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tant d'inhumanité, que le vicaire de 111e, Martrous, après avoir tout mis en œuvre, avis et prières, protesta qu'il quitterait sa charge plutôt que d'autoriser de telles infamies. Paulus le menaça de l'accuser lui-même et de ramener garrotté à Constance: c'était une condamnatipn anticipée. Le vicaire, égaré par le désespoir, tira son épée pour en percer ce misérable, mais, n'ayant fait que le blesser légèrement, il tourna le fer contre hii-méme et se tua. Au milieu de si tristes événements , il y avait quelque chose de plus triste encore, c'était la prétention de l'empereur à rester inexorable : « Personne ne a se souvient, dit un contemporain, que, sous Cona stanee, un seul condamné ait obtenu grâce »
Le fils de Constantin était arrivé à Lyon à peu près incognito , réservant popr la ville impériale d'Arles, demeure privilégiée de sa mère , l'honneur de le recevoir en cérémonie. Ce fut à Arles, en effet, qu'il alla célébrer la trentième année de son principat\ qui tombait le 8 novembre et coïncidait avec la trente-sixième de son âge. Il y fit sans doute son entrée, dans l'étiquette la plus solennelle, entre deux files de soldats armés magnifiquement, seul sur un char doré, lui-même tout resplendissant de pierreries3, et environné comme d'une cou-
1 Amm. Marcell , jiv, 5.
8 Amm. Marcell., xiv,5.— Cf. Tillcm., Hisi. Emp., iv, p. 387. * Insidebat aureo soins ipsc rarpenio, fulgenli claritudinc lapidnm vartorum.Amm. Marcell., xvr, 10.
OHAPITRÇ Y- 275
ronne d'enseignes brodées d'or, et de dragons de pourpre, qui venaient, au moindre vent, flott^ et siffler au-dessus de sa tète ». Pe distance en dis» tanpe, d'après le cérémonial, venaient des escadrons de cavaliers qataphractes, dont la poitrine, les bras, les jambes et toutes les jointures étaient garnies de fer, et qui, vus de loin, dit le contemporain auquel nous empruntons ces détails, ressemblaient moins à des personnages vivants qu'à des statues de métal poli*. Tels étaient les spectacles au moyen desquels Constance essayait de captiver l'admiration de la foule. Quant à lui, il était petit et trapu, ne manquant d'ailleurs ni de vigueur, ni d'agilité * mais, comme la hauteur de la taille lui paraissait une condition nécessaire de la majesté , il se tenait droit et raide, le eou renversé , l'œil fixe, et lorsqu'il était en représentation, on ne le voyait ni cracher , ni s'essuyer le front , ni remuer les mains : c'était un mannequin , non un homme* Passait-il en char, sous une porte de ville ou sous un arc triomphal, il avait soin de baisser la tête, comme s'il eût couru risque de se heurter 3.
1 Purpuras subtegminibus texti dracones , bastarum aureîs gemmatisque uimmiiatibui illigati , bialu vasto perflabiles, et ideo valut ira percili aibilantcs. Àmm. Marc, xvx , 10.
* Si.nrsiquc cataphracti équités , iboracum muniti te^ninibus, et hmbis fcrreU ciacli, ut Praxitelis manu polita cerneres simulacre , non viros. IbUL
* Nam et corpus perhumile curvabat portas ingrédient celsas , et velut rollo nmnitoreelam aricm luroinuui tendens, nec dextra vulUun, Déclara
Au moral ses idées de grandeur n'étaient pas moins puériles. Les victoires gagnées par ses généraux , dans tout l'empire , étaient censées sa propriété; et il s'en attribuait personnellement le mérite , fut-il à mille lieues du champ de bataille. C'était lui qui rédigeait les bulletins officiels dans lesquels , présent ou absent , il jouait invariablement le premier rôle, et oil, bien souvent, les généraux victorieux n'étaient pas même nommés 1 : malheur à eux s'ils eussent osé réclamer leur gloire! Jamais il ne s'adjoignit un simple particulier pour le consulat; jamais il n'en fit asseoir aucun près de lui dans son char. Ce fut une règle de gouvernement qui , dans ce petit esprit , domina toutes les autres. D'ailleurs , gonflé des prétentions les plus contradictoires, il accumulait dans son âme toutes les jalousies : mauvais poète, discoureur bavard et théologien sanguinaire, il desservit les gens de lettres et désola la chrétienté a. Son règne fut celui des eunuques, des femmes et de Tarianisme ; église méprisable, coterie de gens de cour et d'intrigants, qui préparaient leurs symboles de foi dans les gynécées et livraient les consciences aux caprices du
flcclebat... d« apuens, aut os aut nasum tergeni et Jrïcaos... Amm. Marc, xvx, 10.
4 Nulla ejus menlione facta... Amm. Marcel, xvi, 12.
3 Facuiidix cupidus, quam cum assequi lardilale ingraii non pawet, alû* invidebat. Aur. Vict., Epit. 4*. — Cf. Aur. Vicl., 4«. -Anna.
Marrell,, x%i, t69ttpajs.
prince pour pouvoir dominer par sa vanité. Depuis Arius, la doctrine qui portait son nom s'était subdivisée en vingt sectes, ayant chacune son système sur la nature du Verbe , et séparées Tune de l'autre par d'insaisissables subtilités. Cette église flottante convenait parfaitement à un prince dont l'orgueil consistait à fabriquer des formulaires, qui en enfantait un chaque jour, et qui avait chance de se trouver toujours orthodoxe, grâce aux variations de ses docteurs.
