‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaine (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · MARCHE DU MONDE ROMAIN VERS L ITNITB · texte numérisé non relu

MARCHE DU MONDE ROMAIN VERS L ITNITB

|I. — Revue des n/ces humaines colnorises 4ans VEmpire; leur caractère; leur état politique; leur ancienne condition sociale. — Obibht; nations caucasiennes ; Arméniens ; racts mêlées de l'Asie Mineure; famille des peuples araméens; Egypte; Grèce européenne. — Occidbicf;' races de l'Afrique; civilisation carthaginoise; famifte y>érienne en Espagne; famille kimro-galtlque en Gaule; tle de Bretagne; Uljrie; Pannonie ; Thrace.

Faire de l'Empire romain, au temps d'Auguste , une "société homogène, n'était point une tâche

* Neque provinci» illum rerum statum abnuebant, suspecto senatns populique imperio, ob certamlna potentium et avaritiam magistratuum; invalide legum auiiiio.... AnnaU., i, 9.

facile ni dç prompte exécution; et, pour s'en convaincre y il suffit de passer i^apidement en revue les éléments si multiples, si divers qui le composaient, et au sein desquels il fallait faire descendre la cohésion et l'unité.

Cet Empire que Rome appelait orgueilleusement son univers % et qui en effet renfermait la presque totalité du monde alors conmi ; ce vaste Empire se partageait naturellement en deux régions : TO rierU et YOccidenl^ division qui n'était point purement géographique, mais qui correspondait à des différences profondes dans les origines, l'ancien état social et la condition présente des populations.

Soùs la dénomination d'Orient, on comprenait cette zone de l'Asie occidentale que limitent, à l'ouest, la mer Noire et la Méditerranée; au nord, le Caucase; au midi, la vallée du Nil; à l'est, la mer Caspienne, le cours de l'^uphrate, les déserts de l'Arabie et l'Ethiopie. L'Égypfe, que les anciens plaçaient en Asie, faisait partie de l'Oient. Dans cette région, la plus peuplée et la plus florissante des possessions de Rome, se trouvaient^ à côté de quelques races encore barbares, les débris des plus vieilles sociétés et le berceau de la civilisation européenne.

« In orbe romano oni 0aiil.M. i^. xvii. D., <ie5Mi hom.

INTRODCCHON. M

En commençant par le Nord, et dans Tisthme qui sépare le Pont-Euxin de la mer Caspienne, on rencontrait d'abord les tribus du Caucase; tribus d'origine très-mêlée, et de langues ou du moins de dialectes très^-variés, puisque, dans les places de commercé, situées sur la côte, les interprètes romains devaient . comprendre et parler jusqu'à soixante et dix idiomes différents K Chacune de ces peuplades avait son chef particulier plus ou moins absolu : celui des Mosynèkes entre autres, vivait emprisonné dans une tour de bois; elles se grouppaient ensuite en grandes confêdérations ou royaumes, sous le proteo torat des Romains. Tels étaient les royaumes du Bosphore cimmérien, de l'Albanie, de ribérie •, et celui du Pont, qui comprenait une partie de l'ancienne Colchidc. Les écrivains contem* porains ous représentent les peuples caucasiens comme es barbares ® livrés à des guerres perpétuelles, soit entre eux, soit avec leurs voisins,

* Strab., XI, 761, éd. Almelov.-* inine fait monter à cent trente le nombre des interprètes entretenus par te commerce romain dans la place de Dioscuriade, Ti, 5. — Cf. Herod., i, iKOà. -r Xenopli. Aaàb,, h 4. — Timostb. ap. Plin. Secund., Hist, naf.^ Yi, 5.

* L'Ibérie formait la Géorgie actuelle; Tancienne Albanie est représentée aujourd'hui par le Schirvan et le Daghestan.

* Strab., XI, 750, seqq. — Plin. Sec, yi, passim. — Cf. taclt., imio YI, 33, 34 ; XII, 15, 16, 44, 46, et pasBitn,

96 INTAODUCTION.

les Scythes et les Sarmates, qu'ils enlèvent et TontvenHre comme esclaves à Phanagorîe, à Dioscuriade ou à Trapezunte. Ce sont eux qui alimentent la traite des captifs suc les grands marchés de la mer Pfoire. Quelques germes de civilisation commençaient pourtant à se mon^trer dans ces vallées sauvages. Les rois entretenaient des corps de troupes armées à la romaine \ Llbérie dont la population était oi^anisée en castes, avait déjà des villesbien construites etdeschamps bien cultivés*. Ce progrès était dû au mouvement commercial imprimé par les colonies grecques duPont-Euxin, entre UEurope et la haute Âsie^ à travers le Caucase, en suivant le cours du Phase jct celui du Cyrus. Ces colonies, qui bordaient la côte en grand nombre, formaient de riches entrepôts des marchandises d'Orient et d'Occident *; mais leur prospérité même était environ/iée de périls. De temps en temps, le Kerkète ou le Mossyne tatoué descendaient de leurs montagnes % THéniokhe nomade arrivait sur ses chariots ; le pirate Âbcasse mettait en mer ses longs canots voû-

* TacU., Ana s xii, 16.

* Strab., XI, 764.— Plln. Sec, vi, 10.

s Consulter sur tout ce qui concerne les colonies grecques de la mer Noire, M. Raoul-Rochette, Hittoire critique de Vétablii' eetnent des toUmiei grecques, et Antiquités du Bosphore cithmé^ rien.

* Notis signantes corpora. Plln., vi, 4.

tés ^ ; et en une nuit, les rickes comptoirs disparaissaienty mais pour se r^ever bientôt de leurs

ruines \

Tel était, de ce côté du monde, Tavant-garde de l'Empire contre les Sarmates, les Scythes, et cette grande horde de nations nomades déjà en marche dans les steppes de la haute Asie.

Chez les Ibères, se trouvaient ces fameuses Portes caucasiennes, passe taillée naturellement dans le roc^ et si étroite, qu'une porte de fer grillée suffisait pour l'intercepter \

L'Arménie, située au midi du Caucase, recevait ses rois de la main des Romains ^. Ménagée par les premiers empereurs, la fragile couronne fut brisée par Trajan, qui réduisit le pays en province; mais, Adrien la restaura. Pressés entre l'empire des Césars et celui des Arsacides, et entraînés souvent dans leur conduite politique par les nécessités d'un voisinage doublement redoutable, les Arméniens se faisaient accuser à Rome dfi perfidie et d'inconstance \ INéftnmoins , les habitudes ro-

» Tacit., HisU m, 47.— Strab., xi, 758.

* Plin., Ti, 5. — Cf. Heeren, De la PMkique et du O^iiwuree dei Mti&M de V antiquité; trad. fr. Parts, 1S30.

> Ingens naturs opus» montibus interruptis repente, 4ibi fores obdUa; ferratis trabibus... ibi loci, terrarum orbe portis discluso. Piln», Ti, «.

* Tacit. , Ann. , ii, 3 ; n, 32 ; xi, 9; xiii^ 5 et seqq.

* Maximis imperiis interjecti , et siepius discordes sunt, adversu«

maines se propageaient rapidement parmi eux.

Tigranocerte , grande cite peuplée de Grecs et d'Occidentaux de toute province, et rivale d'Artaxata pour l'importance, représentait au sein de ce royaume l'esprit cosmopolite de TEmpire , et servait de centre d'assimilation politique.

En quittant l'Arménie du côté de l'ouest, on entrait dans l'Âsie-Mineure. Rien n'était moins homogèneque la population de cette grande'presqu'ile. Aussi haut qu'on puisse remonter dans l'histoire, on la trouve occupée par deux races puissantes qui s'en disputent la domination : la race phrygienne, qui, répandue sur tout le plateau central, se prolonge aussi vers le nord, et la race carienne qui tient le littoral au sud et à l'ouest, et se partage en Cariens *, proprement dits. Lydiens et Mysiens. Les royaumes des Midas et des Crésus, après avoir jeté un vif éclat dans ces temps reculés, allèrent s'abtmer au sein de la vaste monarchie des Perses. A cette dernière

Romanes odio, et in Partham isTidit. Tacit. , Jfm., u, 56. — Satis cognium Armenioram perfldiam. Ihid., xii, 46.

■ M. Raoul Rochette fait de la race carienne nne branche des Pélaiges chassés ée la Grèce par les Hellènes. Y. Hi$t, crit, de VétahUts. de» colon, grée, i, lOS et saiv. ; mais, <|ueHiue grave que soit cette autorité, on regarde plus communément les Cariens comme une race originaire de 1* Asie. ConsoHer sur ce point Heeren, De la PoMigine et du Ommeree des peupks de VAntif^iiéf n, sect. i, c. 1.

INTRODOCTION. W

époque déjà, des colons de race étrangère s'étaient établis sur plusieurs points de la côte j en refoulant à rintërieur les populations indigènes; et pendant bien des siècles^ des essaims d'envahisseurs de toute nation, se succédant par intervalle, occupèrent et finirent par couvrir une grande partie du territoire. La région maritime presque en entier devint un pays grec où fleurirent ces colonies éoliennes, ioniennes et doriennes, qui joignaient au génie de la Grèce les mœurs plus douces et l'élégance raffinée de l'Asie '. A côté , d'elles, au nord, des tribus sauvages de laThrace, passant le Bosphore, envahirent la côte de Bithynie *. Une branche de la racfe araméenne ou syrienne, sous le nom de Syriens blancs ', occupait déjà la Cappadoce , ainsi qu'une partie du Pont. Les conquêtes d'Alexandre^ remaniant, pour ainsi dire, tous ces éléments , les mélangèrent encore de Grecs occidentaux. Enfin, et pendant la durée de la domination macédonienne, trois hordes gallo - kirariques , les Trocmes, les Tolistoboïes et les Tectosages, arrivées du nord-

* F. dans Bf. RftonNRoelicUe, rhistoire de ces colonies, nt^ 39 et

8«lT. I

* Thocyd., iv, ?5.— Xenoph., Andb,» Vf, 4. -^Scyllax., 34.-«Strab.^ XII, passim.

' Hérod., V, 40.<-» Strab., xii, 819.

est de l'Europe à travers l'Hellespont, démembrèrent la Phrygie et fondèrent sur les bords du Sangarius un royaume galate ou gaulois *. Ces derniers venus conservèrent leur langue avec tant de persévérance et presque de pureté, qu'au cinquième siècle de notre ère, on reconnaissait encore, dans leur bouche, l'idiome desTrévires et des Lingons *.

De cette juxta-position de tant de races, découlait nécessairement une grande diversité de caractères et d'habitudes. Il y avait loin du Grec de Smyrne, de Pergame ou d'Ephèse, menant, dans des villes superbes, une vie remplie par le commerce, les arts, et toutes les recherches du luxe, auPhrygien nonchalant, plié à tous les jougs; au montagnard Gilicien, brigand sur terre et pirate sur mer; au stupide Cappadocien qui ne fournis^ sait guère à la capitale de l'Empire que des portefaix, et que ses rois et ses seigneurs pouvaient vendre comme leur propriété sur les marchés d'esclaves ^. Le nivellement administratif marchait

* V. Histoire des Gaulois, i, 184 et suiv. ; 341 et suiv.

* Unum est quod tnferimus... Ctalatas, excepto sermone grsco qno omnis Oriens loqaitur, propriam lingaam eamdem pêne habere quam Trevirog, nec referre si aliqua exinde corrnperint. S. Hierooym» Prol, Ubr.9 ii; Comment, epist. ad Galat.^ 3.

* Mancipiis locaples eget œris Gappadocum rex. Hor., Ep„ i, 6.

pourtant avec vitesse, et préparait celui des habitudes. L'organisation en province romaine s'étendait chaque jour dans la presqu'île asiatique , et chaque jour elle englobait quelqu'un de ces petits royaumes dans lesquels le pays avait été de tout temps divisé. Auguste mit- fin à celui de 6alatie, et en partie à celui du Pon t, que Nçrôn supprima entièrement ; Tibère fit la même chose pour la Cappadoce. La Bithynie était déjà province par le testament d'un de ses rois. La Lycie , organisée au contraire en république fédérative , sous un ^ chef national appelé le Lyciarque , ne se maintint non plus dans cet état que jusqu'au principat de !» Claude. Du temps de Néron, le roi Agrippa citait I pour exemple aux Juifs, ses sujets, in la tran- (cquillité des cinquante villes de l'Asie-Mineure, <K obéissait aux faisceaux proconsulaires, sans I a force armée et sans garnison \ » Il est vrai que Rome les dédommageait amplemeat de la perle de leurs gouvernements nationaux, par les libertés municipales les plus- étendues, et souveot par l'immunité d'impôt. Il n'y eut guère de ville un peu importante de la presqu'île d'Asie qui ne pût

"8trab.,xiT, 980.1 <76|i.wa, xat ràç uwaTixàç paC^ouç; Joseph-, BéU, jud„ iv, 16.

iOa INTIMDUCTION.

inscrire avec orgueil sur ses médailles , le titre ai autonome ^ Il en était de même des lies voisines, presque toutes peuplées par les Grecs.

Aussitôt qu'on avait passé THalya, entre ce fleuve et le Tigre à Test, et du nord au sud, entre les monts Caucase et le golfe Arabique^ on entendait parler, dans ses différents dialectes , une même langue d'un caractère bien particulier; et l'on entrait alors sur les possessions de la race araméenne. Ces dialectes correspondant à autant de branches de peuples, étaient le cappadoden, idiome des Syriens blancs; le syriaque, parlé entre la Méditerranée etl'Euphrate; le cbakiéen à Babylone; l'hébreu en Palestine; le phénicien dans les villes maritimes de la Phénicie; enfin l'arabe, non-seulement dans toute la presqu'île arabique, mais encore dans les plaines de la Mésopotamie, fréquentées de tout temps par les tribus du désert. Tout semble démontrer qu'une même famille humaine avait couvert autrefois ces plaines immenses ^ et que, sans perdre totalem^dt son caractère primitif, elle s'était modifiée d'un lieu à l'autre,

< Spanh., ex*, ii, 12, 13, 14.

> Gonsalter Heeren : 1H la politique et du Commerce deg peuples de Vantiquitéj, i, V sect., c 1, S; et le Traité da même auteor» De Unguarum oêiatiearum in PerMrum impetio cogtiaeimf/eet «oriefate; Gomment. Societ. Gott., xii.

suivant ies nécessités qui avaient dicté son genre de vie et ses mœurs. £n Arabie, elle continua la vie nomade; en Syrie, elle connut l'agriculture et les demeures fixes; en Babylonie, elle fonda la ville la plus magnifique de Fantiquité; sur les côtes de la Phénicie, elle construisit les premiers ports, et équipa des flottes qui lui assurèrent le commerce du monde. Un peu au delà du Tigre finissaient la langue et la race d'Aram ; à partir de là, vers l'orient*, s'étendaient les langues et les nations de la Perse qui appartenaient à une tout autre branche de l'espèce humaine.

L'Empire romain ne posséda jamais en entier le territoire araméen. A l'époque d'Auguste il s'ar-> rétait au cours de l'Ëuphrate , et ne s'avança que plus tard, et encore temporairement, jusqu'au Tigre. Las Parthes occupaient la Babylonie et la Chaldée. L'Arabie se maintenait indépendante : ce fut Trajan qui en soumit une partie à la do-^ mination de Rome.

La Syrie, réduite en province, était réputée la plus riche contrée de l'Empire. Les descendants des Séleucides, relégués à Samosate, ne régnaient plus que sur le petit, mais fertile canton de la Commagène; Tibère supprima bientôt ce royaume, toléré par pitié pour une race antique et illustre. Antioohe, métropole de la province, et rési-

dence des gouverneurs, était la Rome de l'Orient; ses théâtres y son cirque, ses initiations mystérieuses, et les fêtes voluptueuses de Daphné, y attiraient un immense concours d'étrangers, et pourtant elle n'avait point encore atteint son plus haut degré de splendeur. Emèse, située près de rOronte, renfermait un temple fameux où l'on adorait le soleil sous Temblème d'une pierre noire ^, et sous le nom d'Elagabal, /? Dieu de la Sfontagne; ce temple devait fournir un jour un empereur au monde romain \ D'autres Césars * devaient sortir de Tadmor, la ville des Palmes , que les Romains appelaient Palmyre , et dont les Orientaux attribuaient la fondation au roi hébreu Salomon \ Du temps d'Auguste , Palmyre , située dans le grand désert de Syrie, au milieu d'une oasis plantée de palmiers, servait de station aux caravanes qui commerçaient avec l'Asie centrale, et passait déjà pour une ville riche'', bien que l'époque de sa plus grande prospérité ne soit arrivée que deux siècles plus tard. Elle était alors à peine romaine*, mais ménagée par les Romains, à cause des Parthes. Du

*Héro(liaii.,v,3.

> Antonin surDommé Ëlagabal, emperenr êhS SI18.

* Odenat, époux de Zènobie, et les àls de ce prince.

* Reg., 9, 18.— CAron., ii, 8, 4. — Joseph., jànt. Ju4., vin, C. » Plln., ma. nat, v, 81. — Appian.| Bail, eivl, v, 9.

* PIln.,Hw(. nat,v.2I.

reste y elle conserva assez longtemps sa constitution intérieure y où dominait une aristocratie à la fois marchande et militaire , et où la rel^ion protégeait le commerce ^ Telles étaient la ferveur religieuse des Syriens et les richesses accumulées dans leurs temples, qu'il fallut à Crassus plusieurs jours pour dépouiller celui dHiérapolis, ou Mabog, et pour en faire peser les trésors ^.

L'ancienne grandeur de k Phénicie était éclipsée ; ses marchands , pour me servir de l'expression d'un poète hébreu, avaient cessé d'être rois^ Tyr, qui prenait les titres de métropole sacrée, inviolable^ autonome, ne se distinguait plus guère que par ses teintures de pourpre, et Sidon par ses verreries *. La ville importante était Ptolémaïs qui gardait toujours son nom syrien d'Aca.

!^ royaume de Judée ,'Créé par les triumvirs en faveur d'Hérode-le-Grand , s'était dissous à la mort de ce prince; et, partagé tantôt en ethnarchies et tétrarchies sous des chefs nationaux, tantôt en provinces sous des procurateurs romains , il chan-

■ Inscript Palmyren., ap. V^ood, Jlutnt of Pcamyra,-^ Coub. fleeren. Commdreia urbU PalmyriB» etc. ; ComuMni. rtoeM. So^ seimt. Gott, 7.

* Strab., XVI, 1090. — Pto., 5, 23.— Appian., Parih., M.

* iBàie, XXIII, 8.

