coordonner, avec non moins de régularité, autour d'elle le vaste corps des nations latines et italiennes qui, l'une aprè^ l'autre, vinrent tomber sous sa domination.
Le premier rang parmi les alliés appartenait aux peuples de la confédération latine •; leurs traités avec la république continrent généralement des conditions plus favorables que n'en obtenaient les autres peuples de l'Italie. Ainsi ils conservèrent leur territoire, leurs lois, leurs alliances sous le contrôle de Rome; ils furent rangés, quant aux tributs, sur le pied d'égalité à peu près complète avecles citoyens romains; on leur imposa seule-
* Itaque ego hanc meam esse patriamnanquam negabo, dum 111^ $it major, et hsc in ea cootineatur. Gicer.f Vb, $up. %*
* Sœii. Soeii latinû Socii nominis latini. — Cf. Dîonyfi, Ant,, Ti, 95. — Tit.-LiT., il, â2. — Cicer., pro Balb., 21, 23.
ment un contingent de soldats qu'ilsdevaienl payer et nourrir *. Us purent acquérir le droit de cité romaine par l'exercice d'une magistrature annuelle dans leur pays, par la translation de leur domicile à Rome, pourvu qu'ils laissassent des enfants dans leur ville, par une accusation publique de concussion contre un magistrat romain, s'ils parvenaient à le faire condamner ; ils jouissaient, quant à la propriété, d'une portion du privilège romain. D'ailleurs, ils n'avaient ni le droit de mariage romain, ni la puissance paternelle romaine sur leurs enfants» ni la capacité de tester en faveur d'un citoyen romain, ni celle d'hériter de lui, ni Tinviolubilité de leur personne. Leur condition était bien meilleure que celle des autres sujets de la république; elle était inférieure à celle du citoyen ; elle se résumait en une aptitude à acquérir facilement la plénitude de ce titre, et déjà en une participation limitée à ses capacités .
Ce corps de privilèges particuliers aux peuples latins et émanant des traités obtenus par eux, devint avec le temps, sous le nom de droU du La^
* On peut voir dans Jaste-Lipse, Traité de la Milice romaine^ qaelle était l'organisation des troupes auxiliaires fournies par les Latins.
* Sigon., dé Antiq.jure Ital. — Spanh., Orb. rom. ex., i, 8, 9. — Heinecc, AmU app, i, 68. — Et les auteurs déjà cités.
lium ou de Latinité \ un droit concessible que des individus et des peuples non latins réclamèrent, et qu'ils obtinrent fréquemment '. Une fiction avait créé des Romains, en dehors de Rome; en dehors du Latium, une fiction semblable créa des Latins. Les nouveaux Latins, assimilés aux anciens, en prirent le nom, et ce nom devint l'expression d'une condition politique, le titre d'une des catégories dans lesquelles se divisait la vaste association romaine.
Au second rang, dans les alliances de Rome, figuraient les peuples italiens : le nom d'Italie ne s'appliquait alors qu'à cette portion de la presqu'île que limitent au nord le Rubicon et l'iSsar; ni la Gaule Cisalpine, ni la Ligurie n'en faisaient partie; leurs habitants étaient réputés barbares, non Italiens; après leur soumission ils devinrent sujets provinciaux.
Les nations italiques, en cédant l'une après l'autre aux armes romaines, avaient fait avec la république des traités généralement avantagcfUx, moins avantageux pourtant à bien des égards que ceux qui servaient de base au droit des Latins.
* Jus Latii, jus Latinitatis. — Tit.-LiT., vm, U; n, 43; xxy, 3, XXXVIII, 36, U; xu, 8.— Cicer., pro Sert, 13; pro Balh,» 13; Bmtt.r 6, etc.
« Tacit., Ann., xv, 32. — PHn., Hist. nat,, m, 3.
Les services rendus dans les armées romaines par les alliés italiens contribuèrent encore à rendre leur condition meilleure. En général, les Italiens conservèrent leur indépendance intérieure, leur gouvernement, leurs lois, leurs magistrats, leurs tribunaux} mais toute alliance entre «ux de peuple à peuple leur était interdite, et quoique libres en apparence, ils recevaient des ordres supérieurs du sénat, qui jugeait leurs moindres querelles de voisinage. Avec la liberté domestique, ils avaient, à l'égard de Rome, immunité de tribut pour les terres et pour les personnes : c'était aussi le droit comiyiuu pour les villes latines. Enfin, l'Italien, de même que le Latin, participait aux garanties de la loi romaine, quant à l'acquisition et à la conservation de la propriété. Ce qui rendait surtout sa condition inférieure à celle du Latin, c'est qu'il ne possédait point les mêmes aptitudes à devenir citoyen romain ' . Dans l'ordre naturel des choses, il fallait que l'Italien passât par la latinité, ou, comme on disait, par lelaiiuim % pour atteindre à la cité, ce
* SIgon., d» anU jure Ital,^ i, 9 et seqq. — Beaufort» Bêp, rom,, y, 166 et seqq. — Savigny, Geschichte des rœm, Rechts, 1, b. 1, k. ; et Ueber, das Jus itaUcum,-^ M. Naadet» des Changemmts opérée dans toutes lee parUei de Vadminiêtration romaine^ ete,^ 1, 43.
* Hi8 quoque, quibus per Latium clvitas romaoa patuisset. Plia., Paneg*» 37.
Introduction. «r
point de mire de toutes les préteatioils italienties au commencement du vi' siècle de Rome. Au reste^ ce qui était arrivé pour les titres de citoyen et de latin, arriva pareillement pour celui d'italien; il se forma un droit abstrait appelé droit itàlique\ qui^ appliqué hors de l'Italie, y créa des libertés, des immunités, une condition politique et civile sem-^ blable en tout à celle des villes italiennes.
Ce système d'association graduée ne sortit poinl^ comme on le voit, tout d'une pièce et comidet, des méditations du gouvernement romain : il dut sa formation à de longs tâtonnements, à beaucoup d'événements fortuits. Quand il fut organisé, l'Ita* lie présenta, sous la prééminence de Rome, une hiérarchie de peuples, dont les uns étaient déjà pleinement Romains, les autres allaient le devenir, ou le pouvaient, le voulaient, et s'y 'préparaient dans des conditions inférieures. Mais la métoe influence qui avait fermé jadis l'enceinte de la ville aux bandes latines ou étrusques que Rome y déportait par la main de ses rois^ l'intiérét ari^oo^^ tique entrava de tout son pouvoir le nouveau sys^ tème d'agrandissement; il défendît avec la même* opiniâtreté les portes de cette cité immatérielle de l'égalité et du droit. Forcée de céder au mou*
* Jas Italicom,
vemeni; qui poussait Rome hors d^elle - même, l'aristocratie défendit pied à pied son ancien terrain, n'accordant que la moindre faveur, em« péchant les Latins de devenir citoyens, les Italiens de devenir Latins. Le v® et vi^ siècle de Rome sont remplis de ces luttes qui tournèrent en définitive au profit des alliés.
Dans les crises de cet enfantement laborieux, Rome atteignit la six cent vingtième année depuis sa fondation. Elle s'était élevée successivement, par des guerres toujours heureuses, à la domination d'une partie du monde : maîtresse de l'Afrique carthaginoise, de la Sicile, de l'Espagne, de la Grèce et de l'Asie Mineure, elle enchaînait, par la terreur de son nom, les peuples qui n'avaient point encore éprouvé la force de ses armes. Un moment de repos suivit la ruine de Carthage, et l'Italie, occupée jusqu'alors, sous le drapeau romain, à ces guerres lointaines, put ramener ses regards sur elle-même. Les peuples latins et italiens avaient versé le plus pur de leur sang pour la cause de Rome, sur tous les champs de bataille de l'univers; ils réclamèrent, les uns une condition meilleure, les autres l'égalité de tous les droits; les Latins commencèrent, et furent suivis de près par les Italiens. C'était dans le présent une question vitale entre Rome et l'Italie; dans l'avenir, une question vitale
entre Tltalie et le inonde; elle se présentait alors aux comices et au sénat avec toute sa gravité. I^ peuple, qui appuya les réclamations, le sénat, qui les combattit, sentaient tous deux qu'il ne s'agissait pas là seulement du sort des alliés, mais aussi de la constitution romaine. Pondérée pour quelques milliers de citoyens, comment embrasserait-elle toute l'Italie? Verrait-on les routes incessamment couvertes de nationu; tttières venant voter au Forum de tous les points de l'Italie, ou retournant du Forum dans leurs municipes? Par quels moyens assurerait-on à cette multitude l'exercice effectif du droit de sufiîrage? Quelle serait l'étendue de son vote? Égaux en droit aux anciens citoyens, les Italiens les écraseraient par le nombre, ils disposeraient de la ville et de l'empire; Rome perdrait sa suprématie et jusqu'à sa liberté intérieure. Au contraire, restreindre le droit serait ne rien accorder; les concessions partielles ne contentaient plus personne; et un jour ou l'autre, aa le reconnaissait bien, il fallait que les inégalités disparussent.
11 était impossible de concilier tout cela, c'està-dire, la formation d'une grande société italienne à droit égal, avec l'individualité de Rome, à part de cette société.
