‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaine (volume 2)Chapitre 8 sur 18 · II. BUmdettt ; ft Pothlar, pr9l, (Ml PwMt · texte numérisé non relu

II. BUmdettt ; ft Pothlar, pr9l, (Ml PwMt

> In bonis ; domfnium bonitariom ; ex Jure geiUoai.

INTR(H)UCTION. f71

des règles plus simples et plus humaines présiderent, entre étrangers , à tout ce qui concernait l'état des personnes y les testaments, les successions, les conventions, la procédure. J'entrerai bientôt à cet égard dans plus de détails. En principe, ces nouveautés regardaient les étrangers et la juridiotion de leur préteur spécial; mais, par cette vertu d'attraction qu'exercent les doctrines fortes et logiques, celle-ci se glissa dans la juridiction du préteur urbain. Chargé de suppléer la loi civile, le préteur urbain emprunta, pour le faire, les dispositions du droit des gens; chargé de la corriger , il invoqua les lumières du droit naturel et du droit des gens, et puisa à pleines mains dans cette inépuisable mine. On aperçoit d'un coup d'œil quelle altération ce mélange dut apporter dans le droit national. Le droit prétorien, devenu synonyme àiéquité\ représenta le bon sens humain et la science philosophique, en opposition à l'interprétation littérale et à la routine du droit civil.

A l'époque où celte grande révolution se décida, l'étude de la philosophie grecque était à Rome l'objet d'une véritable passion ; le côté philosophique sous lequel la réforme juridique se

* Jus prietorium , appelé «iMi joi honorariom , à cauM de la dignité prétorienne; «qult4s , bonum ftvqaun, iii»mi«#iiii iutii« raie , ratio nataralif •

présentait la fit donc accueillir avec une faveur qui tint de Fengouement. Des théories si hautes et si hardies procuraient une sorte d'éblouissement presque général. Il devint de mode de négliger la jurisprudence traditionnelle*; on ne parla plus qu'avec dédain de la loi des Douze-Tables, du droit rigoureux y de la servilité des vieilles doctrines. Cette loi des Douze-Tables, qui avait fait longtemps partie de l'éducation nationale, et que les enfants apprenaient par cœur a comme un chant « solennel et nécessaire, » (c'est le mot de Cicé* ron ^) ; cette loi, le fondement du droit civil, fut chassée des écoles ' et remplacée par la théorie de l'édit prétorien^. Mais dans le sein de la science du droit, l'enthousiasme ne fut passans contradicteurs; les jurisconsultes se partagèrent. Les uns s'efforcèrent de maintenir la tradition ; les autres travaillèrent à la renverser. La loi des Douze-Tables, d'un côté, l'édit du préteur, de l'autre, furent deux drapeaux plantés dans la lice juridique, et qui marquèrent longtemps deux camps opposés Userait difficile, quoique néanmoins on Fait

* Et h«c œtas Dostra juris ignara ei t. Gic , de Orat. , 1 , 18.

* Discebamus enim pueri duodeeim,ui cannen nece88ariam«Gic.> de Leg. » ii , 95.

* Qoai Jam nemo discit. Gic. , loc. laud,

4 Exprtttorisedicto , ut plerlque dudc, in haariendam Juris difcipUnam.M Gic. , de leg, , i, 5.

tenté, de rattacher bien étroitement ces deux drapeaux aux partis politiques de Rome , tels qu'ils se dessinaient vers la fin du gouvernement républicain. Sans doute, on doit y reconnaître les signes partiels d'une lutte plus générale, de la lutte qui se retrouvait partout dès qu'on perçait au fond des choses : leur antagonisme représentait la vieille individualité romaine , aux prises avec les idées et les besoins du monde asservi. Mais les partisans de la science nouvelle ne l'envisagèrent pas uniquement sous cet aspect ; ils y virent une question de philosophie, bien plus qu^une affaire de gouver* nement. La rénovation du droit compta parmi ses plus ardents propagateurs plusieurs des derniers soutiens de là République, qui embrassèrent, dans le système prétorien, la liberté de la pensée, sans trop s'apercevoir que celle-là ruinait précisément la liberté républicaine, dans un de ses plus solides remparts. Sur ce terrain du droit, Labéon , l'ami de Bru tus, donnait la main à Trébatius, l'ami de César. Cicéron incertain, comme toujours, passait d'un camp à l'autre. Tantôt il proclamait son admiration pour les Douze-Tables, « ce chant sçlen- « nel » , ce chef-d'œuvre, de la sagesse antique, préférable à toutes les conceptions des philosophes^ ;

* Fremant omnes licet, dlcam quod sentîo : Bibliolhecas, me Her-

tantôt il allait rougir^ devant ses amis stoïciens ou épicuriens y de son enthousiasme pour de pareilles vieilleries; et alors il développait ces magnifiques théories de la loi universelle , émanée de la raison divine^ lien de Dieu et des hommes, supérieure à toute loi écrite, à toute société constituée, sainte, constante, éternelle*. Le génie de Cicéron , miroir ms^ique où les idées de ses contemporains se reflétaient sous d'admirables formes, eut le tort de les refléter toutes tour à tour et presque à la fois« Sous l'empire des émotions les plus diverses, il s'animait et en jetait une expression immortelle. De laces variations , ces contradictions si amèrement reprochées et qui ne sont, après tout, que le tableau des dissidences de son siècle.

Au point où nous sommes arrivés , examinons ce que cette grande lutte avait déjà produit dans la législation romaine; quelles modifications s'y étaient introduites, depuis l'époque décemvirale jusqu'à la fin de la République.

On reconnaît que la servitude a reçu déjà quelques améliorations; les causes légales qui peuvent la produire deviennent moins nombreuses; les affranchissements sont favorisés.

cule , omniam philosopherum unus mihi Tidetur xii Tabalarum fibellus... superare. Gic. , de Otat. > i , 43. * Cic. , (fe l^g. , i , 6 et passlm.

INTRODUCTION. m

La puissance paternelle est toujours en vigueur. Le droit des gens respecte ce terrible pouvoir^ oomme un des fondements de Tordre politique ; el les fictions prétoriennes n'ont point encore osé en approcher. Cependant il tend à s'adoucir. Quelques exécutions domestiques signalent les derniers temps du gouvernement républicain ; Tesprit de parti les absout , quand elles sont politi-ques * i mais déjà la conscience publique se révolte , et de grapds changements sont prêts à s'accoropKr. C'est surtout en ce qui touche au mariage que se fait sentir l'influence des nouvelles doctrines. On commence à éviter les formes de mariage qui créent la puissance maritale, et les unions par simple consentement se multiplient* Ensuite, la condition de la femme en puissance s'améliore de droit et de fait par l'institution des dots ^. Sans doute, le régime dotal , à ses premiers essais, est encore loin de produire ce qu'il réalisera plus tard ; la dot tombe dans le domaine quiritaire du mari qui peut l'aliéner, sauf restitution,

' Voir le sang-froid avec lequel Salloste raconte le meurtre de rttWlBs par son père. — Fnere tansen eitra conjnratloneni complures qui ad Gatilinam initio profecti sunt. In his erat FuWius , aenatoris filius , quem retrorsum ex iiinere parens necari jussit. Sali. , ^«««. , 39. — Cf. Val. , Max. , V , S.

* On peut con&ulter sur le régime dotal un eicellent chapitre de l*fftitoir6 da la fropriM fimeiérê m Oeêidmi, par M. £• Labou- ^«ye. Paris , 1S39.

condition que mille circonstances peuvent rendre illusoire; mais du moins un principe fécond est posé : la femme est reconnue propriétaire , elle a son bien à elle^ dans la famille. Ce principe contient toute une réaction contre la puissance maritale, et la réaction sera violente *.

De forcée qu'elle était et dévolue toujours aux agnats, la tutelle des femmes .devient optive; en vertu du testament de celui qui l'avait en puissance j la femme peut se choisir un tuteur^. Cicéron a soin de nous rassurer sur la sévérité de cette dernière tutelle, dans laquelle, si nous Ten croyons, c'était bien plutôt le tuteur qui tombait sous la puissance de sa pupille ^.

Tandis qu'autrefois l'intérêt de la famille dictait seul les règles de la tutelle des impubères ; l'intérêt du pupille se fait entendre aujourd'hui : c'est lui que la loi doit envisager désormais, et que le juge protégera *.

Le droit testamentaire s'est simplifié. La forme solennelle, par adrogation , dans les comices, est tombée en désuétude; la forme par mancipation,

* L. 64, 3, D. de Jur. dot — F. M. Ducaurroy, InstiU $xpliq., i, 406.

> (raius^ I; 148.

« Hi ( jurisconsuUi ) invcnerunt gênera tatorum qu« polestate mulierum contlneantur. Gic. , pro Murom. » 12.

« Gaiuf , 1 , 185 , 186, 187. — XJIplan. , Fragm, , xi, 18. — Id. l. 1, 9 , D« (te tti(. et eur, ^ Modest. , l. i , 1. d. de cons. tut

oti vente fictive de l'hérédité , se modifie grandement au moyen des tablettes iestsuaenlaires signées et scellées par sept témoins j et contenant les intentions écrites du testateur. Le préteur n'exige même plus la mancipation ; il considère comme valable le testament écrit ou verbal fait devant sept témoins. Dans ce cas^ il ne donne pas aux héritiers l'hérédité y mais la possession des biens \ ce qui revient au même.

Ce n'est plus seulement la volonté du testateur qui crée le droit de l'héritiei:; on reconnaît des cas où ce droit existe par lui-même , en vertu de la loi naturelle. Ainsi le fils en puissance ne peut plus être exhérédé par simple prétention: il faut qu'il y ait de lui exclusion formelle , sous peine de nullité du testament , parce que ^ dit le nouveau droit , il n'est pas supposable qu'un père dépouille son fils y sans iiiie cause grave ^ présente à son esprit, au moment de ses dispositions suprêmes. Mais cette limitation n'a lieu d'abord qu'en faveur du fils. Ni la fille, ni les descendants du fils, n'y peuvent encore prétendre; ils ne sont pas encore reconnus co-propriétaires de la fortune paternelle. Bientôt ces différences disparaîtront , et le préteur donnera à ceux-ci comme aux autres

* Bonarum po$seêS{o seeundum Tabula». Gaius, ii, 119» ISl, 147. — Ulpian.» Fragm. , xxyiii , 6.

la possession des biens ^ contre la teneur du testa*

ment*.