* Strab., XVI, lOM. — Plln., v, 19.— Stepban., de Urb.

t06 INTMMXICTKW.

gea fréquemment de coostitution et d'étendue^ jusqu'à l'épouvantable catastrophe qui le fit disparaître, sous Ye^asien. Jérusalem, sur qui planait une si cruelle destinée, comptait parmi les cités les plus populeuses et les plus opulentes de l'Orient \ Césarée, fondation politique d'Hérode ^ promettait pourtant de rivaliser bientôt avec elle. Samarie avait changé son nom en celui de Sébaste, qui signifiait, en grée, Auguste} Juliade, autrefois Bethsaïde, et Tibériade, reçurent aussi, par ces noms nouveaux, l'empreinte de la domination de Home^ Ce peuple, souvent subjugué {>ar ses voisina, souvent emmené en captivité loin de ses foyers, avait perdu jusqu'à sa langue maternelle : après avoir désappris l'hébreu pour le chaldéen, sous ses maîtres babyloniens, il avait ensuite, sous le gouvernement des Séleucides, parié un grec mêlé de syriaque, auquel on a donné le * nom d'hellénistique \ Mais ce qui, malgré tout, lui créait une nationalité forte, ce qui le maintint constamment séparé des autres peuples, ce fîit sa fidélité à sa loi religieuse, fidélité opiniâtre, in-

« mui*, v> 14, — jacitt Bm.^ Y, s.

* Josepli, AM., xn, Id, iS) BàU. juà., v» i^^PIte., v, lS.^«*«trab.,

> Joseph, Aitt.iud.s'MS^f 10) xv, s; ii; xviii» a}^ell./iMl.«ni, fs. — Plln.,v, 13,14,15.

* Salmas., de HHlMkêkm, Cémmmt., p. 1S»« if^. Logd. Bât, t643.

domptable , supérieure à toutes ses infortunes* Les Juifs réfugiés y nombreux sur les divers points de l'Asie, mais sui'tout dans Antioche de Syrie S et dans Alexandrie d'Egypte % y vivaient selon les coutumes de leurs pères , s'administrant eux^ mêmes par des Sanhédrins ; les Romains leur conservèrent cette autonomie qu'ils tenaient des Ptolémées et des Séleucides \

Telle était la condition des peuples de race araméenne compris dans l'Empire.

L'Egypte, comme au temps des Pharaons, se partageait en trente^six nomes ou départements, subdivisés eux-mêmes en toparchies ^ Malgré les révolutions qui avaient bouleversé le pays, depuis des siècles; malgré la conquête étrangère, le mé«* lange des. Grecs et l'administration éclairée des rois Lagides, peu de choses avaient changé dans la langue, dans le caractère , dans la vie de ces populations , dont la religion réglait toutes les habitu* des, et que leur organisation par dastes avait enchaînées s^us une hiérarchie puissante de prêtres. L Egyptien , travaillé par un esprit de superstition, ardent jusqu'à la férocité, et asse* indifférait,

* Joseph, Ànt, xa, Z -, eoEt. Apioii.

' Joseph, 4nt> xn, 1, 8; cont. Apkm.

' Spanh.» Orb. fom.> ex., ii» 11*

* Hérodot., ii, 164. — Diod. Sic, vi, 66.- Strab., XTH,-* PHn., v, «•

m INTRODtICnON.

il est vrai y au sort de ses maîtres i, s'occupait su^ tout de ces querelles religieuses, qui, dégénérant en émeutes, ensanglantaient fréquemment la contrée. Les Romains redoutaient ce fanatisme et cette indifférence, plus encore que l'opiniâtreté du Juif, ou l'humeur acre et railleuse du Syrien , devant qui rien ne trouvait grâce, ni gouverneur, ni empereur, ni loi. L'Egypte d'ailleurs avait pour les Césars une grande importance : elle était le grenier de l'Italie ^ Aussi Auguste regarda comme une nécessité politique de la placer sous un régime d'exception, de la séquestrer, suivant le mot de Tacite ', en défendant aux sénateurs et aux chevaliers romains du premier rang d'y aller jamais, qu'il ne l'eût permis. Il craignait que l'Italie ne fût affamée par le premier ambitieux qui s'emparerait de ce pays, où, tenant les clefs de la terre et de la mer, il pourrait se défendre avec très-peu de soldats contre de grandes armées. L'Egypte fut donc administrée en préfecture par un simple chevalier romain, à la nomination de l'empereur \ Réduits

■ ProTinciam rapersUtione ac iascivia dUcordem ac mobllem. Taclt., HUt., n. — Juv., XV, 31- — JElian., x,%i.

* ^gyptos claustra aiuionQ.Tacit., HUUs m, 8.

' Nam AugoBtuf , inter alla dominationis arcana, vetUift» nisi permisso, ingredi senatoribus aut equitibus roBiania Ulustribua , sepof ait JEgyptum. Tacit., Ann ^ n, 58.

* Tacit., Ann., n, 59; HUt., i, 11. - Snet., lib , 52. — Feap.^ 6. — Dlo.,u,lT,

à la condition la plus rigoureuse, ses lubitants ne purent devenir citoyens romains qu^après avoir été d'abord natui'alisés citoyens.de la ville cosmopolite d'Alexandrie ^ ; et encore Alexan* drie était -elle privée de représentation municipale \

Mais à côté de cette immobilité de la race indi*gène, l'Egypte présentait un merveilleux dévdoppement de civilisation grecque, concentrée, il est vrai, dans peu def villes, principalement dans la grande et magnifique Alexandrie , qui renfermait trois cent mille personnes libres et peut-être autant d'esclaves. Depuis qu'Athènes avait cessé d'être le siège principal des lettres et des arts , la nouvdle capitale de l'Egypte, placée dans une situation admirable qui la rendait dépo^taire du commerce du monde , devint le rendez-vous des littérateurs et des savants de la Grèce. Les Ptolémées, protec* teurs des lettres, y fondèrent la [bibliothèque la plus fameuse de l'antiquité ^; et cet immense dé- I pot, détruit en partie pendant la guerre de Jules j César contre les Alexandrins *, venait d'être restauré par Antoine au moyen de deux cent mille

* Joseph., CùnU Àpton.^ n. — Plin., EpisU* x, 23» 23.

* Dio., u, 17.

' Strab., XVII.— Plin. Sec, Si$t, nat,, v, 10.

* Plut., C<B#.—Dio., xui,38.

11© INTRODOCTION.

Tolumes enlevés à la bibliothèque de Perçame \

Ces individualités orientales ^ si prononcées , avaient donc un lien commun ^qu'elles devaient aux conquêtes d'Alexandre; ce lien, c'était la langue et la littérature des Hellènes. Le grec était là l'idiome des classes élevées, celui de l'intelligence et des besoins moraux. On n*y apprenait guère le latin que par nécessité, comme la langue officielle du gouvernement, dans laquelle les actes de l'autorité puUique étaient rédigés, et qu'un citoyen romain ne pouvait point ignorer, sous peine de déchéance ^ Mais cette unité, créée en Orient par les arts et la science des Grecs, n'existait, pour ainsi dire, qu'à la surfece; faite pour rallier les esprits cultivés, elle ne descendait point jusqu'aux mœurs publiques; elle restait sans prise sur les masses; elle était loin de cette unité profonde, universelle que Rome sut imprimer aux races bail>ares qui avoisinaient l'Italie.

Quanta la Grèce européenne, que je dois joindre ici à rOrient , d'après l'ordre logique, comme les Romains le firent plus tard adminîstrativement, lorsqu'ils séparèrent en deux leur immense empire ; déchue de tout ce qui l'avait jadis rendue si

• Plat, Amm.

* Uemperenr Claude dlsatl» an rapport de Dion : ^^ ^n (^«(Miio^

mtROMJCTION. 4ii

grande, elle voyait jusqu'à la gloire des lettres rabandonner. Elle n'en montrait que plus de répugnance à se rapprocher de Rome et de l'Italie. Absorbée dans Tidolàtrie de son passé, et dédaigneuse de tout ce qui n'était pas elle-même *, elle se vengeait du présent, en feignant d'ignorer ce que valaient ses maîtres, s'ils paHaient une langue supportable, s'ils possédaient des orateurs et des poètes, s'ils produisaient des lilrres dignes d'être lus. C'était toujours cette Tieille séparation du genre humain en Grecs et en Bai4)ares, que l'orgueil des Hellènes s'efforçait de perpétuer; et pour amnistier à leurs yeux la conquête romaine*, il fallait rattacher Rome à la Grèce, et leur démon* Irer, ainsi que Denys d'Halycarnasse se flattait de Favoir fait, qu'on ne s*embarharisait point en de- Tenant romain '. Du reste, ils consumaient ce qu'il leur restait d'énergie locale en dissensions perpé*

* Grael... genusin gldriam saam effasiMlraum. PUn., flïtt mM.» m, 6. •* Qui tantnm sua mirantur. Tacit., Awn,, ii, 88.

■ ïva T0T8 fi.a6oG<Tt t^v àXiiôeiav, à ffpooTÎxet xat irspt t^ç woXewç r^ç^e TOpaoTç 9pov8tv, et p.ïi wavràwaaiv â'^picdc xol ^afievôç ^tobeetvTai irpo; aÙTYiv xal [x-iÎTÊ àxOeaôai -qi 6woTàÇet xaxà to eôtbç "Ytvoixévip' puiirg xaTYj ■jopfîy Tnç t6xviç, 6ç oôx iiWTYjleU» ico'Xtt TTflXtxoÛTiftv iQififioviflW 3WI to«oStov ii^Ti xpovov -jTpotxa ^tt>pTrjaa(ii.wKi$. Dlonys. HaKc, l, ô.

' OÙ68V àv sxcdXuasv airocv ix^cêapêaptbadat rb ÈXXvivixèv 6iro P*ofi.at(i>v... tîifep Jaav papëctooi. DîODys., VU, 70.— Cf., i\M.. 71, 72, 73 «eqq,; l, 8, 3; i seqq.; e^ pa9«.

itS INTROBUGTION.

tuellçsy comme autrefois. La plupart de ces peuples étaient libres ; mais la liberté leur était souvent retirée, parce que, suivant le mot d'un empereur, <c ils ne savaient plus en user ^ . »

Tandis que Forient de l'Empire renfermait ainsi les débris de toutes les civilisations passées, l'occident au contraire ne comptait guère que des races neuves, de vrais barbares, qui avaient à peine senti le contact des nations policées , et sur lesquels Rome avait eu ou avait encore tout à Êiire.

L'Afrique se présentait en premier ordre.

Bornée, comme on le sait, à la région atlantique du continent africain , l'Afrique romaine reconnaissait pour sa population primitive, ouautochthone, cette grande race libyenne ^ qui, sous le nom de Berbère % occupe encore aujourd'hui le même sol , des côtes de l'Océan aux frontières de l'Egypte. Elle se partageait en deux principales agrégations de tribus ou confédérations dont l'une, celle des Maziques, ou puissants ^ occupait la contrée sablonneuse qui borde les Syrtes, promenant de là ses ravages, à Test, jusqu'aux bords

* Âiro{iJ{ia(b)xlvai çintroç 06t9?raotavèc tra tk cuOipiccv to ÈXXiivuccv. Phllost., Vit. ApoU.,Y, U. — Suet., Fwp., 8.

« SaUuBt. BeU. Jugurth., 14.

* Heeren, De la Politique et du Commerce^ ete, nr» y, 12 et suiv. ; et append. i. — Saint-Martin, Mémoire$ de VAcadmie det InseriptioM et BeUes'Uttres, xii, 181.

du Nil; et l'autre , celle des Gëtules, s'étendait sur les versants méridionaux de l'Atlas , et de là dans l'intérieur du désert *. k l'ouest des peuples libyens y tout le long de la côte jusqu'à l'Océan, on rencontrait, des tribus d'une race étrangère à l'Afrique, et que les traditions du pays faisaient venir de l'Asie occidentale ^ Ce peuple émigré pprtait le nom de Maures, et sa persistance à conserver la vie errante des pasteurs fit a^Iiquer à plusieurs de ses tribus l'appellation de Numides ou Nomades '.

Sur cette couche de population barbare vinrent se poser successivement des colonies phéniciennes et grecques. Les Grecs se concentrèrent autour de Cyrène *, à l'est de la grande Syrte, laissant le reste aux Phénicien s, c'ost-à-dire, à Carthage qui devint bientôt la reine de ces mers, et, pendant quelques moments, la dominatrice de l'Occident

Carthage parvint, n'orf satispeine, et en parsemant le pays de ses colonies, à soumettre à la vie agricole

< Sallost.» loe. laud. — SainfpMartiiiy MêmoirB déjà eité, 185 et

«OtY.

* Ex eo numéro Medi, Persœ et Armenit*.. SAtust., Uh, supr. — Saînt-Bfartiii, iUd. — MaUehruiï, Géqgr, univ,, r, 174. — Ma9nert., Géographie der Griecben tmd Roemer^ etc., x. — Ritter, Die Efd' kunde^ etc., tu, 17, seqq.; trad. fr. P^is, 1886.

* Polybe, m. 33. — Tit.-Liv. xxYiii, 17.; xxiv, 48. — Strab. XTii.

* Consulter sur cette colonie célèbre H. RaouL-Rochette , His» toire critique âeJ'Établisiement des Colonies grecques, m, 857.

leg tribus libyennes qui ravoisinaient. Le territoire qu'elle civilisa de cette manière , où elle implanta sa langue et ses moeurs, et dont la population mélangée reçut le nom de Liby- phénicienne , ne fut jamais bien étendit; il ne parait pas avoir dépassé la frontière Numide à l'ouest, et au sud-est, le lac Triton*. Hors de là, l'influence de Carthage sut les indigènes fut à peu près nulle, et quoique ses possessions se prolongeassent, dans la région des Syrtes, jusqu'aux limites de la Cyrénaique^, elle n'y exerçait guère qu'une souveraineté nominale. Quant aux Numides, elle leur payait souvent tribut pour les maintenir en paix. Telle était la situation de l'Afrique, h la fin de la domination carthaginoise. Depuis lors, des guerres continuelles remuèrent fortement ce pays ; des colonies le préparèrent à devenir romain, et, si l'on excepte le royaume de Mauritanie qui subsista encore jusqu'au prineipat de Caïus Caligola, au temps d'Auguste, l'Aflrique entière était soumise au réginae provincial.

Sans doute les villes mixtes, surtout les colonies puniques et grecques, se plièrent promptement au nouveau gouvernement, aux nouvelles formes ad-

* Po1i^.« m, 93.— Strab., xrii, 89. — Consulter Heeren, PoHOqM •t Commerce de$peupk$ de Vamti^uiti, nr, M.

• PllD.,V,S, 3,4.

tniûistratives , à ridiotne latin qu'il leur fallut apprendre : leur métropole, la Carthage romaine , leur en donnait Fexemple; d'ailleurs plusieurs d'entre elles reçurent des faveurs et des privilèges considérables*. Mais il n'en fut pas ainsi des Libyens et des Maures qui conservèrent encore longtemps leur organisation par tribus et leurs chefs particuliers *.

Les Iles de Malte* et de Sardaigiie * se rattachaient à là civilisation carthaginoise; la Corse avait passé par beaucoup de mains , sans pouvoir être jamais domptée ; mais la Sicile était essentiellement une terre grecque. Les colonies de race hellénique qui s'y étaient établies, au milieu des populations sicule et sicanienne, avaient à peu près réussi à se les assimiler, et la civilisation grecque venait de jeter sur cette ile trop d'importance et d'éclat pour que les Siciliens pussent consentir enccH*e à la répudier.

* Sur lé continent européen , c'était en Espagne ^we les Romains avaient fondé leur première pro^

» Plln, V, 3. — et. Spanh., Orh. r&m-,^ ex u.

' Amm. Marcell.» xsax, 5.— Saint-Martin, AeaéU deê Jnêoript.^ su,

^ Cf. Malta antica iHustrata, co* monnmenti e coU' iatoria, dal prelato Onorato Brés ; Roina^ 1816.

« PolyD., pa$9im. — Blod. Sic» i, 274. — Strab., v, 344. — Pllo.,

vince. Dès les temps les plus reculés de l'histoire , on trouve cette grande presqu'île occupée déjà par la famille des nations ibériennes ' ; les tribus gauloises l'envahissent ensuite vers l'ouest et le nord y dans le voisinage des Pyrénées, et s'y maintiennent tantôt pures, tantôt mélangées avec les indigènes*. En même temps, des colons phéniciens et grecs s'établissent sur les côtes. Devenue maitresse de presque tout le littoral, Carthage voulut subjuguer également l'intérieur *; Rome intervint dans la lutte entre sa rivale et des peuples belliqueux ; elle mit à son tour le pied dans la riche Espagne ^, mais pour ne la plus quitter. Ce fut au commencement de la seconde guerre punique que l'Espaf^e connut ses dominateurs futurs*; la fierté et l'opiniâtreté ibériennes se trouvèrent dès lors vis-à-vis de cette constance romaine, qu'aucun revers ne décourageait et qui ne reculait jamais.

L'action civilisatrice de Rome s'appuya sur c^s premiers rudiments de civilisation carthaginoise,et

* Humboldt, VnUnwh, wih. die Urhew. HiipmUms, Berlin, 1891. ^BisL dei Gaul., i, et seqq. — Maitebran, Géog.^ vi, 119.

* Hist, des Gaui., i, c. i.

3 Entre 237 et 219 avant J.-G.

* Toi»; îêYjpfltç irXouoiûiTaTWç twv ivOpwirwv, Phyl., ap. Âthen., ii.

* Ambassade du sénat romain pendant le siège de Sagunte, 219 ans avant J.-G.

peut-être sur un ancien développement social indigène j s'il faut expliquer ainsi ce que dit Strabon sur d'antiques monuments de poésie et d^histoire qui se seraient conservés chez les Turdetains *. Ce qui est certain , cfest que cette race ardente , tout en luttant contre le joug que les Romains lui imposaient ^ embrassait vivement ce que ces maîtres si combattus lui apportaient en même temps d'utile et de grand. Elle apprit bientôt la discipline militaire; elle construisit des villes et des forteresses; elle fréquenta les écoles romaines qui s'ouvraient dans les colonies et les municipes, et dont la phis brillante fut celle de Cordoue. On voit se manifester parmi les Espagnols une activité littéraire remarquable, dès la fin du premier siècle avant notre ère. La petite cour des proconsuls romains comptait alors ses poètes indigènes qui s'esmmaient en langue latine, et dont les chants épiques ou lyriques perçaient quelquefois jusqu'à Rome^. La guerre de Sertorius accéléra cet élan social. On sait avec quelle puissance de génie cet homme vraiment grand transporta en Espagne le gouvernement, l'administra-

I Strab., m, 204.

* Qui praesertim ( Q. Metellas Plus ) usque eo de suis rébus seribi cuperet, nt etiam Gordub» natis poetis, pingoe quiddam sonantibos aique peregrinom, tamen aures suas dederet* Gic*t Pro Arch^, 10.

116 INnODDCTIftN.

tion, les lois de sa patrie : pendant cinq ans, tout fut romain au midi des Pyrënëes, et librement romain : magistratures, tribunaux, armée. Des profes* seurs de toutes les sciences, appelés par lui d'Italie et de Grèce, fondèrent à Osca un vaste g^ymnase où la jeunesse espagnole vint se presser, attentive et studieuse, vêtue de la robe prétexte, portant au cou la bulle d'or, au doigt l'anneau, modelée en tout sur la jeunesse romaine. Sertorius assistait souvent lui-même aux leçons , encourageant les élèves et distribuant des récompenses i. Les autres branches de l'administration étaient appliquées et reproduites avec la même intelligence et pour le même résultat. Cinq ans de ce régime remuèrent profondément les nations ibériennes, et quand Auguste voulut les visiter et les organiser par lui-même, il les -trouva habituées à la domination de Rome, et déjà presque assimilées, à l'exception des Cantabres et des Astures, qui durent pourtant ^e soumettre enfin comme les autres.