Le sénat prit, dans la question, sa ]^ace habituelle d'opposition à tout ce qui pouvait altérer la I. 4
Sb INTRODUCTION.
constJtulHyti de l'État, et dîmîniier sa propre aatorJlé. Leé plébéiens se jetèrent aventurensement au milieu des chances que le triomphe des Italiens pouTaît présenter; les Gracques furent en cela letirs conseillers et letfrs guides. Quant aux alliés, dominés par une haine profonde contre les patriciens qu'ils rencontraient toujours devant eux, ils confondirent, dans leurs malédictions, la forme républicaine avec Parrogante domination de leurs ennemis. Plus assurés de réussir sous le gouvemetnent d'urt seul, ils appelèrent de tous leufs vœUx une royauté, et attirèrent phis d'une fois à ce leurre les ambitieux tribuns qui s'étaient déclarés leurs patrons. Plusieurs prêtèrent ForeiHe à ce£ dangereuses séductions ; un d'eux fut même proclamé roi^ dans une émeute d'alliés italiens*. Mais le rétablissement de la royauté fut repoussé avec fbrce, par les plébéiens eux-mêmes, que le mot effrayait plus que la chose. L'odieux attaché à ce nom, depuis quatre siècles, avait passé dans les mœurs romaines; et l'on n'avait pas encore deviné qufe le pouvoir absolu se trouverait tout aussi à l'aise, sous les titres républicains de Dictateur et A^ Empereur,
< In eo tomulta regem ex satellitibvis guis se appellatum fœtus (Saiurnioufi) accepit. Flor., ui, IS. — Cf. Appian., BeU. eio.» \, 88 et seqq. — Vell. Pat , u, 12. — Plut., Mar,
iNTRODCCtlON. 5t
Tib^riiid Gi^acehus eiigagea la lutte; Il përït dé la maid d'un sédateur sur les degrés du CaJ^îtctle'; Gaius reprit la noble tâche, et rejoignit biëritftt sôii frère *. Drusus osa revêtir la robe de tribUU^ ensanglantée par ces grands hommes : bnë tilàin inconnue Irint Ife frapper, au milieu d'Une fôUle d'alliés, au pied de son tribunal, danâ Texetcidddeii fonctions sacrées de sa charge '. Ces meurtres audacieux, dirigés, avoués hautement par le patriciat;; épouvantèrent les plébéiens^ et à la faveur dé lëlir effroi, le sénat fit passer une loi qui déclarait ennemi public quiconque y suivant Texeniple dé Drusus et des Gracqués, proposerait d'accordef le titre de citoyen aux peuples alliés.
Contre une pareille loi un seul recours ëtàit ouvert, les armes : les Italiens s'armèrent dbtic. fl De leur part, dit un écrivain romain, c'était la a guerre la plus juste; car enfin que demandaletit- (t ils? le droit de bourgeoisie, dans la capitale d'un € empire dont ils étaient les défenseurs^. »
Le succès se rangea du c^té de l'équité. Uii acharnement et des désastres jusqu'alors inouïs
* An de Rome, m. — Av. J.-C, 133.
* An de Rome, 683. — Av. J.-C, lai.
* An de Rome, 663. — Av. J.*G., 91,
* Qaoram ut fortnna atrox, ita causa fuit jostissima; petebant enim civitatem, eujus Impertum armis tuebantur. Vell. Patcrc, H, «.
5a INTRODUCTION,
signalèrent cette lutte d'alliés et de frères. Mais il fallut bien qu'enfin, sur un amas de décombres, le gouvernement romain proclamât des concessions devenues inévitables, et dont Rome elle-même avait semé les germes autour d'elle. Le droit de citoyen, conféré d'abord aux seuls Latins ', fut étendu bientôt à tous les Italiens '. Vainement le sénat chercha-t-il à restreindre, par des chicanes de forme ', le bienfait arraché par la force; le triomphe complet des alliés ne laissait plus de doute, car le principe était solennellement reconnu. Depuis le déti*oit de Sicile jusqu'au Rubicon, l'homme libre marchait l'égal de l'homme libre; Rome n'était plus la maltresse de l'Italie; elle était la première des villes italiennes, et la télé d'une société de peuples égaux.
• Loi Julia,^ CivitaU ioeiis et latinit danda^ an de Rome, 664. — AT. J.-C, 90.
* Loi Plautia, an de Rome, 665.;— Av. J.-C, 89.
Les Samnites et les Lucaniens ne furent admis qu'en 670.
^ Par le classement des nouveaux citoyens dans huit nouvelles tiibus urbaines, qui votaient les dernières, ce qui neutralisait en partie Tefficaelté de leur droit de suffirage ; le parti populaire deman* dait et finit par obtenir leur classement dans lei trente anciennei tribus. Vell. Paler^ ii, SO. — Appian., Bell civ.« i, ^9* — Ep^^» Tit.-Liv., LUX.
2t. AGTR3N DB ROME SUR LES RACES ETRANGERES A L ITALIE.
} 1. ~ Condition des races étrangères sous la domination romaine. «-Provinces; Peaples libres et fédérés; Rois amis. —Réaction des races étrangères sur le gouYernement romain. — Elles favorisent l'ambition de César.
L'œuvre était donc accomplie pour les vieilles populations de la presqu'île italique, pour ces races qui avaient assisté à la naissance de Rome; et, toutes ou presque toutes, avaient compté des représentants dans son berceau : elle allait commencer pour le reste du monde.
Lé détroit de Sicile, au midi; au nord, le cours de r JEsar et celui du Rubicon, c'est-à-dire les limites de l'Italie, furent longtemps aussi les limites de la sympathie romsiîne. Longtemps le même peuple qui comprenait les sduffrances de TOmbrien ou de l'Étrusque, ne voulut voir, en dehorç de son étroite preaqu'ile, qi\e des États rivaux à détruire, des villes opulentes à pillett ou des barbares qjii ne méritaient pas même le nom d'hommes. Pourtant ce peuple, vers la fin du premier siècle avant notre ère, avait soumis les contrées les plus civilisées du globe; et, malgré la dureté de son gouvernement, on doit l'avouer, à la
^ «THDDOCTiON.
honte de Tantiquitë, il ne faisait qu'appliquer ce qui ëtait alors le droit commun des nations.
Les territoires, que la république assujettissait hors' de l'Italie, étaient rangés dans trois grandes elaases, sous la dénomination de provinces, pays Ubres 6\\Jé^rés^ rçyaKiiies alliés ou amis.
Le mot de province indiquait l'état d'assujettissement absolu ; il signifiait que la république prétendait exercer sur le sol et sur les habitants du pays les droits illimités dérivant de la conquête '.
Ainsi, le sol provincial appartenait, en principe, au peuple romain qui pouvait, à sa guise, le conf<mdre tout entier dans le domaine public romain, en dépossédant les habitants, ce qu'il faisait quelquefois; qui pouvait aussi n*en confisquer qu'une partie et laisser aux anciens propriétaires la jouissance du testé, moyennant un impôt foncier; c'était le cas le plus ordinaire. Alors pourtaht la république ne cessait pas d'être juridiquement piropriétaire du tout, les habitants restant simplement détenteurs eft usufruitiers dès bieiis qui leur étaient laissés par l'État \ Quant aux terres réser-
* Provincle appeUA)|fint|ir, 91)9^ popa)a9 rp(ntii9i| fM pfotleit, Id est, an(e vieil. Festas.
* In M^ 80|p (pn^vlnciali) donlnlnm popall roftani est Tel fcssaris ; nos autem possesslonem tantam e^ usumfructum babere Tidemur. CaUIn«.,ii,'^.
tt^i tWtÈ étaient concëdées ûli âflTérméés eommê dotùainè publie, ^oit k de» tfaitiaidts italietts, sôlk à dés habitants du lieu , quelquefois li dès coitiinil« nautés et à des villes de la même province ou d*ttïiè autre , et TÉtat fen pef cevaît le fermage.
De ce principe que hi propriété romaine ti'ëtait pbînt admise relativement aux fonds d^ terre ftôn romains, et qu41s n'étaient susceptibles que d*ûnè possession précaire, découlait la consé^ quèncéque les moyens d'acquérir, de transmet* tre, de conserver, ainsi que les procédures, même entré ùîtoyens romains, différaient dans les pro* vinces et k Rome. Comme je dois examiner plus lard, dans cette introduction même, le caractère du seul mode de propriété applicable au sol provincial, je n*ajouteraî ici que peu de choses. La terre provinciale s'aliénait dans la même forme que les choses mobilières. L'établissement des servitudes n'y était soumis à aucune garantie protectrice. On champ de province ne pouvait devenir religieux; il ne pouvait être soumis à ta mdncipation et à Tusucapion *; mais on pouvait
* <âra(Mi il, T, ll,St, ai, 32, setrq. «— ^aul» f>. l. ti, de Évieî. — Tbéoph. , in g 40 Inst., de Divie rer. et qualit, — Cf. Ulpian. » Fragm.y xix. — Fest., v* Possesiiones. — Heinecc, éd. de M. Giraud, Introd,, p. 111 et sniv. — Hugo, Hietoire du droit romain, trad. fr. 1882. •— Histoire du droit de propriété foncière en Qeeidmt * par M. Laboalaye, 1839 « etc. , etc*
en disposer I l'obliger et le prescrire au moyen de la protection juridique du gouverneur qui rem* plissait dans les provinces les fonctions de préteur.