L'exhërédatioD formelle elle-même est soumise à l'appréciation du juge. La plainte d'incffieiosiié peut être invoquée par l'héritier du sang dépouillé, contre le testament qui le dépouille ^ et l'admis* sion de la plainte entraine la nullité du testament, (ci encore, par une fiction fondée sur les théories du droit naturel , le juge suppose qu'un père qui a déshérité les siens sans motif grave ne jouissait pas alors de sa pleine raison \

Ainsi la justice publique s'immisce de plus en plus dans les actes du gouvernement domestique. I^e chef de famille ne peut déjà plus exhéréder à son gré; il ne pourra pas davantage imposer à l'héritier sien une hérédité onéreuse: un bénéfice d'abstension sera accordéau fils en puissance contre la succession paternelle'.

Sous l'empire des mêmes idées d'intérêt et de protection pour les héritiers du sang, deux plébis-

* Galu«, II, li4, 125, «eqq. — Ulplan., Fragm., xxii, 17, 20; ZXT1I1 , t. — L. 3 , 9 , B. dd Inm, pou. efmir. lofr. — lai tio. , InHit, »

* Res illo colore defenditur, apud jadicem , nt Yideatur iUe qaasi non aan» mentif hiisM qvum testamentam tniqne ordinareu L. S, p. d« inoffc, tetU — Justin. , InstiU , ii , 18. — Gic. , in Verr. , i 4S. — Val. Max. , vu , 7 , 5.

* Jure prœtorlo^uis et necessarlis hsredibus abstinere se aparentis harediute permlttUttr. Ulpian. , un » U» ^ Gaius , u , IM leqq. — Justin, f Instit. » ii » 19, 2.

cites sont venus restreindre la faculté de disposer , par la voie des legs, au delà d'une certaine limite \ Les lois et le droit non écrit tendent également à rétablir la famille naturelle , si étrangement anéantie par les institutions civiles. Le droit de gentilité décline et s'éteindra bientôt.

Le domaine quiritaire subsiste toujours, s'ac* quiert toujours par les mêmes modes; il forme toujours la seule propriété civile , privilège exclusif du Romain. Son action est limitée aux fonds italiques; le sol provincial reste en dehors de la propriété romaine ^

L'étranger n'a toujours pour lui que la tradition , titre précaire en face du droit civiP; mais le préteur décide que le possesseur de bonne foi , quand il a possédé longtemps, est couvert par une exception , la prescription^ 9 contre quiconque prétendrait l'évincer. Cette exception ne sert qu'à la défense; pour qu'il exerce la revendication de sa chose, le préteur lui accorde \ action utile ^ C'est ainsi que , sous des mots nouveaux, on crée en faveur de l'étranger, ou du Romain qui a négligé les fckrmes civiles, une

- « Les lois Ftif to testomentarta ( A. R. , 576 ) , et Tficmia, ( 585 ].

* Gains , m , 19. — Justin. , îmXH. , m , 1 , 9.

* Gaias^n, iO^seqq.

^ Elle est de dix ans entre présents et de Tingt entre absents. — Gains , ly, 36. — PauK , Se»^. « il , 5, 3 , seqq. J " Ulpian. , Fragm, , z.

propriété naturelle, un domaine et une usucapîon

du droit des gens.

Ce nouveau mode d'acquérir confc^re à la propriété provinciale le caractère d'irrévocabilité que la loi civile lui refuse. En théorie, les fonds provinciaux, ne cessant jamais d'appartenir à l'état, ne peuvent donner lieu qu'à un usufruit de la part des détenteurs; en réalité, leur possession perpétuelle, garantie par les modes du droit des gens, ne diffère en rien d'une propriété véritable*.

Le législateur et le préteur interviennent à la fois dans la matière des obligations, réglées avec tant de rigueur, avec tant de cruauté même par le droit civil. L'engagement corporel du débiteur est aboli ^. Divers genres de contrats s'introduisent; l'exception de dol les domine; nulle part l'équité n'occupe une plus large place, n'exerce une influence plus décisive que dans les conventions, telles que les établit le droit des gens.

Le combat symbolique des actions de la loi est remplacé par un système de formules plus simple, plus rationnel, et qui ne présente plus les mêmes dangers ^.

• Galus, II ,iO, seqq. — Ulpian., Fragm, , xix. — Ptul., Sent, II, 5, z, seqq.

* Par la lof PetiUa Papiriu, en Tan 488 do Rome. » LL. jEbuiia, Jiilia, Pinaria, Calpurniaf etc.

INTRODUCTION. agi

Ainsi les principes d'un nouveau droit sont venus se poser à côté de ceux du droit ancien ; une nouvelle constitution de la famille^ une nouvelle constitution de la propriété commencent à se produire : la période suivante verra se coordonner ces éléments encore confus.

La révolution impériale fit éprouver à Fadministration de la justice des changements analogues à ceux qu'elle introduisait dans l'ordre politique. La concentration de toutes les magistratures républicaines dans les mains du prince ^ fit de lui le chef suprême de toutes les juridictions attachées à ces magistratures ^ U devint, à l'égard des tribunaux, souverains au temps de la République , un juge universel de recours. Par suite de l'indépendance réciproque des magistratures, les juridictions avaient été jusqu'alors , et sauf peu d'exceptions, spéciales, isolées; la constitution impériale les échelonna, créa entre elles des degrés qui vinrent aboutir de tous côtés à l'Empereur , et les voies de droit s'organisèrent avec régularité. Mais si actif que fut le prince ( et les premiers Césars comptèrent leur devoir déjuge parmi les plus importants du principat), il ne pouvait faire par lui-même qu'un usage bien borné de

' Legttin munia in se trahere. Tacit« , Ann, ^ i » 3.

Ml INTRODUCTION,

sa prérogative; il dut la déléguer, et la délégua elTectivement aux grands officiers qui Tappro* chaient. Au préfet du prétoire, il donna les appels de la justice provinciale; au préfet de la ville, ceux de la justice urbaine * ; au préfet des gardes de nuit, la double fonction de juge correclionnel et de magistrat instructeur *. Mais le préfet du prétoire, placé plus près du prince et plus initié à ses se* crets , attira peu à peu à lui la plupart de ces attributions; c'est ce qui constitua dans Tordre civil l'énormité de ce pouvoir, si redoutable aux Césars eux-mêmes \

Ainsi les préteurs^ tout en continuant de rendre la justice, n'eurent plus qu'une juridiction secondaire; l'empereur put réformer leurs décisions en appel; il devint le véritable juge des questions de droit; il s'empara de la jurisprudence prétorienne.

Par une autre voie, il se rendit maitre également dé la jurisprudence civile. Au lieu de frapper le corps des jurisconsultes, dont il redoutait pourtant la vieille autorité, Auguste le divisa, en le comblant d'honneurs. Il choisit dans son sein une sorte de

• Ulplan. , L. I , D. de Offic* prmfect urh. — l. nn « 5, d0 poMiif . - L. XVII , c. de AppeU.

* Ulpian. et Paul. l. l, d. de Offic. prœfeoU vig. ' Cf. L. L , dd Of/ie, prœfect prœt.

INTRODUCTION. Sttl

commission ou de conseil qu'il investit du privi* lége de répondre officiellement sur le droit, de telle sorte que ses réponses fussent censées émaner du prince même, et obligeassent les juges dans leurs décisions ^ Cette institution devint pour la science du droit une source féconde de travaux suivis, de progrès réguliers, où la pratique et la théorie se prêtèrent un mutuel secours. Auguste n'eut garde d'y introduire l'esprit de parti politique ou juridique; il voulut que les nouveautés prétoriennes y prissent place à côté de la tradition , le droit naturel auprès du droit civil, le républicain et le théoricien Labéon à côté de Capiton, son double antagoniste, dans les questions de science et dans celles de gouvernement ^ Les deux écoles, dont ces grands jurisconsultes étaient alors les représentants, continuèrent dans leurs écrits la vieille guerre de doctrine qui se prolongea, par leurs disciples, jusque vers le temps d'Adrien. Mais beaucoup moins absolues , beaucoup moins exclu-« sives qu'autrefois, et convei^eant vers un butcom"» mun, celui de concilier le droit national et le droit

* Primai D. Augustas , ut major juris auctoritas iiaberetur, con- •titait ut ex auctoritate ejus reaponderent » et Ulo tempore peU hoc pro beneflcio cœpit. Pomp. , d. de Orig. Jur. « l. 8 , 47.

* Antistiuf Labéon , fila d'un meurtrier de César, resta fidèle aux opiniOQi républicaines, et refusa le consulat que lui offrait Auguste. Capiton se montra dévoué aux Césars Jusqu'à la bassesse.

universel en les rapprochant graduellement, ces sectes fameuses difTérèrent surtout par la méthode et par le choix du point de départ. L'une, la secte des Sahiniens, composée des disciples de Capiton, se tenait volontiers près des textes, et cheminait avec précaution dans les sentiers battus; l'autre, celle de Labéon, dirigée après lui par Nerva et Proculus, et appelée, du nom de ce dernier, secte des Proculéiens, se montrait, au contraire, libre, hardie, amoureuse de la spéculation, et afTectait dans sa méthode la dialectique subtile et jusqu'aux ai^uties du Portique ^

Tibère maintint une institution si commode pour le gouvernement ; ses successeurs firent de même, et la carrière de jurisconsulte, objet d'une sollicitude spéciale de la part des princes, conduisit rapidement à la richesse et aux honneurs. Vespasien, tout en conservant le conseil créé par Auguste et les privilèges de ce conseil, rendit à la profession de jurisconsulte son ancienne liberté. Adrien soumit à des .conditions préalables d'examen l'admission au nombre des jurisconsultes privilégiés. Il voulut aussi que l'avis du conseil

* Àteius Gapito in his qan ei tradiU faerant perseyerabat. Labeo Ingenii qualitate et fiducia doctrinn , qui el csteris operU sapienti» operam dederat, plarima Innovare Instituit. Pomp., d. d» OHg.jur., L. S, 47. — Cf. sur les Sabiniens et les Proculéiens, Pothter» Pond, prol. — Hugo, Hiêt du dr. r. ii, 317 seqq.— Heinec, etc.

ne fût obligatoire pour les juges qu'autant qu'il aurait été rendu à l'unanimité ; dans le cas contraire j il fut loisible à ceux-ci de choisir et d'appliquer^ entre les opinions émises , celle qui leur semblerait la plus conforme à l'équilé et au droite.

Avec ce pouvoir d'interpréter la loi, les Césars s'étaient bientôt arrogés celui de la faire. Les derniers actes législatifs sur lesquels le peuple fut consulté, les dernières lois, dans l'acception exacte de ce mot, furent rendues sous Tibère ^. Ce prince ayant peu à peu , suivant l'expression de Tacite , transféré les comices du champ de Mars au sénat', la puissance législative se trouva concentrée dans les mains des sénateurs. Mais les sénatus-consultes, provoqués par le prince , discutés et votés sous ses yeux, ne furent bientôt plus que l'œuvre du prince. Lui-même finit par se passer de l'inutile formalité de la sanction sénatoriale ; et ce furent des actes émanés directement du pouvoir souverain, qui, sous le nom àe Constitutions *, formèrent,

* Responsa pradentum snnt opiniones eoram qvAboi permisfum Mjura condere; quorum omnium si in unum sententi» concurrant, id quod ita sentiunt iegis vicem obtinet. Si yero dissentiont , judici licet quam velit sententiam sequi ; idque rescripto D. Adriani significatur. Gaius , i , 7.

