‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaineChapitre 12 sur 37 · III · texte numérisé non relu

III

Silvamis qui s'y était réfugié, et l'étendit sur le pavé percé de mille coups x. Cet assassinat fut suivi d'exécutions judiciaires en grand nombre , où périrent, parmi beaucoup d'officiers gallo-romains, les comtes Lutto et Maudio , que la physionomie de leurs noms fait assez reconnaître pour des Germains3. Ce brave Péménius , dont nous avons déjà parlé , et que le peuple de Trêves avait mis à sa tête , lorqu'il ferma ses portes au César Décentius, fut traîné au supplice et mis k mort comme un criminel. Les espions et les bourreaux vinrent de toutes parts fondre sur ce malheureux pays; et Paulus, r infernal délateur, suivant le mot d'Ammien, se remit à l'œuvre gaiement, avec un redoublement d'audace 3. Quant aux peuples germains, instruits de toutes ces catastrophes, ils n'eurent rien de plus pressé que de rentrer en Gaule : quarante villes des provinces voisines du Rhin furent prises et saccagées ; Cologne elle-même . n'offrit plus qu'un monceau de ruines 4. L'odieux de tous ces désastres retombant sur Constance , k Gaule s'agitait toujours, et Ton prévoyait le moment où elle se séparerait tout à fait de l'Empire.

f Silvanum extracium a&dicuU , quô cxanimatus confugcral , ad ronvenliculum ritos chrûtitni teudeotem. demis gladiorum ictibus truddarant. Amm. Marc, xv, 5.

9 Luto et Maudio comités interempti suot. Amm. Marc., xv, 6. 5 Tartareu» tile delator... «fferrcns lœtilia... Amm. Marc., ibid. 4 Amm. Marc., xv, 6. — Zoa., m

Constance fut effrayé des embarras que l'avenir lui préparait. Il n'osait plus se fier à ses généraux, et en reportant ses regards sur sa famille, il comprit trop bien qu'il était seul. Son isolement, qu'il devait en grande partie à ses crimes, commença à l'épouvanter. Tous ses parents avaient disparu hormis un , qui ne lui inspirait guère d'affection; mais l'impératrice Eusébie, dont la voix était toute puissante sur ses résolutions, murmurait sans cesse à son oreille : « Mieux vaut un parent qu'un étran- « ger 1 ! » Enfin , il déclara son intention de créer César, Julius Claudius Julianus , son cousin , et de l'envoyer en Gaule. Ce nom souleva de grands débats à la cour de Milan. C'était déjà la destinée de Julien de représenter des sentiments publics , quand 11 vivait encore solitaire et proscrit. Caché sous un manteau de philosophe, au fond d'une école de la Grèce , il était pourtant le but de tous les regards; simple particulier, exclu du monde, la pensée du monde le mêlait à toutes les affaires. On l'aimait ou on le haïssait ; on le désirait ou on le craignait avec passion, avec terreur : nul ne le regardait avec indifférence. Tel était le jeune homme qu'un ordre de l'empereur Constance vint transpor- * ter tout à coup du gymnase d'Athènes dans le palais de Milan.

' Omnibus anteponi debere propinquum. Amm. Marc, xv, 8.

Enfance de Julien ; se* malheurs ; son éducation ; son caractère. — H embrasse secrètement le paganisme. — Constance le nomme César , et lui donne le gouvernement des Gaules. — Ses instruction» ; son rôle; on le traite comme un mannequin de l'empereur. — Son arrivée à Vienne ; une vieille Gauloise prophétise sur lui. — Sa première campagne; il déhloque Autun, et chasse les Alamans de l'est des (iaules ; il reprend Cologne et force les Franks à passer le Rhin. —Les Alamans l'assiègent dans la ville de Sens; trahi» son de Marcel lus. — Seconde campagne de Julien. — Les Alamans assiègent Lyon; ils sont vaincus par Julien; Arbétion est défait & Augst. — Coalition de sept rois alamans, sous le commandement de Khnodomar ; bataille de Strasbourg ; victoire de Julien.— Julien vient passer l'hiver à Paris; description de celte ville. — "Vie de Julien ; ses études; ses travaux administratifs; son amitié pour Salluste. — H manque d'être asphyxié par le charbon. — Ses efforts pour réprimer les abus ; sa lutte contre le préfet du prétoire, Florentins.

Les circonstances au milieu desquelles s'écoula l'enfance de Julien influèrentsur toute sa vie, qu'elles marquèrent comme d'un cachet fatal. 11 perdit sa mère presque en naissant. A l'âge de sept ans, il vit son père et son frère aîné massacrés par des soldats furieux , et le fer des assassins levé sur sa tète. Emporté furtivement, ainsi que son second frère Gallus dangereusement malade, il fut caché dans le sanc-

tuaire d'une église arienne ». Quand la frénésie des troupes fut calmée , Constance , n'osant plus faire égorger de sang-froid ces deux enfants, ses cousins germains, leur permit de vivre, mais prisonniers. Il les enferma dans un château de la Cappadoce , où toutes relations avec le dehors leur furent interdites , tandis que, sous la direction d'un évèque de cour, on travaillait à étouffer en eux l'activité naissante. L'isolement, la privation de maîtres et de livres profanes a , et, en revanche, une accumulation de pratiques religieuses calculées, de jeûnes, de processions, de visites aux tombeaux des martyrs3, furent les moyens employés par Constance, qui devinait déjà cet art des princes Mérovingiens de tuer leurs successeurs en les sanctifiant. Julien et son frère se virent même agrégés au corps des prêtres en qualité de Lecteurs. Cette éducation fit de Gallus un paysan dévot , mais ignorant et féroce 4 : les soins d'un eunuque, nommé Mardonius, ancien esclave de sa mère, sauvèrent l'intelligence de Julien. Mardonius , grammairien instruit, âme hon-

1 Greg. Naz. , in Julian., i, 91. —Cf. Julian., Ont. 7, p. 4*6 , 4*7 ; ad Alhen., p. 497, seqq ; — Socr., 1, 1.

a A*iÇû|a» iicexixXfiapivoi iravrfc< piv (Mtfrfyuxroç «rou^ou. Julian., ad Ath., 499.

5 Greg. Naz., Oral, in Julian., t, a3, 14.— Theod., in, 1. — Soi.,v, a.

4 Kcù fif h, it xot vhv <j>0«iv Oippumpoç, &X' ojv itç ii<n6«a*. Greg. Na*., in Julian., 1, «4. Kai fàp il rt «pi rôv rpo'iwv dtytov xai r^ayu *» ixm» x«Tiç«vr, , TcÔTo ix rijç èpiîou rpo^tU ouvwçifa. Julian., ad Ath., 499. — Eutrop., x. — Aurel. Vict., Cmt.t 4*.

nête et dévouée, devint le précepteur du fils de sa maîtresse, « ou plutôt, dit Julien, il fut ma mère, « car j'étais comme ces vierges de la tragédie , race vies sanglantes au toit paternel , et nourries par a des mains charitables *. »

Sous ce maître domestique , Julien apprit à se plier aux règles d'une morale toute stoïcienne : il lut aussi les poètes et les philosophes. L'intention de Mardonius , qui était très-bon chrétien , avait été de faire de son élève un chrétien ; mais par son enthousiasme pour les chefs-d'œuvre de la Grèce, il jeta dans cet esprit ardent et opiniâtre un germe de paganisme qui n'en sortit plus \ Diverses causes concoururent à développer ce premier penchant : l'ennui de la contrainte , la révolte contre des idées imposées, et par-dessus tout, ces images de meurtre toujours vivantes dans Ja mémoire de Julien 3. Par un enchaînement logique involontaire , étendant aux institutions de Constantin ses justes ressentiments contre ce prince et contre son fils, il s'habituait à rendre le christianisme responsable des crimes des premiers empereurs chrétiens. Mais cette révolution ne s'opéra en lui que successive-

* ficmtp Ttç «fMÎTwp srapôi'voç, «gXXûv ovu^opôv foXaimw, xai via... Julian., Misop., p. 8t.

* Juhan., Orat., 7, p. 436 et passim. — Greg. Naz. , in, Julian., t, 39» 43,

Éx àv&poxraatmc. Julian., Orat.t 7, p. 427 et aiib. /mus.

ment , avec la réflexion et le temps , et quand déjà le christianisme l'avait touché par plus d'un côté 1 : elle fit de lui autre chose encore qu'un païen , elle fit un apostat.

À l'âge de quinze ans , on l'appela à Constantinople pour y suivre les écoles publiques ; mais il s'y distingua tellement qu'on Je renvoya bien vite à Nicomédie, avec défense d'y fréquenter Libanius , le roi des rhéteurs de ce siècle , et un des chefs les plus compromis de l'Hellénisme. Julien s'abstint de le voir, mais il le lut, il le prit pour modèle, il s'imbut tellement de ses pensées et de son style , qu'une critique superficielle aurait aisément confondu leurs écrits a. Il fit là une connaissance plus dangereuse pour son imagination curieuse et mystique , que n'eût été celle de Libanius : le platonicien Maxime l'initia à la théurgie , à l'astrologie , à toutes les sciences occultes 3. On put le regarder dés lors comme un adepte de ce parti païen qui mêlait la politique à la religion; et son nom fut prononcé en cachette dans les conciliabules où l'on rêvait une restauration païenne. 11 faut que quelques indiscrétions eussent transpiré au dehors , car Julien, pour garantir sa tranquillité , se vit contraint

1 Julian., Epia. Si, p. aro. — Ltbin., Oint. 5, p. 173.

• Liban., Orat. 4, p. i5a; ia, p «64. — Socr., in, a3. — Sozom., a.