La condition des hommes n'était pas moins incertaine, moins dénuée de garantie que celle du soLLapi:ovince perdait ses anciennes institutions^ ses magistrats, ses tribunaux ; on lui imposait pour code une formule spéciale', loi discrétionnaire, rédigée ordinairement par le général vainqueur, et qui se ressentait, tantôt de l'insolence d'un triomphe facile, tantôt de la colère d'un triomphe disputé. Puis, comme les gouvernements étaient annuels , et que chaque préteur ou proconsul publiait son édit particulier en entrant en fonctions, édit qui altérait souvent d'une manière grave la loi primitive, par intérêt ou par caprice, cet état d'asservissement n'avait pas même l'avantage de la stabilité. Un arbitraire presque illimité pesait sur la vie comme sur la fortune des provinciaux. Sous le moindre prétexte d'utilité publique , on pouvait les emprisonner, les rançonner, frapper leurs villes de contributions extraordinaires. Lorsque l'Italie eut été rendue exempte d'impôt foncier et de capitation , les provinces durent subve-
Forma , formula , lex provineiœ.
nir en très-grande partie à toutes les dépenses de la république : les taxes de toute nature vinrent donc fondre sur elles avec violence^ et, à la suite des taxes, une nuée non moins funeste de jpublicains et de fermiers de l'État, o Partout où il y a un publia cain j disaient les Romains eux-mêmes, le droit a s'évanouit, la liberté n'est plus\ » Cette autorité absolue de Rome était appliquée par ses délégués avec une arrogance qui ne contribuait guère à la rendre plus supportable. Tite-Live met dans la bouche d'un des ambassadeurs macédoniens, à l'assemblée d'Étolie, ce portrait d'un gouverneur provincial dans l'exercice de sa charge : « Voyez a le préteur romain, du haut de ce rempart où son A siège est placé , dictant ses arrêts superbes; une « froupe de licteurs l'environne; les verges de ses a faisceaux menacent vos corps, ses haches menaa cent vos têtes ; et chaque année le sort vous « envoie un nouveau tyran"! »
Mais quelque dure que fût, en tout point, cette condition légale des provinces, le mal le plus affreux, c'était que l'arbitraire de la loi ouvrait la
* Ubi piibiicaDas est, ibiautjaspablicam Tanamiyaut llbertatem sociis nulUm esse. Tit-Liv. , xly , 18.
' Pretor romanos conventus agit. Excelso in suggestu » toperba jura reddentem, stipatnm lictoribns vident : virg» tergo, securea cerYieibos imminent ; et qaotannifli aliam atqne alinm dominnm lortiiintar. Tit.-LiY. , xxxi , 39.
s» INTItODIICTIOIl.
porte à la concussion, aux rapines, aux eruftutëii, à toutes les mauvaises passions des gouverneurs et des préposés romains * ; c'était que la courte durée des prétures et des proconsulats ne laissait aux provinces opprimées ni paix ni trêve; c'était aussi que les crimes des magistrats accuséa trouvaient trop souvent impunité devant les tribu^ naut de Rome , composés d'anciens magistrats , dont beaucoup étaient concussionnaires , ou dé candidats qui peut-être avaient hâte de le devenir.
Le régime des territoires libres ou fédérés^ Contrastait, par la douceur ordinaire de ses rêgle^ ments, avec celui des provinces : il avait pour base Vautonomîe ou la faculté de conserver ses anciennes lois, quelquefois même de s'en faire de nouvelles. Le sol national, les magistratures, les tribunaux étaient respectés; les villes s'administraient elles-mêmes, et, quand le territoire était
* Appiiu, le prédécefseur de Cioéron an gonTeroement de Gtticie, n^était certes point un Verres, et pouvait passer pour un concussionnaire assez modéré. Voici cependant, au témoignage de son suc- «Mseur, l*él«t oii M laissait la province. « êic Appins, quum il « à<fax^i(it(ùç proYinciam curariii sanguintm miserit, ^uMquid potiiH ndetrâKerft^ miM tradideric enectam , ir^av«TptfepL^ eam a me f llbeiiter non ffdel. » Àd Atiie.t vi > 1.
* Cfvftatês libervi, fosderate; p^pûW liberi, IMerèti; i>sô4t^o{>
vaste, et le peuple fractionné en cités, des assemblées centrales appelées Coriifention ou (Jonseil commun *, se formaient ou continuaient à se réunir, avec le droit de régler les affaires générales de la communauté. Ce droit de gouvernement administratif, si Ton peut ainsi parler, portait le nom de liberté^ et il y aurait là, en effet, une grande liberté intérieure; mais la servitude n'était pas loin. Rome était censée n'exercer sur les peupl«# et les villes fédérées, lors même que celles-ci (ce qui arrivait souvent) étaient enclavées dans les provinces^ qu'un droit 4e patronage. « De même que <' nous considérons nos clients comme des hom- « mes libres, quoique nous les surpassions en au- « torité, en dignité, en puissance , dit un jurisepnt ff suite romain ; nous devons estimer libres^ au « même titre, les peuples qui s'obligent à défendre « avec affection notpe majesté \ d Mais, en dépit de cette belle théorie, les représentante da la répu-
> Cofiv0ntus> wmmwM eofMiUum^ ou simplement commune; en grec KotvoêouXiov, ^uvo^oç , XolvovS^ys^pioy, ou 8îmi4emeiit Kotv«v. Ainii on disait CommwM SUmœ, Atim, fiaeedonum; Koîvov BeiOuvioç, KiXueîaç, Àxatfev. Cf. Spanb. Orb, rom, ex^^n, 16.
* Et qnémadmoduio olienlef nostroa intelligimas libères este» etiaili si neque auçtoritate, neqne dignitate, neque virîbus nobis pares sant; sic eos qui majestatem nostràra comiter conservare debent liberos esse inteingendum est. Procul.; d. l, 7. De Capt et poitUm. — Hoc patrociniam recept» in fidein etclientelam vestram univers» gentis... Tit.-Iiv., XXXVII, 57.
m INTRODUCTION,
blique dans ces cites libres , investis de fonctions mal déterminées, ne se bornaient pas seule-» ment à percevoir le tribut ordinaire et les redevances extraordinaires en argent et en vivres, à présider auK levées d'hommes, à surveiller le jeu des franchises particulières en ce qui pouvait infirmer les lois générales de l'État ou compromettre sa sûreté; ils s'immisçaient dans les affaires les plus intknes des villes; et quand ils n*y portaient ni leur avidité, ni leur tyrannie ', ils y portaient du moins la preuve trop évidente que les libertés locales les plus étendues n'auraient rien de réel, tant que la gestion des magistrats ne serait pas l'objet d'un contrôle sévère, et qu'on verrait régner, dans les tribunaux de Rome, la corruption et Fimpunité des crimes publics.
Les rois amis ou alliés ' formaient une classe de hauts tributaires à qui Rome avait imposé, suivant les circonstances de leur soumission, des redevances plus ou moisis fortes en troupes et ea argent. Leur situation, semblable en beaucoup de points à colle des peuples libres, était à peu près sans garantie; le sénat pouvait leur écrire comme Auguste à Hérode, roi des Juifs : a Je t'ai tenu « pour ami jusqu'à présent, je veux te tenîç désor-
■ Cicer., Pi$<m^ passim.
* Reges amlci, 80cii;Reges ioservlentes. Tacit., Hist^ u, 81.
a mais pour sujet*; » et « rinstrument de servi- «tude * » était brisé , ou le royaume confisqué. Dans les derniers temps, les querelles intestines de Rome, les rivalités des chefs, les guerres civiles rendirent celte condition encore plus précaire. .
Tel était le régime légal des contrées romaines extra-italiques; et, évidemment, il valait mi^ux en, droit qu'en fait. La constitution des pays amis ou fédérés reconnaissait un principe excellent, que Rome développa plus tard sur des bases plus uniformes, le principe qui fait la force et la prospérité des grandes sociétés politiques, celui de l'indépendance communale. Dans les provinces mêmes, quoique la formule constitutive fût censée abolir toute législation locale préexistante , et commencer une ère d'organisation complètement nouvelle, il arriva la plupart du temps que les institutions antérieures à la conquête furent conservées en partie, par l'impossibilité ou l'inutilité de tout changer brusquement '. D'ailleurs les concessions de liberté et d'knmunité faites à des villes
Ànt., XTï, 15.
* Vetere et Jampridem recepta poptili romani consuetadine, nt babcFet instrumenta servitutis, et reges. Tacit., Agrie,, 14.
^ Savigny, Getchichte dei tmm* Beehts, i. B«, 3. k.
63 ÎNThODOCTÎON.
et à dé î^rdndcs fractions cle province étaient nombreuses, et préparaient un adoucissement graduel pour les population^ assujetties. Mais tout ce qu'il y avait de bon dans ce régime manquait de solidité; la loi était sans vigueur; l'arbitraire exercé parles gouverneurs s'étendait à tout; rien n'étai*respecté; et durant le dernier siècle de la république, au milieu des troubles qui la déchiraient, on vit la faiblesse ou la complicité des tribunaux absoudre les plus grands crimes * ; des crimes qu'on serait tenté de révoquer en doute, si l'histoire n'avait confirmé, par des arrêts irrévocables, l'infamie des Pison, des Gabinius et des Verres.
Il serait injuste, sans doute, de faire peser sur les hommes du parti patricien tout l'odieux de ces abominables excès : le parti populaire ne possédait assurément ni tant de désintéressement, ni tant de vertu. Mais comme les accusations contre les vols publics et les réclamations en faveur des provinciaux sortirent presque toujours de ses rangs; comme il promettait beaucoup de réformes, et que l'appui qu'il avait prêté aux Italiens avant et depuis la guerre sociale inspirait confiance en sa parole, les provinces s'attachèrent
* Hic noi omncs absoWimai ; et me beroule con«epta omnia toda et inhonesta sunt. Gœl. in Gicer., Epist ad div,s vui, 6.