Du temps de Nérqn, la Tarraconaise comptait cent soixante-dix-neuf villes, dont douze colonies, treize municipes de citoyens romains, dix -huit du droit latin, une ville fédérée et cent trentecinq tributaires. '

' Pkit., 4h 8$fU>r.

' INTROraeTION. lit

Celles de la Bétique étaient au nombre de cent soixante - quinze » savoir : neuf colonies, huit municipes du droit romain , yingt-neuf du droit latin, neuf villes libres ou fédérées^ et cent vingt tributaires.

La LusiJtanie en renfermait quarante*cinq, com* posées comme il suit : cinq colonies, un municipe romain trcHS municipes latins, et trente^^ix villes tributaires S

Vespasien accorda à tout le pays le privilège latin ^ : c'était prodajlîer ses progrès sociaux ; les empereurs qui suivirent eurent peu de chose à faire pour coimplëter Tœuvre.

Voilà ce qu'était TEsp^ne ^u temps d'Auguste; quant. à la Gaule, j'en ai parlé ailleurs avec trop de détail pour y revenir ici. Je 4ois rappeler fieti» lement à mes lecteurs, quç $i le travail d'as^imila* tion oe &isait que commencer dans les provinces chevelues, conquises par César, il était tout aussi avancé dans la province narbonaise qu'en Espagne, et que cette situation favorable était due à trois causes réunies : le long exercice de la puissance romaine dans le midi de la Transalpine, l'action de colonies nombreuses fixées dans le

* PUn., m, 3, 4.

* Univers» Higpani» VespasiaBOf '.. M4i i^§ .tri^i^u ibii^ f.

voisinage de la Méditerranée; enfin Tinfluence de Massalie, ou Marseille, antique et puissant foyer de civilisation grecque sur toute la cote ^

L'ile de Bretagne, prétendue conquête de César, était pour TEmpire une possession purement no« minale. Rome ne s'y établit réellement que sous les principats de Néron et de Gaude •.

Les Romains comprenaient ordinairement sous le nom d'IUyrie , lUyricum , les contrées situées entre l'Helvëtie , l'Italie et le Danube , jusqu'aux confins de la Grèce et de la Macédoine. La vivaient juxta-posés une multitude de petits peuples de sang divers, que leurs habitudes originelles laissaient distinguer facilement : des Illyriens et des Thraces qui se peignaient le corps au moyen de piqûres, des Gaulois qui s'enduisaient d'une couche de couleur ' , puis des Slaves et des Germains. Une des principales divisions de l'IUyricum , le Norique, adossé à l'Italie, n'était guère qu'un champ de bataille où se succédaient sans relâche les ravages des Germains et les représailles des légions romaines : il renfermait peu de villes, mais de grands territoires dévastés et déserts que l'em-

* BiêUÀT^ des GatOùis^ passim, et priDcipalement, U ii, part, u, c. 1; t. III, part. III, c. 1.

* Histoire des GaûMs^ t. m, part. lu, c. 2.

' Strab., lY, 317; yii, 489, et sqq.

INTRODUCTION. m

pereur €Iaude repeupla de colonies militaires *•

On trouvait plus d'éléments de civilisatioq dans rillyrie proprement dite, F Albanie actuelle, et dans la Dalmatie, où beaucoup de cités grecques y aujourd'hui obscures , dit Pline le naturaliste , avaient autrefois fleuri *• Ces contrées et la Pannonie n'appartenaient qu'à demi à la République; Auguste leur fit une guerre terrible, et les soumit complètement par ta main de Tibère. Du temps de Vespasien , les munidpes en Dalmatie étaient nombreux; les colonies s'y multipliaient et plaçaient à leur tête Salone, qni devint une ville illustre; le droit italique avait été accordé généreusement aux indigènes .

La Pannonie resta longtemps une terre rude et sauvage. Quoique les historiens nous parlent de la connaissance que possédaient les Pannoniens de la langue et même de la littérature latines ^; les arts ne pouvaient croître, et les études fleurir à Taise sur celte frontière des guerres perpétuelles. Sir-

* Déserta Boloram Jain tandem colonia D. GlaudU Sabaria, et op« pido Scarabantia Julia habitantur. Plin., m, 87.

* Prffiterea multorum Gneci» oppldomm deficiens memoria, nec non et civitatam falidaram. ibid.^ M.

> Plin., ui, 26.

* In omnibus autem PannoniU non disciplina tantummodo, sed linga» qaoqne notitia roman», pierisqae etiam Utteraram osas, et familiaris animomm erat exercitatio. Vell., ii,9Q*

m nmoMUfiDN.

nium, capitale du pays, réaidence des lieatenants impériaux chargés de la défense du Danube, et principal centre des habitudes italiennes , renfermait sans doute des écoles, de même que k Dal* matie et Ja Tl»ace ; mais Rome exploita surtout la P^nnonie pour la guerre ; Timportance et la gloire de cette province furent dans les armes.

4 Test des Pannoniens, habitaient les Mœsiens et d'autres peuples placés au plus bas degré de Vé^ cheUe sociale, « les barbares des barbares *, » sui* vaut le mol de Florus. Au-dessus d'eux venaient les Thraces, qui, confinant à la Grèce vers le nord, et séparés de l'Asie par le seul canal du Bosphore, rattachaient à l'Orient la chaîne dea natians européennes sujettes de l'Empire.

Grâce à ce voisinage de TAsie, et à l'influence de plusieurs colonies grecques , principalement à celle de Bysance, ville libre, célèbre par ses pèche* ries et son commerce , la rudesse encore grande pourtant a des peuples de la Thrace, s'étâit-un peu adoucie; ils avaient adopté les enseignes, la discipline, les armes des Italiens ^ Rome leur avait

* H 78l qvam feri, qnam trocefl faerint, qoam Ipioran ellam Barbari Baibaroram^ horribile dicta est. fior., rr, li. <- fitrab., iT, 106, Sos. — Plin.»iu,t9.

* Strab., IT. — PHn., nr, 18. — Taelt., Ann^ ni,S8.

* nie Barbaras et slgnis miliurlbvi et diieiplinft, ànAi ellam romanis assaeTeraf . F4or. , îy, it*

nmilDiiSTioii. tts

conservé leurs rois qu'elle faisait et défaisait à sa fantaisie; et ces rois, singes des proconsuls romains y s'étudiaient à copier dans leur cour à moitié sauvage» la manière de vivre 4e leurs patrons. Gotys, qui régnait alors sur une partie de laThrace, était un bel esprit, amateur des lettres, et, si l'on en croit un pôSte latin , poète lui-même fort pus^t ^ble dans la langue latine '.

Cette langue en effet avait été importée avec la conquête dans toute la région occideatale de l'Ëm^ pire^ non pas, pomme en Orient, au seul tijlre d'idiome officiel ou même littéraire, mais en qua« Eté de langage uisuel, parlé d'abord par lesbautes classes de la société, accepté peu à peu par la masse des populations, et employa cq^ijointemeiil avec les idiome^ nationaux, auxquels il devait se substi);uer plus tard. Quant au grec, on {'étudiait dans les écoles d'Afrique, d'Espagne, de Gaule, comme une langue savante, illustrée par de beaux ouvrages; mais la littérature latine passait la première danà les e]!eercices 4e la jeunesse. Cette com*^ mmiauté de langage et de littérature avec l'Italie, jointe pour quelques-unes à la proximité de Rosiç, fut un des avantages notables que les

* Garmina testantar; quA, si tua nomlna demas, Threlclpm juvenem composnigse negem.

iM INTRODUCTION.

provinces occidentales possédèrent dans Fasso-

ciation romaine, comparativement à celles d'0«

rient.

La revue que je viens de faire des races humaines qui entraient dans la composition de l'Empire; cette revue, si rapide qu'elle soit, démontre avec évidence, suivant moi, deux faits importants, savoir : que les sujets romains étaient encore bien loin du degré d'homogénéité auquel les institutions pouvaient les amener, et que, pour Taccomplissement de cette grande œuvre, il fallait, de toute nécessité, la direction d'un gouvernement unitaire, et l'action du temps.

S s*' Progrès Verf runlié parles institatlons politiques* — Institntlûns proflBfiiaies sous Auguste. — Importance croissante des provinciaux sous les principats de Tibère et do CaYus. — Claude est le pdre des provinces — Guerres civiles; rôle qu'y Jouent les provinces. •» Fin de la famille romaine des Jules, de celle des Claudes» et de la famille italienne des Flavius*— Avènement des provinciaux au trône impérial.

Auguste ne possédait point, il s'en fallait bien, cette faculté créatrice qui avait distingué le génie de César : homme prudent avant tout, homme de détail et d'améliorations gradudles, que peignait bien sa devise : « Hâte-toi lentement * ; » il était

1 Crebro itaque iUe Jactabat : (nriù^e Spa^ifAç. Suet., Aug^, 25.

plus fait pour suivre habilement le cours du temps, que pour le précipiter av^c auduce et le diriger.

On dit qu'au moment de prendre avec Taotoritë impériale cette mission suprême, que ropi-* nion du monde y atait attachée, le courage lui manqua; qu'il reculait devant les difficultés de la tâche, quand Mécène vint le rafifermir par ses conseils et Taider de ses vastes lumières à constituer le nouveau gouvernement cît la nouvelle société, a Tant que Rome 'fut petite et son teror ritoire médiocre, lui disait-il, si Ton en crok a rhistorien Dion, la République pouvait suffire^ « et elle fut un bien ; mais sitôt que, nous jetant «hors de l'Italte, et traversant les mers, nous a avons rempli de notre puissance les contioents <c et les lies lointaines, la République n'a plus 4té <K qu'un mal ; tout est devenu désordre au dehors, « commotion au dedans. Semblable à un grand « navire sans pilote et qui n'st pour équipage «qu'une tourbe ramassée ça et là, notre cité a « flotté au gré de toutes les tourmentas '. Prends « le gouvernail que les dieux te présentent; et si

• Kal ^là TOUT* 1^ woXi; 4(twv, ««ctp oX*aç (m^QÉXii), m.\ «XiQf uç ^jfiXov oqOcuti Tt ïtak àrrtt ^iSpox^xst^s, xaOaipif ht^^nfmç ^a. Pio., LU, 10«

1S6 iNTRODUCTfON.

«maintenant le moncle respire Un peu par toi,

« sache encore fonder sa sécurité pour Favenit*. »

L'écrivain contemporain de Sévère met alors dans la bouche du conseiller d'Auguste un long ^kcoursy où il donne le tableau des institutions de l'Empire, non pas telles qu'on pouvait les imaginer vers le commencement dU premier siècle de notre ère, mais telles qu'elles existaietit en fait à k (in du second. Pourtant en dépit de ces aiiachronismes et de cette confusion, on y remarque des choses conformes au temps, et que Mécène a pu pressentir et conseiller. Quelques-unes rappellent ce Curieux progruinlè adressé, dix-huit ans auparavant, par Salluste au premier César.

XX Épure le sénat, lui fait-il dire, car beaucoup «de ses membres ont encouru l'indignité; et te.ibeux-ci, tu les remplaceras par les plus nobles, <K les fhàs considérés, les plus riches, non-seule^ « ment de l'Italie, mais des provinces et des pays « Hàétésk Par là^i tu te créeras d'innombrables « instruments d'action, tu attireras à toi, par une «coopération au gouverhenOient, les premiers ci- « toyens de tous les peuples'; et ces peuples vivront

« en pnhy car ils n'auront plus de chefs pdiSf les ff agiter, les chefs leur prêchant nu contraire To- «béissance et Tamour du souverain. Ce qtie.|k «te conseille pour le sénat» il faut le Hiire aussi

« pour le corps des chevaliers Plus tu réuniras

ta auprès de toi d'hommes distingués de tous les a points de l'Empilée, plus facilement tu adminis^ ff treras par toi-même ; et les nations sujettes se <K convaincront que nous lïe les tenons point pour « esclaves , ni pour des êtres inférieurs à nous ; « maïs qu'aimer jet défendre la chose publique * romaine, c'est pour ellès défendre cft aimer leur « propre chose *. Je vbudraîs même (tant je suis « loin de me croire trop hardi), que tous les étran* « gers reçussent le droit de citoyens, afin qu'alors, « enfants comme nou$d'ufte même vil][e, la seule «vraiment viUe dans l'univers, ils ne regardas* « sent plus leurs patries diverses que comme les « campagneâ et -les bourgades de Rom^ ^. yt U y a 1% de k part de rbistorien qui fait parler

* batù -Yàp âv «Xsiouç 6Û^oxip.ot ôw^psç ow&ai <toi , TOdoÛT© ^aov aÔTOç t«

fff loiv, o50*&ç x^^P^*'^ iry i^(x.âv oSat, XP?) ^^ "^^"^^ ^^^ à'^aSà iroévra rà ôtcdcpxovtet vi{i.tVy XAi T^v 'kft^koAcM o&toT; xoivot, Hictoç èç ôixsîav a»Mf ottoo-

TÎiç lïoXiTsîaç iràai (T(pC<» [As-ça^oô^vai ÇTipLi ^eîv îva xal Taûwiç tdopunpoûvr»;

lâB INTRODUCTION.

Mécène^ anachronisme évident, au moins dans Texpression; p^sonne, au temps d'Auguste, n'était à même de donner une formule aussi nette de l'aflranchissement du monde romain; et les conseils du favori roulèrent vraisemblablement dans le cercle des combinaisons qu'avait essayées Jules César, et que son sqccesseur continua d'appliquer en les étendant.

Au reste, et cette eonduite lui était dictée par l'intérêt même d'une bonne organisation sociale, il se montra sévère en tout ce qui touchait au droit de citoyen. . On peut conclure de divers textes, qu'il annula beaucoup de faveurs de ce genre antérieurement octroyées *. Peut-être revîsa-t-il par mesure générale les privilèges qui dataient des guerres civiles; et effeotivement il avait pu se faire dans ces temps de licence de bien indignes Romains. Ce grand titre avait été parfois aussi un objet de trafic; César fut accusé de le vendre par pénurie d'ai^ent ^; Antoine le mit presque à Tenchère *; le triumvir César Octavîen n'avait pas montré sans doute plus de scrupule;

elvfltt. Dh)., Ub. supr.

• T^v Tt iXeoÔipiav xal -n^v iroXiTftetv toTç pi.èv ^oî»ç, touç ^àç6Xc>ji.evoç

DiO., LIT, 95.

* Gicer. £p., ad Àùil. Prœ.; div„ xjir, 6.'

» CIcer., ad AtU iiv, It. -.PWK«>., i, 10. — Dio., XLnr,

mais l'empereur Auguste supprima totalement ce

mode honteux de concession, a J'aime mieux, di*-

cc sait -il, amoindrir le trésor que l'honneur de

« Rome *. » L'époque des moyens de parti était

passée , celle des moyens de gouvernement était

venue.

Les affranchissements d'esclaves formaient souvent aussi une source peu honorable de citoyens romains, ce On n'aperçoit pas sans indignation ces « impurs bonnets d'affranchis, dit un auteur con- « temporain, et Ton s'écrie malgré soi : Quelle pé- « pinière pour la reine du monde * ! » Cette calamité que le désordre des derniers temps avait portée au comble, Auguste tenta d'y remédier par les lois JElia, Sentia ' et Fusia Caninia eom* binées, auxquelles Tibère ajouta plus tard la loi Junia Norbana % qui confirmait et complétait les deux premières.

Il en résulta une législation toute nouvelle

* Affinnans se facilias passarnm flaco deitàxi aliqnid qnam elTi^ tatis romanflQ Yulgari bonofem. Suet., Auguii,, 40.

vu&^ trdXsi, xal iravrà^ ^^^^ d^ou<n() toipou, toioutouç «oXCraç ifouî^Ooci, Bionyg. Halic, iv, SI.

> Cette loi fut cendue» en l'an de Borne ,755, et lu loi Fusia Ganinia, six ans après.

^ Rendue, en 772» sous le consulat de AL Junius Silanns et de L. Norbanus Balbus.

130 INTROMJCTION.

sur les conséquences civiles de Taffranchisse»

ment.

Jusqu'alors le Romain^ qui accordait la liberté à son esclave, lui conférait en même temps sa propre condition civile; il en faisait un Romain : cette faculté se concevait dans une république, où cha- *que membre représentait en quelque sorte la communauté souveraine. Depuis les lois d'Auguste, des catégories différentes d'affranchissement furent établies, et des conditions civiles différentes attachées à chaque catégorie.

L'esclave y âgé de trente ans au moins, libéré par un maître de vingt, conformément aux modes solennels, acquit, suivant l'expression juridique, la grande liberté j la pleine liberté ^ à laquelle la qualité de citoyen était réunie. Dans ces manu«missions, qui se faisaient sous l'œil des magistrats ^, et dont les motifs étaient examinés par un conseil spécial ', c'était la puissance publique qui prononçait réeUement la concession de la cité ; c'é-

* Magna et JnsU Ubertate. JasilDlan.^/fum. de libertin. a«— J«iU ac légitima manumissio. Gatus^ i« Comm.s 19.-< IflpiaD.^ni, JFraifffi.^ 6.

* Vindicta manumittuntur apud magistratnm yelut prœtorem, consulem, proconsulem. Ulplan., i, Fragm.^ 7. — Gensu lustrait. Ibid,, 8. — TesUmento... Ibid., 9. — Cf. Gaiiif> i, Comm,, 19, 19» SQ, 39.

* GoDsiliam autem adhibetar In vrbe Roma quidem qninqne senatoram et quinque equitum romanoram pabernm; in protinoils autem Tigenti recuperatorom eiriam romanornm. Gains, i, Comm», SQ.

tait le prince qui la conférait^ bien plutôt que le maître.

L'esclave, dont la manumission n'avait pas été accompagnée des formes qualifiées solennelles^ qui n'avait reçu que la petite * liberté^ ne parvenait qu'aux privilèges des Latins^; mais il pouvait ensuite passer, comme on disait, du Latium dans la cité« Enfin la troisième classe d'afiranchis ne pouvait jamais aspirer à la bourgeoisie romaine '; sa condition était assimilée à celle des peuples qui s'étaient rendus autrefois à discrétion, que Rome avait laissés dépouillés de tous droits, et qu'on nommait dédiUces *. Dans cette catégorie furent rangés les esclaves qui avaient subi des trai-* teaients infamants, qui avaient été enchaînés dans les ergastules,» marqués du £&r rouge, mis à la tor* ture, exposés auxbétes, etc. Leur affranchissement leur procurait seulement ce qu'on appelait la der^ njièrey la pire liberté '.

' Minor iibertas. Ittstinian.y /nsltt.^ t, ete {{^rtt'n.« 3.

* Justinian., Instit,» y, 3. — Ulpian., Fragm,, i, 5, seqq. •» Gains, I, Comm-* la» 13, 16, n. — Ob appelait lea afflranobia de eette classe Latini Juniani^ de la loi Junia Norhana qui fixait leur condition.

* Jf%9tit., V. de libertin., 3. — Ulpian., Fragtn,^ i, 11, seqq. ,— Gains, i> Comm, 13, seqq.