En même temps donc qu'il assouvissait, par les mains de Paulus-la-Chaîne et de beaucoup d'autres, ■ les vengeances de l'empereur, il préparait au fond de son cœur celles du théologien; car il apportait en Gaule de profondes rancunes contre les évêques transalpins, qui s'étaient montrés si peu respectueux pour ses opinions, lorsqu'à deux reprises ils lui avaient imposé Athanase. Constance, en effet, entretenait depuis dix ans une lutte corps à corps avec l'évèque d'Alexandrie , dont il poursuivait la doctrine de concile en concile, et la personne d'exil en exil : à défaut de bons arguments , l'évèque du dehors n'épargnait, pour avoir raison de celui du dedans, ni les soldats ni les bourreaux. Au jugement d'un pareil homme, avoir bien accueilli sa victime , partager avec chaleur les convictions de son adversaire, avoir enfin conspiré avec ses frères Constantin-le- J eune et Constant pour contraindre ses volontés , fai-
CBAPÏÎRB V.
dàieht autant de crimes irrémissibles , et fce* ferimefc étaient ceux du clergé gaulois. Impatient de donner satisfaction à ses griefs, il convoqua, sans perdre de temps, un concile dans la ville d'Arles, semant à la fois dans les Gaules la terreur religieuse et la terreur politique. Mais avant de Commencer l'histoire de ces nouvelles dissensions , je reprendrai le fil des événements ecclésiastiques, où je l'ai laissé, après la tenue du concile de Sardique et peu de temps avant la mort de Constant.
Le lecteur se rappelle sans doute que les Pères de Sardique avaient député vers l'empereur d'Orient deux d'entre eux, Euphratas de Cologne et Vincent de Capoue , pour lui remettre le procès-verbal de leurs décisions, et que l'empereur des Gaules avait adjoint à ceux-ci un de Ses généraux , nommé Salianus, porteur d'une lettre pour son frère. L'ambassade , arrivée à Antioche pendant les fêtes de Pâques , y fut mal reçue par l'évêque Étienne , un de ceux dont elle apportait là déposition ; et cet homme médita contre ses deux confrères une vengeance, inouïe assurément, mais surtout bien indigne d'un prêtre et d'un chef d'Église. Antioche de Syrie était fameuse dans l'ancien monde par ses belles femmes et par une dissolution de mœurs qui n'avait pas épargné le clergé chrétien. Un jeune lecteur de cette église s était acquis, par le scandale de ses débauches, une sorte de célébrité : on ne
le connaissait plus que par le stirnom d'Onagre, qui voulait dire âne sauvage Ce fut lui dont Etienne fit choix pour l'exécution de son projet , qui consistait à introduire une femme pendant la nuit dans la chambre d'un des évêques occidentaux, afin de le surprendre ensuite , de le perdre par cet éclat , et de ridiculiser du même coup l'ambassade et le concile a. En rapport avec des courtisanes , Onagre s'en procura une aisément : sous prétexte de l'envoyer chez un de ses amis arrivé récemment de la campagne , il là fit conduire , à la nuit close , dans la chambre d'Euphratas, par le portier qu'il avait mis dans ses intérêts. Quand elle entra , le vieillard dormait d'un. profond sommeil. Au bruit qu'elle fit, il se réveille en sursaut, se pose sur son séant, et, entendant une voix de femme, entrevoyant dans l'obscurité une figure de femme , il se croit l'objet d'une illusion du démon et se met en prière 3. Cette scène inattendue, cette figure vénérable , qu'elle apercevait à travers l'ombre , ces ornements d'évêque, déposés près du lit, remplirent
1 Ôûvapfos. Ojtw «fàp 6 toù *cvmpo5 <m?cvç tyjwviûtov irpcwfepiûiTO... Theodoret. Hhtecc.,nt 17.
* Oîroç irpo'ç riva ipqiMTfamv «4p*^iW|Aivoç. Theodoret* Bût. ecc, u, 7. — Mioôcûvtoi rctrjv îTopvr.v $X(j/>oîav. Alhan. ad Sol.% e. ao.
* «ei^cptac iï fcutv*, 6opvfcj «akttôç 6 Eu?pa?àc i^puTO, foiftova Toirato»; tîvat pvawciiav çtuvw uApn<jép.wr* • xal rcapawrix* tov Xpurrov li; fcnxoupww twîXii.'Theodoret. Hut. ecc, u, 7.
la courtisane d'étonnement et de colère 1 ; devinant qu elle avait été jouée , elle commençait à s'expliquer, quand des cris bruyants firent retentir la maison; c'étaient Onagre et ses compagnons qui venaient saisir le prêtre en flagrant délit. On accourt de toutes parts, et la jeune fille, reconnaissant le lecteur à la lueur des flambeaux, dévoile toute la trame dont elle a été F instrument. Un guet-apens aussi infâme, tendu à des ambassadeurs , ne devait pas rester impuni : Salianus en demanda justice avec une fermeté qui n'admettait pas de réplique; on interrogea les témoins; les clercs, mis à la question, chargèrent leur évéque, et force fut à Constance de chasser ce misérable du siège qu'il déshonorait a. Cette aventure, comme on le pense bien , ne fit qu'accroître le mépris et la haine des Occidentaux contre les ariens et leur éloignement pour l'arien Constance. Aussi, beaucoup d'évêques de la Gaule , sans servir positivement le parti de Magnence, virent , sans regret , triompher l'usurpateur comme moins dangereux pour la foi chrétienne que le descendant de Constantin.
L'empereur avait appelé, pour l'assister au concile d'Arles, ses deux acolytes favoris, Ursacius, évêque de Singidon , en Pannonie, et Valens, évéque
<rra<nv... Athan. ad Soi., c. ao.
8 Thcodorel. Uist. <cc, it, 8.
de Murse, le même qui, renfermé avec Constance dans une église pendant la bataille contre Magnence, prétendait avoir appris de la bouche d'un ange la défaite de l'armée gauloise. C'étaient deux ariens courtisans, d'un esprit délié , d'une conscience souple, grands machinateurs d'intrigues, et habiles à rédiger des formulaires pour les besoins du moment x. Ils servirent à Constance de truchement près des évêques qu'il voulait séduire ou effrayer. Leur premier soin fut de gagner l'évêque d'Arles, Saturninus, autre courtisan qui,, d'orthodoxe fanatique qu'il avait été pour plaire à Constant, devint tout à coup , par un souffle de la faveur, un arien sans pitié. On lui donna la présidence du concile avec la mission de travailler les évêques gaulois \ Le but de l'empereur, en convoquant l'assemblée d'Arles-, était de faire exclure Athanase de la communion des Gaules; de le faire condamner purement et simplement, sans discussion de doctrine, sans adoption de symbole. Les évêques honnêtes demandaient, au contraire , qu'on traitât premièrement avec soin les questions de foi , sauf à passer de là à l'affaire d' Athanase et à toutes les autres qu'il fallait exa-
' Ursacius el Valens, principes Arianoruin. .. Sulp. Ser. , J7Û/. ecc. , ix, 5a. * Saturninus, Arda tension epiftcopus, homo imputons et facliosui... Vir peutrnus, et ingenio malo provoque. Sulp. Sev., Uist., si, 57. — Saturnini mina, pote&tates et bella. Hilar., Sy*. 3. — Cf. Sulp. Sev., ic, p. i5y.