ÎNtftODtJCTtOM. è3
à lui. Eljçs lui rendirent promesses pout* promesses, espérsfnce poUr espérance. Il se forœà, entre elles el les agitateurs des derniers temps de la république, des liens analogues à ceux qui avaient, un siècle auparavant, compromis les alliés latins dans les entrejprises des Gracques. On peut se rappeler ayec quel héroïsme TEspagnef adopta et défendit de son sang les demies chefs du parti de Marins *. Catiiïna lui-mémfe parvint à enrôler sous son drapeau la province gauloise cisalpine, et déjà il entraînait quelques parties de la transalpine, réduites aussi en province. L'incident des ambassadeurs allobroges fait voir de quelle façon se tramaient ces périlleux accommodements, et comment des peuples entrcps, dans l'attente d'une révolution que tout leur montrait inévitable et iiïmitinente, se livraient au premier conspirateur qui leur promettait quelque soulagement présent \ La gravité des circonstances semblait autoriser même les ambitions les plus indignes; et César n'était pas le seul à dire hautement : a Qu'est-ce que la république ? — €n mot, « une ombre sans réalité '. »
■ Guerre de Sertorius de 677 à 682.
* Sali., Catil, 44. — Appian , Beïï, civit, n, 4. — Cic, in Catil, ra, 2, 5. — Fïor., IV, 1. — Cf., Histoire des Gaulois, n, 265 et suiv.
> Nihil esse rempublicaoi, appellatiopem modo sine corpore âc ipecici Sueton., J. Cœs„ 77.
Parmi touscesambHieuXypatriciensoo plébéiens, qui, l'œil fixé sur la catastrophe prochaîne, ne se bornaient pas à la prévoir, le plus dangereux pour le gouverne^l^nt de Rome, sans doute, était César; et les provinces l'avaient de bonne heure ainsi jugé. Allié de ]M[arius et gendre de Cinna, ce descendant des Jules avait joué^ dès l'âge de seize ans, un rôle marquant dans le parti démocratique, auquel se rattachaient alors les Italiens, non encore affranchis. Il trouvait, devant ses pas, la route de la popularité toute frayée par sa famille; car sans compter les actes de Qnna et de Marius, la grande et humaine loi qui avait terminé la guerre sociale, en conférant le droit de cité aux Latins, la loi Julia portait le nom d'un de ses proches '.Lui-même consacra les premières inspirations de son éloquence à plaider au forum pour des provinces opprimées ou spoliées *. On le vit même, hors de l'Italie, traîner des préposés romains devant les tribunaux des préteurs, et couvrir, du plus grand nom et du plus grand génie de Rome, ce dangereux protectorat des peuples conquis '. Durant ses courses nombreuses
* Lex Julia de civltate sociU et latinis danda. F. ci-dessus» p. 52. > Sueton. J. C(Fs,« «• -~ Plut. J, Ca$,^ 3, 4. — Tacit., De Caus, cor^ rapt, eloq,, u.
*Plut.J.C(F9.^8.
en Grèce et en Asie, il se liait avec les hommes les plus notables; il contractait, avec les sénats locaux et les villes, de ces engagements d'hospitalité, sacrés chez les anciens, et qui se transformèrent plus tard en alliances politiques, quand il eut besoin de les invoquer. On peut croire que César tira plus d'un profit de ces voyages intéressés ; qu'ils développèrent chez lui ce cosmopolitisme d'idées et de sentiments qu'il porta plus loin que tous ses contemporains ; qu'enfin la fréquentation des nations étrangères, la connaissance de leurs mœurs, l'étude de leurs besoins, l'aidant à mieux comprendre leurs droits, effacèrent dans son âme jusqu'aux derniers préjugés du Romain et du patricien.
Des lois, dont l'intention n'était pas équivoque, signalèrent son premier consulat. Une d'elles portait des pénalités rigoureuses contre la concussion * ; une autre que Cicéron, peu indulgent d'ailleurs pour le législateur, qualiie néanmoins de très-juste et de très-bonne, pourvoyait à ce que, suivant le mot du même orateur, « les peuples li- » bres fussent vraiment libres '; » et elle affermissait
» De repetunâis. — Cicer., Fam.^ vin, 7; Pison., 16, «I, 37; Jla- Wr., 4; yàtin,^ 1»; ad Attie., v, 10, 16; — Sueton., J. Obm., 48.
* Lege Gttsarifl Justissima atque optiroa, populi liberl plane et yera eranl Uberi. Gieer., PUcm., 16.
M LNTROOUGTIOlf.
9ur des basés nouvelles l'indépendance précaire 4^9 Vi\]m da la Grèce. Mais un acte hardi, qui suivit de près caux*-ci^ causa une émotioa Uen autrement vive. Un plëbiscito, provoqué par Césari vint QQpférer à la portion de la province cisalpine, située à droite du P6, à la Gaule cispadane, le droit de cité romaine, et la réunit à l'Italie '} tandis que des concessions du droit de latinité et rétablissement de plusieurs grandes colonies préparèrent la Transpadane à recevoir bientôt la même faveur'. Cette mesure était grave sans doute; elle sanctionnait la réunion d'un territoire barbare au sol de l'Italie, réputé sacré, à la teire antique dé Sâ^turne; elle concédait à des masses entières d'étrangers la qualité de citoyen, octroyée à peine jusqu'alors à quelques provinciaux isolés * } elle confondait avec les races, d'où sortait le peuple romain» une de ces races condamnées à l'asservissement \ et sur lesquelles il invoquait un droit
< Iptaîn (Italiam) ad Alpes promotam. Tacit., Ann,^ xi, 24. —
El^oÇs xal ^vrèç JLXitscùv raXotrai; ttiv aùr/iv âircvgîaat tiu^v, itç^ua.'^oilioat ^è xal iraXtcùTa; iràvrac, kai P'ujxaîouç. Strab., VI.
• Kal Toîç TaXocTaiç, xoïç ivrbç twv AXTrecov uirsp tov âpi^avbv cacuffi, txv irQ^dTticw, to y,cù àpÇotç *ûtmv, aTré^wxe. Dion., X|.i, 36,
» Ut non modo singuU viritim, sed terrœ gentesque in mmen twiin«n» coç,kiGermt' Tacit.^ Ànn^j xi, 24.
^ To regere imperio populos, Eomane, mémento...
d'adtoritë éternelle; elle brisait enfin la borne posëe ipar la religion même, entre l'Italie et le reste du monde. L'aristocratie en fut irritée à ce point que le consul Marcellus, plusieurs années après, fit battre de Terges, sous ses yeux, comme n'étant pas vraiment romain, le magistrat d'un des municipes trànspadans créés en Yertu de cette loi ; « Les coups sont la marque de l'étranger, lui dit- « il, avec une ironie cruelle : va montrer tes cica- « trices à César « ! » ,
Mais César, dont cette colère et ces barbaries impolitiques augmentaient l'importance, n'en travaillait que plus opiniâtrement à étendre ses relations hors de l'Italie '. Il se faisait l'écho de tous les griefs, le centre de toutes les réclamations publiques ou privées, venues des provinces. Au plus fort d'une guerre fatigante et souvent dangereuse, du fond des bois et des marais de la Gaule, il entretenait, avec tous les points de l'Empire, une correspondance, où sa sollicitude inépuisable semblait embrasser jusqu'aux plus minces intérêts. Ici,il faisait réparer à ses frais des édifices endommagés;
xat tpspeiv aura; IxsXeut Kat ^eixvuvai xîf XouMipi. Apptan., B9U> oiv.# n, 26. — Suet., J. Cœs., 28. — Plut., J. Cœs., 3T.
* Nec minore stadio reges atque provincias per tenaram orbem alUciebat. Snet., J. Cas., 28.
]ky il en faisait construire de neufs; il reversait en largesses corruptrices sur le monde les trésors dont il dépouillait la Gaule. « Il embellit ainsi par ce de grands ouvrages, dit un de ses biographes, les « villes principales de l'Italie, de la Cisalpine, de « l'Espagne, de l'Asie et de la Grèce *; » affectant de mettre, en toute circonstance, sa fortune personnelle à la place du trésor public, et habituant l'Empire à reconnaître en lui un régulateur plus juste et plus libéral des besoins de tous, que n'était le gouvernement du sénat. Des provinciaux dévoués à ses projets, lui servaient de négociateurs, tantôt près de leurs compatriotes, tantôt à Rome, près des chefs de parti, des sénateurs et des tribuns. La correspondance de l'Espagnol Balbus, conservée dans celle de Gcéron, nous montre quelle était la puissance de ces agents étrangers, et comment, jusqu'aux portes du sénat, ils venaient signifier les volontés de César, et arbitrer, suivant le mot de Tacite, les conditions de la guerre civile ou de la paix *.
* Italie, Galliarumque et Hispaniarain, Aii» qaoqiM et Grsda potentUslfnat urbes precipuit operibus exornans... Saet., loe. Laeed.
* GIcer., ad Att. Tiii, 15; iz, 7, 19, 13. — C. Opplus et Corneliui Balbat. primi» Cssarlt opibat, potuere conditionei paèis et arbltria beUI tractire.Taclt., Am.^ xii, 60.