* DedititU. Sic Tocantur autem, qui quoodam adversus populnm ^manum armis susceptis pugnaverunt, et deinde Ticti se dediderunt. Gaiu \ I, Comm,, 14.

^ PessiL 1 libertas eorum est... Gains, i,Comm; 26. — Inferiort Justinian., ImtiU y, dQ Hb^rttn.. 0. -« Ql Suet», Â^.^ ^s«

la INTRODUCTION.

L'esprit de ces lois était évident. En même temps qu'elles voulaient épurer les sources d'où découlait le droit de cité, elles enlevaient aux citoyens eux-mêmes une faculté autrefois légale, mais qui n'était plus compatible avec la constitution poli* tique. Sous Rome impériale^ tout devait émaner du prince, surtout le droit de faire des Romains. Auguste attachait tant d'importance à ce qu'il avait institué à cet égard, qu'il recommanda vivement, par ses dernières instructions, au sénat et à Tibère son successeur de ne point s'en écarter '.

Cette sévérité, qu'il apporta dans le choix des moyens, ne l'empêcha point d'être libéral, avec justice et discernement, envers les individus et envers les peuples *• Beaucoup de villes lui durent le titre de municipes; beaucoup de colonies furent établies par lui, dans toutes les parties de l'Empire '. Ce fut surtout l'Occident, et en particulier l'Espagne, qui attira son attention, et eut part à ses faveurs.

Auguste fit trois fois le dénombrement des citoyens. Le premier, celui de l'année 726, vingt* huitième avant notre ère, fournit un total de

* DIo., LVI, 83.

* Quasdam urblum meriu erga popalum romanuin àdiegaatas, U« iinltate vel ciyitate donavit Suet.» Àug., 47.

* SpaDb.i Orb. fvm, 9x., i, 15.

INTRODUCTION. m

4,064,000 citoyens ^ en état de porter les armes, et dans les conditions d'âge et de position civile exigées à Rome pour l'inscription au tableau censorial. Le second recensement, fait en. 745, produisit 4,163,000 citoyens *, ce qui élevait la population ronaaine de l'Empire à 16,652,000 âmes au moins. Si l'on ajoute à ce chiflre, le chiffre bien autrement fort des Latins et des provinciaux, qui attendaient dans les diverses catégories légales l'instant où ils acquerraient le droit de cité, on doit reconnaître que l'assimilation était déjà notablement préparée.

Où le génie d'Àuguste, génie de classement et d'ordre , comme on vient de le voir, déploya sa vraie supériorité, ce fut dans la constitution administrative des pays ^xtra-italiques, dans la meilleure distribution des pouvoirs provinciaux, dans la concentration de tous les ressorts de cet immense gouvernement entre ses mains.

n classa les provinces sous le double point de vue de la sûreté extérieure et de la tranquillité intérieure de l'Empire; se réservant toutes celles qui exigeaient à ces deux titres de grands rassem-

* Easeb. — D'après le moDument d'Ancyre, 4,063,000. — D'après Soldas, 4,011,017.

* D'après le monument d'Ancyre, — Cf. Beaufort, BépubU rom., m, lâ5.

13» ÎNTROOTCTION.

blements de troupes, et laissant au sénat la direction des autres, où rien ne menaçait la paix publique \

Les premières, qu'on appela provinces de César, ou provinces impériales, comprirent, en Occident, la Gaule transalpine tout entière, et TEspagne tarraconaise et lusitane; en Orient, la Syrie, la Phénicie, la Cilicie, l'île de Chypre et l'Egypte. Â.uguste rendit plus tard au sénat l'Ile de Chypre et la Gaule narbonaise, et lui reprit la Dalmatie où la guerre nécessitait une grande concentration de forces ^ Ces déclassements portaient le nom d'échanges entre le peuple romain et César.

L'empereur dirigea seul le gouvernement des pays qu'il s'était ainsi dévolus; il râlait par son conseil privé toutes leurs aiffaires, nommait et révoquait leurs magistrats ; jugeait en dernier ressort ou faisait juger sous ses yeux les accusations et les plaintes qui s'y rattachaient.

Les autres provinces continuèrent à être gouvernées par des proconsuls à la nomination du sénat; elles prirent de là le titre de sénatoriales et de proconsulaires. Ces magistrats tenaient le rang de consulaires, avaient sous leurs ordres trois lieu-

• Dlo.» un, m. — 'Strab.;xTtn. — Snet., Àug,, 47. > Diu., ua, ta. — Suet.y Aug,^ 47.

tenants, marchaient procédés de sk faisceaux, déployaient en un mot la pompe de l'ancienne magistrature républicaine; mais ils n'exerçaient que des fonctions civiles ^. Plus modestes, quoique choisis fréquemment parmi les sénateurs, les gouverneurs des provinces de César, ne prenaient que le titre de préteurs, n'étaient assistés que d'un seul lieutenant, et honorés que de cinq licteurs ; mais ik portaient l'habit militaire et l'épée ; ils joignaient aux pouvoirs civils le commandement des armées et le droit de glaive, c'est-à-dire, le droit de vie et de mort sur les soldats '.

En vertu de cette double organisation, une partie des provinces restait entièrement sous la direction du prince; l'autre ressortissait comme auparavant du sénat; mais le régime de ces dernières reçut des améliorations importantes.

D^abord, et c'était une question grave, les gouverneurs furent salariés '. Sous ïa république, les provinces étaient considérées, en quelquq sorte, comme la propriété des particuliers, entre les mains

> Dio., un, U, 15.

» Tw T8 aTpanwTucinv (jtoXtiv çopouvraç, xal Çîçoç, oiç -y* **' ffTpaTi«Taç ^ubaMft«rat l|«mv, Ixovtoç. Dio.,Lin, 13. — Jas Gladli., L. 6, g 8. D. de Offie. pr0ê.

' Kal 'yàp touto, xal vh (iiadoçopàv xal ixtivoi^ xal toi; ôtXXOK ^^ooOai» T^Ts ito{i.Co(hf)..» M èl H ToO Kaioapo; irpârov a&tol iKÛvoi roixTcfv rt Xa(i6a» V61V ^ipÇavTO. Blo., Ulïf 15.

136 INTROMIGTIDN.

desquels elles passaient. successivement de l'un à l'autre. Espèce de dépôt confié par l'État sansappointements fixes et déterminés^ elles devaient nourrir leurs gouverneurs*; et ceux-ci exerçaient sur elles un droit presque indéfini de réquisition. Puis, quand une taxe frappait les provinces, les publicains en extorquaient le double. Sortis de leurs gouvernements^ les officiers de la république revenaient, chargés de dépouilles, acquérir de l'importance à Rome. Si on les changeait trop fréquemment, la rapacité du nouveau venu croissait en raison de ses besoins; si on les continuait trop longtemps dans leurs pouvoirs, ils acquéraient la force de monarques puissants et créaient à l'État des embarras et des périls '•

Par l'établissement d'un salaire, la plupart de ces inconvénients disparurent. L'administrateur provincial devint plus strictement un fonctionnaire dans le vrai sens du mot, un agent dont le gouvernement était responsable. Ses rapports avec les administrés furent simplifiés; il n'eut plus pour lui - même de comptes directs avec

* OuTt "yôcp àirb tô>v Gtxetcdv oTov ts ecniv aùroù; h Tfi aXXoTpia àiro![f v, out*

Dion., u\, 23.

^ Aî p.axpoT8pai xal TroXuxp^vicdTepai ( âp^ai ) Inatpouaî ircdç mXXoù;, kaI é; fitoTepoffQuav éÇa-youai. Dio., LU, 23. — Cf. FcrgMSOn, fflit. rom.

eux, ou il en eut beaucoup moins. Il lui fut défendu de percevoir aucuhe contribution qui n'eût été votée par le sénat ofu ordonnée par Fempereur; comme aussi de faire aucune levée d'hommes '• Auguste institua en outre des procurateurs, agents du trésor public et gérants du domaine du prince, chaînés. aussi déjuger les questions contentieuses en matière de contributions, mais préposés surtout à la surveillance des gouver* neurs et des questeurs dans leur gestion financière ^ Avec le pouvoir d'user et d'abuser, les magistrats provinciaux perdirent celte importance redoutable ^ qui avait si souvent troublé l'état' ' Tandis que les gouverneurs dtes provinces du prince étaient toujours nommés par le prince, ceux dés provinces sénatoriales continuèrent à être tirés au sort ; mais le sort ne s'exerça plus que sur une liste de candidats dressée à l'avance et pour laquelle l'empereur était ordinairement consulté. Cette substitution du choix intelligent

* Dio., LUI, 15.

* Il y avait deux sortes de procuratears : les uns, qui appartenaient au corps des chevaliers romains, étaient envoyés pour gouverner les petites provinces nouvellement acquises, telles que la Judée et la Gappadoce; les autres étaient des personnages fort inférieurs, souvent des affranchis qui n'avaient qu'une mission financière. V. Beaufort, Bép. rom,, yi, lU. Nous reviendrons plus tard sur les attributions du procurateur au sujet desquelles on peut consulter le Digeste, xix, de Offic, procur. Cœs. ^^

iSS INTRODUCTION.

au caprice du Imsard fut encore une garantie de meilleure administration V

L'annalité des charges provinciales ëtait un troisième mal qui ne fut pas extirpe tout à fait; mais le prince prit sur lui de proroger au delà de Tannëe les fonctionnaires qui faisaient preuve d'habileté et de zèle { Tibère les maintint en charge six années fréquemment, et quelquefois davantfige*.

Enfin, et c'était là-^dessus principalement qu'a« vaient compté les provinces, Tin térét de l'empereur, identifié avec celui de l'état, assurait à tous dans l'exercice du gouvernement plus de ménagements et d'équité. Un sénatus*consulte , rendu en 730, étsd)lit légalement cette solidarité, en investissant Auguste, de la puissance pi;oconsulaire perpétuelle •. L'empereur devenait par là le centre de toute Tadministration extérieure, et le souverain réel des provinces.

Cet esprit d'ordre et de justice distributive, Auguste l'appliqua également à l'administration des territoires libres et des royaumes alliés. Dispensateur fort libéral du droit d'autonomie^ il

* Dioti., ïXU, 15.

*I>lon., LUI, 14; Lytii,a3.^Gr. M. Nandet, d$i Changmenis opérés^ etc., i, 60. — Beaufort, Bip. rom., y, Ui et suiv.

> ntOD.y LUI, 35. — Ulpian., l» 8, de Offie, prœwis.; l, $, de Offie. prœsid, — Tacit., Ann„ j, 14*

voulait du moins que la liberté locale ne fût pas une source de dissensions domestiques, ou seulement un hochet pour la vanité des villes, mais qu'elle servit à leur prospérité et à leur paix intérieure; et, par mesure disciplinaire^ il en priva quelques-unes « que la liceace conduisait 4 leur perte, «suivant le mot du biographe des Césars ". Quant aux rois alliés, « il ne les considérait pas <c autrement que comme des membres et des para tics intégrantes de l'Empire , dit encore Thisto- « rien Suétone \ On le vit souvent donner des « tuteurs aux enfants mineurs ou aliénés de ces « princes, jusqu'à leur majorité ou à leur guéricc son. Il en fit même élever un grand n<>mbre <c avec les siens, dans sa propre famille. »

Généreux envers les provinces dans la répartition des fonds du trésor public , pour des dépenses d'administration locale, il s'attachait à leur démontrer qu'aucune inégalité n'existait entre elles et l'Italie; tantôt il payait leurs dettes, tantôt il réparait leurs villes, et relevait celles que des fléaux naturels avaient frappées. Il visita à diverses reprises toutes les parties de l'Empire, a A Tex-

^ Urbinm çtuasdam fœderatas, sed ad exitiam Ucentia précipites, libertate priTavit. Suet., Aug.^ i7.

* Nec aliter universos quam membra partesque bnperii car» habuit. Saet.^ Aug.^ 48.

m INTRODUCTION.

ce ception des provinces (ï' Afrique et de Sardaigne, a ajoute le biographe cite plus haut^ je ne crois ce -pas qu'il y en ait une seule où il ne soit allé ^»11 créa un service régulier de postes entre les provinces et Rome, disposant sur les routes militaires, à de courtes ^i^^^Qees^ d'abord des jeunes gens, puis des voitures, parce qu'il lui parut plus commode de pouvoir interroger aussi les courriers porteurs de dépêches, lorsque les circonstances l'exigeraient '.

Enfin Auguste donna aux Romains le spectacle inouï jusqu'à cette époque, d'un provincial montant au Capitole, sur le char des triomphateurs, pour avoir reculé les bornes de l'Empire.

Le provincial choisi pour une nouveauté si grande, qu'elle figura longtemps parmi les particularités curieuses 'et les faits presque merveilleux ', appartenait à cette famille des Balbus d'Espagne, qui semblait destinée par les Césars aux expériences politiques; mais que ces expériences

* Nec est, ut opinor, provincla, eicepta duntaxat Africa et Sardinia, quam non adierit. Suet., Aug.^ 47.

s Qao Geleriufl ac sub manum annanciari cognoscique posset qaid in pro?incla qaaqoe gereretur, Javenes primo, modicis intervallia per militares Tias, dehlnc veh(cala disposait. Gommodins id Tisiim est, ut, qui a loco perferunt lltteras» iidem interrogari quoque, si quid rea exigant, possint.... Suet., Aug., 49.

' Uni haie omniam externo, curru et Qairitium Jure donato. Plin., V,5. ' ^

élevèrent en peu de temps à la plus haute fortune* Celui-ci était neveu de Balbus , l'ami et l'agent du premier César, sénateur par la toutes-puissance dictatoriale, et bientôt après, consul; il s'appelait comme lui Cornélius. Général distingué, il avait porté les aigles -romaines en Afrique, au delà de la chaîne des montagnes Noires \ dans les déserts du Phazan, au milieu de nations inconnues ou connues seulement par des récits bizarres. Le triomphateur fît passer, sous les yeux du peuple étonné, les Boms étranges et les efligies de vingttrois villes ou peuplades complètement barbares ajoutées par lui à la domination romaine, et en tête desquelles était placée la nation jusqu'alors demi-fabuleuse des Garamantes *.

L'homme, de la pensée de qui tout émanait dans ce vaste mouvement de rénovation, vers qui tout revenait aboutir, et dont la voix imposait silence à ce sénat et à ce peuple romain qui naguère remplissaient la terre de leurs querelles ; cet homme, grand surtout par la nécessité, apparaissait de loin aux provinces sous des proportions plus qu'humaines. Un jour, pendant un de ses voyages sur

^ Aojoard'hui Gibel-Aisourd, nom arabe qui est synonyme da nom latin MonsAUr.

^ On peut voir dans Pline (y, 5) la nomenclature complète de ces tribus et de ces bourgs.

mer, il se vit aborder par un navire alexandrin chai*gé de riches marchandises destinées pour Vh talie. L'équipage et les passagers demandèrent à être admis devant lui» et ils s'y présentèrent ^ comme devant un Dieu , vêtus de robes blanches et couronnés de fleurs ^ au milieu de la fumée de l'encens et des parfums. « O César ! lui disaient- (c ils dans leurs acclamations, c'est par toi que nous « vivons^ par toi que nous naviguons, par toi que <c nous jouissons de notre liberté et de nos biens M» C'était là le cri du monde entier. César, par une réponse muette dont ils comprirent vivement le sens, leur fit distribuer à tous la toge romaine, et fît prendre à son équipage romain le pallium grec; il voulut aussi que d'un navire à l'autre on édiangeât les idiomes; que les Romains parlassent la langue des Grecs et les Alexandrins le latin • De pa<reilles scènes enflammaient l'imagination enthousiaste des Orientaux; des statues , des autels, des temples étaient dédiés de toutes parts au génie d'Auguste et de Rome pacifique. D'Orient ces apothéoses d'un homme vivant passèrent en Occi-

* Candidat! cotonatique, et thara.libantefl>raa8ta omnia et eiimias laudes concesserant : « Per illum se vivere ; per iUam Davigare ; Ua bertate atqae fbrtunis per illum frui. » Suet., Aug„ 98.

a Togas insuper et pallia distribuit, lege proposita, ut Romani gr«co, Groci romano babltaetsermone uterentar. Saet.| Ipc. kiiMf.

INTRODUCTION. m

dent, en Espagne^ en Gaule, en^ Italie même, où, n'étant pi us. comprises, elles eflarouchaient à juste titre des esprits plus graves et plus froids. C'éèait un commencement de réaction des idées orientales sur l'Occident ; et la réaction ne devait pas s'arrêter là.

Voilà le bien sur l'administration d'Auguste j malheureusement il n'y eut pas que du bien. En matière de gouvernement et d'administration , plus encore qu'en toute autre matière, ni les bonnes intentions, ni les bonnes lois ne suffisent; ce sont les bonnes habitudes qui font tout. Ici, les habitudes étaient perverses et le mal invétéré; et malgré les réformes, il se commit encore sous Auguste bien des iniquités dont les alliés furent victimes; bien des pillages sur les provinciaux restèrent impunis, même au su du prince, et quelquefois par sa tolérance coupable. L'histoire nous en fournit la preuve, dans une circonstance où l'in^ dulgence d'Auguste méritait plus exactement le nom de complicité. Il s'agit de ce Ucinius, procurateur de la Gaule, Gaulois lui-même, dont j'ai parlé ailleurs ' ; de ce concussionnaire odieux, qui, remettant à Auguste pour obtenir sa grâce, les tré-

* Bist. de$ Gauhi$^ ni> S95. — Cf. Blo., Lxnr, 21. ^ Senec, luâ. in mort. Ckiud.

sors qu'il avait extorqués de ses compatriotes, prétendait en cela avoir fait acte d'adroit politique et non de voleur, puisqu'il avait énervé, c'était son expression \ au profit du prince, un pays mal disposé, et trop riche pour n'être pas redoutable. Auguste goûta ces raisons qq'il eut vraisemblablement repoussées comme indignes de lui, si le procurateur avait eu les mains vides. Licinius fut absous.

Mais Tibère porta dans le châtiment de crimes pareils toute la rigueur de son caractère*; d'autant plus impitoyable envers les concussionnaires, que la tranquillité de l'Espagne, de la Gaule, de la Thrace, fut un moment compromise, sous son règne, par suite de mauvaise administration. Le nom de Tibère est resté tellement odieux qu'on ose à peine le charger de quelque bien, et que sou éloge semblerait une injure à la conscience publique ; pourtant ce nom fut un objet de bénédictions dans plus d'une province de l'Empire*; et il n'y eut pas seulement basse et lâche adulation,

JxviueupuGÀç, iacdOv). Dio., LIT, Si.

« Taclt., -irnio IV, tS, 55, 56. — Suet. Tiber,, 86.