* Grcg. ttu.f in Julian., 1, 3t. — lù»B.,Orat. ia, p. a65.— Socr., m, 1. — So«>m.,*, a.

de reprendre son office de Lecteur, à l'église de Nicomédie. Sur ces entrefaites , un caprice de Constance ayant promu G ail us au rang de César, Julien recouvra sa liberté ; puis un second caprice de Constance ayant livré Gallus au bourreau, Julien se trouva plus exposé que jamais : maltraité, banni, il obtint enfin , par grâce , d'aller passer son exil sur les bancs de l'école d'Athènes J. L'hiérophante des mystères d'Eleusis s'empara facilement de cet exilé, aigri par tant d'injustices a. Julien descendit alors au plus profond des initiations religieuses et des intrigues politiques du paganisme , tout en conservant lès apparences du christianisme 3. Les chrétiens clairvoyants purent s'effrayer à bon droit, et dire, avec Basile et Grégoire de Naziance, ses condisciples à l'école d'Athènes : « Quelle calamité « l'Empire nourrit là dans son sein 4 ! »

Julien dut à cette éducation agitée, à cette science acquise à la dérobée , dans les livres ou dans l'enseignement passionné des partis , sa faiblesse et sa force, sa petitesse et sa grandeur. Par la contemplation des vertus antiques , il trempa son âme à des sources taries de son temps : il devint simple comme Fabricius, continent comme Scipion, intègre comme

1 Julien., ad Athen., p. 5oi, 5o3, 5o4 ; ad Them., p. 479. — Liban., Orat. 5, 176.

2 Eunap., Vit. sopk.y c. v, p. 69, 74, 75.

1 Amm. Marc., xxi, 1, el xxn, 5. — Greg. Naz., in Juiian , u * Oiov iMueèv ti l»ù>fMUû»v Tpiyn. Greg. Naz., m Julien. , u, 24.

Aristide, ou plutôt il se modela sur Marc-Aurèle , son idéal. Mais il arriva au gouvernement des hommes avec une fausse idée de ses contemporains et, qui pis est, avec des illusions de parti que la haine contribuait à grossir. C'était le privilège des questions religieuses de réveiller en lui ses souvenirs les plus douloureux, et de faire bouillonner ses ressentiments. A peine sur ce terrain , il perdait son honnêteté naturelle , son jugement même s'obscurcissait. Il y avait réellement en Julien deux hommes : l'un que la nature et la vraie philosophie avaient formé pour être l'égal des plus grands princes, l'autre aigri par le malheur et rapetissé par les sophistes. Sans avoir rien d'imposant, son extérieur ne manquait pas de grâce. Il avait le corps petit et trapu , la tête légèrement penchée, les cheveux fins et bouclés , les traits réguliers , et des yeux où se reflétaient comme une flamme mobile les impressions variées de son âme On remarquait dans sa démarche un balancement continuel qui semblait dénoter une sorte d'inquiétude intérieure; sa parole était brève et interrogative , son ton souvent dédaigneux3. Les courtisans rirent beaucoup,

1 Mediocris erat stature, capillis tanqaam pexisset mollibus, venustntc oculorum micantium (lagraiis, qui rocntis'ejus angustias indicabant , superciliis decoris et naso rectusimo , opima et incurva oervice , humerîs vastis et latis. .. Amm. Marc., xxvt, 4. — Greg. Naz., in Julian., it9 a3.

tc*$uç... *p«-nwitç âraxTOt koù iowvrrot. Greg. Naz., ùiJu/ûut., u,

quand ils le virent arriver à Milan dans l'accoutrement d'un philosophe, la barbe taillée en pointe, et un manteau grec sur les épaules K. On le rasa, on lui donna un vêtement militaire, et l'impératrice Eusébie se chargea de le présenter à 1 empereur.

Constance le proclama le 6 novembre 355, à Milan, en présence de l'armée et du peuple. On raconte qu'au moment où, dans la première émotion de sa vie publique , le jeune César promena ses regards du haut de la tribune sur l'assistance , il en jaillit comme un éclair, qui fit tressaillir la foule *. Ce pronostic des orages de l'âme ne toucha point Constance ; traitant Julien comme un écolier qu'on envoie au collège , il rédigea , pour lui servir de règle de conduite , une instruction où tout était prévu , jusqu'au menu de ses repas 3. La belle et savante Eusébie elle-même s'obstina à ne voir en lui qu'un philosophe dépaysé , et , pour son cadeau de voyage , elle glissa dans ses paquets une petite bibliothèque de livres grées. Avant de partir, on lui fit épouser la sœur de Constance , Julia Flavia Hé-

* Hirsuta barba in acutum deainente. Amm. Marcel., xxvi, 4. — PllUalum, Id. xvt 8.

8 Cujus oculos venustate terribilea, vultumque excitatiua gratum dm multumque conluentes, qui futurus silcolligebant, velut scrutalis veteribus libris, quorum lectio, per corporum signa, paudit animarum internura. Amm. Marc, xv, 8.

s Libellum, quem Constantin*, ut privignum ad studia mittens, manu sua oonscripserat, prelicenter dlsponcns quid in convivio Cag&aris impendi deberet. Amm. Marc., xvi, 5. — Julian., ad AOun.y p. 499-

léna; puis on le mit en route sous l'escorte modeste de trois cent soixante hommes , sans lui promettre d'autres troupes. En gravissant les sentiers des Alpes, il apprit une chose qu'on lui avait cachée soigneusement c'est que la Gaule était perdue , que les légions rhénanes avaient battu en retraite jusqu'à la Seine, et que, dans les provinces de l'est, les courses des Alamans s'étendaient jusqu'au delà d'Autun.

Aussi les populations de la Gaule orientale l'accueillirent comme un sauveur, ou plutôt , suivant le mot d'un contemporain , comme un génie bienfaisant, qui venait mettre un terme aux maux publics a. Les habitants des campagnes, ceux des villes, accoururent sur son passage pour le voir et lui adresser des souhaits de bonheur. Des prévisions instinctives de plus d'un genre se rattachaient à son début dans la vie politique. Quand il fit son entrée à Vienne, une vieille femme aveugle, l'entendant nommer, s écria: « Voilà celui qui rétablira les temples des dieux3! » Cet accueil différait beaucoup de celui que lui firent les principaux chefs de l'administration civile et de

1 Nimcio percellitur gravi qui , nuper in comitatum Augusli perlât us, de iiidustria celabalur, ne parafa diffluerent. Amm. Marc., xv, 8.

* Salutarem queiudam Genium adfubisse, conclamatis negotiis, arbitrata. Amm. Marc., XTf 8.

Farinée , qui avaient le mot d'ordre de la cour, et se considéraient comme ses tuteurs et ses surveillants plutôt que comme ses subordonnés Ce n'est pas que Constance désirât le faire échouer dans une entreprise si importante pour l'Empire, quoi qu'on en ait dit après l'événement , car il lui était aisé de le perdre d'une façon beaucoup moins dangereuse pour lui-même; mais il se défiait de ses talents, il se défiait aussi de son caractère , et les courtisans ne manquaient pas d'alimenter ces inquiétudes par de fausses craintes et des accusations calomnieuses. Julien ne trouva donc qu'une raideur hautaine ou une hostilité cachée, de la part de ceux qui devaient le seconder. Il ne pouvait rien faire sans son conseil; il n'avait la disposition de rien , ni du mouvement général des troupes, ni de l'approvisionnement des places et des légions; il ne distribuait même pas le prêt militaire aux soldats : il fallut qu'il conquit tout cela pièce à pièce par sa fermeté*. « Constance , disait-il avec amertume , n'a point « donné aux Gaulois un César, il leur a envoyé son « mannequin 3. » Les deux fonctionnaires qui semblaient, plus que tous les autres, attachés à sa personne, pour le tourmenter et l'annihiler, étaient le

1 Julian., ad Ath.y p. 5og, 5iott pass. — Liban., Orat,, ia,p. »7i.— Amm. Marc., xvi.

* Amm. Marc., xvu et pass. — Zositn. m.

3 On toîç roXXuc où ftamXia &#<i>otv, éXkk ttjv towroû cùtc'va... Julian., ad Athen., p. 5io.

préfet du prétoire , Florentins, et le général de la cavalerie , Marcellus. Devant tous ces obstacles, le César s'attristait sans se décourager. Transformé subitement d'étudiant en soldat, il fit son apprentis* sage militaire, comme un homme qui veut, et qui peut ce qu'il veut. 11 était le premier à rire , quand il lui fallait commander l'exercice , marcher en cadence au son des instruments , manier les armes *, discuter des plans de campagne; et il s'appliquait gaiement ce proverbe : a Bâter un bœuf, ce n'est « pas bien choisir son fardeau 3. » Les vieux guerriers rirent d'abord avec lui , puis ils s'aperçurent qu'ils avaient trouvé leur maître.

Pendant le reste de cet hiver, qu'il passa à Vienne, le César fut occupé des préparatifs de la campagne qui allait s'ouvrir avec le printemps. Quarante-cinq villes du nord et de l'est, parmi lesquelles on comptait Strasbourg, Brumath, Saverne, Spire, Worms , Mayence , avaient été ruinées par les Germains; Cologne elle-même était tombée en leur pouvoir: ils ne les occupaient pas, redoutant les enceintes fermées , qu'ils traitaient de prison et de tombeau des vivants3, mais ils campaient à l'entour,

' Cum exercere proludia disciplinée caslrensis philosophus cogeretur ut princeps, arteuque modulatius incedendi per pyrrhicam... Amm. Marc., xii, 5.