S 9. » Gaerre de César et de Pompée. — Les proTincei t^rennent ^trti poir Géur. — Loil du dieuieur; tl projette une réorganisction da monde romain. — Consternation unlverseUe k sa mort, — Les provinces se rattachent à son fils César Octavien. — * Fin de la fép^iliqiie.
Epfin commença, dan$ l'hiver' de Tannée 705 de Kome , quarante-neuvième avant J,*C , ipett# guçne civile qui (contenait le germe d'unii ai gj^ndfi révolution politique et sociale» Céaar y recueillit ce qu'il avait semé. Il vit tput auaaîtèt la Ciaalpinç se déclarer pour lui ; une parU0 df nHyrie en fit autaut^} l'Épiref l'Étolie, et, suQr çessivementi la Thessalie et la Macédoine, travail^ lée$ par 4^3 amis ardents, passèrent à sa çaMs^% sous les yeux mêmes de Pompée qui Qcçupii$ la Gfèce, L'Asie et la Syrie ^ entraînées up instant dans le parti contraire, J'apcueillirent bientèt comme un libérateur. C'est qu'il pouvait dire à Ia plupart de ces nations ce qu'il dit un jour %m Espagnols : « Je vous ai rendu tous les services « que j'ai pu; mon patronage ne vous a jaa^ais
* CtM.tBelh dv., m.— Cicer.,«^4ltw YUf, %%, ^IMoft.^ xu.-*- Appian. , fielU ctv, * ii*
* Menedemus» princeps earam regioqiim, «wniiM^ laorvo eicéllMs atndium profite))at!ir. C»8.> Bell, civ^, in, m, yetrtîjii, symmm aoMliUtis a(|olescenS| siiis ac suoram oplbui QPMfem m^^u jiifalMil. 86. — Appian. , Bell dv. , ii , 70^ 71 » 88/
«( manqué; je me suis fait votre avocat devant le ff sénat ; j'ai soulevé contre moi bien des haines en « défendant vos intérêts publics et privés; et vous « me combattez M... d
Sa conduitCi dans tout le cours de cette guerre , fut habile autant qu'humaine ; il adopta envers les provinciaux et les rois alliés un système de ménagement et de douceur qui ne se démentit que rarement, et qui contrastait avec l'insolence et les rigueurs gratuites , dont le parti pompéien semblait au contraire se faire une règle et une gloire*. Il tenait la main à ce que ses officiers réprimassent la licence du soldat; lui-même se montrait impitoyable envers tout chef dont les excès eussent compromis sa cause : ce Tu n'as pas € fait moins de mal à moi qu'à la république , m disait-il à un de ses tribuns qui, sous le prétexte d'enlever des blés, avait pillé la côte de Sicile; et il le cassa ignominieusement, en présence des légions rassemblées '. Cette modération lui gagnait
* Goncione advocata, commémorât : que potuiatet bénéficia largitum esM... patrocinio suscepto, mnltls iegationibus abs te in senatam indactis; simnl pnbUcai privatasqne cansas maltoram inimicitifs iQScepUs défendisse. C»9.,Béll. hUp. . iS.
• Ce»., Bail. c<«., ui, 89, 33.— BeU. afr., 96. - Sermonea minaces, Inimicos optimatinm , municipioram hostes^meras proscriptiones» mefOiSnllaa. Cicer., ad ^ff,,nt. Il; Cf., VIII, 16; IX, 9, 13; XI, 6.
» SfiM reiqne public» inatilis fulstl... ob eas rei, ignomini» caoaa, àb eiercltn mec te remoyeo. Css. , Bail. a/V. , 54.
les cœura« La plupart du temps, les pays occupés par les troupes de Pompée se donnaient secrète*ment à son rival ) les habitants entretenaient atee lui des intelligences; les -villes lui ouvraient leut*6 portes. Les acclamations des citoyens d'Utique ' , préparant le triomphe du yainqueur, purent trouv bler Caton à son heure suprême et rendre son agonie plus amère. Ainsi le voulait le progrès du monde* L'ambition de César l'avail mieux oot&«pris que la vertu des derniers Romains.
Après la victoire, il y eut de grands comptes à régler entre le Dictateur et ce monde romain, qtii avait si bien aidé à sa fortune. Aucun service ne fut oublié; beaucoup d'individus, des villes^ des peuples entiers reçurent, suivant leurs mérites, les droits quiritaire, latin ou italique '• Les soldats de la légion de VAlouette furent faits en massé ci-» toyens romains ' : c'était, comme je l'ai dit ailleurs, une légion levée en Gaule et composée de braves qui s'étaient dévoués à la personne du eonqué'* rant*
Ces dettes du champ de bataille une fois payée9|
» Dion., XLïi, 57; XLin, 10. — Appian., BeJX. dv., ii, 98. — Plut., J* Cctsar.
"^ DioD., XLiii, 39; XLV, 23. — Gœs., BbU, hi$p.s 42. — Gicer., ep. ad dio.» xni, 36.
* Universara ci vitale donavil. Suet., J. €»#., «*.— BUU dM QoMkUiii, III, 264, 265.
7d INTRODUCTION,
la pensée de rhomme d'état se porta vers de plus hautes questions. L'ordre politique était brisé; des espérances sans bornes avaient été inspirées auK sujets de Tempire; il fallait tout reconstituer, la société et le gouvernement •• La mort vint le surprendre dans l'enfantement de ce grand travail^ où il eût' déployé sans doute cette intelligence universelle et cette fermeté de décision, qui faisaient, avec sa prodigieuse activité, le cachet particulier de son génie. Quel était son plan? Comment concevait-il cette réorganisation du corps des nations romaines; leur classement; leur initiation aux droits divers qui s'échelonnaient jusqu'au droit de cité? L'histoire ne le dit point; mais d'après les règlements qu'il eut le temps d'achever; d'après ceux dont il ne fit que déposer le germe, et que ses premiers successeurs développèrent, dans une pensée qui fut très-probablement la sienne, on peut reconnaître que son plan fut un plan d'émancipation progressive; et que, sans rien précipiter, il voulait amener par degrés et avec le temps, toutes les parties de l'empire, à l'unité, qui régnait déjà en Italie.
D abord, il entreprit de réunir toutes les lois de la république dans un seul code qui les coordon-
* Conversas hinc ad ordinandum reipublics statum Siiel.,
nàt, les fixât, et en répandit en tous lieux la cock naissance. « Il projetait, dit Suétone, de réduire le « droit citil à une certaine mesure, et de rédiger <c en très-peu de livres ce qu'il y avait de bon et ff de nécessaire dans l'immense et diffuse quantité « des lois existantes '. » U â>aucha à peine ce projet de code, qui se rattachait par des liens étroits à la conception d'un gouvernement unitaire. Nous verrons comment l'idée en fut reprise et exécutée partiellement par quelques empereurs; mais elle ne devait recevoir que bien tard son entière application. César fit lever en même temps une carte géographique dé tout l'Empire, avec ses rdutes et les mesures des distances. Trois géomètres grecs, Zénodoxe, Polyclète et Théodote furent chargés de cette immense tache >.
Une des plaies du régime provincial , la plus sensible peut-être, était dans la composition des tribunaux qui jugeaient à Rome les crimes pubics, et dont l'iniquité avait soulevé tant de clameurs; il en commença la réforme \
U exclut du sénat tout magistrat convaincu de concussion * ; et pour compléter cette assemblée
* Jqs civile ad certain modum redigere, atque ex immeniâ diffasaqoe legnm copia, optima qaasque et necessaria in paaciwimos cmferri Iibro0 destinalMt. Suet., ibid., U.
* JE th. cosm., in prœf,
* Sud., J. Cœs., il. — Dion., xliik
* Eepetnndarnm convictos ordine senatotio moTit. Snet., 43.
dont il porta le nombre à mille membres^ il y fit entrer des provinciaux ndtables, tirés priEicipa« lement des deux Gaules cisalpine et narbonnaise, ainsi que de l'Espagne '• Dans cette circonstance, il n'oublia point son ami et son conseilleri le Ga» ditain Cornélius Balbos, qui bientôt même fut promu au consulat \
Pour arriver graduellement et sans perturbation à cette communication universelle du droit de cité qui devait» créer l'unité romaine, César parait avoir imaginé un système de catégories qu'il ne fit qu'êissayef, mais que ses suctessein*s perfec-» tionnè^ent. Ce système consistait à attacher à cer** taîneg conditions de lumières, de fortune^ d'utilité, des droits propres, des capacités inhél*aates à ces conditions, et qui ne dépendissent plus des concessions individuelles et arbitraires du gouvernement. Par là on introduisait directement dans la communauté lesdassesriches, éclairées,industrieu' ses, qui présentaient à la fois avantage et sécurité pour l'ordre. La république s'était assimilé jadis, par un procédé semblable, les magistrats des municipes latins, c'est-à-dire, la tête de la population latine. César conféra le droit de cité à tous les
* Senatam suppleviu.. civitate donatos et qaosdMn e semi-barbaris Gallorum recepit in curiam. Suel., J. Cm§.. 76. -*- Dio»., xuii,47. » Cicer., ad famU., x, 33, — Plin., Hiit. nat,, y, 5j yu, 43.
médecins étrangers pratiquant à Rome , à tous les professeurs des arts et des sciences \ Auguste rétendit aux provinciaux qui, déjà Latins, viendraient dépenser leur fortune en Italie, et feraient, par exemple, à Rome, des constructions d'une certaine valeur;^ c'est ce qu'on appela le droit it édifice ^« Claude à son tour y comprit le Latin , propriétaire d'un vaisseau de certain toijinage, destiné à certain commerce : ce droit fut connu sous le nom de droit de nwire^. D'autres industries furent favorisées de la même manière , non-seulement dans l'intérêt de Rome et de l'Italie, mais dans l'intérêt de tout l'Empire ^. Les lois iElia Sentia et Junia Norbana , rendues sous Auguste et Tibère, ouvrirent une voie encore plus large, en déclarant citoyen de plein. droit le Latin, mari d'une femme latine, et qui l'aurait épousée dans le but d'avoir des enfants.' Des concessions de plus en plus libérales du droit de latinité créèrent de toutes parts une multitude de Latins, qu'un ma-
' Omnes medicinam Rom» profesioiy et liberalium artiom doctores dTitate donarit. Soet. , J. Ccb«. , 4S.