> Et ne provinciœ novis oneribus tarbarentur, iitqu« vetera sine avarltla aut crudelitate magUtratuam tolerarent, providebat. Tacit., Ann,s ir, 6, 15. — Vindicat» ab iBjuriia magîstratuum proYincis. Vell., II, 126. — Dio., lvu, «3,

INTRODUCTION. t«

si des viUes d'Asie et d'Espagne s'obstinèrent à lui éleveP) à côté des autels d'Auguste , des autels qu'il s'obstinait à refuser. Les neuf premières anpées de son principat furent, pour les peuples placés hors de l'Italie, neuf années d'ordre et d'administration probe et équitable '. Il modéra les impôts sur les nations sujettes, autant que les nécessités de l'état le lui permettaient. On connaît ce mot qu'il répéta souvent à ses gouverneurs : « Un bon « berger tond son troupeau; il ne l'écorche pas *.» Llvie à qui l'on attribuait une influence salutaire sur l'esprit de son fils, partagea avec lui la gratitude des provinces ; on lit, sur quelques-unes des médailles frappées à son type, ces mots : Mère de Tunivers •. ^

Le mouvement de réaction des peuples sujets sur Rome et lltalie allait ainsi croissant en vitesse et en intensité, de règne en règne; de César à Auguste, d'Auguste à Tibère, de celui-ci à Caïus. Sous ces derniers princes, les provinciaux percent de toutes parts, se mêlent à tout, se font remarquer au sénat, aux armées, au barreau. Les uns.

* Corporam verbera« ademptiones bonoram aberaât. Tacit., Âsm,» lYi 6. — DiO., LYll, 9, 10, 14, 17. — Vell., II, 1S6.

* VrassidibaSyOnerandas tributo provinclas suadeatibas, rescripsit: « Boni pattorU esse tondere pecus, non deglubere. » Saet., 2V&., 3it — Dio., LVii, 10.

^ Genitrix orbls.

146 INtftODUCTîON.

tîoihttie l'Espagnol Marius Sextus et le Gaulois Valérius Asiaticus, Viennent consommer S Rome le produit d'immehses domaines ' ; ils ëcfasent tlé leur lUte les vieilles familles dit Latium, appauvries par lei guetTes civiles et par les proscriptions. Ce sont eux qui achètent par expropriation ces jardins, ces palais construits autrefois rie la dépouille fet du sang des provinces '; ils thassent, pied à pied des collines du Tibre, la postérité ruinée dles Corvinils et des Horlensius. C'est une remarque faite par les historiens que, sous le prîncipat d'Auguste^ lé prix des immeubles en ItaliQ sMleva subitement, dans utie proportion considérabln * : résultat naturel de !a concurrence apportée par les acheteurs du dehors. D'autres provinciaux, distingués par la science ou par l'éclat du talent, commencent aussi à disputer à l'Italie la gloire des lettres latines. Ils ouvrent des écoles; ils professent; ils modifient le goût romain; ils introduisent dans la poésie et l'éloquence des Formes insolites, des qualités et des défauts conformes à leurs génies divers, mais

* TacU., Awn.. iv, 36; vi, 19; ji, 1, », s, 4, seqq.

* Valerius Asiaticûs avait acheté les magnifiques jardins de Salluste, mais Messaline les lui envia, et ils furent cause de sa mort. On peut consulter, sur les dépenses de Cornélius Balbus à Rome, ses jardins et son palais, Cicéron, Lettrei à AnicuSs yii, 1, et pat$im.

'Suet,, iluflf., 41.

étrangers aux natures classiques de l'Italie et de la Grèce. Les Italiens , en retour, vont organiser de grandes écoles romaines, sur tous les points du inonde, et du monde occidentafl surtout. Chaque province tend à se créer, dans quelques-unes de ses villes , un centre de vie intellectuelle qui lui donne de l'illustration , de l'importance , et une sorte de nationalité provinciale, sous le niveau de Tunilé commune ^

Tibère activait cette tendance qui lui garantissait le maintien de la paix. Il voyait aussi , dans l'élévation de ces talents, de ces fortunes nouvelles, un moyen d'écraser plus sûrement l'ancienne aristocratie, aux débris de laquelle il livrait une si sombre et si implacable guerre.

Auguste, en accumulant sur sa tête, avec le principat du sénat, toutes les magistratures répfiblicaines, la puissance tribunitienne, la puissance du généralaty la puissance consulaire, la puissance proconsulaire et la puissance censoriale, avait possédé • de fait le pouvoir absolu ; il ne l'avait possédé ^ pourtant que sous uneforme indécise et transitoire. L'ancienne organisation du gouvernement subsistait toujours; le mouvement en était suspendu ,

* J*ai exposé, dans là suite de cette introdaction , les moyens employés par té gonvernement pour eréer d^ins Tempire Tuniformité des études et une sorte d'unité d'idées.

maift on pouvait tenter de lui rendre la vie. Le vieux triumvir y fatigue de révolutions, laissait à son successeur la tâche ardue de trouver une formule définitive à la constitution impériale. Concentrer tout le gouvernement dans le sénat, afin de placer ensuite le sénat dans la main du prince; détruire l'existence indépendante de cette assemblée, comme corps politique, pour en faire un haut conseil d'administration délibérant sous le prince, agissant pour lui et par lui, l'environnant de toutes les splendeurs de la naissance , de la richesse et du talent , et formant avec lui une haute représentation du peuple romain : ce fut le système que Tibère combina et vers lequel il marcha, comme il savait marcher, dans Tombre et le sang. Il commença donc par supprimer les comices et toute réunion de l'assemblée populaire, pour des objets de gouvernement ^ ; mesure qui ne produisit qu'une faible sensation^, attendu qu'aucune barrière n'existait plus entre les plébéiens et les patriciens, et que les premiers, jouissant des mêmes capacités politiques que les seconds, la

* Tiiin primum é Ctmpo eomitia ad patres translaU rant^ nara aé eam diem, etsi potissima arbitrio principis, quedam tamen studiis Iribuum flebant» Tacit., Ann. , i, 15. — Montesquieu , Grandeur et ËHeadmM dei Romains^ 14.

' Neque popaloi ademptum jus qaestus est nisi InanI ramore. Taclt. , loc. eit.

INTRODUGTIOM, 149

classe qu'on déméritait du droit de donner ou de vendre son suffrage au Forum, n'était p4us que la portion la plus ignorante et la moins honorable du peuple. Par la suppression des comices, la nomination des consuls et le vote de toutes les lois se trouvèrent de fait transférés au sénat.

Mais qusmd il s'agit de contenir ce sénat, légataire universel du peuple, leê embarras se multiplièrent. Malgré tous les remaniements"', malgré l'introduction d'un nombre considérable de plébéiens et de provinciaux, l'esprit de corps y était tenace, et l'apparente adulation des formes ne suffisait point pour cacher le fond à l'œil pénétrant de Tibèpc. D'ailleurs, le patriciat n'était pas tellement abattu qu'il n'espérât se relever quelque jour; dépouillé de ses privilèges, il vivait puissant dans les mœurs, par les souvenfrs récents, et par l'histoire qu'il remplissait presque seul. Sous Rome impériale, la gloire de Rome rér publicsdne semblait en effet son patrimoine; il 4a revendiifaait à ce titre; et c'était à lui que s'adressaient, après les r^rels de l'anoienne liberté, les espérances de retour que beaucoup d'hommes conservaient encore.

* Auguste en fit un complet à deui reprises différentes. Suel., Aitg.» ïT, 35. — Dion., lv, 13.

UO WniDDVCTIMf.

Certes, fenfanteineiit de l'unité sociide ne s*o- ^fèm point sans d'immenses douleurs, et la rëvo* hition qui devait frapper l'individualité de Rome, ma profit des nations de la terre, frappa en même temps de nobles dhoses, puisque la liberté y périt. Il était donc bien permis à de vieux Romains de déplorer la chute d'un régime brillant pour Rome, ei jusqu'à eetle communication de la dte, qui paraissait à des yeux prévenus une abdication da peuple-roi. Il se forma, au sdn des grandes familles, cooune une religion de regrets pour le passé I comme une religion d'aversion pour k présent. On entretint dans le cœur de la jeunesse patricienne, contre les nouvelles instîtutions et les hommes du nouveau pouvoir, la haine antique, la haine dévouée et enthousiaMe^qai avak poussé pai* deux fois le £ér d'un firutns dans le flaae de^ tyrans.

Et sons Tibère, nous devons le dire, cette haine ne se réduisait pas, comme elle fit plus tard, k de vaines malédictions, à d'impuissantea conspirations philosophiques : les. partis étaient vivaces, et n'attendaient que le moment pour agir. Auguste^ parvenu au pouvoir, après les horreurs du triumvirat, s'était vu en quelque sorte protégé par la lassitude universelle et par le découragement du parti vaincu ; et pourtant sa vie fut fré-

quffinment menacée. Le temps, en effitçant le souvenir des malheurs publics, et l'inexpérience des générations nouvelb^ rendirent de la vigueur aux passions; et, vers la fia du règne d'Auguste, Rome contenait une foule d^esprits ardents, prêts à tout tenteF pour rei}v«rser l'Empire; la Emilie même cUs Césars, ^i Kon en croit quelques mots des hi$« toriens, ne fut pas toujours inaccessible aux convictions ou ai|X séductions républicaîaes '. Cette résurrection du parti Vaincu à Pharsale et à Philippe avait frappé le vieux triumvir, qui lui opposa dans Tibère un homme fait pour ces luttes sourdes et pers/évérantes, qui réclament plus d'astuce et de leruauté que d'audace. Mais la pente des repréâaiUes politiques est glissante, et le nom de Tibère, génie de gouvernemept, véritable organisateur de l'Empire, n'est arrivé à nous que chargé d'une juste jexéeration qui «n a pour jamais terni la gloire.

Ce combat corps a corps, entre le pouvoir impé-

* Odium adyersus necessitudines, in Druso primum fratre detexit, prodita ejus epistola, qua secum, de cog^do ad restituendam libertatem Aqgustp, age)»at. Suet., J^*^ 50. — Nec (J)rufiuin) dissimulasse unquanh, prl^linum se reipublica^ statum, quanjdoqoe posset xestituturum; unde existimo suspectum eum Auguste... Id., Claud,, i.

GermapicQ^, fil^ ^e Drusus, faisait espérer comme lui le rétablissement de la république, -r Vera prorsus de Druso seniores locutos, displiccre regnantibus civilia filiorum ingénia; neque ob aliud interceptos, quam quia populum romanum squo Jure complecti, reddita litoute, aglUverini. TacU., Àm., ii, sa.|

rial d'un côté, et de Pautre les noms et les idées de rancienne Rome, remplit de ses affreuses calamités le règne de Tibère, et se continua sous Caïus, sous Claude, sous Néron, sous Vespasien même, pour ne se terminer que sous Domitien.Cécait, sui« vant l'énergique expression d'un poète qui en fut spectateur et victime, a la guerre civile achevée dans le sénat';» guerre hideuse, lutte d'embûches et de vengeances, duel impie entre le poignard et la hache du bourreau. A ce jeh, les premiers empereurs devinrent presque tous des monstres^ qui frappèrent l'ennemi privé, sous le manteau de la politique, qui tuèrent par ressentiuMut, par avarice, par folie de cruauté. A mesure que le temps marchait, la lutte offrit un spectacle de plus en plus déplorable; car le peuple cessa de s'intéres* ser aux victimes : il fait bon marché, nous le savons, des idées qui tombent et des hommts qui les soutiennent. La minorité stoïcienne, au sein de laquelle Rome républicaine expira, eut souvent besoin d'appeler à son aide l'inflexibilité de ses doctrines morales, et de se cuirasser d'indifférence contre l'indifférence des masses. Le peuple ne trahit point le courage de Thraséa, d'Helvidius, de Sénécion, noms augustes, dignes à jamais du

* Impiaqae in medioperaguntat belU Benatu. Lacaii.»PAaf#.«i9685.

INTROBCeTION. ISS

respect des hommes : mais le peuple w sympa* thise qu'avec ce qu'il cofla|tf*eDd; et bientôt il eut peine à s'imaginer que ces grands martyrs mourussent véritablement pour sa cause.

L'insensé Caïus Galigula pesa pendant quatre ans sur les ppovinces, non moins que sur l'Italie; on cite de lui cependant quelques louables concessions qui ét^aidirent la cité romaine.

Mais Claude fut vraiment le père des provinces. Mé à Lyon, nourri au milieu des populations de la Gaule, il prit de bonne heure pour ce pays la prédilection dont il donna plus tard tant de marques, et qui influa, comme on peut le croire, sur ses sentiments à l'égard des provinces en général. Sans négliger la Grèce et l'Orient de l'Empire, Claude s'attacha à l'Occident, qui promette de devenir un jour plus intimement roaudn. Il compléta l'organisation des provinces gauloises suspendue 4.epuis la mort d'Auguste; et il introduisit dans Pile de Bretagne, dont il conquit Test et le midi, les premiers germes de la civilisation et de la langue de Rome *. L'histoire a loué ce prince de son ardeur à propager l'idiome officiel de l'Empire. On raconte à ce su|^et qu'un citoyen romain , originaire de Lyeie et député à

* Sueu, Claud.s S.

IM DfflIflBMTieN.

Rom« par ses oompatHotes, n'ayant pu répoaciM an latin aux demanctos de rempereu«i celui-ci lui retira son privilège : « On n'eat pas citoyep d^ a Rome, lui dit-il, quand on ignore la langue de « Rome ', a

Cinquante-dnq ans s'étaient (écoulés depuis le recensement qui^ sous Auguste, avait produit 4,163,000 inscriptions au registre censorial, œ qui pouvait représenter 16,652,000 citoyens : Claude voulut eonstater les accroissements que TEmpire avait reçus depuis lors. Le dénombre*ment auquel il présida, comme censeur, dans Tannée 800, vingt-septième de notre ère, fournit 6,944/)00 inscrits, enviiwi 2S millions de citoyens, hommes, femmes et enfants. L'augmeS'tatiop pendant ce demi-siècle se trouva donc ^re de 12 millions.

L'affection de Claude pour les nations transalpines provoqua, en Tan 58, une .discusûon, où le système de l'afiranchissement progressif des provinces et de Thomogénéité de l'Empire fut «controversé solennellement dans le sénat. Quoique j'aie parlé pilleurs de cette discussion et du rési^ltat qu'elle eut pour la Gaule, je ne puis la

* M-h hh P'ttiAaïov eivai ràv (ay) xftl tt)v ^laXt^iv a^ûv imartfyjptcf** Dio.» LX» 17.

INTROBBCflOM. *«

passer ki sous sflence t son importance est trop grande dans la question qui m'occupe; elle ré*- Sttme en effet, avec la vivacité des passions contemporaines, les deux opinions qui partageaient alors sur cette grave matière la haute société de Rome.

Les notables de la Gaule chevelue, dotés depuis longtemps du droit de bourgeoisie, mais non du droit des honneurs, c'est-à-dire, de la capacité de remplir les fonctions publiques , réclamèrent aussi ce dernier privilège*. La demande coïncidait (non pas fortuitement sans doute) avec tin pi'ojet médité par le prince , celui de combler l«s vides nombreux que présentait en ce moment le séâaL On devinait aisément que la Gaule, désirant profiter des feveurs que son protecteur habituel allait bientôt dispenser, se mettait d'abord en mesure.

De la part de quelqu'une des provinces d*Qrient, anciennement réunies à l'Empire, plus anciennement civilisées, ou, en Occident, de la part de tel canton de l'Espagne encore privé du droit des honneurs, une pareille [détention eût semblé moins hardie; on l'ent combattue avec moins de

* Primores Crai1t« qu» comata appeUa(ar, fœdera et ciritatem romanam pridem essecuti, j«s adipiscendorum in urbe bonorum expetebant.Tacit., ilnn..xi,'S3.

dédain. Biais une conquête rëcente dont la date ne remontait qu'à César; mais un peuple encore à moitié barbare : c'étsdt là une objection que faisait sonner bien haut le parti aristocratique , gardien opiniâtre des privilèges de l'Italie, et toujours grand fauteur de l'exclusion. On disputait de part et d'autre avec acharnement , et même autour du prince dont on devinait le penchant secret, l'opposition se faisait écouter.

<c Elle représentait que Tltalie n'était pas telle- « ment épuisée, qu'elle ne pût fournir un sénat à «c sa capitale *. Les seuls enfants de Rome, disait a elle, y suffisaient bien jadis; et certes, on n'avait « pas à rougir de l'ancienne république : que de « prodiges de gloire et de vertus avaient, sous les «mœurs antiques, illustré le caractère romain! a Etait-ce peu que des Vénètes et des Insubres « eussent fait irruption dans le sénat? devait-on « y introduire en quelque sorte la captivité elle- « même avec un ramas d'étrangers ^? A quels bon- « neurs pourraient désormais prétendre ce qui ff restait de nobles et les sénateurs pauvres du La-* « tium? Ces riches, dont les aïeuls et les bisaïeuls a à la tête des nations ennemies, avaient massacré

* Quorn de f upplendo senaj^u agiUretar. Tacit, ibid. ' An param quod Veneti et Insubres ciuriam InmperinI, niai cstos alienigenaram, velut captivitaa inferatur. Tacit, Ànn., zi, 83.

«r les légions^ romaines , venaient maintenant tout «envahir à Rome ^ Que de désastres n'avaient «pas fait éprouver à la république ces mêmes «Gaulois qu'on voulait importer dans le sénat; « eux qui avaient brûlé la ville et assiégé le Ca- « pitole ! Qu'après tout cela on les laissftt jouir « du nom et des avantages ordinaires du citoyen « romain ; mais qu'on ne vînt pas leur prostituer « les décorations sénatoriales et les ornements des « magistratures *! »

Le prince résista à ces raisons ; et après les avoir souvent combattues en particulier, il y répondit au sénat par un discours préparé dont le temps ne nous a conservé qu'un fragment, mais que, par bonheur, Tacite a résumé dans ses Annales.

Remontant à l'origine même de la ville, Claude expose comment elle s'était agrandie, en empruntant autour d'elle son éclat et sa force. Combien d'illustres familles elle avait reçues du dehors ! Les Julius étaient d'Albe; les Coruncanius de Camérie ; les Porcins de Tusculum ; le fondateur même de la famille des Claudes, Âttus Clausus, né parmi les Sabins , avait été admis le même jour dans

* Oppletnros omnia divf tes illos qaorum avi proavique , hostilium nationum duces.... Idetn. , ibid.

* Fruerentur sane yocabalo ciyitatis ; at insignia patrum » decor^ magistrataam ne vnlgareat. Tacit. , loc* cit.

tm INTRODUCTION.

Rome y au double titre de citoyen, et de patricien. Ceux qui repousseraient ces exemples comme trop reculés, comme perdus dans Tobscurité des vieux temps , en retrouveraient de pareils aux époques les plus glorieuses de la république. L'Étrurie, la Lucanie, l'Italie entière fournissaient alors des membres au sénat. Le peuple avait été admis aux magistratures après les patriciens , les Latins après le peuple , les autres nations italiques après les Latins '. « La paix, ajoutait le prince , fut assurée ^ ce et notre puissance affermie au dehors, quand les « nations d'au delà du Pô firent partie de la cité , « quand la distribution de nos légions dans tout « l'univers eut servi de prétexte pour y admettre «t les meilleurs guerriers des provinces , et remé- « dier ainsi à l'épuisement de l'Italie. Qui peut c( regretter que les Balbus soient venus d'Espagne, « et d'autres familles non moins illustres de la « Gaule narbonai^e? Leurs descendants sont parmi a nous, et leur amour pour cette patrie ne le cède « point au nôtre ^ » Il prononça alors ces paroles remarquables que j'ai déjà citées plus haut : ce Poura quoi Lacédémone et Athènes, si puissantes par

* Plebei maglstrataspost patricios ; Latini post plebeios; ceterarum Italie gentium post Latinoâ, Taclt., Ann. xi, 84.