* Les deux dernières furent les lois Junia Norbana et Tisellia sur l*étatci?il et politique des affranchis. J*ai parlé plus haut de ces deux lois.

' Comitîa e campo ad patres translata. Tac. , Ann. » t, 15.

* Edicta, GoDStitutiones principum. Dans les cas particuliers , lei

«6 IlfTRODUCnON.

depuis Adrien surtout, la source la plus abon* dante du droit privé , ainsi que du droit public. Par une conséquence naturelle de la révolution qui avait bouleversé les pouvoirs législatif et judiciaire, redit du préteur reçut une forme nouvelle. Ce qui dans l'origine avait fait la force du droit prétorien , ce qui l'avait élevé rapidement au niveau du droit civil , c'était sa liberté et jusqu'à sa mobilité; c'était ce travail incessant, cette émulation ardente, ces tâtonnements aventureux loin de la tradition. Tout cela était bon pour chercher, efficace pour trouver; mais une fois les principes reconnus, l'oi^nisation de la science réclamait tout au contraire l'esprit de suite et de maturité. On s'en aperçut de bonne heure* Dès le temps de Gicéron , on mit un premier terme à l'extrême instabilité de L'édit, en défendant aux préteurs d'y rien changer pendant la durée an^ nuelle de leurs fonctions \ Il s'établit aussi en fait

décisions du prince portaient le nom de décrets; iei réponses k des coDsaltalions ou ses Inslractions , celui de reicriU: dcereU» resoiipta.

* Aliam deinde legem Gornelias, etsi nemo repagnare ansvaest, rattltis tamen invltis tvUt^ut praetores ex edictls sais perpetuisjns dicerent , quas res tam gratiam ambitiosis prffitoribns, qni rarie Jns dicere adsveverant, sustuiit. Ascon. in Gic. Com. — Dion., xxxvi. — Cf. Cic. , in Vfr, « i , 46. — Perpetmm edieiutn est pris ici dans le sens d^annuum; dans l'édit de Salvius Julianus , le mot perpetuum prend une autre acception équivalente à celle de perpétuel en français. Cf. Briason , d€ Form.. 8 et seqq. --*Hugo, hiit. 4u4. r. , u, 188.

que ceux-ci ne devaient point toucher à l'édit de leurs prédécesseurs, sinon pour des causes raisonnables , de sorte que le fond restait le même, et, perpétué de préteur à préteur, formait déjà une loi constante \ En même temps, des hommes de savoir et d'expérience travaillaient à donner au programme prétorien la méthode et le développement philosophiques. Servius Sulpicius, ami de Cicéron , y consacra un livre ^; Ofilius, Tun des oracles du droit civil, composa un modèle d'édit'^ Labéon commenta l'édit des étrangers *. Les travaux de ce genre se multiplièrent durant le premier siècle de l'empire. Enfin Adrien fit rédiger par Salvius Julianus , alors préteur , un projet méthodique auquel il voulait conférer un caractère général et permanent : ainsi naquit Védii perpé-tuelj dont nous avons déjà parlé ^ Approuvé par le sénat et par Tempereur *, il devint une règle immuable, un code que les préteurs furent chairs d'appliquer, et qui les dépouilla eux-mêmes de

' La partie dé Tédit q«l se transmettait ainsi d'iin préteur 4 l'antre portait le nom d'adictum trantlatiHum ; la partie ajoutée s'appelait edtetum nomtm, Gic. , in Yerr. , i , 44.

* Pompon* , De Orig.jur, , l. u , 44«

* Edictum prstoris primus diligenter composuit. Pompon. , uM iupr,

* Cf. Bouchard . Mém. acad. insc. , xu, 71.

* F. ci-dessus, pag. 176.

* Instln, Cod. , L. i , 17 ; C(m$U , h, W. — E«lrop. , 8.

leurs attributions législatives, sauf les cas nouveaux ou imprévus '• L'édit provincial, promulgué par Marc-Aurèle, introduisit un ordre pareil dans les provinces.

C'est à partir de cette époque que le droit romain fondé sur ses deux bases, également solides désormais , la loi des Douze-Tables et l'édit perpétuel, se développa avec le plus de régularité. La lutte féconde des écoles avait produit ses fruits; les idées s'étaient fixées; la conciliation politique du 'monde romain , qui marchait alors à si grands pas, accélérait la conciliation du droit civil et du droit des gens, dans les théories de la science. Qu'il se soit ou non formé à cette époque, entre les sectes des Proculéiens et des Sabiniens, une secte mixte et éclectique, celle des Ërciscundi ou dies Miscellions^, cette question vivement contreversée me parait peu importante sous le point de vue général, car l'éclectisme était partout; on le retrouvait dans tous les faits de cette société dont le droit ne représentait qu'une face. Aussi n'aperçoiton plus de systèmes exclusifs chez les jurisconsultes postérieurs à Adrien ; plus de drapeaux absolus, plus de signes d'une guerre étroite et mes-

* Gaias, Corn., i,6.

* EreUeundi, MUeelUones. Cf. Gujac. > Hennec. > AnU i. — Hugo, JETîit. 4 II f 317. — Giraad $ Mroa. , pag. 313. — Potbier, Pand. * etc.

quine ; la science du droit, par les travaux de Gaius, de Pàpinien, de Paul, d'Ulpîen, de Modestin, arrive à cet enchaînement merveilleux, à cette rigueur de logique auxquels Leibnitz ne croyait pouvoir comparer que la rigueur et l'enchaînement des mathématiques \

Les travaux des jurisconsultes contemporains de Septime et d'Alexandre Sévère nous montrent l'alliance du drpit quiritaire et du droit universel dans son plus beau développement. A mesure qu'on s'éloigne de ce siècle, l'élément. national décroit , son sens antique devient de moins en moins compris, son cachet s'efface; et, dans la législation de Justinien, d'élagage en élagage , le dcoit romain se réduit à peu près au droit des gens.

Quand on parcourt les Pandectes, on s'arrête frappé de respect et d'admiration ^ devant les débriis de cette science qui fit passer le niveau de l'équité et de la raison sur cet empire, œuvre de violence , toute marquée des inégalités de la conquête. Quelle succession de puissants génies dans ce corps des jurisconsultes ! combien leur parole est imposante; mais aussi quelle mission! Ils sentent profondément ce qu'elle a de saint; ils se croient,

* Dixi lepias , post seripta geometraram , nil exstare quod vl ae siibtilltate eam romanomm jareconsvltonim comparari possit, tantam nervi inest, tantum profanditatU. Leibn., Opp.^iv, 967. I. 19

ils se proclament revêtus d'un véritable sacerdoce. « On peut avec raison, dit l'un d^eux, nous appeler « prêtres de la justice, puisque nous cultivons et «r professons la connaissance de ce qui est bon et « juste, que nous distinguons ce qui est permis de a ce qui ne l'est pas, et que nous exhortons tous les « hommes à la vertu, non-seulement parla crainte <v des punitions, mais encore par l'espérance des ce récompenses \ »

Au frontispisce de ce grand édifice on lit des lignes telles que celles-ci :

« La justice est la volonté constante et perpé- « tuelle de rendre à chacun ce qui lui appartient ^

<x La jurisprudence est la science du juste et de a l'injuste*.

« La religion envers Dieu, la soumission envers « les parents sont une partie du droit des gens, qui « régit tous les hommes^.

« La liberté est de droit naturel ; c'est le droit àes

, * Gujus merito quis nos sacerdotes appellet ; Jnstitlam namqae coiimus, et boni et «qui notitiam profltemar , œquum inique séparantes 9 iicitom ab iUicito discernentes ; bonos non solum meta pœnarum , yerum etiam praemiorum quoque exbortatione efficere cuplentes. Ulpian.» l. i, d. (fè Jtist. etjur.

« ^ustitia est constans et perpétua Tolnntas Jus snam ciïlqae Utbnendi. Ulplan. , l^IO , d. de Juit. etjur.

> Jarisprudentia est divinarum atqae humanarum remm notiUa : Jnsti atqne injasti sclentia. Ulpiao, , l. 10 ,f>. » eod. Ht*

4 Velutl erga deom religio ; nt parentlbns et patri« pareamnSb Pompon. , L. 9, !>• ds Jiiil. etjur.

INTRODUCTION. m

a gens qui a créé la servitude ; il a créé aussi Taf- « franchissement qui est le retour à la liberté na- « turelle *.

a Vivre honnêtement « ne point faire tort à au- « trui ^ rendre à chacun le sien f voilà les préceptes « du droit*.

a La loi est la reine des choses divines et hu** « mainesjla règle souveraine du boû et du mé« « chant 9 qui dirige toutes les actions ^ qui prescrit « à tous ce qu'il faut faire et défend ce qu'il ne « faut pas faire ^. i>

Hàtons^nous, pour terminer ce que nous avions à dire sur le droit, de résumer sa situation à Té** poque d'Alexandre Sévère, en signalant en outre ^ dans le lointain , les modifications nombreuses encore qu'il doit recevoir jusqu'à Justinien«

Le jour où les jurisconsultes admirent^ comme un principe juridique, et consignèrentdan^leur&li^ vres, comme unaxiome incontestable^querhomme

* Utpote cam Jure natarali omnes Uberi nascerentor led postta

qnam )are gentlam servîtas inyasit... tllpian., l. 4, d. de Just. etjur. —Servi tus est oonathiiUo Juria eenilom q«a qols domliilo allni# contra naturam snbyicitur. Florent. , l. 9, d. de Stat, hom.

* Jaris praecepta sunt hsc : Honeste Tftere , attenim tion tmûere , sunm cniqne tribuere- Ulpian. , l. 10, it.de Jutt. etjur.