* Clitellœ bovi impositœ sunt : plane non est nostrum onus. Amm. Marc , xii, toc. cit.

s Audien» itaque Argentoratum, Brocomagum, Tabernas, Salisonem,

348 CHAPITRE Vï.

labourant la terre, semant, moissonnant, se conduisant en tout point comme dans un pays à jamais soumis. A Test, lesAlamans poussaient leurs courses jusqu'à la Loire; ils avaient même failli enlever par un coup de main la métropole de la Gaule orientale, Autan , dont les longues murailles, minées par le temps f, n'auraient point résisté, sans un corps de vétérans qui vint dégager la garnison. Ce n'était plus une invasion, c'était une conquête comme aux jours d'Arioviste. I.»es troupes romaines, évacuant ces provinces, s'étaient retranchées dans le midi de la Belgique, où elles s'adossaient à la Marne et à la Seine , restant à peu près inactives, sans unité, sans direction. Le plan de Julien consista à les concentrer à Reims, où elles attendraient son arrivée; luimême devait partir au commencement du printemps avec le peu de forces qu'il avait dans le midi, balayer d'abord le territoire d'Autun, et se rendre de là à Auxerre, à Troyes et à Reims, pour agir ensuite plus au nord. Il l'exécuta non sans peine, harcelé sur toute sa route par les bandes de pillards qui couraient le pays. Il se montra d'abord sous les murs d'Autun. Deux routes conduisaient de cette

Nometas et Vangionas et Mogonliacum civitates barbaros possidentes, lerritoria earum babttare (nam îpsa oppida, ut circumdata retiis busla, déclinant)... Anim. Marc, xvi, a.

invalidos. Amm Marc, xvi . a.

II1*BIIUV>1« muni* ITIUVl AT* |

ville à celle d'Auxerre : Tune (c'était la grande route) passait par Saulieu et Cures; l'autre, percée à travers les bois, était plus courte , mais dangereuse; ce fut celle-ci que suivit Julien, parce qu'il apprit que, dans une circonstance pareille, Silvanus l'avait préférée* 11 s'y aventura avec les seuls corps des archers et de la cavalerie pesamment armée x, et se présenta si subitement aux portes de Troyes, que les habitants, effrayés, hésitèrent quelque temps à les lui ouvrir; Ayant enfin rallié ses légions à Reims, il disposa tout pour la grande guerre.

La première chose à faire , suivant Julien , était de délivrer bien complètement les provinces de l'est , avant de s'occuper du nord et de l'ouest ; on délibéra au conseil , et il fut décidé qu'on irait attaquer une forte division alamane, campée près de Decempagi, aujourd'hui Dieuze; dans ce pays, alors entrecoupé de marais, qui forme comme une presqu'île entre la Sarre et la Moselle. L'armée partit par Verdun et Metz ; mais il s éleva tout à coup un brouillard si épais, que l'ennemi put, sans être aperçu , atteindre l'arrière-garde , par des chemins détournés ; les deux légions qui fermaient la marche auraient été anéanties, sans les auxiliaires germains qui , attirés par le bruit , vinrent à leur secours. Cet accident rendit Julien plus circon-

• Adhibilis caiaphractariis solis, et balistariis, param ad luendum rwtorem idoneis. Amo. Marc., xvi , a.

spect: on le vit dès lors, dans toutes les marches, se conduire comme s'il avait quelque embûche à redouter1. Les Germains se retirèrent devant lui, en évitant les batailles rangées, et il débloqua successivement Strasbourg, Bru math, Seltz et Saverne; de là, il descendit jusqu'à Coblentz, et enfin, il reprit Cologne , qu'il ne quitta point sans en avoir réparé les fortifications. Cela fait , il rétrograda vers Sens, avec l'intention d'y passer l'hiver. Ne gardant avec lui qu'une faible garnison, il s'enferma dans cette place, tandis que les légions, disséminées pour la facilité des subsistances, prirent leurs quartiers dans les villes voisines, sous le commandement du maître de la cavalerie, Marcellus.

Ces résultats étaient déjà grands, mais l'ennemi n'avait été ni vaincu ni détruit; il s'était éloigné pour revenir en force. Julien le sentait, et il n'écri-

vit à l'empereur qu'avec une extrême modestie a. Bien décidé, au reste, à remplir sérieusement son rôle de César, il se mit à étudier l'administration , pour en réunir tous les fils dans sa main; il s'occupait de tout, voulait lout savoir, tout embrasser, et sa pénétration étonna plus d'une fois son conseil. Il était absorbé par ces travaux, quand une troupe d'Alainans nombreuse et bien disciplinée, parut

1 Hinc deinde nec itinera , nec flumitia transire posse âne insidiis putans, erat providus et cunctator. Amm. Marc., xvi, a.

• Jultan.. ad Ath.y p. 5io, 5ia.

tout à coup sous les murs de Sens: la surprise fut si complète , que la garnison eut à peine le temps de fermer les portes et de garnir les murailles. Cette brusque apparition au milieu de l'hiver, si loin de la frontière et contre toutes les habitudes des Germains , prouvait que les Barbares étaient bien renseignés 1 , et qu'ils avaient espéré enlever le César sans opposition. Peu s'en fallut, en effet, qu'ils ne réussissent; mais Julien, réduit à une poignée de monde , déploya une énergie indomptable ; il ne dormait ni jour ni nuit, repoussait les assauts, dirigeait les sorties, tour à tour hardi et prudent, et jamais découragé. On le voyait, près du parapet et sur les créneaux , grincer des dents, quand les choses ne marchaient pas à sa guise1. H comptait sur des secours du dehors, et, en effet, il était impossible que le maître de la cavalerie, Marcellus, cantonné aux environs, n eut aucune nouvelle de son danger ; pourtant ces secours ne paraissaient point; aucune lettre, aucune démonstration ne venaient rassurer les assiégés 3. Au

4 Confidente* quod eis ncc Scutarios adesse, el qnidem, monenlibti* perfugis , didicerant , dcc G «utiles per municipia distributos , ut commodius vescerentur. Amm. Marc, xvt , 4.

* Ipse mm annatis die noctuque ioter propugnacula ducebatnr et pinnas, ira exundante stibstridens. Amm. Marc., ibid.

* Ut qnod indignitati rerum est adiignandum f périclitant! Ccsari , distulit suppetias ferre Marcelin», magiMer equitum , agens in slationibus proxi-

malis ol>*idionaUbus£Xpediri deberet. Amm. Mare., x?t, /. c.

in. M

bout de trente jours, les Alamans, inhabiles à l'art des sièges, se dégoûtèrent et partirent. 11 y avait un compte sévère à demander au maître de la cavale» rie, et Julien le cita devant lui; mais celui-ci, poussant l'insolence jusqu'au bout, quitta la Gaule sans daigner répondre , et courut à Milan , dénoncer le César qui l'y fit suivre et réclama avec fermeté son remplacement Les faits étaient trop criants, trop avérés, pour que le conseil impérial osât absoudre Marcellus; il lui donna pour successeur. Sévère, honnête homme, mais militaire peu distingué.

Après le maître de la cavalerie , ce fut celui de l'infanterie qui prit à tâche de lutter contre Julien. Barbation (c'était son nom), vieux soldat sans mérite, parvenu à force de complaisances, affectait le rôle d'un sujet fidèle jusqu'à la rudesse : jaloux des succès qu'obtenait un jeune homme qui n'avait jamais servi, il voulait, en attirant sur le César quelque échec perfidement calculé , venger sa vanité blessée , contenter la cour, et mettre le comble à sa fortune. Julien avait fait adopter par le conseil de l'armée, pour la campagne suivante, un plan d'opérations excellent, mais qui exigeait une parf aite intelligence entre les chefs : il consistait à rabattre dans l'intérieur des Gaules les bandes alamanes, que les mouvements des dernières campagnes

* Arom. Marc., mi , 5, 6. — Jutiao., ad Mh.f p. 5iof 5n.

avaient refoulée? dans Jes Alpes helvétieones et rbétiques, au pnoyen d'une armée qui occuperait |e Rhin supérieur ; puis à les prendre en flanc avec une autre armée , de rnanière à les enfermer conjme dans une tenaille *. Barbation fut envoyé avec vijigtcinq mille hommes vers la courbure que fait le Rhin en traversant le pays des Raurakes; Julien se, chargea de manœuvrer dans le centre de la Belgique. Cette espèce de battue réussit d'abord, car les Barbares reparurent dans la vallée de la Saône et du Rhône, et descendirent même jusqu'à Lyon, dont ils ravagèrent le territoire. Julien les attaqua, les força à la retraite , ejt si Barbation , suivant ses ordres, leur eût fermé l'accès du Rhin , il n'en serait pas échappé un seul ; mais il les laissa passer sans obstacle , et le plan échpua en partie. Julien n'en marcha pas moins dans les Vosges, où l'ennemi s'était retranché derrière des abattis de bois, fit évacuer ces montagnes et arriva au bord du Rhin. Là, un spectacle étrange frappa ses regards. Les îles nombreuses qui coupent le fleuve dans cet endroit, et dont les Alamans avaient fait des entrepôts de butin et de vivres3, étaient couvertes d'une multitude serrée qui, par des cris et des gestes mena-

' Cogitatum est enim, ut Alamanni , vagantes fusius, mullttudine geminata oostrorum, forcipis specie trusi, in anguslias casderentur. Amm. Marc., xvi , ia.