* Manent poster! eorum, oec amore in hanc patriam nobla conte* dunt. Tacft. , loc. dt.

tNïttôûtîctio^. m

« iës armes j otit-elleà péri, si ce n'est pouf avoir w repoussé les Vaincus comme des étrangers, tan- « dis que notre fondateur Romulus, bien plus sage, n fit k plupart de ses voisins, en un seul jout*, « etinèmiâ de Rbme et sèi^ citoyens ^ ? »

Cet aviU. pt*évalût, fetj par un sénâtus-consulte, leê villes de la Gaule chevelue furent admises au droit des honneurs | mais l'opposition aristoora^ tique s'ëh aigrit davantage, et prit texte là-des^ sus pour içalomniék' les libéralités de l'empereur; pouf dire qu'il jetait sans discet^nement aux étrangers tous les droits de la viUe; que Messaline et leis affranchi de César ^n faisàiient trafic publiquement, à vil prix^ Sanà prétendre justifier ce qui se passait autour d'\lfe priâte trop souvent aveugle et faible, ôfa peut regàWiet' ces imputations comme grandement exagérées; car nul empereur tae poussa plus loin que celui-ci le maintien de la dignité attachée à la cité romaine ; l'histoire témoigne qu'il alla jusqu'à faire frapper de la hache des étrangei's qui en avaient usurpé ie litre *.

Lé î-esisentiment patricien poursuivit Clamle dans Un libdfe Kyh l'on outrageait lâchement sa

* F. d-déism, ))«ge^.

rfn; M^ïdaXtvviç , twv te Kftiaapetwv «vôSvto. 1^6., tx, 17.

' €ty{ttftem fomanam usurpâmes, in csmpo eiqullînro seniil percussit. Suet., Clcmd.vtS. %

mémoire au profit des empoisonneuses et des parricides ^ Ce libelle, rapproché du discours que nous analysions tout à l'heure, ne forme pas une des pièces les moins curieuses du grand procès qui se débattait entre la Rome latine et le monde devenu romain. L'accusation qui s'y re* produit sans cesse contre Claude, son véritable crime, crime irrémissible au point de vue de l'écrivain satirique, c'est son amour pour les provinces. Un autre crime encore (et celui-là du moins était bien involontaire), c'est d'avoir pris naissance à Lyon, de n'être, suivant les expressions même du livre, a qu'un boui^eois du municipe de Plan- « ous, à seize milles de Vienne y et par conséquent « un franc Gaulois; aussi, ajoute-t-on spirituelle- « ment^. comme il convenait à un Gaulois, il a « pris Rome. »

L'auteur de ces innocentes injures*, Sénèque (car ce n'est pas moins que Sénèque) met dans la bouche d'une des Parques la réflexion suivante qui mérite moins d'indulgence : or Je voulais laisser a à cet homme quelques moments de plus à vivre, « pour qu'il fit citoyens romains le peu de gens qui

' Sen6c.« ApokMkyntotis^ $eu Itidiif m mor fism CloiMKi CmsariSs 4.

* Lugduni natos est; Munatii manicipem vides; ad sextam lapidem a Vlenna natus est; GaUus Germanas. Itaque quod Galiam facere oportebat» Eomam cepit*. Senec, ibid.^ 6. — On sait que Lyon a?ait été fondé par Munttius Plancos. Hi$t. de$ Gaui., ni.

a ne le sont pas encore aujourd'hui; car il s'était « mis en tête de les voir tous, tant qu'ils sont^Grecs, « Gaulois, Espagnols, Bretons, n'importe, aflublés <K de la toge. Pourtant, comme il faut bien conserver <c en ce monde quelques étrangers pour graine , je «coupe la trame*. « Singulière récrimination de la part d'un Espagnol! Mais Séneque dans cette circonstance n'avait consulté que ses ressenti-' ments personnels contre le prince qui l'avait exilé, et les succès de bel esprit que de si agréables plaisanteries pourraient lui valoir auprès des hauts personnages de Rome. Heureusement ces lignes misérables de Y^pokohk^ntosis ne contiennent qu'un démenti passionné de l'auteur à ses opinions véritables; car Sénèque, ainsi que nous le verrons plus tard, savait comprendre et rendre toute la grandeur du système qu'il dénigrait dans Claude, et qui avait déjà versé tant de bienfaits sur sa patrie d'origine.

Claude avait favorisé l'Occident ; les prédilections de Néron s'adressèrent à l'Orient, à la Grèce surtout, où son talent pour la poésie et la: musique

> Sed Clotho : ego mehercule, pusillam temporig adjicere illi vole* bam, dum hos paaculos qui supersunt cWitate donaret. Constituerai enim omnes Gr»cos, Gallos, Hispanos, BdUnnos, Togatos videre ; Md quoniam placet aliqaea peregrinos in semeii relinqui.... Senec, iM., 3.

excitait un enthousiasme qu'on peut suppose^ intéressé '. Il est certain que, malgré son immora* lité personnelle et ses crimes, sa position politique, comme représentant des intérêts nouveaux, le rendit populaire dans plus d'une contrée de l'Enir pire : témoin la fidélité que lui conserva la ville de Lyon; témoin encore l'émotion profonde que ressentait la province d'Asie chaque fois qu'il apparaissait un faux Néron. Longtemps la populace des villes refusa de croire à sa mort \

Les guerres civiles dont elle fut le signal firent voir toute l'importance qu'avaient déjà les provinciaux. Ce fut un Gaulois, issu des rois d'Aquitaine et propréteur romain de la province, le courageux et infortuné Vindex, qui se souleva, le premier contre ce monstre et appela Galba au trône impérial '; ce fut un autre Gaulois, le Toulousain Antonius Primus» surnommé Bec^ qui, entraînant après lui les légions de Mésie, prit Rome au nom de Vespasien, et fit un empereur, comme son compatriote en avait défait un autre *. A côté de ces deux hommes, dont le rôle fut hors de ligne, on trouve au

< Soet., in Néron», It.

s Tacit*, HUt., I, i, 4, 5; n, 89, 0&.^ Suet, Ner., 5T. — Aarel. Vict., Epit.

* Même ouvrage» lu, 417.

sémtf au barreau 9 dans les armées, dans les écoles, une foule de Gaulois, d'Africains, de Grecs, d'Espagnols surtout, illustres et puissants.

Quant aux provinces, elles suivirent des partis divers : Galba eut pour lui le midi des Gaules et l'Espagne; l'Italie et l'Afrique se déclarèrent pour Othon; le nord des Gaules excita Yitellius; tandis que l'iUyrie et tout l'Orient proclamèrent Vespasien. Chacune reçut du prince qu'elle avait adopté des droits et des immunités ^ que Vespasien eut la sagesse de maintenir, du moins en grande partie. Nombre de volontaires provinciaux, et même des corps entiers de troupes furent gratifiés alors du titre de citoyen, comme plusieurs inscriptions en font foi*. Quelque affreux qu'ait été le choc de tant de légions, de tant de peuples qui se précipitaient sur l'Italie; on ne peut nier qu'il n'en soit résulté du bien pour le monde, et que la refonte des nations dans l'unité de l'Empire n'en ait été accélérée.

Avec Néron s'éteignirent les familles des Jules et des Claudes, et l'aristocratie romaine ne donna

* Gons. sar Galba Snet., Galh., 8. «- Hard., Nutn. Urb.^ ui, 120. — Vaillant, Col, i, 105. — Spanh., Orb, rom,, xvi, 104. — Sur Othon. Tacit., Hist,* h 78. — • Sar Vespasien. Spanh.» DiM. de niim. prov.s 767. -- Plin., HUt naU, iv, 10 : m, 3, etc.

> Grut. Thes.y dlxxiD; S; dlxxiv, 5, 6; di^xxv, t.

plas que Galba au trône impérial. Othon appartenait à une famille étrusque notable dans le pays, mais qui n'avait fourni à Rome que de simples chevaliers jusqu'au grand-père de cet empereur*. On sait que Viteliius était d'une extraction médiocre *, et que l'origine de Vespasien n'avait rien d'ancien ni d'illustre *. Âpres la chute de la maison Flavienne, l'Italie, pendant longtemps^ ne produisit plus de Césars. Nerva était originaire de Crète, quoique né à Narni dans l'Ombrie*; et il désigna pour son successeur un Espagnol d'origine et de naissance, Trajan^qui, lui-même, transmit la pourpre à un autre Espagnol.

Tacite dit que les guerres de Galba, d'Othon et de Viteliius avaient révélé le secret de l'Empire, savoir que le prince pouvait être élu ailleurs qu'à Rome •; l'élévation de Nerva révéla un bien autre secret, c'est qu'il n'avait pas même besoin d'être Italien.

' Suet., ptho.^ 1. — Tacit., Hi$i., n, 50.

« Suet., ViteU.s t. — Taclt., HUt., i, 9.

*Saet., Vespas.^ 1.

« Aarel. Vict., Epit. -^ Eatrop.

I* Emlgatoimperii arcano posse principem alibi qoam Roms fleri. Tacit., HUt., i, i.

8 S.CisABS ESPAGNOLS. Trajan; il recule les frontières de l'Empire. — Adrien ; ses institutions ; il fait Védit perpétuel. •* Marc*AuréIe Antonin ; il fait YédU provincial, — Gésabs afbicaiiis. Septime Sévère ; sa prédilection pour TOrient ; il prépare le nlvellemenl général des proTinces. — Antonin Caracalla, — Constitution qui porte son nom. «- Umift politique du siondb romaik.

Le Cretois Nerva ne fit que passer sur le trône des Césars y où le hasard , tout autant que son mërite personnel l'avait porté. Pour s'y fortifier, il s'empressa d'adopter Trajan, que ne rapprochaient de lui ni liens de parenté, ni vieille afleclion % mais que la voix publique proclamait le plus capable et le plus digne.

Trajan, né à Italica en Bétique, de parents espagnols', était effectivement, à cette époque, le personnage le plus considérable de l'Empire. Absent au moment de son adoption, il exerçait, de loin comme de près, une autorité morale tellement incontestée que son nom suffît pour réduire à l'obéissance les Prétoriens en pleine révolte *. ^is sans considérer même la beauté du caractère ou la grandeur du génie, qui légitimaient assez

* DiO., LXVUIy 4.

* on l€nf 6 Tpaï«voc, àXX* oùx iroXo^, wS* ïrûLki^mç {v.. Dio., {M. Cit.

* Dio., Vh. iupr. — Plin., Panég, — Aurel. Victor., Epit

le choix du nouveau Cësar, sa haute fortune ne surprit personne : ce n'était pas un fait isole et accidentel que l'apparition d'un Espagnol aux affaires^ que son élévation aux premières dignités de l'État.

Il y avait alors trois cent vingt ans que Rome s'était établie au midi des Pyrénées; et, par des causes déjà exposées dans cette Introduction même ^ , la civilisation qu'elle amenait avec elle s'y était naturalisée promptement. La race ibérienne remuée à fond, pour ainsi dire, et mûrie par les guerres civiles de ses maîtres , se jeta, depuis l'époque d'Auguste, avec une ardeur infatigable y dans la vie romaine. Accourus de tous les points de leur presqu'île pour chercher fortune en Italie^ les Espagnols entrèrent partout, furent heureux partout. Us brillèrent dans le sénat^ dans les magistratures publiques, dans les armées, dans les conseils du prince ; ils brillèrent aussi dans les letti*es. Ces écoles de Cordoue, qui avaient excité le sourire dédaigneux de Cicéron, moins d'un siècle après, fournissaient à la prose latine un rival de ce même Cicéron ; et à la poésie un successeur, sinon un rival de Virgile. Bien plus, le goût ibérien, avec ses qualités et ses défauts également incisifs ,

* F. ci-dessus, p. 117 et suiv.

s'empàrà de toute une période de la littérature latine, et y apposa son empreinte puissante. Je reviendrai plus tard sur ce sujet, lorsque je traiterai du mouvement des sciences et des arts dans les provinces, et de la réaction de l'esprit provincial sur la littérature de Tltalie. Il me suffira de dire ici qu'au commencement du second «èele de notre ère, l'Espagne était arrivée à son plus haut degré de développement dans le système social romain. Tandis que l'Italie déclinait, que l'énergie vitale de ses peuples semblait s'affaiblir et s'éteindre, la race ibérienne, pleine de vigueur et d'ambition, s'appropriait le premier rang parmi les races de l'Empire. Trajan ne fît qu'ouvrir le chemin du trône impérial à ses compatriotes déjà placés aux abords. Mais ce qui surtout fut honorable et glorieux pour la race ibérienne, c'est que tous ces enfants de l'Espagne devenus Césars, un seul excepté, se trouvèrent de grands et bons princes, et que l'époque où elle régna par eux sur le monde mérita d'être appelée la plus heureuse qu'ait jamais traversée le genre humain.

Ni Nerva ni Trajan n'oublièrent qu'ils étaient provinciaux. Auguste, dans des vues fiscales, avait établi sur les legs et les héritages des citoyens romains un impôt du vingtième^ dont les parents du degré le plus proche et le* pauvres étaient seuls

lœ LNTRODUCTION.

exempts ^ Cette redevance, onéreuse d'ailleurs, choquait les mœurs romaines, et les successeurs d'Auguste travaillèrent à Falléger, en étendant l'exemption à des degrés de parenté de plus en plus éloignés. Nerva et Trajan y comprirent, outre le frère et la sœur, succédant l'un à l'autre, l'aïeul et l'aïeule, héritiers de leurs petits-eniants, le petit-fi]s ou la petite-fille, héritiers de leurs grands parents, et dans tous les degrés, l'héritage du pauvre transmis au pauvre ^

L'impôt frappait, sans distinction, sur les anciens citoyens et sur les nouveaux; mais le bénéfice de l'exemption n'avait été appliqué qu'aux anciens'; il avait paru convenable que les nouveaux achetassent, par des charges plus fortes, le haut privilège dont Rome daignait les honorer.

L'exception où étaient ainsi placés les nouveaux citoyens ne se limitait pas à la question d'argent; elle touchait en outre à ce qu'il y avait de plus grave dans le droit civil romain. Ck>mme la puissance paternelle faisait partie du droit quiritaire, un fils né avant que son père, latin ou provincial, eut reçu le droit de cité, ne pouvait pas être sous sa puissance, s'il n'y était rangé expressément par

■ TSkh rw9 waw (Tu^cvmv, ^ xol icfvinTttv. Dio., !«▼, 85.

» Plin.^ Panegyr., 37.

* itoc manauetndo legU veleribcu civibus servabtlur. ibid.

une concession spéciale du prince u L'étranger, devenu citoyen romain, voyait donc à Finstant même se briser autour de lui tous les liens de famille; ses parents naturels cessaient d'être ses parents aux yeux de la loi * ; et il fallait qu'un privilège vînt à son secours pour le rendre capable, ou de recueillir leur succession, ou de leur transmettre la sienne. - — ^

Trajau' abolit cette distinction; il voulut que la condition des nouveaux citoyens devint, en toute chose, identique à celle des anciens '. Il y avait là assurément humanité et justice; mais il y avait aussi infraction à la loi civile , atteinte grave à la constitution de la famille quiritaire. Cinquante ans plus tôt, du temps de Claude, par exemple, on eût sans doute crié beaucoup; le vieux patficiat encore debout eût réclamé au nom des règles inflexibles et des fictions du droit national ; mais le patriciat avait à peu près disparu; et, quant au droit national, il s'ef&çait chaque jour, en ce qu'il avait de trop exceptionnel ou de trop rigoureux, devant le progrès des doctrines d'équité et les conquêtes de la raison universelle.

' Niai sirnol cogmitionis jura impetrassent. Plin.» Pamgyr., 37. * Givitasiiae romana instar erat odii, et discordi» et orbltatU PHn.. loc. au ' PUo., Pamgyr.. 38, 39, io.

170 UfTBODOCTIOIf.

Trajan aimait la guerre; en Occident et en Orient, il recula les bornes de TEmpire. En Occident, il conquit la vaste province de Dacie , bâtit des forts, ouvrit des routes militaires au delà du Danube, et y transplanta une telle multitude de colons romains que le latin y resta la langue usuelle. En Orient, il resserra les anciennes alliances avec les royaumes du Bosphore et du Caucase ; il réduisit en provinces l'Armënie, qui s'était laissé dominer par les Parthes, et TArabie qu'il traversa, les armes à la main, jusqu'aux rivages de l'Océan indien. La Mésopotamie et l'Assyrie, démembrées de la monarchie parthique, furent également réunies au territoire romain. Enfin les Parthes eux - mêmes, après avoir vu leurs principales villes ravagées, subirent la loi du vainqueur et reçurent un roi de son choix *. Le trône d'or où siégeait le monarque superbe de l'Asie fut transporté à Rome et conservé comme une curiosité glorieuse *. Ce fut l'apogée de la grandeur de l'Empire; et il fallait remonter au premier César pour rencontrer un nom qui ne pâlit point à côté du nom de Trajan. Rome alors ne dut pas se repentir d'avoir fait de l'Espar gne une terre romaine, puisque ce fut une main

• DîOm txvn, 30.— Spart., Adrian., 8. — F. les médailles da régne de Trajan.

* Spart, Àdrian,, 7. — Hist.^ Augast. éd. Salm.^ieso.

INTRODUCTION. m

espagnole qui posa le dernier terme de sa puissance, et (|ui effaça, par une réparation plus réelle que celles- d'Auguste et de Tibère , les souvenirs encore vivants de Grassus et de Varus.

Trajan prit pour successeur Adrien son parent, né commeluiàltalica, et comme lui de souche ibérienne ^ Le jeune Espagnol avait apporté à Rome Taccent de sa province si fortement marqué, que le sénat ne put s*empêcher de rîre, la première fois qu'il l'entendit lire, en qualité de questeur impérial, un discours du prince * ; Adrien se vengea bien de ces moqueries, en devenant un des orateurs les plus distingués et un des meilleurs écrivains de son temps. Si Trajan , type de l'héroïsme hispano-romain, peut occuper une place à côté de César; celle de son successeur se trouvera près d'Auguste, dont il n'eut point d'ailleurs la cruauté, et qu'il surpassa en lumières.

Porté à la paix, quoiqu'il connût parfaitement la guerre» et qu'il fût aimé du soldat, Adrien ne conserva des provinces conquises par Trajan que la Dacie et une portion de l'Arabie, renonçant aux

* Eatrop., Mfian. — Spart., Adrian*, 2. — Dio., lxix. — AureU Vict., EpH.

* Qauni orattonem Imperatoria in senatu agraitins pronuntiana riiua esset. Spart*, Adrian., 9.