> Lex est omnium divinarum et hamanamm rëfum regina. Oportet autem eam esseprai&îiem et bonis et malis , prineipem et ducem esse, et secnndum hoc regaiam esse justoram et injustorum, et eomm qii» natura civiliâ soBi animantiiuD piaceptricem quidem fociendof in , prohibitrlcein autem ii«d facienteffani. Uêtc* « l. S, Dr de Lêg^

natt libre par le droit naturel; ce jour-là vit commencer Tabolition de la servitude. Déjà elle s'était adoucie par la surveillance de l'autorité publique^ intervenant d'abord timidement entre l'esclave et le maître. Peu à peu cette intervention se régularise; l'esclave est protégé^ au nom de l'humanité, contre les cruautés et le caprice. Le magistrat exerce sur lui une sorte de tutelle; l'esclave devient une personne. Son mattre ne peut plus le mettre à mort; il ne peut pas dépasser une certaine mesure dans les châtiments^; l'esclave a droit de plainte contre lui^. En certains cas , le pouvoir pnblic peut l'affranchir^. Plus tard, la loi religieuse accomplira ce que la loi humaine n'a pu faire; elle viendra détruire l'esclavage au fond de la conscience du maître ; elle fera parler la voix de Dieu plus haut que les misères sociales que le droit des gens a établies, et qu'il ne peut secouer. Règle d'une société nouvelle dont le principe est la fraternité en Dieu , elle changera les rapports des hommes ; elle brisera les bases de la société antique , devant lesquelles la loi profane devait s'arrêter.

Les affranchis sont rangés en trois classes qui

* Suet., tlatid., 85. — Spartian.jildrrtan., i^-^Canst. Anton, ap. JustlD. instit, , 1 , 8« » Ulpian. ,L.i,D.de Off. prœf. urhis ; ihid, de Off. proeons. ^ ModMt. fL,ft,i>,qui sine manum. — Marcian. ,h,5, li. t.

correspondent aux classes des hommes libres , avant la constitution de Caracalla. Us sont ci^ tayens, Latins JunienSj ou déditices\ Justinien abolira cette distinction et les rendra tous ci* toyens *.

La puissance paternelle s'est adoucie graduellement. Le magistrat a pénétré chaque jour plus avant dans les mystères du gouvernement de la famille; le droit de vie et de mort a été enlevé au père sur^es enfants '; et des chefs de famille sont punis ; comtne assassins , pour avoir osé invoquer ce droit ^ toujours inscrit néanmoins dans la loi civile^. Le droit de vendre les enfants est presque aboli. Une propriété est reconnue au fils à qui la loi assure la libre disposition de son pécule militaire^; d'autres pécules sont reconnus suc»

* Gaius • I • li , seqq. — Ulpian. , l i. , d. de UhwL , 5 et seqq. •— Voir ci-dessus, pag. 129 , 193.

* Cod. I , de Latin, libert toll. ; ib. de Dédie. MherU toll

» Paul. V, 1. — Marcian. , l. 5, d. ad Leg. Pomp. — Marcel, l. fin,, D. Si a par. qui$ man, — Ulpian. , l. 3, d. ad Leg. Corn, de Mio.

* Quod latronis magis qnam patris jure eum interfecit... nam pa* tria potestas in pietate débet non in atrocitate consistere. Blarcian. p L. 5 , D. ad Leg. Pomp,

* Auguste , Nerva et Trajan permettent au fils de tester sur les biens acquis par eux in castris » k l'occasion du service miliAaire. Paul. , sent, ui . 4. — Ulpian. , frag. 2 de Se. Maced. Constantin éta* but des assimilations entre le pécule caetrenM et les biens qu'un fils de famille aufait acquis dans les fonctions du palais. Cf. e. decaitr, peeuL ; de eattu omn. palat. , etc.

iM INTRODUCTION*

çeMÎvement et assimilés à celui-ci \ A mesure qu'on «Tance Yers le temps de Justinien, le caractère rigoureuse de rancienne législation disparut, et, sous le nom jadis si terrible de puissance paler* nelle^ la loi civile n'entend plus que cette autorité morale qui découle des liens naturels f et que fortifie la religion.

La puissance maritale est tombée en désuétude; et aveo elle tombent aussi les modes de mariage qui la créent. La confarréation n'est plus prati* quée que par lea pontifes ^ On met une digue à la fréquence toujours croissante des divorces* Le régime dotal s'est développé : la dot de la femme, devenue inaliénable sans son consente* ment', le sera bientôt malgré ce consentement

La tutelle des femmes n'est plus que de pure forme, et il suffit d'avoir des enfants pour en être affranchie *.

Quelque temps encore, et non-seulement la femme ne sera plus en tutelle, mais elle pourra être tutrice. Le lien naturel aura triomphé à son tour

* Cf. Cod. ,L.\,±,deiUqui parent, vel lib. oeeid.

•* Gaius, I, lt2. — Cf. Tac. Ann. iv , 1«,

> L, Julia, de 4dult Ht, de fund. dot,. Cf., l. S. d. de Jure dot. ; L. 1. , Solut. tnatrim., etc. — Ulplan. , l. a, d. 0(1 se. Vell. — Justin., 14. tinte. • 15. Cod. de rei, uxor. aet; inst. ii« 8 quih. alien. lie.

h LL. Julia, Papia Poppœa, Claudia.— Fœminarain autem légitimas tutelas lex Gaudia sustulit* Ulplan. , fragm. li. — Cf. Gains » f, 168^171. seqq.

du lien civiL La loi ne mettra plus aucune diffé^ rehce ^ntreles agnats et les cognats. L'émancipa«* tion du fils s'opérera par une simple déclaration aux magistrats; la légitimation deviendra plus fa« cile, tandîs que l'adoption cessera d'être un changement complet de famille.

La tutelle dès impubères est devenue définitivement une charge publique '•

La forme prétorienne des testaments écrits se répand de plus en plus et remplace le mode civil de la mancipation. Les codicilles sont en faveur. Le. droit de tester n'est plus le privilège du père de famille : le fils peut tester pour son pécule.

Dans le droit de succession, la parenté naturelle occupe une place déplus en plus large; les enfants succèdent à leur mère, la mère à ses enfants^; à dé&ut de parents, les biens vacants tombent au pouvoir de l'état'* Quant aux exhérédations, des parts légitimes sont assurées aux enfants, et la plainte d'inofficiosité est limitée à certaines circonstances. Les incapacités de recevoir des legs sont élargies encore par la loi Papia Poppaea.

On verra plus tard, sous Justinien, le droit si

* Pablicnm miinns* Just., Jnst.^ i,pr. Cf. Pompon, fragm. 199, S 5 9 <le verb. signif. » et LL. D. de tut.

* Se. TertnUianum, A. R. , 158. — Se. OrphiCianum » A. R. 178* ' Velnt parens omnium popnliit tacantla teneret. Tac. » ^nn. lu,

— Gonat. Anton. , ap. Ulplan. , fragn. .17.

complexe des successions, réduit à quelques principes simples fondés sur la proximité des dq;rés de parenté , sans distinction d'enfants en puissance ou émancipés, decognats ou d'agnats\ La parenté servile elle-même donnera droit à l'hérédité légitime ^

La vieille famille romaine n'existera plus; sa constitution aura fait place à une autre, émanée du droit des gens*

Le droit de propriété subira une révolution analogue.

Dans la période qui s'étend du commencement de l'Empire au règne d'Alexandre Sévère, la man« cipation est toujours la manière civile d^acquérir; les modes prétoriens son t aussi toujours en vigueur. Les fonds de terre italiques se distingueht toujours de la propriété provinciale; mais les concessions nombreuses du droit italique communiquent, en beaucoup de lieux ^ à cette dernière le caractère du I domaine romain. I

La législation de Justinien fera disparaître cette distinction des fonds provinciaux et des fonds ita- | liques ' ; un seul mode de propriété régira dès lors

• Justin. , Nw. , 118.

* Justin. , Mit. , m , 10.

' Inter quffi(provinciaiia et ilalica pr«dia), ex nostra constitutiûne, nalla est differeatia. Justin. Cod. ^x. un., da nud^jur. QuiriU

INTR0DUCT1<»C. 297

toutes les parties de rEoipirè, la tradition, mode du droit des gens; rusucapion et la possession.de long temps se confondront \ Le mot de domaine quiritàire sera aboli par la loi même, comme un terme obscur et sans application , une énigme surannée , qui ne fait qu'embrouiller en pure perte rétude du droit ^

Ce sont toujours les considérations d'équité qui dominent la matière des obligations ; le nombre des pactes reconnus par la loi s'est accru* Justinieu fera passer dans le droit civil la plupart des dispositions prétoriennes relatives aux engagements; il abolira ces paroles sacramentelles qui jouaient primitivement un rôle si grand , un plus grand r61e que l'intention même des parties.

Les actions de la loi avaient été remplacées par des formules que le magistrat donnait aux plaideurs; ces formules elles-mêmes tomberont /et

* Justin. 1. un. , Cod. , de nud. Jur, QuiHt. toU» — Instit. n, iO.

* Antiqo» snbtilitatU ludibrium per banc decisioncm eipellentes^ nullam esse differeDUam patimur inter dominos apudquos vel nudam ex Jure QuiHtium nomen. Tel tantum in bonis reperitui: qaia nec bojosmodi yolumas esse distinctionem , nec ex jure Quiritium nomen, qnod nlhil ab œnigmate discrepat, nec unqaam videtnr, nec in rebas apparet y sed vacuum est et snperflaum verbnm , per qnod animi javenum qui ad primam legnm veniant audientiam , perterritt » ex primis eornm cunabnlis inutiles legis antiqn» dispositionet acGi|Jiunt : sed sit plenissimns et legitimns quisque dominus , sive senri, siYealiarum reram ad se pertinentiam. Justin., l. unie., c» de nud, jur» Quirit, toU,

296 INTBODIICTION.

on n'entendra plus par atHon que le droit de paraître en justice, de porter devant le juge, à ses risques et périls, ses prétentions bien ou mal fondées ^

C'es^ dans ce dernier état que le droit romain nous est arrivé, et qu'il a fondé les mœurs des na* tioDs modernes sorties de la société romaine. Il y tient une place immense; et cette place s'agrandira encore à mesure que les restes de la barbarie féo* dale disparaîtront en Europe, et que la civilisation s'étendra. « Si les lois romaines, dit Bossuet, ont «c paru si saintes que leur majesté subsiste encore, ce malgré la ruine de l'Empire, c'est que le bon sens, <c qui estlemaltre de la vie humaine ^ y règne parc tout, et qu'on ne voit nulle part une plus belle « application des principes de l'équité naturelle '.)>

* Actlo aotem nlbii tliud eit, quaili Jai perHqaaftdlJadicU^ i|ao4 sibi debetur. Justin. IntU > iv, 6.

* JDtsoouft fur VEittoir^ uinwwMJUt m , 6.

e. MABCBX rïïBÊ VïïtatA Wà». tk bbuaidh.