* OccupatU insulis sparsis crebrô per flumen Rhcnum... fïuges opesque barbai icas. Amra. Marc., xvi , n.

çants , provoquait le César à la venir attaquer. Les femmes et les enfants ne se montraient pas les moins animés; et la vallée retentissait au loin d'injures et de bravades , proférées de ce ton lugubre et traînant qui distinguait les Germains l. Décidé à tenter le combat, mais n'ayant point de vaisseaux, le César en fit demander à Barbation , qui avait réuni toute la flotte du haut Rhin , pour construire un pont de bateaux à Augst ou Augusta des Raurakes ; Barbation refusa d'en laisser partir un seul. Julien alors n'hésita pas à faire enlever à la nage , par les cohortes des vélites auxiliaires et des Bataves, les barques des Alamans, amarrées autour des îles. Ces braves nageaient tout en se battant; les uns abordèrent les îles; les autres, coupant les cables des barques, les amenèrent aux légions, qui purent traverser le fleuve sur cette flotte improvisée \ Les Barbares, culbutés dans le Rhin, périrent en grand nombre ; mais une de leurs bandes , s' étant portée plus à lest, du côté de Barbation , détruisit le pont qu'il avait commencé, dispersa ses soldats, et le contraignit à se réfugier dans les murs d'Augst avec son armée en désordre. Doublement humilié, par sa défaite et par le succès de Julien, le maître

1 Ululante* lugubre, conviais et Romanos iucessebant ot Osarem. A mm.

Marc., xvi, ri.

* Nacti vacuas lintres, per eas, licet vacillantes, erecti. Amm. Mare.,

XVI, n.

de l'infanterie laissa là ses troupes pour aller faire à Milan, contre le jeune César, une autre guerre à laquelle il s'entendait mieux1.

Vingt-cinq mille hommes mis en déroute, et le maître de l'infanterie découragé, fugitif, c'était pour les Germains une victoire qui effaçait toutes leurs pertes: en un instant l'Alamanie fut debout pour une guerre nationale ; jeunes et vieux , tous prirent les armes. On choisit dans le nombre trentecinq mille hommes, bien exercés, bien armés, qui partirent, conduits par sept rois, et commencèrent à passer le Rhin sur plusieurs points. Leur rendez-vous était sous les murs de Strasbourg. Khnodomar, que nous avons vu, dans l'année 35a, entrer en Gaule à l'invitation de Constance, et battre, près de Cologne, le César Décentius , commandait l'armée d'invasion en qualité de chef suprême et de roi de tous ces rois. C'était en quelque sorte une question d'honneur qu'il venait soutenir au nom des Barbares contre Julien; car, prenant au sérieux les promesses par lesquelles Constance l'avait poussé sur la Gaule, lors de l'usurpation de Magnence , il se prétendait légitime possesseur de toutes les terres qu'il y avait conquises, et il apportait à l'appui de son droit, comme titres de propriété , les lettres que l'empereur lui avait écrites à

1 A mm. Marc., xvi, xi. —Liban., Orat,, 10 , p. 271, 27a , — Julian. ad Athcnt> p. 5 13.

cette époque. Il avait pour lieutenànt le fils de son frère Méderic, Sérapion, encore adolescent, mais déjà considérable parmi les sienà. Le nom germain de ce jeune homme était Agénaric; mais son père, durant un long séjour qu'il avait fait en Gaule, à titre d'otage1, avait changé ce nom en celui de Sérapion, pour des motifs qui ne nous sont pas bien connus, mais qui tenaient à quelque initiation aux mystères religieux de TÉgypte. Au-dessous de ces deux rois principaux venaient cinq autres chefs portant la couronne: Urius, dont le nom rappelait l'uroch des forêts de la Souabe; Vestralpe, le grand chef des Alpes occidentales*; Suohiàr, Hortar, et enfin tJrsicinus, Germain romanisé , ou du moins client militaire du général romain de ce nom. Dix princes, fils de rois , et des chefs inférieurs en grand nombre, amenant chacun son contingent d'hommes armés, commandaient au second rang. Toute la Germanie orientale était représentée dans cette armée, la plus belle et la plus formidable qu'on eut vue en Gâule depuis Arioviste.

Xulîeri ne l'attendait pas sitôt : attristé de l'échec de Barbation et prévoyant une tempête prochaine , il se hâtait de mettre en état 1rs places voisines du

1 Pater ejus diu obndatus pignore tentus in Galliis, docttuque grec* quasdam arcana, hune Glium suum Agenarichutn , genitali vocabulo dictiutum, ad Serapionis transtulit nomen. Amm. Marc, xvx, ia.

• Uns on peut rapprocher de ce nom celui du canton suiste d'Uri. — Vestralpus. Ajiiqj, Marc, xvi , ia.

Rhin , et se trouvait avec treize mille hommes seulement à Saverne, dont il faisait réparer les murs f, lorsque les envoyés <le Khnodomar se présentèrent à lui. Us venaient le sommer d'évacuer un territoire qui , disaient-ils , appartenait aux Alamans , •ton -seulement par le droit de l'épée3, mais en vertu des traités ; et ils déployèrent sous 9es yeux les lettres écrites ou signées de la main de Constance. Julien les vit, les lut, et put se convaincre de l'infamie de son Auguste 3. Cette circonstance des lettres créait pour le César un embarras bien grand, dont il sut se tirer en homme résolu. Sans les avouer, sans les nier, sans répondre, il fit mettre la députation sous bonne garde , et proposa à son armée de partir immédiatement pour Strasbourg, dont il n'était éloigné que de quatorze lieues gauloises, ou vingt et un milles romains 4. 11 n'y eut pas dans cette faible armée un seul moment d'hésitation. Les soldats se préparèrent, pleins de confiance et de gaieté. Un porte-enseigne donna le signal du départ en arrachant son aigle plantée en terre :

1 Ad repara nd a* Très Tabernas. Amra. Marc.,xvi, n. — Armatorum xih. mîUia tantum remansiue cum Juliaoo. Id., xvi , la.

1 Misais leçatis pro imperio Casaris manda verunt ut terris abcederet virtuteùbi quaesitis et fcrro... Amm. Marc, jwn, ia.

* Liban., Ont. ia,p. 269, 373, 374.

4 Quarta leuga signabatur et décima , id est unum et viginti millia pas- »uum. Amm. Marc., xn , ia.

« Marche , heureux César, s'écria-t-il ; c'est ta force tune qui nous guide 1 ! »

Pourtant la partie était tellement inégale que les Gallo-Romains durent appeler à leur aide toutes les ressources de la prudence. Trois vedettes ennemies ayant été aperçues sur un monticule pendant la route, Julien envoya quelques cavaliers pour les saisir, mais elles échappèrent : une quatrième , qui était à pied , se laissa prendre. On sut par elle que les Alamans avaient mis trois jours et trois nuits à passer le Rhin , et que leurs divisions ralliées campaient dans la plaine de Strasbourg. Julien, guidé par ces détails et par d'autres , marcha droit à un coteau dont la pente doucement inclinée s'étendait vers le fleuve et était alors couverte de blés mûrs. L'ennemi, à sa vue, ayant fait un mouvement en avant, Julien s'arrêta. Il était tard, et Ton attendit de part et d'autre la matinée du lendemain.

Aux premiers rayons du soleil levant, Julien rangea ses troupes en bataille; il plaça à son aile droite, qu'il devait commander, sa cavalerie la plus solide , entre autres les escadrons bardés de fer; le reste de la cavalerie, sous les ordres de Sévère, forma l'aile gauche ; les légions s'échelonnèrent au centre. Informé de ces dispositions par des transfuges, Khnodomar concentra à sa gauche des masses

• Perge.feliciisime omnium Casar... fortuuati Rectoris expert is wtutibus freti.... Amra. Marc., x?i, xa.

de cavalerie; il entremêla aux escadrons de sa droite des corps d'infanterie ; d'autres renforts de fantassins furent placés en embuscade de ce côté, à la faveur d'un rideau et des moissons déjà hautes 1 ; le centre fut rempli par l'infanterie. Khnodomar se tenait à son aile gauche dans une attitude qui décelait la confiance et l'audace. On le reconnaissait de loin k sa riche armure et à son casque brillant, d'où semblaient jaillir des éclairs ; il montait un cheval indompté dont le mors était couvert d'écume , et s'appuyait sur le bois d'une énorme lance*. Son neveu Sérapion commandait l'aile droite ; les autres rois et les princes se tenaient chacun en tête . de leur contingent. Le clairon commençait à retentir dans les rangs des Gallo-Romains , quand le maître de la cavalerie, Sévère, s étant porté en avant avec l'aile gauche, aperçut les fantassins placés en embuscade, et s'arrêta tout à coup. Ce brusque mouvement jeta quelque inquiétude dans les rangs des légions, que Julien eut besoin de rassurer; il s'élança vers le centre avec une escorte de deux cents cavaliers et se mit à parcourir les lignes , s adressant à tout le monde sur son passage : « Camarades, disait-il aux uns, il faut « effacer les taches qui déshonorent le nom ro-

1 Amm. Marc., xvi, ia. — Cf. Scbœpfl., AIsêL UUutr. i.

2 Rquo spumantc sublimior, ercctus in jaculum formidanda vastilatis... eu jus vertici flammeus tordus aptabalur. Amm. Marc., rvr, n.

tt main; vous aurez bon marché de ces Barbares, t^ui « courent à leur perte. » Il disait aux autres: « C'est « le sentiment de votre humiliation qui m'a fait ac- « cepter le titre de César*. *> Tout en parlant, il étendait son front -de bataille pour n'être point débordé par l'ennemi.