* Lege Julia caatam est ut latinns al in perflciendo aedificio non minai qaam partem semiisariam patiimonii sui impenderit,- Jus Quiritium conseqoatar. Gains , InstiU Comm. « i , 83. — Cf. Tlipian., Fragm. s iiifli»
* Ifaot latinns civitatem accipit ex edicto D. Claudii. Ulpian. , Fragm. * m , 6. — Gains , i , 84. — Snet. , Claud. « 18 , 10.
* La constrnction d'nn moulin par un Latin lui procurait le droit de cité. Ulpitti,, Fragm. » m, 1.
riage fécond rendait aussitôt citoyen» de Rome y eux et leur famille \ Sous Tibère, la loi Yisellia attaicha la capacité romaine au service dans cer** tains corps de l'armée. Ces catégories et d'autf*es encore sur lesquelles je ne m'étendrai pas ^ réu^ nies aux anciens modes d'acquérir la cité^fomi* rent des sources abondantes d'où rassimilation se répandit chaque jour, et sans secousse , su? tous les points de l'Empire.
En même temps, et afin de multiplier, au milieu des nations sujettes , les foyers dévie romaine, César répartit quatre-^vingt mille citoyens dans les colonies d'outre-mer ^ Deux villes autrefois illustres, reines toutes deux de la Méditerranée, et toutes deux ruinées depuis cent ans , Corinthe et Carthage, attestaient, par le spectacle de leurs débris, les vengeances de la république : il les fit reconstruire , comme le gage d'un nouveau pacte entre Rome et le monde. Suivant l'historien Ap« pieu, il avait médité cette grave mesure, pendant son expédition d'Afrique. Se trouvant alors campé près des restes de Carthage, il avait vu en songe une grande armée qui semblait pleurer : réveillé en sursaut, et tout troublé par cette vision, il avait
« Ulpian. , Fragm, , m , 3. — Gain» , i , SS , 19 « 8S « lev^. * Ulpian. , Fragm, « \n / 5.
> Suet. , /. Cat, — Dion* , xun.
II^tRODUCTION. T7
écrit sur ses tablettes : Coloniser Carthage '. Cette armée en larmes qui criait à César merci, dans ce songe réel ou supposé, était-ce autre chose que la grande armée des nations conquises? Quoi qu'il en soit du récit d'Appien, l'acte du dictateur rebâtissant Carthage et Corinthe (ut accueilli par tout l'Empire comme un acte de haute réparation; l'histoire aussi l'a enregistré comme un acte de haute et humaine politique.
« César, dit à ce sujet Dion Cassius, se montra <c ausd admirable dans l'administration qu'à la tête « des armées; il acquit même une gloire spéciale en « relevant Carthage et Corinthe. Rétablir ou fonder » plusieurs villes en Italie et hors de l'Italie, il « eut cela de commun avec quelques autres. Mais <i ressusciter Corinthe et Garftiage, deux villes «antiques et glorieuses, en y envoyant des colons «romains, en leur donnant le droit de cité; monff trer par là qu'il honorait la mémoire de leurs «anciens habitant^, et qu'il ne gardait aucune «haine contre des lieux célèbres, innocents des «actions coupables de leurs premiers posses-
* Kapxv)^ova cuvoixi!;«v. Appian., J?eU. pti»., vni, 136. — Carthage avait déjà été l'objet d'ane tentative de colonisation de la part d'un antre chef du parti démocratique, Oaius Gracclius. On peut consulter là-dessus M. Bureau de La lHaUe^ JtecA^fV^s itir la topograpM d9 Carthage, p. 116 et suir.
78 lïfTRODUCTION.
« seurs ; cette gloire n'appartient qu'à César ^ « C'est ainsi que Carthage et Gorinthe^ qui jadis X) avaient été détruites & la même époque, eom- « mencèrent à reprendre simultanément une vie «nouvelle, et devinrent une seconde fois très- « florissantes. » Trois mille colons furent envoyés àCarthage; le reste fut pris dans le pajrs voisin et adjoint & la colonie.
César e^t encore le temps de s'occuper des associations religieuses qui s'étaient propagées outre mesure à la faveur du désordre; il les contraignit de se dissoudre, à l'exception de quelques-unes, qui tenaient aux religions d'Orient, et qu'il voulait ménager : les corporations juives figurèrent dans l'exception '.
Telles furent les lois portées ou projetées par César pendant sa dictature; celles du moins qui avaient pour but l'organisation générale de l'Empire. Si Ton examine leur caractère intime, on voit qu'elles se rattachent l'une à l'autre logiquement; qu'elles dérivent d'une pensée commune, l'unité.
I^Opav Toîç x'^pîoi; toïç {An^iv ff^îç di^ixia^aot piootxaxiiaa; Dion.,
XLiii, 50. — Cf. Plut., In Cœs,, 57, — Strab., xtii. — Pausan. Corinth,, n.
* Guncta coHegla, prster antlquitus constituta, diitraxlu Sueton.,
On aperçoit également» comme je l'ai dit plus j
haut, d^fis la nature des catégories qu^elles ouvrent pour l'obtention du droit de cité, l'eissai d'un système qui attachait la capacité civile et politique à eertain^s conditions de lumières» de f(»tupie) d'utilité commerciale ou industrielle.
Au reste, on se tromperait si l'on croyait que ces théories^ mêlées de philanthropie et de pplitique, fussent des vues j)articulières à l'homme puissant qui les exécutait, de pures créations de son génie; elles fi^mentaient dans beaucoup d'âmes; beau» coup d'esprits, que les préjugés romains n'aveuglaient plus, les avaient pressenties, comme un remède efficace aux maux présents. De nombreux passages, pris ça et là chez les écrivains contemporains, en fourniraient au besoin la preuve $ mais on la trouve nettement établie par un document trop curieux pour que je ne m'y arrête pas quet ques moments; par deux lettres, ou comme nous (lirions aujourd'hui, deux pamphlets, adressés à César, l'un avant la bataille de Pharsale, l'autre après, et émanés d'un de ses plus chauds partisans. L'opinion commune les attribue à l'historien Salluste, dont ils portent le nom et reproduisent les formes de style et le talent. Pourtant y aurait-il erreur sur ce point, ce que je ne pense pas, l'erreur importerait p^Hi car évidemment les pièces^ dont
dO INTRODUCTION.
je parle, datent de ce temps, et évidemment encore, elles sont l'œuvre d'un personnage, important^ versé dans la pratique des affaires publiques.
Encourager César dans ses projets de domination, l'éclairer sur les moyens dont il dispose; lui bien exposer, avec la situation véritable de la république, les désirs et Fattente de son parti; tel est le but de ces deux lettres. L'écrivain politique dépeint le gouvernement romain comme un corps ruiné, qui tombe de vieillesse ' et menace d'entraîner l'Empire avec lui. « Si, en effÎBt, ajoute-t-il, « par son état de consomption, ou par les coups (c du sort, cet empire venait à succomber, qui ne « voit qu'aussitôt la terre entière serait livrée à la a désolation, à la guerre, au carnage ^? » C'est au nom de la paix du monde; c'est pour la sûreté des provinces, et pour le salut de l'Italie ', que César doit prendre en main le pouvoir suprême ^; il faut qu'il relève et raffermisse la chose publique. Pour réussir, trois moyens s'offrent à lui.
* Popali romani sammam atqae inTictam imperiam tabeseere vetoiUte. G. G. Sallust., ad Cca. 9p„ i, IS.
* Quippe 11 morbo Jam aut fato, haie imperio secus accidai, cui dubium est qnin per orbem terranim vastltas» bella, e»des oriantar? Sallust., ad Cœs, 6p.> i, 13.
» Jd., cp., n, 5, 6, 8.
« Qoare capesse, per Deos, rempablicam, etomnia aspera oU iolef perrade. Md., p» 6. .
Qu'il embrasse d'abord, d*un même regard, toutes les branches de l'administration , tous les membres de l'Empire, a Organiser à la fois les d terres et les mers * ; » voilà la première tâche. Son importance rassure quiconque connaît Cés^r : de minces détails ne seraW^t peut-être point accessibles à un génie tel que le sien; mais gux grands travaux les grandes gloires *• En .second lieu, qu'il écrase la faction de la noblesse, faction d'hommes corrompus et lâches^ mais qui, compacte et armée^ gouverne avec insolence non*seulement les nations sujettes, mais le peuple romain et le sénat. Aussi ce sénat, dont la sagesse faisait autrefois l'espoir de la république dans ^es périls, flotte ça et là, poussé par le ca-' price, et décidant des intérêts de l'État, au gré de la haine et de l'arrogance de ceux qui le dominent '. Quelques nobles, avec un petit nombre d'auxiliaires de leur faction, sont maîtres d'approuver, de rejeter, de décréter; ils régnent ♦.