Efforts du gonvernement romain pour établir la fkislon de tons les 4sqUe9.^ Deux cl«»e8 d»reli|{ionf dans Tarapires les unes se prêtent k rassimiiation , les autres s*y refusent. — Tentatives philosophiques dirigées dans le même but. ^ Stoïciens. —Pythagoriciens. — Platonicienst -* Succès de ces derniers; leur doctrine rallie les cultes païens. — Ils luttent contre les Chrétiens et sont Taincus. — JJjunA jaELiftiBOSB fondée par le ehristianisme*

Tout paraissait donc mardberau gré du gouver* nement romain, tuteur et patron de la société universelle* Grâce à son action habile et con« stante^ l'unité s'était introduite^ sans secousse , dans les institutions politiques et civiles; elle s'in* troduisait insensiblement aussi dans les idées, par la communauté des études et la propagation des littératures latine et grecque , sur tous les points de l'empire. Mais un yice caché le minait sourde* ment. L'unité religieuse se refusait avec opiniÂ^ treté à tousses efforts. Vainement il employa pour la fonder, tour à tour, les séductions et la force, la tolérance et la persécution ; il ne fit que multiplier les résistances ; ses cruautés tournèrent contre lui, et il succomba dans lalutte. L'unité religieuse s'établit pourtant, mais autrement qu'il ne le voulait; elle s'établit sans lui et contre lui; elle le domina, et ne lui laissa plus^ dans la société qu'il

avait dirigée jusqu'alors^ qu'une action secondaire

et bornée.

L'histoire de cette lutte est trop importante pour que je ne m'y arrête pas ici quelques moments.

De toutes les institutions de' Rome primitive , la plus forte, la plus vivace, sans contredit , fut la religion, parce qu'aucune n'était plus essentiellement aristocratique. La religion fut le rempart le plus ferme du vieux système politique, la position où le patriciat se défendit le mieux et le plus longtemps, contre les attaques de Tesprit démocra* tique. Les plébéiens avaient déjà tout envahi, tribunat^ consulat^, censure', préture^ qu'aucun d'eux n'avait encore approché du pontificat, il dut y avoir dans Rome patricienne comme un cri sourd de profanation , la première fois que ce titre privilégié de souverain pontife parut accolé à un nom plébéien , à celui de Tibérius Coruncanius^: mais il fallait que l'égalité pénétrât psirtout; et le sanctuaire ne pouvait point se fermer éternellement devant elle.

* Le tribunal fat fondé l'an 861 de Rome , 493 avant Jésns-Christ.

* La loi qui ordonne qu'un des deux oonanls au moins sera pris parmi les plébéiens est de Tan 38S , 878 avant notre ère.

> Le premier censeur plébéien fut C. Martius Rutilus, an de Rome 403 , 851 avant notre ère.

« Q. Publilius Pbilo fut le premier préteur plébéien , an 407 de Rome , 337 avant Jésus-Christ.

** An de Rome 604 , 850 avant notre ère«

Une pareille religion, fondée non pas seulement sur la politique^ mais sur la supériorité d'une classe de citoyens, devait se montrer peu indulgente envers les cultes étrangers : elle les prohibait en effet ^; et leur proscription absolue, renouvelée à différentes reprises et sanctionnée par des pénalités sévères, ne cessa point de rester légale, alors même que l'intérêt de Fétat ne permit plus de l'appliquer. Pourtant, en dépit de toutes les rigueurs, les cultes étrangers se glissèrent dans la ville ; ils s'y enracinèrent plusieurs fois , et leuf présence éclata, avec tous les signes d'une véritable contagion , inquiétante pour la religion nationale. Il suffit de rappeler le terrible sénatus-* consulte sur les bacchanales , rendu en l'année 568 de Rome : et déjà, en 615, il fallait renouveler contre les religions étrangères les prohibitions et les rigueurs \

Comment eu eût-il été autrement? Comment Rome, qui vivait en si grande partie hors d'ellemême, n'eût-elle pas, en dépit d'elle-même, reçu ce qu'il y a de plus insaisissable, de plus involontaire dans les communications des hommes, la communication des croyances religieuses ? A mesure que le

* Clcer., de Leg,^ Il f 15.

* Tit.-LiY., XXXIX, 9 seqq. — Valer. flfaxim* , i, 3 ; ti, S 7.

rayon desa domination seprolongeait, les réactions du dehors arrivaient sur elle plus nombreuses et plus irrésistibles. L'aflluencedes étrangers dans ses murs croissait à chaque conquête. Ces nations , ces races agrégées ou soumises y apportaient, l'une après l'autre y les opinions qui faisaient partie de leur existence nationale. Il devint impossible qœ Rome ne tolérât pas un jour dans son enceinte les dissidences qu'une politique bien entendue, non moins qu'un devoir d'équité ^ lui faisait respecter chez ses vaincus.

Une fois tolérées , les religions étrangères , obéissant à la loi générale des choses, devinrent envahissantes; elles pénétrèrentpar le prosélytisme dans la population indigène de Rome. Les idées grecques surtout furent le grand dissolvant de la religion romaine; et non pas seulement les doctrines philosophiques qui amenaient le doute avec elles, mais la mythologie hellénique, dont les faUes altérèrent par leur mélange le culte simple et grave des premiers Romains.

Dans les derniers temps de la république, à cette époque d'incrédulité, où non-seulement les aruspices ne se regardaient plus ^ans rire, mais où le doute s'était attaqué à ce qu'il y avait de plus vital dans la religion, naturellement il ne fut plus question d'intolérance. On vit en effet le gouverne-

ment adopter à l'égard des ctiltes étrang^ers un système de rapprochement et d'assimilation qui les embrassa presque tous. Au moyen du symbolisme et des interprétations allégoriques mis en faveur parles Grecs , on chercha à rallier aux polythéismes grec et romain^ qui se confondaient de plus en plus 9 les autres religions même barbares , quand elles présentaient quelques conformités avec . eux. Partout où des rapprochements détenaient possibleS) on se hâtait de les proclamer, tenant compte des rapports 9 glissant sur les différences , et concluant ^ sans trop de scrupule, d'une similitude quelle qu!elle fût à l'identité.

C'est avec de pareilles idées que leâ écrivains du temps jugent les religions étrangères; et ces idées se retrouvent dans les actes du gouvernement. Ainsi le$ hommes d'état qui conquièrent la Gaule, et les voyageurs qui la visitent, n'hésitent pas à reconnaître qu'on y adore Jupiter , Mars , Apollon , Mercure, Pluton, Minerve, Hercule etc« c Les « Gaulois, écrivait César, ont sur les dieux à peu « près les mêmes opinions que les autres peuples^ « Ils croient qu'Apollon guérît les maladies, que « Minerve enseigne les éléments des arts, que « Jupiter est le maître du ciel, Mars l'arbitre de h

^ De ils (diis ) eamdem fere qoam reliqu» gentei habeilt oplnionem. Cm, , BeU. Galh ^ vi, 17. — Cf. , BisU des GauÙ /ii.

aOi INTRODUCTION.

« guerre ^ » Le même procédé fit découvrir plusieurs des mêmes divinités en Germanie^ en Espagne , en Illyrie : au moyen des symboles de la nature, il y eut raison de tout expliquer; au moyen des génies locaux, il y eut raison, de tout adopter. On vit s'élever dans toutes les provinces, sous la \ sanction du gouvernement, des temples com- ' muns au culte indigène et au culte de l'état, des | autels mixtes où les divinités romaines et lès divi- I nités barbares, accolées ou confondues^ présen- | tèrent un amalgame souvent bizarre. Par exemple , I et pour ne m'occuper que de la Gaule, Jupiter fut adoré avec Hœsus, Mercure avec Tentâtes, Mars avec Camul^ Ogmius avec Hercule, Belen avec Apollon^. Ce fut une espèce de bourgeoisie céleste que Rome octroya aux dieux de ses vaincus ; et elle le fit avec sa libéralité accoutumée, réglant en cela le ciel sur le modèle de la terre.

Le gouvernement des Césars voulut marcher dans la même voie de tolérance et de rapprochement de tous les cultes : Auguste en fit la déclaration solennelle par la construction d'un Panthéon,

* ApolUnem morbos depellere ; Mlnenram openim atque artificioram initia transdere; Jovem itnperiam cœlestium tenere; Maitem bella regere. Gsa. . BeU. Gall. , ri , 17.

* G»8. , Itoll. GaK. , Ti , ai. — Tacit. , Qvnii* » 9^ 10.

* sut â9t GauMi, lu^ t90, seqq.

temple dédié à la communauté des dieux, sous Tinvocatiôn suprême de Jupiter, de Mars et de Vénus \ divinités particulières de Rome et de la famille des Jules. Les principaux symboles des religions étrangères y furent réunis , leur culte collectif eut son exercice spécial , ses sacrifices et ses prières *. A l'imitation de Rome , on éleva de ces temples communs sur beaucoup de points de l'empire :

Athènes eut le sien ; il s'en construisit jusqu'en Judée, jusque dans le bourg de Béthélie dépendant du district de Gaza^ où les polythéistes se trouvaient sans doute en grand nombre. Mais le plus magnifique et le plus célèbre de tous après celui de Rome, fut le panthéon d'Alexandrie d'Egypte : j'exposerai bientôt les circonstances qui lui donnaient une importance toute particulière.

La plupart des religions se prêtèrent de bonne grâce à ces rapprochements politiques : la plupart en effet le pouvaient. Fondées sur la déification des phénomènes de la nature , des forces matérielles du monde et de l'humanité, elles dérivaient de principes communs au polythéisme grec , et à une grande partie du polythéisme ro-

* Plln. , HUt. nat , xxv. — Dio. , un , «7.

' Pandicalaris dies dicebatur, idem et communicarins in quo omnibas diis commuoiter sacrificabatur. Festus.

' Id pago Beiheiia , ditionis Gazensium , Panthéon fuit antiquunt et apparatum templum. Sozom. , Hist. ecclet,, v, 14.

main. Mais à côté de ces religions assez facilemeni assimilables, il s'en trouvait d'autres qui procédaient de principes difTérents, et qui» dans la pratique, se montraient moins flexibles, ou même, si Ton me permet ce mot, tout à fait réfractaires aux procédés ordinaires d'assimilation. C'étaient les religions savantes, ayant pour base quelque doctrine de, philosophie mystique, révélée secrètement à des initiés; c'étaient aussi les religions sacerdotales, dont une corporation de prêtres voulait conserver à tout prix la direction absolue ; c'étaient surtout les religions exclusives, celles qui, fondées sur l'unité et la spiritualité de Dieu, et repoussant les autres comme des mensonges, se posaient vis-àvis du gouvernement romain dans un état permanent d'agression. A cette dernière catégorie appartenaient le judaïsme et le christianisme.