Tandis que%ces choses se passaient, un cri fu s'éleva tout à coup des rangs de l'infanterie barba qui ordonnait à ses rois de mettre pied k terre, peur qu'en cas d'échec ils ne profitassent de leu monture pour prendre les devants et firir \ Khnodomar, sans hésiter, sauta à bas de son cheval; les autres chefs l'imitèrent, et les trompettes sonnèrent la charge.

Les cavaliers de l'aile gauche alamane s'élancèrent d'abord avec moins d'ordre que d'impétuosité contre l'aile droite de Julien, la chevelure hérissée, l'œil étincelant, et vomissant contre les Gallo-Romains tout ce qu'ils savaient en langue latine d'imprécations et d'injures. Ceux-ci soutinrent d'abord le choc avec fermeté, abrités par leurs boucliers, excitant les Barbares du regard et de la voix, ét leur secouant les javelots au visage , comme on

1 Propcllamus fortitudinc illata nostris partihus probra, qua* contemplant, Casa ris nomeo, cunctanJo susccpi. Anm. Marc., xirx, ta.

9 Reliclis equis secttm toportere terstri régates, ne, srqvîd wrsi , déserta -miserabili pteb«, Marcrl., X?r, la.

fait quand on veut animer des bêtes féroces *. L'in* fanterie germaine, pendant ce temps, s'était ébranlée et attaquait les légions qui avaient garni leur front et leurs flancs comme d'une palissade de boucliers. Vainement, pour faine brèche dans celte masse compacte , les Germains , se mettant à genoux , essayaient de saisir les légionnaires à bras le corps et d'arracher les boucliers, tandis que leurs camarades faisaient des vides à grands coups d'épée ; les fantassins romains serraient leuYs rangs, et les vides étaient comblés aussitôt. Le combat se soutenait ainsi sur toute la ligne. Quant à l'aile droite , les escadrons bardés de fer a, ayant vu tomber leur général, commencèrent à lâcher pied. Arrêtés par ceux qui les suivaient, ils luttent contré eux, les entraînent, et toute cette multitude , comme frappée de vertige , se replie en désordre sur le flanc des légions. Il y eût eu là un épouvantable choc si l'infanterie , se resserrant encore davantage, n'eût présenté une barrière menaçante aux fuyards. Julien, qui vit de loin le danger, se précipita au galop dans l'intervalle , essayant d'arrêter ses cavaliers; un tribun le reconnut à l'enseigne qu'on portait près de lui et qui était xin dragon de pourpre dont les lambeaux indi-

* Ejecta n* (miles) gladiosvel tela concrispansmorteinminitantia.. Marc., *tï, la.

• Calaphracti équités viso rectore suo leviter vulnerato. Amm. Marc, xti, ia.

qiiaient assez les services f. Honteux et tremblant , cet officier tourna bride, rallia sa troupe et alla la reformer plus loin. Les cavaliers alamans, voyant la cavalerie romaine en fuite, se tournèrent contre les légions, sur qui se concentra tout le poids de la bataille. Pour s exciter elles-mêmes et intimider l'ennemi , les braves divisions des Gaulois Braccates et des Cornutes 11 ly riens entonnèrent le cri de guerre appelé Barrit* Ce cri , emprunté aux habitudes des Barbares, n'était d'abord qu'un sourd murmure qui, grossissant en grondant par degré, finissait par imiter dans son fracas le mugissement de la mer, quand elle se brise contre les rochers \

Mais, malgré des efforts héroïques, les Gallo-Romains allaient succomber. La tortue de boucliers qui leur servait d'abri étant rompue, les coups tombaient d'aplomb sur leurs têtes , et une poussière épaisse , qui les aveuglait , ne leur permettait ni de parer ni de frapper à propos. La mêlée devint affreuse. Les pointes des javelots se heurtaient; les épées fendaient les cuirasses. Dans cette lutte corps à corps, les Germains avaient l'avantage de la grandeur et de la force, les Gaulois celui de l'agilité. L'arrivée de deux corps de réserve , celui des Ba-

taves et un autre qu'on appelait les Rois et qu'on reconnut à ses fanfares, rendit du cœur à l'infanterie romaine.

Sur ces entrefaites , les princes alamans , impatients de décider par eux-mêmes la victoire, se forment en petit bataillon , s'élancent sur la ligne gallo-romaine, l'enfoncent, et parviennent jusqu'à la première légion placée au centre, à l'endroit qu'on nommait, dans Tordre de bataille, le camp prétorien *. Ils croyaient y trouver le trésor de l'armée, peut-être le César lui-même, et enlever l'un et l'autre par un coup de mâin; mais, reçus avec vigueur, repoussés, dispersés, ils reviennent sur leurs pas et mettent le désordre dans leur propre armée. Surpris de voir leurs rois en fuite , les Germains s'arrêtent. Une terreur panique se répand dans leurs rangs; ils reculent à leur tour, et en un moment leur déroute est complète. Arrivés au bord du Rhin , ils se jettent à la nage et essaient de traverser le fleuve sous une grêle de traits. Les Bataves et les Cornutes^ exercés à se battre en nageant , voulaient les poursuivre dans l'eau , Julien s'y opposa. Rangée sur la rive, l'armée gauloise tirait, d'une main ferme, sur ces corps qui fendaient le fleuve et essayaient d'éviter les coups en plongeant; ses projectiles portaient presque tous, et l'eau se couvrait au loin

1 Reçe». Cf. Noàt. imper, à Pancir. et not. ad Amm. Vales.

■ Qtue confirmant) Castra prœtoria dtctitatur. Amm. Marc., xvi, ia.

(l'une écume sanglante *. Khnodomar, renversé par son cheval dans un marais, fut pris ainsi que son escorte qui aurait pu s'échapper, mais qui voulut partager jusqu'au bout la destinée de son roi ».

Telle fut cette fameuse bataille de Strasbourg , si hardiment eneaeée.si opiniâtrement disputée, et dont le résultat détruisit pour toujours la puissance des Alamans. Lorsqu'au signal du rappel , l'armée gauloise , rentrant dans ses quartiers, traversa le champ de bataille où gisaient six mille cadavres germains 3, elle poussa des cris de joie en entourant son jeune chef, et le proclama Auguste 4. Julien fit taire ces cris, blâma sévèrement les soldats, et protesta qu'il était aussi loin de désirer le rang suprême que de l'accepter dans, une émeute 5. On lui amena ensuite Khnodomar qui , prosterné à la manière de sa nation, lui demanda grâce et merci. Julien l'envoya vers Constance , qui le relégua à Rome , dans le quartier du mont Cœlius. La défaite avait froissé le cœur du fier Germain; la captivité le brisa : Khnodomar

* Spumans cruore barbarico decolor alvcus... A mm. Marc., xvt , ta.

* Comités ejus CC. numéro et m. amici fidelissimi , ilagilium arbitral! j>ost regem vivere , vel pro rege nou mori , tradidere se vincieodos. Auim. Marc, xvi , «a.

* Ex Alamautûs aex millia corporum inventa suot in campo constrata. Amm. Marc., xvi, 1a.

xvi f ibid.

* Ut agciites pelulantàus milites incrcpabat , id se Bec sperare nec adijiisci voile juraudo confirmai». Anun. Marc., ub. sup.

mourut, au bout de pou de temps, d'une maladie de consomption x. Julien, sans perdre un moment, passa le Rhin sur un pont qu'il fit jeter à Mayence , pénétra dans l'Alaraanie, reçut la soumission d'Hortar et de Suomar, et reconstruisit l'ancien fort de Trajan qui contenait autrefois ce pays. La neige commençant à tomber, il rentra en Gaule. Quelques bandes de pillards franks avaient profité de son absence pour reparaître ; il les balaya ^n passant , et vint prendre ses quartiers d'hiver sur les bords de la Seine , à Lutèce , aujourd'hui Paris.

Paris, simple bourgade , sans importance jusqua la fin du troisième siècle, avait acquis à cette époque Hne célébrité malheureuse : c'était près de ses murailles, au confluent de la Marne et de la Seine , que les Bagaudes avaient établi leur place d'armes, et bravèrent longtemps toutes les forces de la Gaule*. Plus tard, quand les progrès des Germains sur le Rhin forcèrent l'adiiûnistration impériale à chercher une résidence moins exposée que Trêves à un coup de main, om porta naturellement les yeux sur Paris, qui dominait les trois vallées de la Seine, de la Manne et de l'Oise. Les empereurs y construisirent un palais et tout ce que nécessitait un établissement d'hiver pour les troupes et pour eux : un camp retranché, une

1 Morbo téterai consumptus est. Amm. Mire., xvi , m.

place d'armes, des aqueducs et un amphithéâtre destiné aux courses de chevaux et aux jeux publics1. Le quartier romain, qui se composait de ces établissements et de leurs accessoires, s'étendait depuis la rive gauche de la Seine jusqu'au plateau de la haute colline appelée alors Locutitius , et aujourd'hui la Montagne Sainte-Geneviève : il formait le faubourg méridional de la ville, confinée dans la grande île de la Seine, et communiquait avec elle par un pont de bois où convergeaient toutes les routes militaires qui se rendaient au midi. Mous pouvons visiter encore , après quinze siècles , une des salles de ce vaste palais, dont les bâtiments aboutissaient à la rivière du côté du nord , tandis que ses jardins en longeaient le cours en aval. La place d'armes ou Champ-de-Mars le bornait au midi Un peu plus loin , à droite , se trouvait le camp retranché ; et à gauche , sur le revers oriental du plateau , on apercevait les Arènes qui dominaient un terrain couvert de vignobles et de sépultures.