Cil API TRI* V.
miner, afin de saroir avec pleine connaissance de cause , qui avait bien ou mal pensé , qui était condamnable et qui ne Tétait pas.
C'était là le système que soutenait, avec la plupart des évéques gaulois, le pape de Rome, Libérais, qui , tout en se faisant représenter par Vincent de Capoue, avait écrit particulièrement à l'empereur : et telle fut, à la lecture de ces propositions, la colère de Constance, que, non-seulement il éclata en invectives contre Libérius, mais qu'il ne rougit pas d'écrire à son sujet une lettre insultante et diffamatoire au peuple de Rome *. Le secret était dévoilé; il fallait signer la condamnation d'Athanase et son excommunication , ou se résoudre aux injures, aux mauvais traitements, à pis encore. Vincent de Capoue offrit, comme moyen terme, de condamner à la fois Athanase et sinon la personne , du moins la doctrine d' Arius : on lui répondit qu'il n'était point question d'Arius qui était mort, et que , quant à sa doctrine, elle n'était point condamnable a. Vincent se laissa effrayer et céda ; la plupart des évéques en firent autant. Mais à la tête de ceux qui ne consentirent jamais à signer l'excommunication se plaça Paulinus, successeur de Maxi-
1 Sermo ad populum minas, me «(aidera plnrimum lacent. Epis t. Liber. Const. ap, Hilar., Pragm., i.
1 Actàphint ctim deliberatione rcspousa *c Àril doctrinam damnare non posse,Àthanasium, quod »olum,exigebantcommunioiie esse privanduaa. Uil.
min au siège épiscopal de Trêves et l'héritier de ses sentiments, comme si l'esprit d'Athanase se fût infusé dans tous les chefs de cette église. Son courage fut récompensé par un bannissement per^ pétuel , pendant lequel on le traîna de contrée en contrée jusqu'à sa mort1. Par un raffinement de cruauté, Constance le relégua, en dernier lieu, dans les vallées désertes de la Phrygie, parmi les disciples de Montanus et dd Maximilla, afin qu'il fût réduit à mourir de faim , ou à se nourrir de pain profané par des consécrations hérétiques a. Il y périt, en 358, après o^uatte ans de persécution et de misère.
On vit alors s'ouvrir dans les provinces transalpines, parle crime du petit-fils de Constance-Chlore, une persécution qui compensa bien la paix dont elles avaient joui jadis sous le gouvernement de son aïeul. Des agents, circulant d'église en église, allèrent arracher à tous les évêques leur adhésion à l'excommunication d'Athanase; ils l'exigèrent même des simples prêtres et quelquefois des laïques. Les routes étaient couvertes de secrétaires du prétoire, d'officiers de la cour, de curieux de la police
• Hilar. in Conjt., i , 8. Fragm. i, 6. — Àthan. in Ar. or. i , p. 391 ; ad Sol. — Sulp. Sev., But. ecc. 11, 55.
• Ipsum usque ad roortem demutasti cxiliis el fatiçasti, extra christianum quoqnc nomen rclegasti, De panem aut de horreo tuo sumeret, aut de Montant Maximilkeque antro profanalum exspectaret. Hilar. in Const.y t , tt.
chargés de porter, d'un diocèse à l'autre, d'une ville à l'autre, des menaces, des promesses , des récompenses *; ils voyageaient accompagnés de clercs ariens qui leur désignaient les personnes % qui dictaient les dépositions des témoins, qui dressaient des dénonciations contre les magistrats rebelles ou timides. Ils disaient aux évêques : « Signez ou quit- « tez vos églises ; et que votre troupeau soit dis- « persé3 ! » Hs disaient aux fidèles : « N'appelez pas « la mort sur vos pasteurs. » Ils disaient aux magistrats : a Faites rentrer des séditieux dans l'obéis- « sance. » Les églises étaient mises au pillage, les vases sacres rompus , le tabernacle profané, les prêtres frappés du bâton au pied de l'autel. Des soldats venaient, la lance au poing, introniser des évêques ariens; ici, ils retenaient, à coups d'épée, les fidèles qui voulaient fuir; là, ils les dispersaient à coups de flèches, quand l'attitude du peuple devenait menaçante. Je ne parle point des accusations grossières, des exils, des confiscations : il n'y avait plus d'avocats pour les catholiques ; nul n'osait les défendre, de peur de passer pour ennemi de l'em-
1 NcTotpioi xarà ttoXiv, xaù naXa-nvct çtf cvnç àiruXàç àïr«oT&Xcvro ti tcî>ç fatoxoirtoc xat tcùç &txaaràç... Athan. ad Sol., p. 36 rt Ed. fo* %
a Et/s* et iiccaTe&lvTtç jte6* iourwv xXtiptxoù; Oùpaaxtcj xat OiaXtvrtf » fva xat irxpGÇûwoi , xai àjuX&ùvra; roi»; $txxarà; xarsvlfxttai tw (iamXw- Athan. ad Soi., p. 36a.