Quand le peuple, qui pratiquait ces religions réfractaires à l'unité du polythéisme , était faible ou barbare , et qu'à son égard l'emploi de la violence n'entraînait pour l'état ni péril ni trouble, Rome n'hésitait pas à y recourir. On accumulait, sur le culte condamné à périr, toutes lés accusations d'impiété et d'insociabilité; on le proclamait pernicieux, infâme, odieux à la terre et au cieP;

* Religio dira immanitatis. Suel. , Claud, — Sceleratissimffi genlis caDsuetQdo. Senec. ap. S. August. de Civit, Dei» \i, 11. ^ Genus

INTRODUC^TION. 307

puis on l'étouffait dans le sang de ses prêtres. C'est ainsi que le gouvernement romain anéantit le druidisme en Gaule et en Bretagne ^ sans que les autres religions excentriques pussent se croire menacées; c'est encore ainsi qu'il déclara une guerre acharnée aux chrétiens qu'il jugeait faibles, parce qu'ils ne formaient pas, comme les juifs, un corps de nation^, et que l'absence de tout culte extérieur (circonstance qui les fit accuser d'athéisme'), éloignait d'eux les sympathies des religions publiquement constituées.

Mais Rome ne se montrait ni si dédaigneuse ni si cruelle pour les croyances que de grands peuples eussent été disposés à soutenir. Tout en s'élevant^ au nom de la philosophie, contre le fanatisme des religions asiatiques qui se montraient pour la plupart indociles à ses vues, elle se gardait bien de les attaquer de front. Elle se bornait à les exclure périodiquement de ses murailles*, où elles rentraient le lendemain de leur exil; et quelquefois à les déclarer incompatibles avec le droit de

hominnm superstitionis nove atque maléfice. Suet., iVisr. -^ Eiltla- W\& 9uperstitio... Per flagitia invisi et odiogeneris humani convicU*" Taclt. Ann, , 15. — Juven. , Sat, , xv, etc.

* V. HUU des Gauloii » m , 300 » seqq.

* Cœcil. , in Mlnut. Felic.

* ÂOscAv xal àffsêwv Xpi(mav«v Svtmv. S. Justin. , A'polog, , ii , 3.

* Tacit. , u4mi. > ii , 85 ; XY, 44. — Suet. , Tih, , 36. — Dio, liv. — Joseph. , AuXiq^. , xviu , 4.

cite romaine, ce qui n'était jamais pris à la rigueur. Mais dans leurs propres domaines , au milieu des populations qui les professaient, les cultes égyptiens et syriens furent toujours respectés. La religion juive seule fut violentée , parce qu'elle se refusait au culte des empereurs *, où Rome voyait bien plus une affaire de gouvernement, qu'un article de foi religieuse.

Par une tendance naturelle à l'esprit humain , il arriva que ces croyances, qui s'isolaient du culte public, se maintinrent fortes et*vivaces, précisément à cause de cela. Cette unité factice, cette confusion souvent étrange de la religion officielle pouvaient servir la politique, mais comment auraient-elles ranimé le sentiment religieux attiédi? Ce n'est point ainsi que le cœur se prend ; et les bigarrures dont fourmillait ce chaos de superstitions fournissaient au contraire un arsenal d'armes nouvelles à l'incrédulité railleuse ^.

Dans ce discrédit de la religion nationale , où s^adressaient donc les âmes que l'incrédulité n'avait pas atteintes? aux religions dissidentes. Elles seules avaient encore des enthousiastes; c'était vers elles que se portaient les dernières terreurs de la superstition avec les derniers élans de la foi,

* Phil.» Ugat adCaïum, passim. — Joiepbt. Àntiq.9 XYUl, 10.

* Lucian. , passim.

elles grandissaient de tout l'abaissement du culte public.

Il faut se rappeler ici ce que j'ai exposé plus haut de la disposition morale des esprits, aux premier et second siècles de notre ère.

La révolution politique, qui rapprochait les peuples, semait de toutes parts sur son passage, les germes d'une révolution morale analogue; et, en efTet, des combinaisons sociales si neuves éclairaient d'un jour inconnu les droits et les devoirs humains. Un sentiment universel de bienveillance réciproque , d'égalité , de fraternelle charité, circulait de peuple à peuple, de contrée à contrée, d'homme à homme, depuis la tête de la société jusqu'à ses rangs les plus obscurs. Toutes les âmes s'ouvraient pour le recevoir. Les philosophes y puisaient des principes que leur dialectique développait, qu'elle coordonnait en systèmes divers, et qui revêtaient quelquefois, entre leurs mains , des formules sublimes : là surtout fut la gloire du stoïcisme. En même temps que les sectes philosophiques créaient la morale du riche et du savant, le christianisme faisait descendre 5 au niveau du simple et du pauvre, les mêmes préceptes rendus plus pratiques, épurés encore, et fortifiés par l'autorité de la religion. Cétait le même mot partout : «r Nous sommes

« frères! «Sënèque le proclamait devant Néron,

Epictete du haut de sa chaire, Marc-Aurèle du

haut du trône des Césars : des esclaves chrétiens

se le disaient aussi) au fond des hypogées de Rome;

et le confesseur, en mourant, le répétait à ses

bourreaux.

Que devenaient à côté de cela des religions indifférentes à la vie humaine ? Que devenaient des cultes grossiers dont les pratiques, exclusivement matérielles, ne renfermaient ni sens ni but moral? De leur inutilité , on concluait bientôt, quoi qu'on en eût, à leur fausseté. Les formes religieuses elles* mêmes étaient soumises à un travail intérieur qui tendait aies simplifier. Le dogme de Tunité de Dieu, dégagé non*seulementde l'examen philosophique, mais de la discussion ouverte entre les polythéistes et les deux religions dont le déisme était la base, le judaïsme et le christianisme; ce dogme prenait partout de l'autorité, et devenait pour la raison un besoin de plus en plus impérieux. Sous ce point de vue, l'amalgame des cultes mythologiques blessait l'intelligence, en même temps que son défaut de moralité repoussait le cœur.

Quant aux sectes philosophiques, elles étaient insuffisantes pour remplacer les religions ébranlées. Si elles reconnaissaient l'unité de Dieu^ si elles enseignaient la morale^il leur manquait pourtant Tau-

torité qui donne force à la morale j il leur manquait aussi le culte. Fondées sur Tétude et la science, elles restaient inaccessibles aux masses qui n'ëtudient point, à qui le doute et les longues méditations sont interdits,. et qui réclament avant tout une règle inflexible et l'appui d'en haut, éontre elles-mêmes, contre leurs propres misères et les difficultés de leur vie. Ainsi la philosophie, meilleure que les religions ; ne les remplaçait qu'à moitié. Lier ensemble des dogmes, une morale et un culte, c'est-à-dire, donner à la société une foi, une règle et des pratiques : c'était l'œuvre que le genre humain appelait de ses vœux, et sur laquelle pourtant tous les efforts humains semblaient échouer.

Que ce besoin fût réel, qu'il fût universel et profond , l'histoire du temps le démontre assez ; elle en reproduit, à toutes ses pages, les anxiétés et les tortures. Jamais , ni avant ni depuis , l'humanité n'offrit un pareil spectacle. L'âme, poursuivie par le doute , était comme oscillante , entre la négation de toutes choses et la croyance à toutes choses. Tantôt le découragement l'entraînait dans une indifférence stupide , où le sentiment moral ne tardait pas à s'éteindre; tantôt, sous l'aiguillon intérieur, elle se relevait, appelant à son aide ce que renfermaient de plus énergique et

de plus brutal , les superstitions qu'elle ayait d'abord méprisées. Alors j par la magie , par les prestigiations, par les cultes infàraes et sanglants, par les délires fanatiques , on cherchait à réveiller en soi-même la faculté de croire , comme dans un malade désespéré on réveille , par des blessures barbares , les dernières facultés de la vie. Et cet état de Tâme n'était pas un fait isolé , c'était le fait dominant de la société: grands et peuple , hommes et femmes, maîtres et esclaves le ressentaient, l'exprimaient également. Les discussions métaphysiques, les querelles religieuses, remuaient plus de passions dans les basiliques et sur les places de Rome , d'Alexandrie, d'Antioche, que les débats politiques n'en remuèrent jamais , au forum , dans les jours les plus agités de la république. Tout autre intérêt s'évanouissait devant celui-là, où la Providence semblait avoir concentré la puissance morale des peuples. Qu'importaient les déchirements des guerres civiles? Qu'importaient les calamités de la guerre étrangère? Croire ou ne pas croire, n'était-ce pas toute la vie de ces siècles?

Tourmentées elles-mêmes par le besoin universel, les écoles philosophiques travaillèrent à la solution du grand problème, et chacune vint proposer la sienne au genre humain.

INTRODUCTION. 3tB

Le stoïcisme se présenta le premier, appuyé sur d'illustres exemples. En Fabsence d'une religion positive y capable de satisfaire l'esprit et de régler la vie y ses doctrines avaient servi de ralliement aux âmes fortes , dans la lutte qui s'ouvrit par le suicide de Caton , pour ne finir qu'avec Domitien. Quand l'ordre politique se fut rassis, cette philosophie, descendue des hauteurs orageuses où la liberté mourante l'avait appelée, essaya de se plier à des besoins plus vulgaires, à la routine de la vie de chaque jour. Épictète , qui avait traversé tous les degrés des conditions sociales , en tira un code de morale ferme et pure. Elle prit , dans l'âme méditative de Marc-Aurèle , je ne sais quoi de rêveur et de tendre, qui lui imprimait un caractère presque religieux. Mais la métaphysique des stoï<ciens aboutissait au panthéisme. Ils n'avaient point non plus de culte de prédilection , et se dispensaient volontiers des pratiques , tout en les recommandant. Trop fiers pour se confondre avec les masses^ que leur orgueil tenait à distance, ils avaient peu de prise sur elles; on les respectait, mais ils n'entraînaient pas. La pitié superbe que Marc-Aurèle laisse tomber sur la foHe des chrétiens * prouve bien une chose : c'est que sa secte

ne comprenait ni Télan , ni la sympathie ardente des croyances populaires. L'orgueil en effet ëtaitla base de la morale du Portique ^ qui faisait Dieu trop faible , en faisant l'homme trop fort. Or le panthéisme et la croyance en soi-même n'ont jamais fondé une religion ; le Dieu des panthéistes est trop étranger à l'humanité , et l'exagération de la foi en soi*méme atténue trop la nécessité d'un régulateur et d'un juge suprême.