Il est à croire que Lutèce , métropole d'une cité et résidence temporaire de la cour, avait déjà reçu le titre de municipe, malgré sa petitesse. Un château, bâti à la pointe occidentale de l'île, servait de curie pour les assemblées et de forteresse pour la défense de la rivière. La population se composait en majeure partie de marchands et de mariniers,

1 Consulter les Hutoire de Paris, entre autres celle de M. Dnlatare , 1. 1,

qui exploitaient le commerce de la Seine , et formaient , sous le nom de Navigateurs-Parisiens, une corporation puissante dès le règne de Tibère. On avait vu longtemps, sur le rond-point qui termine l'île du côté du levant, un autel votif, dressé aux frais de cette corporation , en l'honneur de Jupiter et des principaux dieux des religions romaine et gauloise *; Vulcain, Vénus, Castor et Pollux, auxquels étaient accolés Hésus, coupant un chêne; Sivieros, exorcisant un serpent; Cernunnos, coiffé d'un bois de cerf, d'où pendait un double rang d'anneaux»; et le taureau aux trois grues, consacré sous l'appellation celtique de Tarv Trigaran*. Ce monument de la piété des navigateurs parisiens n'existait probablement plus du temps de Julien; et, probablement encore, ces bas-reliefs, mutilés et enfouis, occupaient déjà , sous terre, la place où on les a retrouvés il y a cent ans. Une basilique chrétienne s'élevait dès lors sur leurs débris, et l'invocation de saint Étienne , proto-martyr , avait succédé à celle de Jupiter et d'Hésus.

Tel était le modeste théâtre , choisi par la fortune

1 Les bas-reliefs de cet autel volif ont été trouvés en 1730, lors de fouilles pratiquées daus le chœur de l'église de Notre-Dame. En voici l'inscription :Tm. cessai, auo. Joti. orruito. maxsu*o..x.. m. haut* Pisouc. piror.ir.B. rosiCKURT.

* Crrn , corn , corne.

* Tarvoi Trigarwos, dans l'inscription. Tarv (gael.), Tarw (cjror.), Tant (Min.), taureau : Garan (gael. et cytnr.), grue. Tri, trois.

in. 32

pour une des plus grandes révolutions du monde romain. Julien prit en affection ce pays, ce fleuve, ces forêts qui bornaient la vallée au nord , cette bourgade qu'il appelait sa chère Lutèce «. Il y trouvait le calme nécessaire pour les travaux de l'administration , pour l'étude , et pour ces entretiens , mêlés de religion et de politique , dont on voudrait sur* prendre quelques échos égarés, sous les voûtes du palais des Thermes. C'était là que, racontant à son médecin , qui était aussi son ami , les rêves prophétiques de sa future grandeur, il dissertait avec lui sur la nature des songes, et lui ordonnait de composer ces savants livres qui placèrent le nom d'Oribase à coté de celui de Gallien*. C'était encore là que, perdu dans les abîmes du mysticisme oriental, il s'exaltait avec son autre ami, Sallustius, sur les vertus du Roi-Soleil , régulateur des mondes intelligible et matériel, archétype des idées et des formes , émanation éclatante du Dieu absolu , semblable à lui 3.

Salluste , attaché à sa personne par des fonctions assez élevées , était un Gaulois savant , honnête et polythéiste ; partant, trois fois cher à Julien. Déjà

1 Érf-fxovGv ifù xttpctÇttv irapà rrr* ytiïr* Acuxers»». lufian., Mis., p. 6i.

■ Julian., Epia. 17, p. i3a. — Ap. 5, 19. — Phot. c. ai6, 117, ai8.— Orib. op. — Cf. Till. Hist. Emp. iv, p. 566, 567.

* (u Xtyw tw toô 070600 ôt-pw, 8c TorfoSè* tywwiv ewoXopv

outw. Jul., Ont. 4, p. a**.

vieux , et formé aux affaires du monde , il veillait sur le jeune César comme il eût fût sur son propre fils1 : le conseillant, le guidant, le réprimandant quelquefois avec une liberté douce et tendre dont le souvenir arrachait des larmes à Julien. L'histoire nous laisse supposer que le futur Auguste se fut épargné bien des fautes s'il eût eu toujours à ses côtés ce précieux ami a. La philosophie avait fait la principale étude de Salluste , qui était à la fois un platonicien et un sectateur de Mithra. Julien lui disait avec une affection naïve : « Moi, Grec, je « me suis fait Gaulois à cause de toi, qui es pourtant « de F élite des Grecs par ta science et par ta ver- «tu3». Il comparait leurs conversations , toujours graves et parfois sévères , à ces herbes pleines d'amertume d'où l'abeille sait tirer son miel. Constance lui enleva ce compagnon et ce guide: dénoncé, persécuté , Salluste fut obligé de quitter la Gaule pour se rendre en Wyrie. C'était Julien qu'on voulait frapper : il le sentit vivement , mais il se tut. Pour toute plainte, il écrivit, au moment de leur séparation , une longue lettre d'adieux qui nous est restée , et qui nous fait assister en quelque sorte

• Jul., Orat. 8, ad Sali. pass. — Liban., Orat, la , p. a8o.

* Liban., Orat. ro, p. 940. — A m. Marc, xx*

KXXt

v«v TiXcûrra, xax xar' twcptatv, *xi xarà àprrrv ttiv «XXnv, xaî ptrropîa; âxpcv, *at çtXoaoçiiac cùx âiutpov. Juuan., Orat. 8 , p. 464.

aux confidences habituelles de ces deux hommes. Julien y passe en revue avec un charme douloureux leurs lectures, leurs idées, leurs sentiments, leurs persécutions, a Ah! s'écrie-t-il, quand je me reporte «sur tout cela, sur notre association fraternelle « pour le bien , sur notre haine commune des nié- « chants, sur la ressemblance parfaite de nos âmes , « sur les consolations que je puisais en toi; je m'ap- « plique ce mot du poète : « Ulysse est abandonné 1 ! »

A cette tendresse de cœur, gracieuse et toute juvénile , Julien joignait les pratiques de la vie la plus austère, mangeant peu et n'ayant pour lit qu'un tapis et une peau *. Il s'éveillait toujours à minuit, et partageait le temps, jusqu'au jour, entre ses livres et les affaires : le jour appartenait aux soins actifs du gouvernement, surtout à l'administration de la justice. On disait de lui : « L'été dans son « camp, l'hiver sur son tribunal 3 ». Par les froids les plus rudes , il ne voulait point de feu , même dans la chambre où il couchait , mettant une sorte d'orgueil à endurcir son corps. Une fois pourtant, vaincu par l'âpreté de l'hiver , pendant un des sé-

* nâvrwç f«f àÔpow; rf<npei jxt fiwnp* , rfo tôv rnrmn xoivcm'aç, wv iU*- X«; oov&iitvi'pcapiv, tî}ç dtirXoîoToo, xai *aÔ<xp«; imû£i«K, t»ç o&oXow, xx:

itxaixz éuuXiaç , ttç tv dbrtwx t«ç xaXotc xoivowpflryîc^ tfoiiii pi farr^K

roô • Oiûàr, r ÔJuwwç. Julian., Orat. 8, ad Sûil., p. 447»

* Àmm. Marc, xvt, 4. — Julian., itis., p. 60.

* MiUies orane» in castrii, hiemes io iribunnlibus. Mamert., Grat. act .

Julian. t 4.

jours qu'il fit à Paris , il permit qu'on plaçât dans sa chambre un réchaud de charbons allumés, et faillit s'en trouver mal. Voici en quels termes luimême raconte son aventure :« J'étais, dit-il, en

« quartier d'hiver dans ma chère Lutèce Le

« fleuve qui entoure cette bourgade de tous côtés, ne « varie guère dans son volume; on ne le voit point « croître abondamment pour décroître ensuite; « mais tel on l'avait trouvé l'été, tel on le retrouve « l'hiver. Son eau , agréable à la vue , offre , à qui «veut se désaltérer, une boisson limpide et pure. « Les vents tièdes de l'Océan, qui n'est éloigné que « de quatre-vingt-dix stades 1 , rendent en ce pays « la mauvaise saison très-tempérée : il y vient de « bonnes vignes et même des figuiers nombreux , « que l'industrie gauloise garantit contre le froid , « en les recouvrant d'un vêtement de paille et d'au- « très matières. Pour tout dire, l'hiver semble mé- « nager les habitants de cette contrée a. Or, cette «année, il fût plus rigoureux que de coutume; « et la Seine charriait des blocs de glace .épais et « blancs comme le marbre dePhrygie, qui tantôt se « suivaient à la file, tantôt, se soudant l'un à l'autre, c< formaient un pont sur les eaux. Désireux de « in habituer à toutes les privations, je ne souffris

1 Zt&ia <w «MX» twv frvaxoouw ©6 irXit*. Jalian., MU., p. 60.

* ÀXittWripov «x&ioiv ol tô xttffov oboûvric t&v xttfiâva. Jalian., Mis,, page 61.