5 fi ÛRVflâ+xTt, $ xw wxXwnw *vaX«P"7t. Athan. Solit., p. 36».
pereur ; et tandis qu'ils souffraient dans les cachots, les juges affectaient d'absoudre des criminels et l'empereur de gracier des assassins. Suivant l'énergique expression d'un contemporain, on crucifiait encore Jésus-Christ, pour montrer à côté de lui Barabas, libre et triomphant; et les catholiques ne manquaient pas d'ajouter : « Constance sait choisir à a son image1 ! » Un événement dont j'exposerai plus tard les causes et les détails, la révolte du maître de la cavalerie, Silvanus, qui se fit proclamer Auguste à Cologne , vers le milieu de Tannée suivante, fournit de nouveaux aliments à la persécution : les ariens ne manquèrent pas d'y mêler les catholiques, et les prétoires des juges devinrent trop étroits pour contenir la multitude des accusés. Ce fut alors qu'Hilaire de Poitiers, emporté par l'indignation, adressa à l'empereur la première de ces célèbres remontrances qui lui donnèrent aussitôt en Occident la même place qu'Âthanase occupait en Orient.
Né au sein du polythéisme , Hilarius appartenait à cette classe de païens désabusés, que les inquiétudes de l'âme et l'insuffisance des sciences humaines amenaient , comme en dépit d'eux-mêmes, sous le joug du christianisme. Tel , avant lui , on avait vu Cyprien , tel on vit plus tard Augustin. Ce furent encore les questions philosophiques qui le tirèrent de la philosophie. A cette époque d'ébran-
1 Tin jùv yàf itk ib* rpéccv ffe* fr. Alton. Soiit., p. 385.
lement moral, le doute alarmait tous les cœurs honnêtes , parce que l'incrédulité systématique servait habituellement de cortège aux vices destructeurs qui ruinaient l'empire et le frappaient , pour ainsi dire, d'une mort anticipée. « Qu'est-ce que le souve- « rain bien? quel est le but final de la vie? qu'est-ce « que l'être et Dieu , source de l'être ? » Voilà ce quHilaire s'était longtemps demandé, essayant de toutes les solutions des philosophes et n'en admettant aucune. En désespoir de cause, il ouvrit les livres des chrétiens Il parait que l'Évangile le rebuta d'abord par son extrême simplicité , car il le laissa pour se jeter sur les psaumes et les pro-* phéties , qu'il lut et relut avec une ardeur inexprimable. Son imagination s'enflammait au contact de ces figures orientales qui peignent Dieu si grand qu'elles le peignent vrai. Le mot sublime : « Je suis « celui qui suis, » le transporta d'admiration; c'est de lui-même que nous tenons ces détails * . Saint Jean le réconcilia avec l'Évangile; et il entra dans le christianisme par la voie que lui avait déjà frayée Platon 3. Telle est l'histoire de ses idées.
1 Haec igilur nmltaque alia ejusmodi cura animo repu tans, incidi in «os libros, quos a Moïse atque à prophétie scriptos esse Hebrœorum religio iradelut. Hitar., Trm.y i, 5.
* Ego sum qui sud. Exod. 3. — Qui tenet crelum palma et terrain pu-
gillo. — Cœlum mihi thronus est, etc. Hilar., 7W«., i, 5, 6.
* Hic jam mens trépida et anxia plus spci invenit quam exspectabat ; ac primura ad cognilioium Dci patris ioohuilur. Hilar., Tri*, i, ri.
Hilaire était marié; il avait une fille encore enfant, qui portait le nom d'Abrax,et qu'il aimait avec tendresse. Poète, orateur et écrivain2, le néophyte ne déserta point les fortes études qui l'occupaient étant païen ; il s7 en servit, au contraire, comme d'une anne pour défendre sa nouvelle croyance. C'est ce que les chrétiens appelaient a passer à la « terre promise avec les dépouilles de l'Egypte3 ». Ses prédications et ses livres luj acquirent en peu de temps une si grande autorité, que , d'une commune voix, le peuple de Poitiers le choisit pour évéque, vers 35 1 ou 35a. Alors commença son amitié avec Martin , qui venait de quitter le métier de soldat pour entrer dans la milice chrétienne, et qui ne voulut pas d'autre maître ; Hilaire le garda près de lui quelque temps en qualité d'exorciste 4. Sur ces entrefaites, arrivèrent la chute de Magnence et le concile d'Arles. Hilaire, absorbé par les soins de son épiscopat, et devinant bien d'ailleurs les projets de Constance, s'abstint de paraître à l'assemblée ; mais les iniquités de ce concile , puis celles du concile de Milan5, la persécution, les troubles, >
« Àbra, A€p« .gtutilU.iUUcate.
* Hieron. epist. 4, ad Rust.; pratj. in lib. a comm. ad Gali. etepist. x4 1. 5 Multo auro argentoque snflarcinatus ex -JEgypto transire. August., Doctr. c.
4 Relicla milita sanction Hilarium, Pictavœ episcopiun civilali»... expetivit. — Exorcistam eum esse pracepit. Sulp. Scv., Vil. Bm Martin., 4.
3 Ce concile fut tenu au commencement de Tannée 355.
la terreur universelle, le forcèrent d'élever la voix; et il adressaà l'empereur une lettre dont les copies, répandues en cachette, se trouvèrent bientôt dans toutes les mains.
La remontrance d'Hilaire roulait sur trois points : il suppliait l'empereur de ne plus faire juger les causes ecclésiastiques par des magistrats civils ; de ne plus contraindre les Églises à subir des évêques qu'elles n'avaient point choisis; enfin, de rétablir dans leurs sièges les pasteurs exilés ou déchus : « Il « doit te paraître juste, très-glorieux empereur, lui « disait-il , que des chrétiens qui craignent le juge- « ment de Dieu , veuillent garantir leurs oreilles «des blasphèmes exécrables des hérétiques, et « suivre les chefs auxquels ils se sont soumis vo- « lontairement dans un but de charité et de paix. «On ne marie point les contraires, la vérité et « Terreur, le jour et la nuit : la raison le dit , et ta a bonté naturelle te le suggérera d'elle-même1, a Ordonne donc à tes gouverneurs de ne point ré- « server ta protection aux hommes les plus perni- « deux ; permets aux fidèles de célébrer les saints « mystères avec des prêtres qu'ils connaissent ; « permets-leur de prier ensemble pour ton bon- « heur. Quel danger y a-t-il dans l'État? Tout est
1 Nec fieri potest , ncc ratio patitur, ut repugnantia congruanf , diMÎmilia conghitinenlur, vera et falsa misceantur, lux el tenebra confundanlur, die» quoqueet nox babeaot aliquam conjunctionem. Hilar. ad Cotut., 1 1 a.