* Tibi terr» et maria simul omnia couponenda lanuEp. ii, 7.
* Qaippe res panras tantam ingenium adiiDgere nequit : inagn» cors magna merces est. Ep., ii, 7.
' Itaqne patres, quorum consilio antea dubia respublica itabillebatur, obpressi^ex aliéna lubidine bac atque iilac fluctuantes, agitantnr. Ep., 1, 10.
* Homines nobiles, cum pancis senatoriis quos additaraenta faclionis babent, quscumqne libalt probare, reprebendere, decemere, ea« utl lubido tulit, facere. ibid,, n
<i Pour rendre de la force au sénat, il faut augtf menter le nombre de ses membres , et établir a le vote au scrutin secret. Le scrutin sera une « sauve-garde, à l'abri de laquelle les esprits ose* « ront voter avec plus de liberté; dans Faugmen- « tation de ses membres, ce corps trouvera plus 9 de force et d'action *. »
Enfin, César doit régénérer la masse même du peuple, qui s'est dépravé au sein de la corruption générale, qui a fait de sa liberté et de la chose publique un trafic honteux *• Autrefois la multitude était souveraine et en possession de commander au;ib nations de la terre; mais elle s'est désorganisée; et, au lieu d'une paît dans l'autorité publique, chacun s'est créé sa servitude partieuiièrè \ Or^ cette multitude d'abord infectée de mauvaises moeurs, puis adonnée à une diversité infinie de métiers et de genres de vie, composée d'éléments incohérents, est devenue impropre au gouvernement de l'État. Il faut la mélanger par l'introduction de nouveaux citoyens pris dans les
* IgUor duabu» rebui eonflrmari passe «enatum puto ; fi nsoiero auctus per tabellara sententiam feret. TabeUa obtentui crit, quo magis aalmo llbero facere audeat; in muUltudijie et prsfiidii plvs et ufus ampliorest. Saliust., op., i« il.
» /d.> ep. 1, 6, 7.
* Neque paulatim populas, qui dominus erat, et cunctis gentibas imperitabat, dilapsus est; et pro commiul imperio, privatim aibi quisque servitutem peperit. /<!.« ep.» i, 6.
classes les plus honoi^bles des provinces, a J'ai € grand espoir^ dit l'auteur des lettres, qui ce croit « obligé p^r décence de parler un pçu de Jiberté; «j'ai grand espoir, qu'après ce mélange, tous se « réifieilJeroBt pour l'indépendance ; car chez hs « uns naîtra le désir de la conserver, et chex les «autres 'celui de mettre fin à leur semtude '• Tit «pourras les étahfîr dans 1q$ colonies} ainsi «s'accroîtront nos forces militaires, et. le peu* <c pie xaplivé par dps occupations honnêtes ces* « sera de faire le malheur public. » ^
« Mais, ajoute-t-il, je n'ignore pas, Je ne me ca- « cbe pas combien l'exécution de ce plan excitera «d'emportements et de tempêtes parmi les no* a blés. Ils s'écrieront avec indignation qu'on boucc leverse tout que c'est imposer l'esclavage aux «anciens' citoyens, que c'est transformer en « royaume un pays libre, si^ par le bienfait d'un « seul, une miifcitude nombreuse parvient au droit «de bourgeoisie/. j> U cite alors Texemple de
^ Coteram additif Aovis cteibus magna me ipes teneit Core ui t.^^ expergiscantar a^ Ubertatem; qaippe quum illis llbertaiis retinenda* tum bis servitatis amitiendœ cura orietor. Ep., i, 6.
* Sed non inscius neque impradens sum,quum ea res agetar, qu« isvitia» queve tempestates bominam nobilium futur» slnt ; qunm indignabuntur omnia ftinditua misceri, antiquis civlbus banc servltatem imponi, regnum denique ex libéra civiUte futurum, ubl Qnlus mnnere multitado ingens in civltatem peivenerlt. Jhid.
Drusus assassiné pour des projets pareils %, et en* gage César à redoubler de soins, pour s'assurer des amis dévoués et de nombreux appuis *•
Tels sont, en résumé^es conseils cofatenus dans ces lettres, qu'on peut regarder comme upe sorte de programine du parti démocratique, donné par un de ses plus fougueux tribuns. Les lois de César semblent n'en être, sur beaucoup de pmnts, que l'application. On y trouve clairement indiqués les trois principes que je signalais tout à l'heure : P établir l'unité dans l'Empire; 2® propager le droit de cité dans les provinces; 3^ atteind^ FarîMocratie dans le sénat même, en renouvelant et en agrandissant cette assemblée '.
Par malheur^ Salluste avait ti^p bien vu ; les innovations du dictateur irritèrent profondément la noblesse; et pardessus tout, et avant tout, l'introduction des provinciaux dans le sénat.* Cet acte, en effet, était décisif; il montrait clairement à tous les yeux la voie dans laquelle César poussait sa patrie. S'il n'eût eu que l'intention vulgaire de se faire une assemblée à sa dévotion, l'Italie ne manquait, certes, ni d'admirateurs sincères du grand bomme, ni de complaisants de l'homme tout-
* Voir ci-dessus, p. 51.
» Quo tibi, imperator, majore curafideque, amici et multa ptssidia font paranda. Sallusi., loo. laud.
* Consulter, plus haut, pag. 73, 74 et seqq.
puissant. Mais l'intrusion des races étrangères venait tout à coup changer le caractère politique du sénat; au corps aristocratique par essence, né et grandi avec Rome , seul représentant, seul conservateur de l'esprit quiritg^re, elle tendait à substituer une siipple assemblée de, notables : c'était le ps^ier gierme jd'une représentation de tout l'Empire, sur le pied d'égalité. Aucun des actes de César ne blessa donc, aussi vivement qui^ celui-ci, le vieux patrio^me romain^ Mais bon gré, mal.gré, il fallut obéir. Il fallut que les Cornélius, les Fabius , les descendants de TuUus et de Numa ouvrissent Iqurs rangs aifx demi-barbares \ comme on aimait à les appeler, qui venaient voter avec eux^ qui parlaient devant eux de leurs droits, qui décidaient souvent, par leui^s suffrages^ des institutions de la vt]|e. Il fallut obéir; mais on se vengea' de César .et des intrus ^e César par des cris de colère, par des sarcasmes, par de malignes plaisanteries» llnntôt des avis affichés sur les places invitaijent le peuple à ne point indiquer aux nouveaux pères (fonscrîts le chemin du sénat*; tantôt ou faisait chanter pgr les soldats au triomphe
* Quosdam t flemi barb^rls Gallor^m racepit in curiam. Saéton.» J. Cœ«., 76.
' Bonum faetùm, ne quis senatorl novo curiam manstrare velit. Saet., J. Cas,, 80.
m INTRODUCTION.
<tu dictateur : « Qa'il conduisait les Gaulois de^ c vaut son char, mais pour les mener au sénat, « où ils quitteraient leurs braies et prendraient le « laticlave '. » Les paroles, les gestes, l'accent de ces étrangers fournissaient matière aux critiques les plus amères et aux plus ridicule^ doléances. Parce que Tàccent était rude quelquefois et le langage incorrect, on s'écriait que tout était perdu, le bon goût et la belle, langue latine, avec la dignité romaine *; et Cicéron, bomme nouveau, ne rougissait pas de se faire l'écho de pa-* treilles puérilités. Mais tout ce courroux, toutes ces insultes n'aboutissaient qu'à resserrer encore davantage les liens qui unissaient les provinciaux à César.
Aussi, le poignard qui le frappa sembla, du même coup^ avoir frappé au cœur toutes les provinces. La cotisternation fut univecselle; et lorsqu'on sut que, par son testament, il léguait à k Sicile le droit de cité, comme un magnifique adieu qu'il envoyait en mourant aux nations con* quises, la douleur u'eut plus de bornes. Dans ce brusque dénoûment de tant d'espérances si vives et si tristement déçues, on crut reconnai-
• Gallot Gœiar in triunîphvm dacit ; atqae iidem in curia,
Galti braccas dcposuerani, latom clavam sampserunt. Saet.» iM. « Clc, ad Papir, PœU; Ep. dw,> ix, 15.
tre la main d'une fatalité ennemie. La superstition se mêla aux regrets; chaque pays eut ses prodiges; chaque peuple raconta ses pressentiments '; et l'apparition d'une comète^ au milieu de cette disposition des esprits, vint donner en quelque sorte à toutes les'illusions un droit d'incontestable réalité. Les étrangers qui se trouvaient alors à Rome (et le nombre en était immetise) prirent le deuil spontanément, et firent -retentir les rues et les places de lamentations prononcées dans tous les idiomes de la terre '. Les Juifs se distinguèrent entre tous, dans ce cortège fuiièbre des peuples, par la vivacité de leur affliction : pendant plu-^ •ieurs nuits de suite, ils restèrent en sentinelle près du bûcher *.