« pas que la chambre où je couchais fut chauffée « au moyen d'une cheminée , comme cela se pra- « tique dans le pays, quoiqu'on obtienne par là a une douce chaleur *. L'hiver eut beau se fortifier, <( le froid devenir plus aigre, je ne consentis point « que mes serviteurs réchauffassent ma chambre , « me contentant d'y faire apporter quelques char- « bons enflammés : il y en avait peu, mais ils firent « sortir des murs assez de vapeur pour que ma tête « devînt lourde et que le sommeil me saisit. Je crus « bien que j 'étoufferais a. On m'enleva de ma chaîner bre ; les médecins me firent vomir, et je me trouut vai dès lors tellement soulagé que je passai une « nuit légère : le lendemain j'avais repris mes trait vaux. »

Affranchi des grandes inquiétudes de la guerre par l'état de détresse où il avait réduit les Alamans, Julien concentra son attention sur l'administration civile. Les impôts étaient pesants; la Gaule se plaignait; et à ses plaintes elle mêlait le nom du préfet du prétoire, Florentius, chargé par sa place de proposer le contingent de la province et d'en faire la répartition entre les services. Cette même année, Florentius, malgré l'énormité de l'impôt principal, que la Gaule avait déjà bien de la peine à

1 ôvTTtfl tîttdll TpOTTOV (jltt TCUÇ XOfUVOtC T* WoXXà TttV OtXHfMtTWV feu! 6lf-

fi*4vw6«i. Julian., Mis.y p. 6a.

• ÉJ«<x« fiiv ovv ««wrwpjvou. Julian., J/«., p. 63,

payer, prétendit qu'on ne pouvait faire face aux besoins sans recourir à une taxe additionnelle. Julien déclara qu'il n'y consentirait jamais, pas même , disait-il, au prix de sa vie 1 ; et il fit remarquer que ces fausses ressources ne créaient en réalité que ruine pour l'État et plaies incurables pour les provinces. Florentius éclata en mécontentements; il trouvait étrange qu'on se défiât d'un homme préposé par l'empereur à l'administration des deniers publics. Julien lui démontra froidement par des calculs que non-seulement le produit de la contribution en principal suffisait, mais qu'il excédait les frais nécessaires aux services civils et à l'armée a. Le préfet ne se tint pas pour battu, A. quelque temps de là , il envoya à la signature du César une ordonnance qui frappait la Gaule d'une addition de taxe. Sans vouloir en écouter les développements, celui-ci refusa de signer, et, dans son indignation, il jeta par terre le papier qu'on lui présentait3. Ce fut un sujet de grande lamentation de la part du

1 Animam prius amittere quam hoc sinere fieri memorabat. Amra. Marc, xyii, a. — La taxe additionnelle est appelée dans ce passage d'Amroien des noms de conquuitum , indictionale augmentum , provisio , incrtmentum ; l'impôt en principal s'appelle soUmne, capitaùo.

* Nec recitare, nec subnotare perpessus , humi projecit. Amm. Marc, xvu, 3.— Jnliani, RpUt. 17 Ori6., p. i33-i34.

préfet. Constance reprocha au prince d'appeler par une telle conduite le soupçon sur un fonctionnaire que l'empereur honorait de sa confiance : Julien répondit avec fermeté qu'on devait avant tout se réjouir de ce qu'une province , si longtemps malheureuse, fournissait encore le nécessaire ; mais que lui demander le superflu, ce serait demander en vain , car elle ne l'avait pas. Son obstination triompha. Partant de ce premier succès, il travailla d'année en année à réduire le principal de la contribution. Comme la seconde Belgi que était en retard pour la rentrée de son contingent , il se chargea d'opérer lui-même le recouvrement sans F intervention des officiers du fisc Il n'était pas partisan des remises d'impôt, qu'il n'accorda jamais volontiers, persuadé qu'elles ne profitent qu'au riche, tandis qu'on a toujours soin de faire payer le pauvre. Cependant Florentius, fier de l'appui de la cour, perdit toute mesure vis-à-vis du César, qu'il dénigrait à tout propos, ou qu'il affectait de traiter avec une hauteur méprisante; Julien supporta tout, mais sans faiblir. 11 écrivait là-dessus à Oribase, en lui contant gaiement sa campagne contre le préfet du prétoire : « Me blâmes-tu? n'ai-je pas agi en vrai

' Cmisilato exemplo, Ca?sar impetraverat , ut secundœ B^lgicaj multiiormibtis inalis oppressa disposilio sibi commit teretur, eàvidelicet lege, ut ntrc prefertianus , uec pnvsidialis apparitor ad solvcnduni quemquaoi urgeret. A mm. Marc., xvn, 7.

« disciple d' Aristote et de Platon 1 . Quoi ! lorsque « la boutique maudite des détrousseurs de provinces « n'a laissé à de pauvres gens que le chant du cygne, « j'irais les livrer, pieds et poings liés, à la merci « d'un brigand a ! Nous flétrissons l'officier qui dé- « serte son poste , quelque périlleux qu'il soit ; et « moi je ne rougirais pas d'abandonner des peuples « que l'on pille, et de manquer aux obligations de « l'état où Dieu m'a mis , et où il saura bien me « maintenir tant qu'il lui plaira! »

Julien, par son intraitable probité, était l'épouvantail de cette administration corrompue , à laquelle il n'épargnait ni les réformes, ni les châtiments, ni les mots amers. Un des membres du corps d'officiers administratifs , qu'on appelait Agents d'affaires, corps déshonoré par des exactions scandaleuses , étant venu recevoir ses appointements dans le creux de sa main, au lieu de tendre un pan de sa robe comme c'était l'usage, Julien s'écria : « Je « reconnais bien là les agents d'affaires, ils savent « prendre et non pas recevoir 3 !» Un gouverneur,

porew; Jalian., Epist. 17 Ori6.t page ■ 34-

9 Âpot iriptocâv àv6p<*i?ouç àôXtouc toïç xXiirrauç tx^i^opi>w>ç,^x«Tà ^ûvapuv a&roîç ifxvvitv, oïpuu «; r&n to xûkviiov î;a£cuai, &ti to 6«cfu<rà; ip-fa<rnftptov twv Taovrov; Julien., -fi/w'/f. 17 On'*., p. i34

Rapere non accipere sciunt. Amrn. Marc», xvi ^ 3.^— jlgentes in ftlnu. Je parlerai plus tard de ces factionnaires et de leurs attributions , dans le de l'administration de 1 empire.

accusé de péculat au tribunal de Florentius, avait été absous ; et cette absolution faisait murmurer : pour se laver, Florentius proposa, tout le premier, d'en appeler à Julien, ne supposant pas que celuici osât réformer son jugement. Julien hésitait à se charger de l'affaire, enfin il l'examina avec un soin religieux et cassa la décision du préfet. S'il était impitoyable pour les fautes de ses magistrats, il savait les défendre aussi contre des attaques injustes ou passionnées. Numérius , gouverneur de la Narbonnaise, accusé par un célèbre avocat de Bordeaux, nommé Delphidius , niait les faits qui lui étaient imputés. Là-dessus, l'accusateur s'écria avec véhémence : « Quel coupable, ô César, ne passera pas « pour innocent, s'il lui suffit de nier ses crimes?» — « Et quel innocent , repartit sévèrement Julien , « ne passera pas pour coupable, s'il suffit qu'il soit « accusé 1 ? »

1 « Erquif , florenlusime Cœsar, nocens esse poterit usquam , si oeçare « sulîecerit ? >» Contra qucm Julianiis : « Ecquis, ait, innocens esse poterit, >i • accusasse sufficiet? »> Amm. Marc., xtiii , i.

Théorie» politiques de Julien. —6a disgrâce à la cour de Milan.—

Constance veut retirer des Gaules les meilleures troupes du César; les Celtrs et les Pétulants se révoltent à Paris ; ils proclament Julien Auguste; ses hésitations et ses refus; il accepte enfin.— Constance députe Léonas à Julien pour le forcer à se démettre ; nouvelle émeute. — Dernières guerres de Julien sur les bords du Rhin. — Il assiste , dans l'église de Vienne , à l'office de l'Èpinhanie. — H part avec vingt mille hommes pour la Pannonie ; sa campagne daus la ▼allée du Danube. — H se rend maître de tont l'Occident. — Mort de Constance. — Révolution religieuse introduite par Julien; ses fautes ; sa persécution. — Sou expédition contre les Perses. — Sa mort.