« tranquille et respectueux autour de toi ; il n'y a « pas une ombre , il n'y a pas une apparence., je ne « dis pas de sédition , mais de murmures! Non, je « ne vois de danger que dans cette peste arienne , «qui, insinuant partout son poison, corrompt la «sincérité des Évangiles, la tradition des apôtres, « et , sous le faux semblant d'une doctrine chré- « tienne, entraîne les innocents à la mort de l'âme. » Après avoir peint sous les plus vives couleurs les cruautés de la persécution , il ajoute : « Si l'on exerce çait de telles violences en faveur de la vraie foi , « l'humanité des évèques s'y opposerait : ils crie- « raient tous : « Dieu ne veut point de foi contrainte ; « ce n'est pas pour lui , c'est pour nous que nous « l'adorons; on ne le trompe pas, on le mérite1! » « Mais que prétend-on aujourd'hui avec des fers « et des supplices? on nous répond que c'est pour « forcer les prêtres à craindre Dieu. Oh! le beau « moyen pour faire craindre Dieu, que de remplir «les cachots d'évêques, que de transformer les «fidèles en geôliers de leurs pasteurs, que de dé- « pouiller les vierges pour les mettre à la torture , «que d'exposer nus, pour servir de spectacle aux « regards publics , ces membres consacrés à Dieu ! « C'est ainsi que l'on veut faire non pas des chré-
• Non fallendus est, sed promerrndus; nostra potins non sua causa vencrandus est. HilarM ad Const., i, «.
« tiens, mais des ariens On séduit le prince pour « qu'il séduise ses sujets. C'est son autorité que Ton « met en avant , à propos de tribunaux et de sup- « plices. Ces moyens, sans doute, n'ont pas encore a réussi à pervertir le peuple , mais nous ne voyons « pas non plus qu'ils fassent rougir ceux qui les em- « ploient. » Plus loin il dit encore : « Écoute , ô em- « pereur, la voix de ceux qui crient : je suis catho «lique et je ne veux pas être hérétique; je suis « chrétien, je ne veux pas être arien! Après tout, « mieux vaut mourir dans ce monde que de souiller « la chaste virginité de la foi, pour obéir à la puis- « sance d'un homme sans autorité dans l'Église3. »
Hilaire ne s'était pas borné à cette requête énergique; il avait en même temps publié une déclaration par laquelle il retranchait de sa communion Saturninus, Ursacius et Valens, déclaration à laquelle s'associèrent un grand nombre d' gaulois 3. Ces deux actes audacieux mirent l'empereur en grand courroux , et l'on ne trouva pas de meilleur remède que de convoquer sur-le-champ un concile, où , sous prétexte de justifier les évêques
■ Cogunt nempe, non ut christiani omnes sint, sed ut ariani. HiUr. ad
Const. i,6.
8 Cette vox exclaroantium à tua mansuetudine exaudiri débet, catholicus «uni , nolo esse hœreticu» ; christianus sum , non arianus : et melitis mihi in hoc ssrrulo mort,quam alicujus privati potentia dominante, castam Tentât» virginitalem comimpere. Hilar. ad Const., i, a.
* Hifar. ad Const.y i; Syn. pas*. — Tillem., Hist. eec, vr, 3g5.
calomniés, on accablerait Hilaire, et on assurerait la vengeance du prince. L'assemblée se tint à Béziers , dans le mois de juin 356, sous la présidence de Saturninus qui se trouvait tout à la fois juge, partie et directeur des débats. Hilaire, vivement attaqué, faisait bonne contenance devant Forage, mais on étouffa sa défense ; il fut condamné et probablement déposé, ainsi que Févèque de Toulouse, Rbodanius, qui s'était déclaré son partisan. Constance ne perdit pas un moment pour envoyer aux deux éveques un rescrit qui les exilait en Pbrygie ; et Tordre était si impérieux qu'Hilaire dut s'embarquer sur-le-champ sans revoir sa femme et sa fille et sans dire un mot d'adieu aux fidèles de son Église. *
Le pays pour lequel partaient ces hommes généreux était triste, inhospitalier, à peine chrétien2; mais Hilaire supporta avec une grande fermeté toutes les souffrances et toutes les privations : « J'aime mieux « les montagnes et les forets que les églises des héré- « tiques, avait- il coutume de dire : elles sont moins « dangereuses pour moi 3. » Il n'en fut pas de même de Rhodanius, que les historiens représentent comme un homme naturellement faible , qui n'avait
• Hilar., Epist. Abr., r.
9 Etira christianum nomeo. Hilar. in Constat, st.
* Montes mîhi et §yr*« et lacus sunt lutiores (quam ecclesie hareficonun). Hilar. Contr. Aux. \%.
292 CBAPITRE V.
dû son énergie momentanée qu'à la chaleur de son amitié pour Hilaire : le découragement le prit, et il mourut consumé par une maladie de langueur *. La mort de ce fidèle compagnon fut le premier chagrin d'Hilaire. Son second chagrin fut de ne recevoir aucune réponse'de sa famille et de ses collègues des Gaules , auxquels il écrivait par toutes les occasions, sans songer que sa correspondance pouvait être surveillée, ouverte, et quelquefois supprimée par F espionnage des ariens. Dans son inquiétude, tantôt il se croyait oublié ou renié par ses amis, qui craignaient de se compromettre ; tantôt son imagination allait plus loin : elle lui peignait la Gaule soumise sans résistance à l'empereur, et tous les évêques, apostats de la foi de Nicée. Pour tromper sa peine , il commentait le livre de Job , ou ceux des Psaumes de David , qui lui semblaient offrir quelque conformité avec sa situation. Il avait assurément sous les yeux la Gaule et les êtres chéris qu'elle renfermait, quand il cherchait le sens mystique de ce cri du roi- prophète : « Malheur à moi, parce que mon « éloignement s'est prolongé! j'ai habité parmi ceux « qui habitent Cédar ; mon âme a été trop longtemps « exilée a. » Enfin arrivèrent , dans les derniers jours
1 Rhodanium quoque, Tolosanum antistilcm , qui nature lenior, non tara »uis viribus, quam Hilarii societale non cesserai. Sulp. Sev. Hist., «, 57. — Rufiuf HUt. ecc.t\, ao. — Soiom., iv, 8. — Hier on., C/iro*.