En même temps que les stoïciens , les néopythagoriciens vinrent mettre la main à la grande œuvre du siècle. C'était une secte idéaliste qui prétendait relever l'ancienne école italique tombée dans l'oubli, mais qui, par trop de mélange avecle mysticisme oriental , dénaturait la doctrine de Pythagore, en croyant la reporter à sa source. Sa théogonie conduisait à la théurgie. Sa morale , austère dans le fond, se cachait sous des formules de nombres qui en faisaient une sorte de science mathématique, inabordable au commun deshommes. Au reste, elle s'accommodait en apparence de toutes les religions, sans se confondre avec elles, sans chercher à les expliquer, sans se mettre en peine de

iïXk XeXo^Krf«.6vwç , xat fffjAvwç , jtal âaie xai àXXov Tretaat , Arpa-^fM^wç. Marc. Aur., xi,3.

les concilier; c'est-à-dîre qu'elle les jugeait indifférentes^ et qu*eDe restait secte philosophique en dehors d'elles. Les nouveaux pythagoriciens ne manquèrent dans le principe ni de pureté de mœurs , ni de cette conviction enthousiaste qui simule la foi religieuse : le monde crut un instant à leur parole, et se mit aux pieds d'Apollonius de Tyane^ Mais leur penchant pour la théurgie les perdit. Us ne s'occupèrent bientôt plus que d'opérations surnaturelles et de prestiges. D'illuminés crédules qu'ils étaient d'abord, ils devinrent des imposteurs accrédités, puis des charlatans vulgaires, et leur doctrine, négligée par eux-mêmes, alla se fondre dans le néo-platonisme, qui commençait à occuper la scène^.

Cette troisième secte prit naissance dans la ville, moitié grecque, moitié orientale, d'Alexandrie, entre ces écoles philosophiques où la science européenne brillait de tout son éclat, et les sanctuaires des religions ajsiatiques, gardiens des plus vieilles traditions du monde. Merveilleusement placée pour un travail d'éclectisme et de fusion, elle étudia tout , et puisa partout , se flaUant de trouver une clef commune à tant d'énigmes, et rattachant

« Philostr., nt.Apélkm.

* Bruker. , JTtst. de la Phil. , ii , 189. — Tiedemann. , m. — H. de Géranda» HUt. comp. dusyst, de phit. ^ i , 187 , seqq.

ses emprunts l'un à Tautre, par les fils d'une dialectique subtile y comme autant de mailles d'un même rëseau. Ce qu'elle voulait , c'était d'établir d'abord le passage des cultes grec et romain aux cultes de l'Orient ; de passer ensuite de ces cultes systématisés à la philosophie grecque ^ et de refondre tous ces éléments dans un immense syncrétisme : œuvre mêlée d'érudition et d'enthousiasme» de critique et de mysticisme ^ dont le résultat devait contenir à la fois la vérité abstraite et l'utilité pratique, et qui fournirait par le fait, une formule générale de la religion et de la science. Cette formule, les nouveaux platoniciens prétendirent l'avoir trouvée, et ils s'intitulèrent avec orgueil les « hiérophantes du monde entier \ »

Chose bizarre! ce furent des juifs, et des juifs zélés pour la loi de leur pays, qui ouvrirent la voie au syncrétisme platonicien, que cette loi repoussa toujours avec horreur. Aristobule* et Philon*, les premiers, avaient travaillé à créer, par l'interprétation allégorique, une concordance entre les

• Tou «Xou xofffxou UpoçavTTnç... Marin. Vit. Praeh, éd. Boisson. — Cr. M. Cousin , Court , 1828-1829 , p. 329.

* 0^a ignore le lieu et Fépoque précise de sa naissance , mais on croit qu'il était Alexandrin , et qu'il vivait peu d'années avant notre ère.

> Né à Alexandrie d'ane famille Juive saeeidotale ; fleuritversl'tniO de JésQf-GlirisU

livres hébraïques çt la philosophie de Platon. A force de subtilités ^ ces savants hommes étaient parvenus à mettre en saillie quelques ressemblances ; et Ton connatt le mot d'un philosophe partisan de leurs doctrines : « Platon, c'est Moise « parlant grec '. » Les néo-platoniciens profitèrent de ces travaux ; ils empruntèrent aussi aux juifs esséniens et thérapeutes ^ une partie de leur discipline morale y le goût delà vie contemplative, et les théories de l'intuition. Le christianisme leur fournit encore davantage; et ils puisèrent dans la religion de. Zoroastre leur démonologiei en la combinant avec les formes intellectuelles de Platon. On Yoit comment s'organisa , par emprunts faits de toutes parts, le syncrétisme de la philosophie alexandrine.

Pour point de départ , elle prit un dogme antique, répandu sur la terre aux premiers âges dû monde, obscurci depuis lors, dont la trace se conservait dans les traditions orientales, où Platon l'avait entrevu , mais que le christianisme venait de ramener à sa pureté primitive : elle partit du

' Naménias d'Apamée , qui vivait aa commencement da troisième siècle. Cf Valkenaër, JMatr. de Aristclb, Judœo, phHo$, peripat. 1806.

* ^bilp. , de Vit, cùwtemplaU — Gonsalter sur ces sectes an lieaa morceau de M. Viliemain , du Polythéieme danê k premier siècle de ^tre ire . p. 93 et suiv. , éd. 1817.

dogme d'un Dieu unique et triple^ essence , intelligence et puissance; mais elle altéra cette notion sublime, en se l'appropriant.

De la triade des néo-platoniciens ^ Véù^^ Vin tel' ligenccy et Vdme^, émanaient , suivant eux, le mondé intellectuel , le monde matériel et tous les êtres qui les remplissent. Les âmes particulières n'étaient que des émanations de l'âme universelle. Plus ces émanations se rapprochaient de Dieu^ leur source commune, plus elles étaient parfaites^ puissantes et heureuses; car, disaient-ils, dans l'unité absolue réside, avec l'essence de l'être , la science, la force, la félicité absolues. S^élever vers l'unité est la loi des intelligences et le but du perfectionnement moral ; s'éloigner d'elle et descendre vers la matière , c'est se dépraver et souHrir* Dans ce mouvement de progression ou de déclin, est, pour chaque homme, la récompense ou le châtiment de ses œuvres, à travers les transformations infinies qu'il est destiné à subir.

Entre Dieu et l'homme , existe tout un monde d'êtres émanés du premier et supérieurs au second, d'intelligences dégagées de la matière, à des degrés plus ou moins complets; inonde invi-

• To €v, voO;, <Jux^' Au lieu de voûç, on trouve aussi ^<hf«Ç. Plet. in Ewnwid, ^ V. 1 , 6.

sible aux yeux vulgaires y mais qui remplit le ciel et la terre , nous environne et nous assiège icibas. Ces êtres surhumains sont les Génies ou Démons. Ministres de l'intelligence suprême ^ ils ont le gouvernement de la nature; ils règlent le cours des astres; ils veillent sur l'harmonie de l'univers ; ils veillent aussi sur la destinée de l'homme, dont ils sont les intermédiaires auprès de Dieu ^

Ces principes théogoniques posés , on aperçoit sans peine comment se faisait leur application aux cultes particuliers, au moyen de l'interprétation allégorique (et, dans ce travail, la subtilité ne manquait pas aux platoniciens) ; les divinités supérieures de toutes les religions devenaient aisément des symboles de Dieu, considéré, tantôt dans son essence,tantôtdans ses principauxattributs. «Comme a auteur de tout ce qui existe , disait Jamblique , « on l'appelle Ammon ; comme ayant achevé et a perfectionné, Phthas ; comme source de Futile et « du bon, Osiris*. » Jupiter, Minerve, Apollon, Astarté, Mithra, etc., tout le haut Olympe d'Occident et d'Orient, trouvaient ainsi leur place parmi les symboles du Dieu unique, à titre d'essence ou

' Plut., de Gen. Socrat.; de Orac, defeeî ; de Isid, et Oiirid. , patiim, — Apul. , de Gen, Socrat. — Porphyr. , de Abstinent. , ii ; Episf. Àneh. , pas$im, — Jambl.^de myst, Mgypt. , etc.

^ Jambl. » toc. laud.

aâO INTRODUCTION,

d'attributs. Quant aux divinités secondaires, quelles qu'elles fussent, elles en avaient une toute préparée parmi le peuple des démons; peuple innombrable qui, embrassant toutes les forces physiques et morales de la création, n'avait pour limites que l'imagination humaine.

Mais que devenait Thomme si borné , si faible en apparence , atome perdu au milieu de ces mondes fantastiques? Il pouvait être grand encore, car il possédait en lui-même un énergique instrument d'amélioration , la vettu.

Le néo-platonisme reconnaissait deux sortes de vertu , celle qui s'applique aux choses du monde \ aux devoirs mutuels de cette vie ; et celle qui regarde les rapportsavec Dieu, et le perfectionnement de l'âme humaine par la science et par la religion '.

Suivant lui , la vertu pratique est bonne sans doute; et, à cet égard, les préceptes moraux des néo*platoniciens sont élevés et purs; mais elle ne confère qu'une perfection subalterne; elle n'est qu'un premier degré de la vertu. La vertu suprême, la vraie vertu, c'est la sainteté, qui s'exerce par les observances du culte, par l'étude, le silence, la retraite, le jeûne, la contemplation.

• rioXinxifi.

* TeXsTDCîi.

La contemplation coilduit l'àine à l'intuition directe de la vérité en Dieu , à son union avec Dieu. Cet état de l'âme s'appelle extase ^

L'extase qui peut initier l'homme à l'essence divine , peut, à plus forte raison , le mettre en rapport avec le monde des êtres surnaturels. Par cette communication y il s'associe à leurs lumières, il participe à leur puissance, il agit comme eux sur la nature 9 il lit dans l'avenir; il sait comment on obtient la protection des bons Génies, et quel culte ceux-ci réclament; quel culte aussi désarme 'les mauvais Génies; car les esprits sont faillibles comme l'homme, ils se dépravent en oubliant Dieu, *en cédant à l'attraction de la matière et des ténèbres. La communication avec les démons forme une science^ la théurgie, dont les branches sont la magie , la divination , l'astrologie , etc. ^.

On le voit, par ce court exposé, nécessaire pour faire comprendre les idées qui avaient alors action sur le monde, le système néo-platonicien embrassait tout : déisme philosophique, mysticisme, morale, culte, théurgie, astrologie, uûe partie de la vérité qu'on cherchait, et la plupart des erreurs auxquelles on était accoutumé

» Plot. , fn Ewaead. , y, 5 , T ; 8, 8 et passim.