Julien a régné si peu de temps , et ce peu de temps a été si pleinement absorbé par ses guerres et sa réaction religieuse, que nous devons chercher ses idées politiques , plus dans ses écrits que dans ses actes. De bonne heure il avait médité sur les théories de gouvernement d'après les livres d'Aristote et de Platon, et il eût pu tenir téte victorieusement là-dessus aux premiers sophistes de la Grèce 1 ; mais ce que les sophistes ignoraient , et ce qu'il savait bien , c'étaient les lois de son pays et

1 Julian., Epitt. ad Themist. P kilos. y p. 467. — Oro/. 8, ad Sali., p. 444.

F histoire de Rome , surtout de Rome impériale. Il nous reste de lui deux ouvrages exclusivement politiques : son discours à Thémistius sur le gouvernement , écrit en Gaule avant qu'il fât Auguste ; et cette admirable satire, si pétillante d'esprit attique, si pleine de verve et de bon sens, qui est intitulée : Les Césars. Ce qu'on en tire, comme révélation des idées de l'auteur, c'est qu'il était partisan de l'unité

ne pensait plus à la démocratie) n'était pas sa forme politique préférée; il loue bien cette quadruple administration si concordante , si harmonique , dont son aïeul avait fait partie avec Dioctétien , ce téiracorde, comme il l'appelle; il la loue1, sans vouloir l'imiter. Ce n'est pas dans l'agencement des rouages administratifs qu'il place les garanties d'un bon gouvernement, c'est dans le caractère du souverain ». Son idéal est le roi philosophe dont parle Platon, réalisé à Rome en la personne de Marc- Aurèle. Partant de ce point, que l'équité et l'intelligence du souverain sont tout dans l'ordre politique , il arrive naturellement à condamner l'hérédité du pouvoir impérial3.

Voilà ses principes théoriques. Quant à ses juge-

7rcXXti»v ttocvj %%br^ix. Juliau., &rj.)p. ly.

* Jul.,£pûf. ad Themitt., p. 481, 48a, 483.

* Jul., Epist. ad Thtmut. , p. 480. — Cm*.y p. i3, 5t.

ments particuliers sur l'histoire de Rome, on peut les trouver sévères t courageux même pour un empereur (car il l'était déjà quand il écrivit le livre des Césars); mais ce sont les jugements d'un Grec en qui le nom de Romulus ne réveille point cette piété filiale innée au cœur des vieux Romains *. Alexandre est a ses yeux le plus grand des conquérants, et les conquêtes macédoniennes sont les plus admirables de toutes les conquêtes; il reconnaît pourtant quelque chose au-dessus du conquérant grec , les philosophes grecs. Cette croyance à la supériorité de la Grèce, le rend injuste envers les Occidentaux : Jules César lui-même trouve à peine grâce devant lui. Dans son examen critique des grands princes, c'est surtout leur règle morale, c'est leur but, ce sont leurs intentions qu'il scrute profondément pour les mettre en regard de leurs actes. « Que t'étais - « tu proposé comme but ? » demande à Auguste , Silène , le bouffon du ciel. — «De bien gouverner» répond celui-ci. — a Oh! oui , dans ton intérêt : « Denis le tyran aussi se proposait de bien gouver- « ner *! » Il n'aime pas, ce « Fabricant de poupées 3 », qui avait envoyé dans l'Olympe de si indignes re-

1 Julian., Ccu.f p. 5, xo et pan.

* utr© fcûv xat 2 Aïowaioc koXûç fta?tXtûitv. Julian., Cœt.t p. 47»

a Ojtoç b xopoirXa<m)c* Julian., &r/., p. 48. — Dans la célébration des

apothéoses d'empereurs, 00 plaçait sur leur bûcher de petites images qui les

représentaient, et ressemblaient à des poupées d'enfant.

. Î5rt CHAPITRE VII.

crues, par l'invention des apothéoses. Il n'aime pas non plus Trajan, qui Élisait la guerre pour la guerre : ses prédilections s'adressent à Marc-Aurèle. Quand ce sage parait, le ciel tout entier s'émeut ; « La « règle de ma vie , dit l'empereur philosophe , a été « de me modeler sur les dieux autant que le peut * un mortel. — De quelle façon? dit Silène. — Eu « m'abstenant pour moi-même, et en travaillant pour « les autres. » Julien se peint évidemment dans ce personnage grave , composé , passablement inculte, aux vêtements simples, à la barbe hérissée, et beau de sa laideur1 . C'est Marc-Aurèle qui obtient la palme que décernent les dieux au meilleur des souverains.

Constantin , comme on pense bien , est peu ménagé dans les jugements de son neveu. L'auteur des Césars le relègue à la porte du banquet céleste ; c'est de là qu'il expose le mobile des actions de sa vie : « Régner pour acquérir, pour lâcher la bride à a toutes ses passions, pour assouvir la cupidité de ses « amis ». » On le chasse là-dessus comme un pervers et un scélérat. Au reste, Julien se trompe étrangement sur la solidité des institutions du premier empereur chrétien lorsqu'il lui fait dire par Silène, que ce

* Êmt ii x%\ i Mapxo< xXVftsttç iratpriÀôt, Ttjivo; dt-j-av (nw twv irtrvtr»

ra Tt ôfAfiara, xal to irpocwrcv faro n auvtoraXuivuv, xaXXo; ai Ajtx^arw h

aùtô toôtù» £iutv6c«v, iv & Kxçûytv i«uT^v dbtop^ov «ai àxxXÀwnfrrw

Julian., Ibid., p. a3.

• IloXXà , tlm , KTTcâtuvov , ttOXk £Opt<ra'j6ai, toîç ti imfopteu; t*î< ixutoG, xaù Taîç tw» çiXwv ÛTroup^oùvra. Jul., C<wM p. 5a.

qu'il donnait pour des œuvres éternelles , c'étaient tout simplement des jardins d'Adonis1. On appelait de ce nom des semis de plantes éphémères que les femmes païennes faisaient dans des pots aux premiers jours du printemps , en commémoration de lamant de Vénus , et qu'un rayon de soleil avait tout aussitôt séchés. Julien fit moins que cela; car ce qu'il semait était déjà mort.

Ces études, mêlées aux soins de l'administration, remplissaient les journées de Julien; ces idées l'agitaient pendant son sommeil ; le feu de l'ambition couvait sourdement dans son âme. S'il avait refusé le titre d'Auguste, sur le champ de bataille de Strasbourg , c'était moins par dédain du pouvoir que par respect pour son propre honneur, et par un reste de ménagement envers Constance. Peu de temps après, il écrivait à Oribase , qu'il avait vu en songe deux arbres , l'un grand , l'autre petit , qui semblaient liés par leurs racines ; et qu'une tempête ayant abattu le grand , il se demandait , avec angoisse, ce qu'allait devenir le petit , quand une voix lui avait adressé ces mots: « Rassure-toi; il n'en grandira que « mieux *! » L'homme qui faisait de pareils rêves n'avait pas , il faut en convenir, un désintéressement

• Xat é SttXmvôç, flUX' $ twî ÀJwviJoç xÂtwuç »« Ip^a fylv iaoroû wpoaçi'puç. Julian , Cas., p. 43.

(it€aioTifov tffov*iî<7iT<*i. Julian , Ep. 17, p. i33.

bien philosophique Quelques visites que Julien reçut à cette époque de ses amis d'Orient, entre autres celle de l'hiérophante des mystères d'Eleusis a, ne durent pas refroidir ces bouillonnements d'ambition tout prêts à s'échapper. Il ne dépendait plus que de Constance et des insensés qui le conseillaient, de fournir à ce jeune homme irritable un motif suffisant pour s'abandonner aux tentations qu'il combattait encore : ils s'y prirent mieux , ils lui en firent une nécessité.

Le printemps de l'année 358 trouva Julien tout prêt à recommencer la guerre. Tranquille du côté de la Germanie orientale, il s'attaqua aux peuples du Bas-Rhin et des bords de l'Océan. Ces peuples, par suite de mouvements intérieurs , se pressaient sur la limite de l'empire; les Franks, poussés en avant par les Saxons , s'étaient jetés sur les grandes îles des bouches du Rhin et le long de la basse Meuse : les Saliens et les Khamaves occupaient même au midi de ce dernier fleuve les terres inondées de la Toxandrie 3. Julien reçut les Saliens à composition, et les laissa dans ce pays, sous la condition de fournir perpétueUement à la milice romaine

* Julian., ad Athen., p. 5av — A mm. Marc.

* Eunap. c. 5, p. 76, 77.— Liban., Ont. 10, p. »4o; ia, p. 379.

' Petit primo» omnium Franco», eos videUcet quos consuetudo Salios appel la vit, ausos olim in romano solo apud Toxiandriam locum , habitacula sbt figerc prtelicenter. Arom. Marc., xvn, 8.

uu corps de cavalerie ; mais il chassa rudement les Khainaves, qui voulurent résister; puis, quand il les eut bien soumis, il souffrit qu'ils revinssent s'établir près des Saliens , sous la surveillance de trois châteaux forts. Comme il exigeait -d'eux des otages , parmi lesquels il désignait le fils du roi , celui-ci s'écria qu'il n'avait plus de fils , et se mit à pleurer : il le croyait mort , car depuis la dernière bataille le jeune homme n'avait pas reparu. A un signe de Julien on l'amena devant son père, et le César jura qu'il le traiterait non en captif, mais en otage et en prince l. Durant cette campagne , Julien fit pour le nord -ouest des Gaules ce qu'il avait fait pour l'est dans les années précédentes. Il espérait beaucoup de la transplantation des tribus frankes , remède excellent sous un gouvernement fort , mais bien dangereux sous un faible. Il couvrit du reste tout ce pays de garnisons et de camps retranchés , dont il mit l'entretien et l'approvisionnement à la charge des Germains.

L'année avait été mauvaise, et la nouvelle récolte n'était pas encore mûre; de sorte que les blés manquèrent, soit en Germanie, soit en Gaule, pour ces grandes fournitures. Us abondaient au contraire dans File de Bretagne , autrefois le principal grenier des armées, mais d'où il ne venait plus rien

* Eunap. exeerpt. Ugat., p, 161, i63. — Zo»M m. — Jul., ad A th., p. 5 14. — Araro. Marc, xvn, ubisupr.

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