9 Heu me! quia iiirolatus meus prolongalus est; habitavi cum habitan-
de 357, de bienheureuses lettres de l'Occident II y en avait une , écrite collectivement par les évëques des deux Gennanies, de la Belgique, de l'Aquitaine, de la Lyonnaise, de l'Église de Toulouse et même de celle de Bretagne , qui lui demandaient de leur expliquer ce que voulaient les docteurs orientaux , en multipliant, comme ils faisaient, les symboles et les formulaires, et ce qu'il pensait lui-même de toutes ces professions de foi1. Il composa, pour les satisfaire , son Traité des synodes y dans lequel il expose avec une grande clarté et un grand esprit de conciliation , l'état des opinions en Orient; il le fit avec la double intention de détruire, en Occident, beaucoup d'idées fausses répandues contre les Orientaux, et, en Orient, les préventions non moins passionnées qui régnaient contre les Occidentaux; car, si d'un côté on accusait darianisme tous les évéques orientaux sans distinction, de l'autre on croyait voir dans tout Occidental un unitaire à la façon de Sabellius. Le but pacifique de l'auteur fut en partie atteint. Ces deux grandes moitiés de la chrétienté commencèrent à se mieux connaître, et l'exil de l'évêque gaulois servit à l'union de l'Église.
Parmi les lettres reçues par Hilaire, il s'en trou-
tibo* Cedtf : roulium incola fuit anima mea. Psalm. CIX. HiUr. ecmm.t p. 370.
1 Hilar. Syn. pass.
vait une toute domestique , et dont le contenu le préoccupa vivement; il ne s7 agissait pas moins que du mariage d'Abra. Restée seule, sans appui, et ignorant combien de temps durerait l'exil de son mari , l'épouse de l'évéque avait songé à se donner un protecteur en mariant sa fille. Un parti sortable s'étant offert, dans la personne d'un jeune homme beau , riche et de noble famille , elle l'avait agréé 1 : déjà même les fiançailles se préparaient, les cadeaux avaient été échangés; mais on avait attendu l'avis du père pour arrêter définitivement le mariage. Abra sortait à peine de l'enfance : et il semble qu'à la lettre de la mère en était jointe une seconde où la jeune fille s'exprimait avec une joie enfantine sur la générosité de son fiancé , sur les belles robes et les pierres précieuses qu'il lui avait données *. Ce mariage détruisait tous les plans de l'évéque , tous les rêves qu'il formait chaque jour pour la destinée de sa fille. Sans violenter ses penchants, il eût voulu la voir embrasser un autre genre de vie plus conforme à sa propre position ; et il essaya de l'y amener par une lettre que nous avons encore , et
1 Sancto sibi spiritu révélante, cognovit quod beatissimam filiam suam , quara cummatre Pictavis reliquerat, quidam juvents nobilisssiuius, prtedires, pulcherrimus , coujugi vinculo sibi quwreret adnectendam. Vit. S. Hilar. à Fortunat. 6. — Ex uxoiïs litteris didicerat. Vit. S. Hilar. ap. Benedict.
éd. 1693.
a Cette supposition expliquerait les détails dans lesquels entre l'évéque de Poitiers eu écrivant à sa lille.
dont l'original resta longtemps déposé au trésor de l'église de Poitiers *. Dans ces curieuses lignes, on voit F affection naturelle se débattre avec les sentiments, dirai*je, les préjugés de l'évêque en faveur de la profession religieuse : cependant, il veut, avant tout, que sa fille soit libre, et que rien ne blesse ses prédilections. Son ton est celui d'un tendre père qui proportionne ses conseils à l'intelligence de son enfant; et c'est sous le voile d'une allégorie, ou plutôt d'un conte mystique, qu'il lui fait connaître son désir.
Il lui raconte qu'ayant entendu parler d'un jeune homme d'une merveilleuse beauté, et d'une richesse au-dessus de toutes les richesses de la terre, qui possédait une robe et une pierre d'un prix inestimable a , il était allé le trouver par un chemin long et rude; et qu'arrivé près de lui, il les lui avait demandées pour sa tille. Ce vêtement était d une laine incorruptible, plus blanche que la neige, plus fine que la soie; et devant l'éclat de la pierre s'effaçaient toutes les beautés de la nature, la terre, la mer, l azur du firmament et le soleil lui-même. Quiconque la posséderait ne connaîtrait ni les maladies, ni la vieillesse, ni la mort3. « Je te donnerai tout
1 Manu propria subscriptam filise dixerit epistolara qu« tenetur Piclavii pro munere eonservata. Fortunat., fit. Hilar. 6.
* Nunliatum ergo mihi est, esse quemdam juvenem habentem vestem et margaritam in.^tiraabilis pretii. Hilar. Epist. Abr. a.
5 Nam nec cœli, Dec luci», nec maris , nec terra? species pulchrituUini
«cela pour ta fille, si elle s'en montre digne, lui « avait répondu le jeune homme ; mais sache « d'abord ce qu'elle veut » Tout cela était enveloppé dans un grand luxe de poésie et de figures orientales. La lettre finissait ainsi : « O ma fille, « songe à ma sollicitude pour toi; lis et relis ces « lignes , et réserve-toi pour cette robe et pour cette « pierre ; réponds-moi de ta propre main , pour que a je sache moi-même que répondre à ce jeune «homme. Si tu acceptes son présent, je te dirai « qui il est, ce qu'il veut, ce qu'il promet, ce qu'il a peut. En attendant, je t'envoie une hymne que j'ai « composée pour le matin et une autre pour le soir, « afin que ma pensée te soit toujours présente. S'il «se trouvait dans ma lettre quelque chose que « tu ne pusses pas comprendre , à cause de ton âge, «interroge ta mère qui souhaite de t'enfanter à « Dieu par son exemple comme par ses leçons2. Que « Dieu, qui t'engendra, te garde maintenant et à tou* « jours, ô fille bien aimée ! » Quatre ans s'écoulèrent encore, sans que Tévêque gaulois, ballotté d'une
ejus poterat comparari... Margaritx vero hœc virtus est, ut si quis eam
induerit, non «grotet, non senescal, non moriatur. Hilar., Ep'ut. Ahr. 3, 4.