' Bio., LUX. ^ Spart., Adrian., 8^ 5, 7. — Anrol. Vict., Mpit.

territoires enlevés sur les Parthes, ooaime trop difficiles à garder, et rendant aux arméniens leur demi-indépendance sous leurs rois. Cet abandon qui faisait reculer le dieu Terme, contrairement à la politique constamment suivie par le gouvernement romain et sanctionnée par la religion, on l'attribua à un secret sentiment de jalousie contre son prédécesseur, accusation vraie en partie; mais indépendamment des intentions cachées, la mesure s'expliquait aussi d'elle-même par le carao* tère prudent d'Adrien, et par son désir que [les soins de la guerre ne le troublassent point dans les travaux administratifs, qu'il aimait avec passion, et pour lesquels il se sentait né. C'est de ce côté, en effet, que se dirigea sa vaste intelligence, servie par une mémoire qui ne lui manquait jamais, et par une curiosité toujours en éveil : ses contemporains lui rendirent ce témoignage, qu'il apprit tout et sut tout \

Sur un règne de vingt et un ans, Aidrien en

passa au moins quinze en voyages. U parcourut

. successivement tous les points de l'Orient et de

rCkxûdent; et souvent plusieurs fois la même

contrée, examinant tout de ses yeux, pourvoyant

Dio.» Lxix» 3, G^. -* Spart., Adrtofio T, 8, 10. — Anrel. Vict.» EpÛ.

à tout; là creusant un port, ici constiniisant des écoles, des temples, des aqueducs, des cirques ', élevant ailleurs une muraille qui devait servir de rempart à toute une province^; étudiant les mœurs et les religions, et afin de mieux connaître les unes et les autres, se faisant admettre aux initiations les plus secrètes; tour à tour Grec, Syrien, Africain, Gaulois, Espagnol, et persuadé qu'un bon empereur, pour qu'il fût vraiment romain, devait être à la fois tout cela.

Il ne reculait devant aucun détail : « Les comp- « tes de l'Empire lui étaient plus familiers, dit un «historien, qu'à un maître soigneux les comptes « de sa maison '. » Voulant étudier dans ses derniers ressorts cette vie municipale à qui la société romaine devait une si grande partie de sa force , il ne dédaignait pas d'exercer par lui-même les magistratures locales des villes. Il remplit deux fois les fonctions d'archonte à Athènes, et il le fit avec toute l'exactitude d'un vrai citoyen athénien *; sur le désir exprimé par la même ville, il accepta en outre 1^ mission de rédiger pour cette postérité

* Dio., 1.XIX9 s, 9. — Spart., Adrian.» 9.

* Dans Vtle de Bretagne. Murus, vaUum Adriani. — Cf. Spart., Adrian*s 6.

' Omnea publieas ratlones ita complexns est, ut domnm prlvatam qoWis paterramllias diligens non satis novit. Spart., AdHan*, to. 4 Dio., LXix, 16. — Spart, Adrian., 9.

174 INTRODUCnON.

de DracoD et de Selon une nouvdle constitution d'autonomie. Il géra la prëture en Etrurie ; il (ut dictateur et édile dans plusieurs municipes du La* tium; premier magistrat à Naples, à Adria, enfin à Italica sa patrie que pourtant il ne visita point >. Le cosmopolitisme de son esprit se décelait dans les moindres choses* On sait*qu'il bâtit à Tibur une villa, devenue fameuse , où il se complut à reproduire l'image des monumentSi et l'aspect des lieux les plus renommés de l'EmpirCi et à créer, pour ainsi dire, autour de lui, un petit monde romain. On le voyait aussi rechercher curieusement les souvenirs historiques des peuples, et revendiquer les* témoignages de leur gloire passée, comme une sorte de propriété publique dont la conservation intéressait la société romaine tout entière. Ce sen* timent lui fit restaurer avec soin, à Mantinée, le sépulcre d'Épaminondas. Laissant aussi de côté des préjugés injustes qu'aucune raison d'État ne légitimait plus, il amnistia les cendres du grand Pompée, et leur donna enfin un tombeau.

La prodigieuse expérience que le prince retira de ses courses porta bonheur à l'Empire; et Adrien reçut à bon droit le titre denrichisseur du monde ^. Mais son génie éminemment organisateur ne sai-

• Wo., 175. supr. — SparUjMdrlafio 9. — Aurel. Vict., JEpit.

* Locupktator orbU.

sissait pas seulement le détail; il embrassait puis^ samment l'ensemble y et les institutions qu'il laissa perfectionnèrent presque toutes les parties de Tadminisration impériale.

La souveraineté des Césars^ encore républicaine sous Auguste^ sénatoriale sous Tibère, avait fini par n'être plus qu'une pure monarchie, quoique cette monarchie isous des hommes tels que Nerva, Trajan et leurs successeurs renfermât, suivant le mot de Tacite, « une heureuse combinaison du pouvoir « et de la liberté '. » Adrien, avec son esprit de classement et son goût pour l'administration personnelle, renforça ce caractère monarchique, Pour la première fois, le prince eut une maison impériale. Auguste avait fait des emplois de son palais Un service purement domestique; Adrien en fit un service public^, dont les charges, ambitionnées par les personnages les plus élevés, se rapprochèrent de ce qu'on appellerait aujourd'hui des ministères. Cette institution développée par les princes qui suivirent prit peu à peu une grande importance; et nous aurons plus d'une

' Quanquam primo statim beatlssimi saeculi orta» Nerva Gasar res olim dissociabiles miscuerit, principatam ac libertatem. Tacit., Agric,, 3.

* Consulter dans l'ouvrage de H. Naudet, que j*al cité déjà bien de^foiJy te morceau remarquable ëmr Adrien.

176 mTRODUCTION.

fois occasion d'en parler dans la suite de cet ouvrage*

Le souverain qui voulait fonder Tordre partout ne pouvait oublier Farméé : il y raffermit la discipline; il fit rédiger, sous ses yeux, un recueil de règlements sur toutes les branches du service, et même un traitai de tactique; et ce code d'oi*ganisation et de science militaire fit loi jusqu'à la chute de l'Empire K

Pour ce qui regarde l'administration de la justice, il s'attacha un conseil de jurisconsultes, aux décisions desquels il accorda l'autorité suprême de la loi, loi*$qu'elles étaient unanimes \

Mais le plus beau travail auquel Adrien ait attaché sou nom est certainement Védit perpétuel. Dans le principe, rien n'égalait l'instabilité du droit prétorien ; l'édit rendu par le préteur, lors de son entrée en charge, ne durait même pas autant que ses fonctions, quoiqu'elles fussent, comme on sait, annales. La loi Cornélia, en l'année 686 de Rome, obligea le préteur à conserver sans changement, pendant toute la durée de sa magistrature, l'édit qu'il avait publié : c'était un grand pas vers la stabilité, un pas aussi vers la science,

* Dio,» LXTU. — SparW, Adrian., u, 19. — Veget., i, 8.

* Galus, I, Comm,* 7« — Pomp., l. 5t, p. de Orig, jur.» y, %%.

cap il n'avait pil se créer jusque là ni science, ni théorie du droit. L'edit prétorien avait donc une durée annale, lorsqu'Adrien résolut de lui imprimer le caractère d'immutabilité que Téquité et la science réclamaient également : il le rendit perpétuel *. Celui que le grand jurisconsulte du siècle, Salvius Julianus, avait promulgué pendant sa présure, fut choisi , à ce que Ton croit , pour devenir ainsi la loi constante de Rome et de l'Italie. Â partir de redit perpétuel, le droit prétorien n'apparaît plus dans la législation comme une source de dispositions nouvelles. Un pas restait encore à faire; il restait à doter aussi les provinces d'une loi uniforme et stable : Marc-Àurèle se hâta de promulguer redit provincial®, qui parait n'avoir guère été que l'édit perpétuel lui-même, généralisé et appliqué hors de l'Italie.

Ce fut Nîmes, dans la province narbonaise, qui fournit à l'Empire le successeur d'Adrien, Titus Aurelius Fulvus Boionius Antoninus. La Gaule méridionale participait alors au moirvement civilisa-

* Edietwn perpetuum,-- Cf. Bouchaud. , Mém. $ur Us édiU des nuigiit. Acadéni. de« Iiiscrip., xxxix, \u, et Dissert* sur VédU perpé» (uel.— Hugo, HisU du Droit rom., trad. fr., u, 78, 89. — H^aeccitti, Ant. rom. — Biener., Comm, de Sah), Jul. Lips. 1809.

« Edictum promndak. Cf. les auteurs cités plus haut et Spanbeim.» Orb. rom. ex., n, 8.

178 IRTROMICnON.

leur qui se faisait sentir si vivement de Tautre côté des Pyrénées I d'ailleurs la famiUe d'Antonin le Pieux se rattachait à l'Espagne par ses alliances avec celle de Trajan *. A la mort d'Antonin, la pourpre impériale rentra dans des mains ibé* riennes, par la famille des Annius, originaire de Succubis, en Bétique, étaUie à Rœne vers le temps de Claude % et à laquelle appartensût le grand Marc-Aurèle.

Sous ces deux hommes vénérables, la philosophie, comme on l'a dit, s'assit vraiment sur le trône, non pas seulement la connaissance, mais la pratique du bien , mais la philosophie active, efficace, en pouvoir de réaliser du moins une partie de ses vœux. Le stoïcisme avait fait un beau chemin depuis deux siècles : de Brut us il était arrivé à César, d'instrument d'opposition il était devenu un salutaire instrument de gouvernement} après avoir combattu vainement le pouvoir absolu^ il l'épurait, et dirigeait dans un but d'humanité la force redoutable que les nécessités du monde avaient créée. La reconnaissance publique honora le premier Antonin du titre de

< Tillem., Hist. dei Emp.^ ii, S33.

* Proavtts paternus Annius Verus prstorlus » ei SuccnbUaso mahiciplo, ex Hispanla, factus senator.., Jul. Capit, i|f, ^wre^iia. «^ Cf. Tillem., Hist. des JEtnp., u, 309.

père des hommes •; elle donna au second celui de philosophe * qui comprenait davantage. On ne peut lire sans attendrissement ce livre où le sage, devenu César, déposait sa plus secrète pensée. On y voit TefTort d'une âme impatiente du mal, mais arrêtée à chaque pas par Tinfirmité de la nature humaine. Elle veut trop; elle veut plus que Dieu même, qui met le temps à son œuvre, qui fait naître le germe avant la fleur, la fleur avant le fruit. Cest peut-être dans une de ces' luttes intérieures entre le bien désirable et le bien possible, que le philosophe, roi de tant de peuples, s'écriait amèrement : « O mon âme, pourquoi donc a suis-je si tourmenté*? »

De tels princes devaient faire avancer libéralement l'association romaine et la stimuler partout où elle restait en retard. (Test en effet ce que témoigne Thistoire. A cette époque, il suffit d'entrer dans les légions pour acquérir la cité*. Antonin prenait sur ses médailles le titre de multiplicateur des citoyens ^ ; et les historiens racontent que les rois alliés, frappés d'un respect filial , voyaient en lui un père et un patron plutôt qu'un César el un

* llaTTip àvOpwwwv. Pausan.i vu, 43.

^ Philoiophvf , ^ f aooo^oc.

' Marc. Anton. Ta tU éauTov.

^ Spanh., Ork. fwm. ém.* u 19.

" AmpUator ciTium. Spanb., iM., tab, fig. 1.

180 INTRODOCTION.

maître 4 . Quant à Maro-Aurèle , il écrit lui-même dans le livre de ses pensées : « J'avais conçu l'idée a d'un gouvernement fondé sur des lois générales oc et égales ^; » et il réalise autant qu'il le peut les conceptions de sa philanthropie. Le plus éloquent des orateurs grecs de ce temps, Aristide , s'adressant à lui et à son collègue Yérus, traçait ainsi le tableau de la société romaine , sous leur principat : a Avec vous, tout est ouvert à tous. Quicc conque est digne d'une magistrature ou de la con- (c fiance publique cesse de compter pour étranger. « Etre romain^ ce n'est plus être d'une certaine n ville, mais de toute une famille '. Vous avez conte stitué l'administration de l'univers comme celle ce d'une seule maison \ »

Mais au milieu de ce nivellement rapide de toutes les conditions politiques, que devenait le vieux patriciat romain? Ses raiigs avaient été cruellement éclaircis par les persécutions des premiers Césars; et maintenant la misère et l'avilissement consommaient sa ruine. Les auteurs du

* Adeo trementlbus eum atque amantibns cunctis reglbus nationibusque et populis, ut parentem seu patronum magU qaam dominam imperatoremque repuUrent. Aur. Yict, EpiU

> Kal çavTa9Ϋv X«6tîv , TroXireioïc toovo|AOU, xRTà laornra. xal (on^piav ^loucoupbtfvY);. Marc. Ant., i, 14.

* Th ^(d{4.aîov etvou, liroiinaaTt oO 9rdXi(»ç, dXXà ^^vcuç^^pA xoivou nvoç. Aristid.y Orat. in Bom.

temps parlent beaucoup de cette misère des grandes familles, qui les réduit à mendier les libéralités du prince, ou même la sportule du client à la porte des riches parvenus * : ils parlent surtout de leur dégradation. Elle surpassa tout ce qu'on peut imaginer de plus hideux. On -vit des hommes portant les plus illustres noms se faire bateleurs ou cochers du Cirque, et un Gracchus, devenu gladiateur rétiaire, livrer aux divertissements de la populace le petit-fils de Cornélie ^ Il fallut, Tacite en fait foi, il fallut un sénatus-consulte provoqué par Tibère pour empêcher de nobles matrones de se faire inscrire ofKciellement au rôle des prostituées*. Le parti des idées républicaines et aristocratiques n'eut même bientôt plus pour chefs que des hommes nouveaux : ni Corbulon, ni Psetus Thraséa, ni Âgricola, ni Helvidius n'appartinrent à l'ancien patriciat. Dès le second siècle et surtout au troisième ^ les familles sénatoriales étaient, pour la plupart, étrangères à l'Italie; et le sénat, entretenu et renduvelé par les provinces, formait, suivant une expression que j'ai déjà employée, une haute représentation du monde romain. Quiconque

< Jubés a prscone vocari ^

Ipsos Trojugenas ; nam vexant limen et ipsi

Ndbiscam luvenal., Sat, i, 100.

> JuvcDal., Sa,t., n, 143; vni, 198. • * Tacit., Ann„ ii, 8d.

tm INTRODUCTION.

66 distinguait auK armées , au barreau, dans les lettres, quelle que fut sa race et sa patrie d'origine^ y trouvait bientôt une place. De là, pour désigner l'assemblée suprême, ces formules qu'on ne rencontre que dans les écrivains de l'époque impériale : ff tète de l'Empire et orgueil des provinces ^; « fleur du genre humain ^; élite de l'humanité ^ »

L'indigne fils de Marc*Aurèle, Commode, termina, en Tannée 192, la série des Césars de race espagnole. Depuis qùatre«vingt-quinze ans qu'elle avait commencé, et depuis plus de deux siècles que l'Espagne produisait des hommes remarquables dans tous les genres, le reste du monde avait marché. Une autre province atteignait à son apogée de développement, une autre race imposait sa suprématie à la communauté de l'Empire : c'était le tour de la province d'Afrique et de la race liby-phénicienne.

L'Afrique, en effet, reposée de ses longs désastres, avait repris dans la paix une vie nouvelle. Stimulée par les colonies italiennes qui étaient venues tantôt se poser près des anciens établissements puniques, tantôt se confondre avec eux, la

« Gaput imperii et deçor^ omnlam provlocianim. Tae.^îit., i, s«. > Flos totius orbis. Naz. Pamg,» Goniiantin. — Flos bumani gèneris. Gassiod. Epist, f i^ 46.

3 Pars meUor bumani generis. Symmacb/ £jpf'«t.> i, 46.

contrée maritime surtout se façonnait assez rapi* dément aux mœurs romaines. La seconde Carthage, bâtie par Jules César, rivale encore, mais rivale pacifique de Rome^ ne le cédait bientôt plus à la première ni en étendue, ni en activité, ni en richesse. Elle concentrait encore sur ses flottes marchandes presque tout le commerce de l'Occident; et ses habitants avaient reconquis le titre de princes de l'Afrique*. Sous le patronage de cette grande métropole, le goût des lettres s'était propagé au loin dans lepays^; à Madaure, Âdrumète^ Leptis, Cirtha même dans l'intérieur de la Numidie, on se livrait avec ardeur aux études latines, qui s'y greffaient, en quelque sorte, sur un tronc punique toujours subsistant^. C'étaient peut-être de singuliers Romains que ces durs et fougueux esprits , mélange d'impétuosité syrienne et de férocité numide, que ces peuples dont les souvenirs les plus glorieux remontaient aux humiliations et presque à la destruction de Rome; mais c'étaient des hommes d'une nature intelligente et énergique. Vers le milieu du second siècle, on voit se

« Principes Afric». Apul., Florid., m, 16, cd. Panck. — TertuU., DePàllio,!'

* Consulter sur les études de Garthage l'ouTrage de M. Yilleroain p intitulé : De Véloquence chrétienne dans le quatrième siècle , admirable morceau d'analyse* qui restera comme un modèle d*histoire. générale et comme un des cliefs-d'œuyre de la langue française.

* Apul. , Àp^. , p. 138. — Aur. Yict. , Epit. , SO.

produire en Afrique le même phénomène que présentait l'Espagne pendant le cours du premier. Les Africains sont partout , et partout ils commencent à primer. Le grand jurisconsulte et le grand orateur de l'époque , Salvius Julianus çt Corn. Fronto sont l'un d'Adrumète, l'autre de Cirtha. Nombre d'écrivains , de jurisconsultes , de sénateurs distingués leur succèdent; et quand, à la mort dePertinaXy la guerre civile éclate, et que le monde romain , comme au temps de César et de Pompée^ se partage entre deux hommes, ces deux hommes sont Africains : Albinus est d'Adrumète^ et Septime Sévère de Leptis.

Le grand Septime Sévère, avec son accent punique dont il ne put jamais se corriger \ et qui lui valut sans doute, comme l'accent espagnol à son prédécesseur Adrien , les moqueries des puristes de l'Italie ; mais avec son génie supérieur dans l'administration comme dans la guerre, sa constance invincible, son astuce^ son âme dure et inexorable, représentait bien , sous la toge, le compatriote d'Annibal et le type du Romain d'Afrique, Peu d'empereurs ont montré une individualité plus forte, et laissé dans l'histoire de Rome une trace plus profonde. Ce fut lui qui constitua

■ Caoorus yoce , sed afrum qalddam usqae ad seDeclutem sonaoï. Spartian. , Stv, , 71.

mTRODUGTION. i85

réellement le pouvoir militaire, et, en opposition au sénat 9 livra le choix: des Césars à la démocratie armée des légions. Par un rapprochement sur lequel d'ailleurs je n'insiste pas, mais qui signale au moins des deux côtés même violence de caractère et même impatience à supporter le joug de l'autorité civile, si léger qu'il fût, il était arrivé à Annibal de tenter à peu près la même chose , et de vouloir soumettre à la tyrannie militaire les conseils de sa république.

Sévère , qui avait à se plaindre de l'Italie et des provinces d'Europe , dirigea de préférence les faveurs du gouvernement vers l'Afrique et vers l'Asie. Il sembla surtout prendre le patronage de la race araméenne, et ce fut pour lui comme une politique de famille, car, sorti de sang punique, il avait épousé une Syrienne, la belle et savante Julia Domna. Sous lui et sous ses enfants, la Syrie atteignit son plus haut point de prospérité. Il accé^ léra aussi le mouvement civilisateur imprimé en Arabie par Adrien , et continué par Marc-Aurèle. Les Juifs même, frappés cruellement par le premicF de ces princes, et chassés de leur capitale Jérusalem, transformée eu colonie romaine sous le nom d'iSlia Capitolina, mais toujours prêts à se soulever, éprouvèrent jusqu'au dernier moment les ménagements et la clémence de Sévère. Enfin

ce qui était populaire et national dans tout FO rient , il mit à orgueil de reprendre la Mésopotamie j de parcourir à main armée les campagnes des Parthesyde piller leur capitale , d'humilier leur roi^ ; et il réussit à tout cela avec un bonheur qui égala son génie.