Ces faits, si authentiqUe^ qu'ils soient, se refuseraient à toute explication^ s'ils ne se rapportaient qu'à l'homme et au peu de bien qu'un homme, fiiit-il César,- peut faire à l'humanité. Mais ici l'action personnelte du fondateur de T Empire se confondait avec le mouvement in lime du monde; son ambition avait favorisé, excite une tendance
* Suet., J. Cœ« .> 81. — Plut, J. Cœs. — Vlrglj., Georg.s u, ad fin. — Ovîd., JJfetom. et cœt,
* In sDmmo pobllco tactu, eiterarmn gentium mnltitudo circDlatim, 8U0 quœque more, lamentata est Saet., J.Cœs.j 84.
* PrscipQequeJutlffii, qui etiam nocilbus coniiDuis buatum frequentarunt. Ihûi,
qui devenait irrésistible; son génie avait trouvé pour point d*appui la plus grande crise qu'ait éprouvée la société antique. La situation des peuples était neuve effectivement; les organisations politiques du passé croulaient, de toutes parts; Rome après avoir détruU les nationalité» diverses, dans tout l'univers civilisé, sentait i son tour sa propre nationalité chanceler et céder à la réaction de l'univers. Il était manifeste à tous que les conditions, sous lesquelles avaient jusqu'alors vécu les sociétés politiques, ne suffisaient plus à une grande portion du genre humain, et qu'un ordre de choses tout nouveau allait commencer. Cet ordre de choses, quel serait-il? L'histoire ne jetait aucun jour sur les incertitudes présentes, car rien dans le passé ne faisait deviner un tel avenir.
Le mot mystérieux qui échappait à la science humaine, les masses le demandèrent à la religion. On feuilleta de toutes parts les lÎArres sacrés; on recueillit les vieux oracles ; on en imagina de nouveaux, au profit de l'idée qui travaillait toutes les âmes. Jamais l'anxiété du doute, jamais la crédulité ne furent plus en émoi. Des prophéties, en vers et en prose, circulaient d'orient en occident, et d'occident en orient, par milliers de volumes *;
* Auguste, parvena au souTerain pouvoir, fit réunir et brûler plus
chaque nation apportait les siennes, empreintes de sa foi religieuse et de son génie poétique, et les donnait comme la clef de cet avenir sans nom, vers lequel gravitaient toutes choses. Pour le Latium et la Grèce, nourris de fictions gracieuses, c'était un retour à l'âge d'or, au ^ègne du bon Saturne, à la paix perpétuelle, à l'innocence des hommes *. E'aruspice étrusque y voyait la fin d'un jour du monde ' j tandis que des sectes mystiques saluaient en lui l'ftui^ore d'une année céleste, dont les grands mois allaient poindre ^.^n Orient, d'autres interprétations religieuses, d'autres calculs cosmogoniques, d'autres rêves, d'autres espéran-
de deux mille Tolumei de prédicUoni tant grecQnes qae latines, dans la crainte sans doate qu^elles n'excitassent quelques amt>itio'ns.
Qaicquid fatidicorum librorum grisci latinique genéris, nnllis vel pal*am idonef s anctoribus, Ynlgaferebatar, snpradoo millia contracta undiqne cremarlt : ac solos retinuit sibyllinos, bos qnoque délectu babito...^... Suet., Aug., 31. -Bio., u\, 17. *- Tibère fit faire une eeeonde épuration des llfrea prophétiques.
' Bl^gnns ab integrb sœelomni nascitnr ordo. Jam redit et Virgo, redeunt Salarnia régna.
toto sarget gens anreainnndo.
Adspice conyeio nutantem pondère motidum, Terrasque, tractusque maris, cœlamqae prorondam ; Adspice, venturo lœtaniur ut omnia ssclo ! — Virg., Sclog,^ iv.
« Sarv., ad Virg., Vclog,, ix, 47.— Cf. Gensorin., deDienatoL,
XTii. — Plut., <n 5y«.
* Incipient magni protedere menses. Virg., JBlclog.s iv» ii.1 Erat alla de magno anno yertente, à piatonicis et stoicis petits opl-
nio, quo reruià omnium àv»cOxXci>ai< et àiToxaTà<rramç esset fiitura.
fleyn., in Virg,* eelog.^ xv. .;.:
90 »TRO»OCTION.
ces. Maïs une concordance frappante au milieu de ces diversités^ c'est que tontes les traditions, toutes les explications annonçaient la venue d'un roi, qui réunirait les nations sous son sceptre et fermerait à jamais le temple de la guerre. Cette croyance était surtout répandue paf mi les nations orientales '. A Rome même; à la face du Capitole et sous les'yeuirdu sénat, bien dès signes savaient eflVay é les pontifes, et bien des voix s'étaient écriées, c La nature est en travail d'un roi M » César sembk répondre à l'attente universelle; et le monde suivit avec anxiété sa marche à ce trône Universel, qu'il élevait sur les débris du gouvernement de sa patrie. Chose étrange, que ce mysticisme politique débordant, touÉ d'un coup, au sein d'une société, 4ont la tête rejetait à peu près toute religion positive; que ces prédictions et cfes prodiges appliqués à César^ à l'ambitieux épicurien qui, en plein sénat, avait nié l'immortalité de l'âme, au profit des complices de Caiîlitia'!
Pourtaqt il en fut ainsi, et dans la conscience
* Percrebnerat Oriente tota vetns et constans optnio, esse in fatis, ut eo (empore JudœA profecti reram potirentvr. Sueton., Yetp., 4.— Tacit., Hi$t,, V, 13. — Joseph., B4U.jud., vn, 88. — Appian. ap. Zonar.. 4finM U.
> Aactorestialius MarathUs... prodi;iam Rome faetam pabtice, qao denunciabaiur regeoi populo romano nataram parturir^... Saet.» Aug,» 94. — Dominam terrarum orbi natuni... Ibid.
» Sallust., Catil, 51.
d'un grand nombre d*homniés, cet homme fut vraiment Dieu*. L'auréole, dont son laurier impérial avait été environné, passa après sa mort au front de son fils k Octave devint à son tour un sujet de prodiges, de prophéties et de visions, même dans une sphère sociale, où Ton sait se garantir Iles impressions populaires ». On voulait le croire prédestiné à l'accomplissement du grand travail ébauché par son père; et, comme le poète latin, on suppliait les dieux îndigètes, les génies de Rome et du sol italique, divinités exclusives et jalouses, d'épargner au moins ce jeune homme, de ne point arrêter dans ses mains la consolidation du monde :
Bî patrii indigetes^ et Romule, Vestaqae mater, QuiB tuscam Xibef im et romana paUtia serTas^ Hune saltem everso Juvenem succarrere ssclo Né prohibete * I....
Ainsi finit, dans Rome, ce gouvernement répu-
* In eorom nùmenini relatas est, non in ons modo decementinm sed et persuasione valgi. Suet., JuL Cœs,, 99.— Die, xly, 7.
' Qunm intraret urbem, solis orbig super caput ejus, cnnratos anmaiiter, rotundatQsqiuej ii^^colorem arcag, yeiut coronam tanti moi viri capiti Unponens, conspectus est. Vell , ii, 59. — Memorias proditnm est, quo die divns Augnstos tirbem, ex.Apononia reversas, intraTltr cirça solem y\mm varii coloris cii^uinm, qoalia esse in ' arca solet.... nos dicere coronam aptissime possumas. Sehec, Quœst. tiat, I, i. — > Glrcnlua ad speciem eœlestis arcos orbeto solis ambiit. Soet., Aug., 45. — IWo., xly, 5.
* Voir dans Suétone et dans iPlutarque tes songes dCLCatulus et de Cleéron.
* VirgiU, Geotg.* i, 498.
blicain aristocratique, qui n'avait eu de volonté et de puissance que pour subjuguer. E!branlë profon-* dëmeut par la réaction des races italiques, il tomba sous celle des races étrangères. LHinité de l'Italie avait pu sertir toute faite du bouleversement de la guerre sociale, parce que les Italiens, étaient déjà assimilés, parce qu'ils étaient déjà Romains, sauf le droit. Rien de^ pareil n'existait encore pour les nations sujettes, du moins quant à la plupart; et ni Pharsale, ni Munda, ni Philippes ne. durent enfanter l'unité de l'Empire. Ce que les provinces gagnèrent, dans les dernières guerres civiles, fut surtout une conquête morale : ce fut la ruine du système politique qui maintenait l'exclusion sociale; ce fut la reconnaissance définitive du principe d'association, à devoirs et droits mutuels; ce fut enfin, dans une reconstitution de l'ordre politique, la garantie que Rome ne combattrait plus désormais ce principe, sur lequel reposait la destinée de tant de peuples. En fait, l'autocratie des Césars n'eut pas un autre caractère que la toute-puissance tribunitienne des Gracques et de Marius, ou la royauté offerte à Sp.Cassius, à Saturninus, et à tant d'autres; pouvoirs extraordinaires confiés à un seul, par la majorité, contre l'oligarchie, dans un but de pr^igrès général. Cette grande et respectable mission du pouvoir impérial légitima, aux yeux
d'une partie du monde, la perte de la liberté politique; aux yeux de l'autre, elle en adoucit le regret.
a II s'en faUait bien^ dit Tacitp, l'interprète élocqpient de ce regret du passé; il s'en fallait bien «que le nouvel ordre de choses^ déplût aux proa vinces, qui teqpient en juste défiance le gouvercnement du sépatet du peuple, à cause des quea relies des grande et de la cupidité des inagis- <K trats; et qul^ attendaient peu de secours desjois, ce impuissantes qu'elles les voyaient contre la vioff lence, la brigue et la vénalité '. x>