■ Cf. Bruker, ii, 189 et «ulv. — Tledmann , E$pT%t de la phil. Bpec,^ in.— Tennemann., Hitt. de la phil, . v, 1. — Meyners, Biytrag , etc., etc., mit einigm Bmerhungen ueberdie N. Plat. phil. I. 21

322 iNTftODUCtlON.

de croire. Il fut accueilli avec un enthoUsiastne général. Les cultes grec et romain l'acceptèrent parce qu'il les fortifiait contre les attaques des in-* crédules; les hommes d'état, parce qu'ils y voyaient un pas de fait vers l'unité religieuse; les religions orientales qui y tenaient la première place n'hésitèrent pas tion plus à s'y rallier. Lé judaïsme et le christianisme rejetèrent seuls cette alliance profane. Fondés sur une révélation particulière de Dieu, et, àce titre, nécessairement exclusifs , ils le furent avec un redoublement de force , quand ils se virent isolés , face à face avec ce représentant de tout le paganisme ligué* Mais les juifs , écrasés, dispersés par tout l'univers, et pour qui d'ailleurs la loi de Moïse était une constitution de peuple, tout autant qu'une règle de foi , ne cherchaient guère à faire des prosélytes, tandis que le christianisme s'était donné au contraire pour mission la conversion des gentils. Ce fut donc entre lui et le néo-platonisme que la guerre se prépara, pour éclater enfin avec une violence sans égale.

Dans la première ferveur de la nouvelle philosophie, les panthéons se multiplièrent: Sévère en fit construire un dans ^exandrie*, berceau de la

Leipiick , 1782. — M. de Gérando » i , p. 189 et Bniv. — M. Cousin , Nouv. fragm., âOO ; Cour«, 18S8-18S9, p. 315 et miv. , etc., etc. * Chron. Alei. , 6S2.

INTRODUCTION. 3dS

secte qui édifiait elle-même ^ avec une intelligence si hardie ^ le plus vaste des panthéons. Âmi de l'Orient, cet empereur inclinait vers des doctrines favorables à l'Orient. Son palais et surtout la cour de l'impératrice Julia Domna , fréquentés par les adhérents de toutes les sectes mystiques , ressemblèrent un moment à une école de philosophie officielle*. Sévère essaya de ramener les Juifs, en levant l'interdit qui les excluait des charges publiques. Il protégea d'abord ouvertement les chrétiens contre la populace des grandes villes, toujours acharnée à leur ruine ^; puis il céda au torrent et les abandonna ^; son fils Caracalla, élevé par une nourrice chrétienne , montra plus de constance à les défendre *.

Prêtre d'une religion orientale, et prêtre fanatique, Varius Avitus Bassianus, connu dans l'histoire sous le nom d'Antonin Elagabal, se fit le patron passionné des cultes orientaux. Quand les légions de Syrie élevèrent au trône impérial ce petit-neveu de Sévère , auquel s'est attachée une si honteuse célébrité, il desservait en qualité de pontife, dans la ville d'Emèse , au pied du Liban , un des

' Philostr. , Vit. Apollon, > i , 3; Soph. , lyi,

* Popalo farenti in ospalam resUtit. TertuH., ad Scap,; Apol.^Zb,

• Spart. , Sever, , 70. — Euseb. , vi , 2. — Oros. , vu , 17.

^ Lacté GbrUtiano educatus. TertuU. aA 5cap.» Cf. Spart., Ca-^ racal.«85.

temples les plus révérés de l'Asie, où le feu^ considéré comme principe générateur^ était adoré sous l'emblème d'une pierre noire et sous la dénomination d'ÉIagabal , Dieu de la montagne \ Pour les Romains et les Grecs , Élagabal ou Héliogabale était tantôt le dieu Soleil ^ tantôt Jupiter^.

La vie du César syrien fut un tissu d!infamies , de crimes et d'extravagances qu'explique trop bien l'effet du pouvoir absolu sur une âme dépravée et cruelle; quelques-unes de ces folies^ pourtant, ont un caractère particulier qui n'est pas indigne d'attention. Le fanatisme d'Â.vitus s'exalta sous la pourpre : il prit le nom d'ÉIagabal ; il se fit déclarer .par un sénatus-consulte prêtre de ce dieu , et inscrivit sur ses médailles un titre si nouveau à côté du vieux titre de grand pontife de Jupiter Capitolin, porté par les Césars '. Le Dieu du Liban eut à Rome un temple magnifique où l'empereur officia solennellement, assisté des consuls et du sénat ^. On trouve, dans tous ses actes relatifs à la religion, autre chose encore que l'attachement du prélrë pour son dieu, pour le dieu de sa famille et de son pays; on ne peut y méconnaître l'inten*

* Lamprid., Héiiogùh,, n. Cas. 143.

3 Fait autem Heliogabali ycI JoyIs , vcl Solis , sacerdos. tbid. , 101. \ Sacerdos dei solis Elagabali.

4 Herodian. , y, f9t. — Dio. lxxix , 13. Lamprid. , H^iogab, , lOf .

tîon fortement manifestée d'élever, à la face de Tempire, un culte oriental au niveau du culte italique , du culte politique de Rome.

Les historiens racontent que, dans un de ses accès d'exaltation bizarre, voulant marier ce dieu qu'il avait amené. d'Orient, il lui choisit deux épouses ; Pallas et Vénus Astarté, Dans les traditions de l'Italie centrale, on regardait Pallas commie la protectrice secrète de Rome, et une idée de fatalité, pour cette ville et pour l'empiré , était attachée à la conservation de sa statue, sauvée, disait-on, des flammes de Troie par Enée, et transplantée par lui, au milieu de périls sans nombre, jusqu'aux bords du Tibre. Quant à Vénus Astarté, ou Vénus céleste, c'était la grande déesse de l'Afrique et la patronne de Carthage. Antonin fit apporter et déposer eu grande pompe les deux simulacres dans le temple d'Élagabal, sur des lits, près du lit du dieu syrien^, unissant ainsi, par un lien mystique, les trois symboles religieux de Rome, de Carthage et de l'Orient, Les fiançailles divines furent célébrées dans tout l'empire , par des fêtes et présents. Le temple d'Élagabal devint comme un panthéon où furent réunis les attributs des prin-

' Herodian. , v, 191' — Dio. , lxxix , 11. — Lamprid. , Heliogab, .

* fiç ^i ■yaji.oûvTwv ôtcttv, Herod- , y, ISl.

m U^TRODUCTION.

cipales divinités du polythéisme; Avitus voulut même y faire placer, si l'on en croit Lampride, les signes figuratifs des cultes samaritain et juif, ainsi que ceux de la déifotion chrétienne , c'est dans ces termes qu'il s'exprime , « afin , ajoute-t-il , que les « mystères de toutes les religions fussent soumis à « un seul sacerdoce, dont il serait le pontife *. » Sous des formes assurément bien étranges, et avec les prédilections d'un Syrien fanatique , Élagabal travaillait pourtant à l'unité religieuse; il faisait du syncrétisme à sa manière; il semblait dire au monde romain, dans ce langage des symboles , qui était le sien : « La paix est conclue a au ciel comme sur la terre. Le fils de Sévère « avait rapproché les hommes en les faisant tous « concitoyens : voila que moi j'ai rapproché les « dieux !»

Avec la même ardeur et plus de sagesse, le pieux Alexandre Sévère essaya aussi cette fusion de toutes les religions. On connaît son penchant pour le christianisme que sa mère professait, qu'on pratiquait ouvertement dans son palais, et dont il avait souvent à la bouche les divines maximes. Un

* Dicebat prnterea judsorum et samaritanoram religiones , et christianam deyotionem illac transferendas, ut omniam culturarum secretum Heliogabali sacerdotium teneret. Lamprid. , BfUiogahahs

4es historiens de sa vie raconte qu'il voulut mettre Jésus«*Christ au rang des dieux ^ ; ce qui est certain, cW qu'il lui voua un culte particulier en le plaçant dans son laraire consacre aux âmes smntesj à côté d'Abraham, d'Apollonius et d'Orphée ^ Sans conclure d'une manière trop générale des sympathies personnelles d'un prince , dont le cœur était si pur et si capable de sentir les grandes choses y à l'esprit de sa famille, on peut reconnaître pourtant que la politique de la maison de Sévère , dans les questions religieuses, consista à marcher au devant du christianisme, à prévenir par une tolérance libérale, par des concessions même, la lutte terrible qui éclata plus tard. Mais le christianisme, confiant dans sa propre vérité, ne redoutait point une guerre qui devait en assurer le triomphe* Sa force était déjà immense ; il comptait dans ses rangs la mère d'un empereur, il y compta bientôt l'empereur lui»méme : Philippe Tarabe fut chrétien quoique non déclaré.

La guerre commença dope avec une méthode et une suite que n'avaient point eues les persécu-

* ChrislQ templom f«eere Yolalt, eamque inter Deoi recipere. Lamprid. , 4IA1;. Sw,s 129.

* in larario suo... divos principes» sed optimos electos, et animas saDcUores, In quels et Àpollonium , et qaantom Kriptor temporam suorum dicit , Ghristum , Abraham et Orpbeum et hajuscemodi deos habebat. Lamprid., SUx. 8iv.^ 118.

lions aDtërieures; elle s'ouvrit par une discussion de doctrine, d'où le nëo-platonisme passa bientôt aux violences matérielles, réclamant l'exécution des lois de proscription j stimulant la sévérité des magistrats y ameutant la populace , et ne réussissant avec tout cela qu'à fortifier ce qu'il voulait anéantir. Protégée par le gouvernement, adoptée par les hautes classes de la société j préconfsée par tous les sacerdoces, la philosophie ofïicielle allait échouer devant les masses que n'attirait point une métaphysique si subtile, et dont le cœur se fermait à une morale inique, dédaigneuse du pauvre et du simple, qui faisait consister la vertu suprême, non dans les œuvres, mais dans la science et dans la contemplation qui sont le privilège du riche. Elle était d ailleurs trop vague dans son dâsme, et ne décidait nettement aucune des grandes questions de la vie à venir, questions fondamentales des religions, qui posent affirmativement comme vérité ce que la philosophie ne fait qu'avancer comme hypothèse , qui donnent une raison aux règles morales et une sanction à leur pratique. Quelle différence avec le christianisme où toutes ces questions étaient tranchées au vif; où les commandements descendaient de si haut avec une simplicité si austère ! Que devenait alors la conscience des peuples, quand ils voyaient les secta-

INTRODUCTION, leurs les plus obscurs de cette religion qu'on déclarait ennemie de Dieu et des hommes , si purs dans leur vie , si fermes dans leur foi j courir audevant des proconsuls y se livrer avec joie à la pointe des chevalets , à la dent des lions, pour pouvoir au moins une fois proférer , à la face du monde y ce mot qui faisait leur condamnation : Je suis chrétien ?

Aussi les chrétiens avaient conquis Tempire par Tascendant de leur puissance morale, bien avant de ravoir soumis à l'autorité de leurs dogmes et à la pratique de leur culte. Le jour où Constantin plaça le signe de la croix sur les étendards de Rome, la révolution religieuse Tut achevée; car tout ce qu'il y avait de fort dans le présent était marqué de ce signe, et il éclairait déjà les voies de l'avenir.

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