• Sed prius scire debrs quid vcUt Ûlia tua. Hilar., Epist. Abr. 5.
7 Tu vero , si minus per œtatem hymnura el eptstolam iuleltr xerii, interroga malrem tuam , qu* optât ut te moribus suis genuerit. Hilar , Bfist. Abr. 7.
province à l'autre, entendît parler de sa fille. Quand il rentra dans sa maison à Poitiers, il put, d'un coup d'oeil, s'assurer que sa lettre avait été comprise : Abra portait le vêtement blanc bordé de pourpre qui distinguait les vierges chrétiennes de noble race t. Mais l'époux divin, pour qui les prétendants terrestres avaient été écartés , appela près de lui sa fiancée : Abra mourut au bout de quelques mois , et Hilaire l'ensevelit de ses mains Son corps fut déposé dans la basilique de Saint-Paul et de Saint-Jean3, et l'Église inscrivit son nom sur le catalogue des saintes. Je m'aperçois que j'anticipe ici sur l'ordre des temps; mais je voulais esquisser le tableau d'une famille épiscopale au quatrième siècle de notre ère, et je n'ai pu choisir d'exemple plus illustre que celui du grand évêque de Poitiers.
Cependant, Paulus-la-Chaine et les autres agents de délation avaient si bien mené les affaires de Constance en Gaule , qu'au bout de dix-huit mois il y éclata une révolte qui pouvait entraîner tout l'Occident Un Frank romanisé , et né en Gaule Sil vanus, gouvernait alors le grand département transalpin, avec le titre de maître de l'infanterie, en
» Purpuram perangustam veatis habeat. Hilar. RpUt. Abr. 5.— Purpura taotum in veste tenuis. Hieroo. Epist. aa. ad Eust.—> Tertul. depall. 4.
9 Sine dolore, sine contagio migravit ad ChrUtum , quam propriii manibua, ot decuit, yenerandae tradidit sépulture Fort unat., rit. Uilar. 1, i3.
5 Hildebert. mouach. Cenoman. ap. Bouch. Annal. A qui t.
4 SUvanuft, m Gallia ortus, barbaris parentibus. Aur. Vict, Ceci,, 4a.
CHAP1TRK V.
l'absence de l'empereur, qui avait transféré sa cour à Milan. Grâce à l'activité du général et k ses talents, la Gaule se débarrassait peu à peu de toutes ces bandes germaines qui, depuis la guerre de Magnence , y avaient en quelque sorte pris domicile. Silvanus était fils d'un certain Bonite, pur Barbare, sorti de ses forets pour entrer à la solde de Constantin comme chef de bande , et qui l'avait efficacement servi contre Licinius *. La guerre civile porta bonheur au fils comme au père : préposé par Magnence au commandement d'une division de cavalerie , il passa avec elle à Constance quelques jours avant la bataille de Murse , ce qui lui mérita , dans le premier moment , la faveur du prince et le grade de maître de l'infanterie , malgré sa grande jeunesse a. Il n'avait rien, d'ailleurs, qui déparât ce titre, car on pouvait le regarder comme un homme parfaitement civilisé et presque comme un lettré3. Sa trahison de Murse, qui avait fait pleuvoir sur lui tant d'honneurs, ne lui attira plus
1 Licet patris Boniti pnetenderet fortia facta, Franci quideni , sed pro Constautioi partions in bello civili aeriter contra Licinianos sa-pe versa u Anun. Marcel., xv, 6.
t)b tempestivani Ulam cum nrmatnris proinlionem ante Mur>t,ucé pr;tlium... Amm. Marcel., xt, 5.— Ordine mililiae à Magnentio ad Constantium transgressu , pédestre ad ma^isterium adole.-cenlior meruerat. Aur. Vict., C«/„ 4».
* Fuit ingeoio blandissimus; quamquam Barbaro pâtre genitus, tamen ioslituttooc romaiia satis cultus et sapiens. Aur. Vict., Bpit, 4a.
que des dégoûts , aussitôt que le service eut porté ses fruits : on ne tarda pas à s'apercevoir que l'empereur l'observait d'un œil inquiet et soupçonneux, et aussitôt les généraux envieux , les courtisans, les jaloux subalternes , toute la gent malfaisante qui peuplait le] palais, tendit ses réseaux pour le perdre. 11 y avait à Trêves, près de lui , un homme appelé Dynamius, dont l'office était de tenir les comptes des chevaux de bât de la maison impériale 1 ; cet officier, partant pour Milan , lui demanda des lettres de recommandation pour ses principaux amis, et Silvanus les lui donna sans défiance. A Milan, Dynamius, au lieu de porter ces lettres à leur adresse , courut les remettre au préfet du prétoire Lampadius, avec qui il concerta la plus infâme des machinations. Après avoir lavé avec un pinceau tout le contenu de cette correspondance, excepté la signature a , ils la remplirent de choses tout à fait étrangères à ce qu elle renfermait primitivement, d'allusions plus ou moins claires à des projets d'ambition , et même de provocations directes à la révolte : il y avait là la mort de vingt innocents. Le préfet, muni de ces pièces, courut d'abord
■ Dynamius quidam actuarius sarcinalium principis jumentorum. Ajiub. Marcel., xv, 5.
aHér mtiHuro à vtro illo dissonant siiperwribilur textus. Amm. Marc., xv, 5.
trouver Constance, puis il les lut dans le conseil; les correspondants de Silvanus furent arrêtés surle-champ ; on envoya saisir en Gaule , sans leur en faire connaître le motif, tous ceux dont les lettres Causaient mention, et un grand procès s'instruisit en secret.