Une tradition recueillie par Tzetzès rapportait que le César africain j fier de ce dernier titre et des souvenirs de sa race, fit élever à la mémoire d'Ânnibal un riche tombeau de marbre blanc^ Ce fait , qui n'a rien que de vraisemblable et que confirmeraient d'ailleurs les actes de Garacalla, dut plaire beaucoup aux Romains d'Adrumète et d'Hippone y mais étonner quelque peu ceux d'Italie. Sévère voulut encore attacher son nom à une autre réhabilitation d'un intérêt plus immédiat ^ qu'il ne fit que commencer et dont il remit l'accomplissement à son fils : voici en quoi elle consistait.

J'ai exposé plus haut comment la province d'Egypte avait été placée par Auguste sous un régime administratif exceptionnel. Déclaré indigne de fournir non-seulement des sénateurs, mais de simples citoyens , le berceau antique de la civilisation de l'Occident était resté en dehors

* Dio , Lxxv. — Herodian. , m. — Spart. , Sw, » 69, 70. ■ CWl.,JEri«t.,i,27.

INTRODVCTION. 187

<iu droit commun des nations de rEmpire. Tandis que rémancipation politique et lesTf ftJHhes administratives passaient d'une province à l'autre, l'Egyptien, éternellement sujet, voyait sa patrie toujours livrée à l'autorité arbitraire d'un chevalier romain. Pour établir cette loi rigoureuse, Auguste s'était fondé sur la nécessité de maintenir fermement dans la main du prince un pays facile à agiter, et dont les importations de blé alimentaient en partie la ville de Rome. C'était sacrifier l'Egypte aux convenances de l'Italie; et les meil* leurs empereurs n'eurent point le courage de lever cette prohibition intéressée; Yespasien etTrajan accordèrent dans des cas très-*rares le privilège quiritaire à des indigènes égyptiens, mais en obligeant ceux-ci à se faire naturaliser d'abord citoyens de la ville cosmopolite d'Alexandrie \ Cette ville même qu'on regardait comme la seconde de l'Empire, était privée d'institutions municipales. Sévère lui concéda le droit d'avoir un conseil public ou sénat 9 et de s'administrer elle-même \ Son fds, Antonin.Cgracai}la, compléta le bienfait, en conr férant aux Alexandrins la capacité de remplir toutes les fonctions de l'état ou le droit des honneurs. Il leva aussi, quant à ce droit et à celui de

* M^mh pontr. 4pi(m., li* — PUn., Ep„ x, 82, 23. 2 Dio., U, 17.

cité, t'interdit qui frappait i*Égyptc. Après une exclusion si infamante et si prolongée, ce fut un événement mémorable que l'apparition d'un Egyptien sur les bancs du sénat; et l'histoire a conservé le souvenir du premier qui vint représenter, aux bords du Tibre, le royaume des Pharaons et des Ptolémées : il portait le nom grec de Cœranus, et fut bientôt promu au consulat '.

Caracalla partagea les prédilections de son père pour l'Afrique et pour le héros de l'Afrique. Il multiplia à l'infini, dit un historien, les statues d'Annibal'; il les fit placer partout ; et l'image du vainqueur de Cannes alla peut-être primer au Capitole les statues de Fabius et des Scipions. Son enthour siasme pour Alexandre ne fut pas moins vif. Par un mot assez juste, et qui faisait allusion à l'unité que le conquérant macédonien avait voulu (»*éer parmi les nations de l'Orient, qu'il avait même créée en partie , il l'appelait V Auguste ou V Empereur oriental. Il prit son nom, et écrivit au sénat avec l'emphase des métaphores asiatiques ' : Que Qc rame d'Alexandre était passée, dans le corps

' BiO.» LXXTI, 5.

> Herodian», iy.

* ÀXXà MA aÔT^v ixBÎyov Èôov Aô-youcrrov ItttKftXstTO* xotiitOTi xal rp ^uXf

«d'Auguste. » Mon content d'exalter en toute circonstance le fils de Philippe, il organisa un corps de troupes sur le modèle de la célèbre phalange dont la gloire se confondait avec celle du héros ^ Les Occidentaux purent rire tout à leur aise de ces exagérations ; ils purent n'apercevoir dans tout cela qu'un amusement puéril ou une réminiscence pédantesque, et c'est ainsi qu'on le jugeait à Rome; mais il n'en fut pas de même en Orient , où ces réminiscences échauffaient des imaginations plus vives , et flattaient un amour-propre longtemps froissé. On vit, sous \m prince personnellement bien différent de Caracalla, sous le sage et modeste Alexandre Sévère, de pareils souvenirs, évoqués à propos, remonter l'énei^ie des provinces asiatiques et contribuer à la délivrance de la Syrie, déjà envahie par les Perses. Le même Alexandre Sévère réunit dans son oratoire les images des grands hommes qui avaient honoré l'humanité, sans distinction de pays et de nations ^. Le monde romain applaudissait à cette fusion de toutes les histoires dans une seule, à cette mise en commun de toutes les illustrations passées dans la grande société en qui

* IHo, uonru » 7. — Hérod., it* — Spart, Carae,, 85. ' Lamprid., Akx. S^., 183.

i» INTRODUCTION,

tout le présent. &e résumait, et sans qui on ne comprenait pas l'avenir. On y voyait un pas de plus vers l'égalité des droits, au nom de 1'^;»» lité de la gloire ; et ^ en fait de gloire^ la part de Rome était assez belle pour qu'elle se montrât équitable et généreuse envers tous.

Ënfîn le moment arriva d'achever l'oeuvre législative commencée dans le berceau même de la ville universelle : Caracalla rendit la fameuse constitution par laquelle tous les habitants libres de l'Empire reçurent le droit de cité \ Il y avait deux cent soixante ans environ que Jules César avait projeté l'émancipation régulière et successive des provinces; et la centralisation était devenue assez forte pour que l'état n'eût plus à redouter d'un nivellement général ni dislocation ni troubles. D'ailleurs il ne s'agissait guère que de la reconnaissance solennelle et de la légalisation d'un fait en réalité presque accompli. Les juriconauhes qui conseillaient le fils de Sévère purent donc provoquer de lui, sans aucune crainte^ la grande et humaine constitution qui porte son nom.

Il semble bizarre , au premier coup d'œil, que l'acte le plus libéral et le plus juste qui ait honoré un empereur romain appartienne à un de ceux

< In orbe romano qui sunt, ex constitutione imperatôris AnUmiûi, ciTes romani effe€U 0unt. Ulp., i., 17, v. d$ Siat. hotn.

dont Rome eut le plus à rougir ; laussi quelques écrivaitis des ' temps postérieurs, mus par une sorte de répugnance morale , ont tenté de reverser la gloire du bienfait sur un plus digne, en Tattribuant tantôt à Antonîn-le-Pieux *, tantôt à Antonin* Ie-Philosophe% tantôt même à Adrien *.Des contemporains, au contraire, en reconnaissant quMl appartenait bien légitimement à Ântonin , fils de Sévère, s'efforcèrent d'en rabaisser le mérite, quant aux intentions du législateur. Us prêtèrent à celui*» ci des motifs peu honorables, par exemple, céltii de se procurer de l'argent, d'accroître les recettes du trésor impérial. Comme les citoyens payaient seuls certains impôts, entre autres celui du vingtième sur les successions, impôt que doubla Caracalla lui-même, on ne manqua pas de prétendre qu'en généralisant le droit de cité, il n'avait eu en vue que de généraliser les charges contributives imposables aux seuls citoyens *. Ce qu'on ne saurait nier, c'est que le revenu public s'accrut inévitablement par l'exécution de la mesure. Sans chercher ici à défendre un caractère peu eompa-

^ Justinlan. Novell., Lxxvni, 5.

* Aurel. Vict.^ Epit, i» Harç.

^ Joan.y Ghrys. ad AeU Apost, , 25.

* Ou Ivaca xal î»(«)pLaîooç «ivTdt; tooç èv t^ ap^'ï *ôroô, Xo^» fièv Tiptôv, l^ytb %\ ^«^ «Xfticd auT<» ttjù SK ToS toioutou ir^of , ^à to toîk |svcu$ xà wûXXà ttÙTwv (ATI wrreXeîv, aTré^eiÇev. Dio., LXXYII, Ô.

tible assurément avec des sentiments ëlevës et généreux, on peut dire que les intentions du fib de Sévère ne furent ni tout à £iit bonnes ni tout à fait mauvaises; qu'elles renfermaient à la fois le bien et le mal ; les calculs d'avidité fiscale et l'intelligence des besoins de l'Empire, principalement de ceux de l'Orient. Que sont d'ailleurs les princes, si l'on en excepte un petit nombre, dans l'initiative des grandes mesures et des grandes lois, sinon de purs instruments de leur temps ? Mais noiis pouvons, équitablement du moins, reporter l'honneur de la constitution antoninienne à ce noble corps des jurisconsultes qui l'avait préparée, depuis un siècle surtout, ^ar des travaux si beaux et si persévérants. Une large part dans cette loi et dans celles qui la complétèrent appartiendrait alors aux nations araméennes, puisqu'elles produisirent Salvius Julianus, Papinien, Ulpien, Septime et Alexandre Sévère, et qu'elles alimentèrent la célèbre école de droit fondée vers ce temps à Beryte, et dont l'éclat effiiça bientôt toutes les autres. Une sorte de prédestination at-elle été attachée à cette race de Sem, et à ce coin de terre de Syrie, d'où sont sortis, à toutes les époques, tant de grands législateurs, tant de puissantes idées religieuses et sociales ?

Au reste, il ne faut pas croire que la promulga-

liNTRODUCTION. t93

tion de Tédit antoninien , qui tient une place si saillante dans l'histoire, ait causé chez les contemporains une émotion bien générale et bien profonde. La mesure était prévue, attendue depuis longtemps; comme je l'ai dit tout à l'heure, elle ne faisait que constater un fait accompli : elle ren* tra dans la classe des événements politiques ordinaires. Mais ses conséquences sociales furent nombreuses, et j'en indiquerai ici quelques-unes. A partir de ce moment , se trouvèrent abolies les anciennes distinctions politiques de latin j à^ita-» Uen^ àe fédéré, de sujet, appliquées à des hommes libres. Il ne resta que la distinction sociale d'homme né libre ou d'ingénu , et d'homme né dans la servitude, soit esclave, soit affranchi. Ce sont là en effet les deux principales catégories que présentent dès lors les lois romaines sur l'état des personnes : ingénu y est toujours synonyme de romain ; eïran^^r y signifie toujours un affranchi, un esclave ou un barbare ^ ; la sujétion politique n'y parait plus que confondue avec la servitude sociale.

On trouve aussi depuis cette époque, l'expression de commune patrie ^ employée par les juriscon-

* In qaa nnica totins orbis ciTitate soli bârbari, et senri peregri* nantur. Sidon. ApoU.» JEpiUs i, 6.

? Eoma communis nostra patria est. t. d9» i>. M mvMeip. — l. 6, !K 1H eoNHiial. <iftor.

tu INTRODUCTION,

suites pour désigner Rome ) non plus seulement dans une acception métaphorique, comme péri* phrase poétique et oratoire, mais dans le sens réel et absolu » dans le sens juridique, comme une définition de droit applicable à des questions nombreuses, par exemple, aux questions concer* nant le domicile politique ou privé du citoyen. Ainsi la jurisprudence établit que le condamné banni de sa ville natale par les tribunaux de sa province était aussi, par le même jugement, banui de la ville de Rome, et ne pouvait plus y résider, «attendu, disaient les jurisconsultes, que Rome « était la patrie de tous ^ » La même raison fit qu'un citoyen, qui avait rempli à Rome les char* ges publiques, en était libéré de fait à l'égard de sa patrie d'origine ^ Rome ne fut donc pas seulement une ville italienne, grande, illustre, magnifique entre toutes, capitale de l'empire et siège du gouvernement; elle fut, par suite d'une fiction légale, la patrie effective de tous les Romains. Cha« que habitant libre de cet univers centralisé dans

* Aelegatus non poteit Eom» morarl, quia omniam est patria. GillUtr., L. 19, a. H» <ffil8ftl. te rékg. — ConatUatom «am» esi patria Interdictum est, etlam nrbe abstlnere debere. Ulp. , l. 7, 15; D. De interd. et rele^.

• Bos qui Rom» profitênlnr proInde in patria sua excniari mnneribus oportere, ac si in patria sua proflterentnr. Panl.» l. 9; D. D$

l'enceinte d'une même muraille eût bien réelle*^ ment deux patries, suivant le mot de Gicëron :une d'origine et de sang qui représentait sa race^ et une sociale qui servait de centre et de lien corn* mun à toutes les autres ^ ^tqi^i, dans maintes circonstances, se substituait matériellement à la pre* mière.

Âpres les règnes de Sévère et de Caracalla» la suprématie continua d'être exercée par l'Afrique et par les provinces d'Orient , sous ceux du Maure Opelius Macrinus , des Syriens Ântonin Élagabai et Alexandre Sévère, des deux premiers Gordiens qui durent la pourpre à une insurrection africainei de l'arabe Philippe; puis sous les Césars palmyréniens, Odenat et Zénobie, jusqu'à la réaction occidentale opérée par Aurélien. Ce fut l'époque d'tme véritable invasion des idées orientales dans la religion et dans la politique. On vit alors le gouver^^ nement se rapprocher de plus en plus des formes delà monarchie persane, les empereurs se faire adorer 9 le palais se remplir d'eunuques, et les femmes exercer une influence directe et souveraine sur les afîaires de l'état Julia Mœsa et Julia Mammœa furent, comme on sait, toutes-puissantes; la mère d'Elagabal siégea au sénat, comme eût £siit dans lea conseils de Ctésiphon la mère d'Artaxerxès ou de ^ Sapor; enfin Zônobîe fut prodamée Auguste.

L'Italie lutta d'une manière souvent violente contre cette tendance à dénaturer l'esprit de FEmpire; et Rome se trouva comme battue par deux courants d'idées contraires. La rivalité entre les provinces d'Orient et celles d'Occident s'aigrit encore par suite des périls qui vinrent menacer le territoire romain , à la fois sur le Rhin et sur l'Euphrate. On s'accusa mutuellement d'égoïsme ; on se disputa le choix des princes dans un but de protections et de sûreté. Dioclétien, pour satisfaire à tous les intérêts, essaya d'une séparation administrative, qui devint sous Constantin une séparation d'em* pires.

Mais à partir du règne d'Aurélien , le sceptre passe à l'Occident : ce sont les Gaules et llllyrie qui dominent; là est le mouvement de l'esprit et la gloire des lettres ; là est aussi l'énergie militaire ; de là sortent tous les Romains distingués de ces derniers temps, hommes souvent grands et qui auraient honoré des siècles plus éclairés* Ni l'Italie, ni l'Espagne, ni l'Afrique, ni l'Orient ne leur opposent de rivaux. M'étendre ici sur cette dernière époque que je dois traiter dans le cours de mon livre, serait m'exposer au danger des redites : je me bornerai donc à en faire pressentir «par ces courtes indications le caractère général. L'Empire romain !... je ne saurais trop insister sur

■'ia

la signification réelle de ces deux mots, k Tidéede Rome et des Romains se rattache en nous, quoique nous en ayons, une autre idée de domination. militaire, d'ëtat de conquête toujours subsistant, de peuples contenus au moyen de la force, mais se soulevant par intervalles contre un joug détesté, et toujours prêts à revendiquer, Tépée en main, leqr nationalité qu'ils regrettent. Ces couleurs sont vraies si on les applique à la période républicaine de Rome ; mais quand ou les transporte à la période impériale et surtout aux deuxième et troisième siècles de notre ère, elles dénaturent les faits; elles jettent dans l'histoire une confusion inextricable.

L'esprit dominant de l'Empire ne fut point, tant s'en fallait,, un esprit de guerre et de conquête; les plus habiles des Césars posèrent même en principe que le territoire ne devait plus s'agrandir, et ils ne firent la guerre offensive que pour atteindre certaines limites naturelles propres à servir de frontières. Trajan fut le seul qui se laissa emporter par son goût passionné pour les armes; encore plusieurs de ses conquêtes furentelles faites dans un but défensif , par exemple , celles de la Dacie et de l'Arabie. Le véritable travail des Césars consistabien au contraire à détruire, I à l'intérieur, les derniers vestiges des barrières qui

tM INTBQMICTIOM.

avaient si longtemps séparé les peuples, à niveler les races comme les états , à répandre en tous lieux l'uniformité des lumières et des idées sociales; i développer, suivant les besoins locaux, ici le commerce, là Tagriculture ou les arts industriels; et pour ce qui regarde l'agriculture, à favoriser, dans telle province, telle nature de production : dans quelques-unes, les céréales et le vin, ailleurs l'éducation des troupeaux , aiUeurs encore les cultures spéciales et de luxe.

Être romain , ce fut appartenir à la portion civilisée de l'humanité, être membre d'une société qui possédait toutes les connaissances, toutes les commodités de la vie matérielle. Romain et barbare, furent deux termes d'une corrélation exacte, qui eurent une signification identique depuis fiosra où l'Arabe pacifié balbutiait le latin, jusqu'aux cabanes des Calédoniens et des Pietés. L'orgueil qu'inspirait le premier de ces noms éclate dans mille circonstances de l'histoire de l'Empire. On voit, au plus fort des dissensions intestines où cette société fut quelquefois en proie, de grandes provinces, en état de scission et de guerre avec l'Italie, se réclamer toujours du nom romain ^ et frapper sur leurs monnaies le type de Rome éternelle \

* V. en particulier les monnaies de Posthame.

comme une sorte de protestation que^ séparées par accident de la capitale de l'Empire, elles ne renoncent point pour cela à la qualité de pays civilisés, et qu'elles prétendent bien n'être point confondues avec les contrées barbares. On forge même au troisième siècle h» mots Romamté et Romarùe ', pour exprimer tout cela, par opposition au mot Barbarie. Ce fut le christianisme qui, en élargissant les bases de Fassociation , en y créant une place pour les Barbares (ce que l'empire ne pouvait faire sans détruire la barbarie, ou sans se renier lui-même), anéantit ces distinctions profondément enracinées durant quatre siècles. La chrétienté pénétra où la romamté s'arrêtait, et la nouvelle société absorba l'ancienne.

Telle est la série des institutions qui conduisirent le monde romain à l'unité politique; il me reste à montrer comment elles correspondaient au progrès des idées morales et philosophiques ; comment aussi elles concordèrent soit avec des modifications analogues dans le droit civil, soit avec des tentatives opiniâtres pour fonder Tunité religieuse.

« Est-ne Bomanitasomnis alla? TertulK, da Pall.« 17. — Romania,

âOO INTRODUCTION.

Page 1