Les chefs germains, au service de l'empire, formaient une sorte de confrérie militaire, dont les membres, liés entre eux, se soutenaient avec d'autant plus de chaleur qu'ils appartenaient aux mêmes tribus germaniques. Le Frank Malade, qui commandait dans la garde impériale le corps étranger appelé les Gentils1, entendant circuler tous ces bruits sur la prétendue trahison de son compatriote, prit hautement fait et cause pour lui. Il se lit fort de l'aller chercher à Trêves, et de le ramener à Milan s'expliquer avec l'empereur, offrant , en garantie de sa parole, le dépôt de sa famille et de son ami Mallobaude entre les mains du prince; il pro — posait également d envoyer Mallobaude et de le retenir lui-même comme otage. « Je connais le ca— « ractère ombrageux de Silvanus, répétait-il; si l'on « charge tout autre de cette mission, elle échouera , a et il en adviendra mal. » C'est ce que voulaient précisément les machinateurs de l'intrigue; l'offre
1 Iniquitate rci percuUus Malarichus, Gentilium rector, collegis adhibiûs, slrepebat immaniter circumveniri homiues dicatos imperio... Amm. Marc. , iv, 5. — V. sur les GentiUs la Notice de l'Empire.
un peu rude de Malaric fut écartée avec dédain, et l'on obtint l'envoi d'un agent appelé Apodémius, qu'un contemporain qualifie d'ennemi de tous les gens de bien1. A l'arrivée de cet agent en Gaule, le maître de l'infanterie était à Cologne , occupé de ses guerres contre les Germains. Apodémius ne Falla point trouver, ne lui écrivit point , ne lui envoya point la lettre de l'empereur, qui l'engageait avec ménagement, et en termes flatteurs, à se rendre à Milan : sa première visite fut pour le receveur des domaines a ; et aussitôt on confisqua les biens de Silyanus, on mit à la question ses esclaves et ses familiers, on l'afficha, on le traita comme un homme déjà condamné à mort
Silvanus apprit tout cela par les avertissements de ses amis; et , n'y comprenant rien, connaissant d'ailleurs les procédés expéditifs de Constance, il perdit la tête, et, au lieu d'aller au-devant des explications, il ne médita que des partis extrêmes. Il s'en présenta deux à sa pensée : le premier était de passer le Rhin et de se réfugier chez les Franks ; mais Laniogaise , le même que nous avons vu assistant le troisième fils de Constantin à sa dernière heure, l'en détourna en lui disant : « Tu dois les « connaître , puisque tu es de leur race ; ils te tue-
1 Inimicus bonorum omnium diuturous et gravis. Amra. Marc, xv, 5.
* Adscito rationali , quasi proscripti, jamqutr necandi magislri peditum clieoes et wnros hoslili tumore rcxabat. Amm. Marc., xv, 5.
CHAPITRi; Y.
« ront ou te livreront pour de l'argent 1 »; le second consistait à se faire empereur : c'est celui que prit Silvanus. Il venait de perdre une bonne occasion; car cinq jours avant, il avait distribué la solde des troupes au nom de Constance et le trésor était à peu près vide. Néanmoins ses ouvertures furent accueillies avec faveur par la plupart des chefs; on détacha des hampes un certain nombre de voiles d'étendards et de dragons de pourpre pour fabriquer, en les cousant ensemble , un manteau impérial 2 ,.et les soldats promenèrent dans les rues de Cologne leur général ainsi affublé. L'adhésion de toutes les armées ne se fit pas attendre.
Tandis que ces choses se passaient en Gaule, Dynamius, enhardi par le succès, étendait chaque jour la sphère de ses impostures. Il osa compromettre Malade lui-même, et fabriqua une lettre collective de ce chef et de Silvanus, par laquelle ils avertissaient un tribun de se tenir prêt « pour l'afa faire qu'il savait»; celui-ci, n'y comprenant rien, renvoya la lettre à Malaric et tout se découvrit. Malaric fit grand bruit; il ameuta tous les Franks qui étaient nombreux et influents dans le palais, criant que c'était une conspiration contre eux tous,
1 Lantogaiao tétante, docenteque, Franco*, unde oriebator, înterfectum eu m , aut accepta praemio prodituros. Ara m. Marcel., xt, 5.
2 Cultti purpureo à draconum et vexillorom imignibus ad tempu* abstracto. Atqiu. Marcel*, xv, 5.
qu'on voulait les perdre tous, et demandant une réparation éclatante1. Cet incident agitait la cour, lorsque arriva subitement, vers le soir, la'nouvelle que Silvanus s'était fait proclamer à Cologne : ce fut un coup de foudre pour tout le monde ; le conseil impérial s étant assemblé dans la nuit, on avisa aux mesures à prendre. 11 fut décidé que l' empereur paraîtrait ignorer la révolte du maître de l'infanterie des Gaules, et se contenterait de lui donner un successeur, en le rappelant près de lui dans les termes les plus honorables. Mais quel serait ce successeur, et que ferait-il là-bas ? ce fut là la grande difficulté. On choisit avec assez d'adresse un vieux général , nommé Ursicinus, qui lui-même , victime de la calomnie, et dépouillé du commandement de l'Orient, se trouvait en disgrâce à la cour : ces circonstances parurent propres à endormir Silvanus sur le compte de l'homme qui serait chargé de le livrer. Tout intègre , tout sincère qu'il était2 (car on lui reconnaissait généralement ces qualités), Ursicinus, soit crainte, soit faiblesse, ne refusa pas une mission qui contrastait si fort avec la loyauté. 11 partit à l'heure même, escorté de quelques tribuns et de dix
* Adbibitis Francis quorum ea tempestate in palatio multitudo ûorebat , ereeth» jam loquebatur j tumultuaba turque , palefaclis inaitliis, retectaque jam fallacia, per quant ex confesse* salus eortim adfxtebatur. Anm. Marcel.,