III. M
sommaire , et dans laquelle , tout en gardant une attitude respectueuse, il se maintenait pourtant sur le pied de l'égalité. « En y réfléchissant bien, lui « disait-il , je me suis convaincu que cet événement « ne pouvait être qu'avantageux pour la république « et pour nous, qui avons été placés au premier « rang par la naissance et par le sort. Pardonne-moi que je demande avec tant de raison , je a souhaite moins de l'obtenir que de te voir Tapa prouver, car c'est une chose utile et juste 1 : tu me « verras ensuite me soumettre avec empressement « à tes ordres. Voici ce que je t'offre : je te four- « nirai des chevaux de trait espagnols % et quel- « ques jeunes Lètes qui descendent d'une excellente « race de Barbares établis en deçà du Rhin , et sont « bons à mêler u v ec les Sculaii es et les Gentils. Je « remplirai fidèlement cette condition jusqu'à la fin « de mes jours , non-seulement par reconnaissance « mais encore avec plaisir. Ta clémence me donnera « pour préfets du prétoire des hommes distingués « par leur esprit de justice et leurs talents; quant a aux simples gouverneurs et aux fonctionnaires de a mon armée, il est raisonnable que je les nomme...
1 Ignosce enim : que eu m ratione poscuntur , non tain Ceri cupio , quant a te utilia probari et recta, avide tua prœcepta deindv quoque suscepturus. Amm. Marc., xx, 8
8 Equos prebebo curules Hispanos, et iniscendos Gentilibus atque Scutariis adolescentes Letos quosdam, cis Rhe num editam barba rorum progeniem, tcI certe ex dcdiliciis, qui ad noslra desciscunt. Amm. Marc., xx, 8.
a Ce que je te conseille là est dans notre intérêt a à tous deux; car je sais que des affaires perdues « ont été souvent relevées par la concorde des « princes qui savent se céder mutuellement 1 : nos « ancêtres nous en ont donné plus d'un exemple. « Enfin , c'est en agissant ainsi qu'on peut vivre « tranquille dans le présent, honoré dans l'avenir. » À cette lettre, destinée à être rendue publique, Julien en joignait une autre particulière , dont on ne sut point le contenu , mais qui était pleine de sarcasmes et de reproches a. Quand les envoyés porteurs des deux missives , après mille retards causés sur toute la route par le mauvais vouloir des magistrats, joignirent enfin Constance à Césarée , en Cappadoce, l'empereur connaissait depuis longtemps les événements de Paris , soit par sa correspondance , soit par le tribun Décentius qui était de retour. Pourtant, à la réception des lettres de Julien, il s'emporta comme si la nouvelle eût été imprévue , et les yeux étincelants de colère , il chassa les envoyés sans leur laisser dire un mot3.
' Scio enim, scio... qua* rerum acerbitates jam coodamatas et perdu as,
concordia vicissim sibi cedentium principum meliorem revocavit in statum. Amm. Marc., xx, 8.
9 Secretiores alias offerendas clanculo misit, objurgatorias et mords ces. Amm. Marc. , loc. cit.
s Ultra modum solilae indignation» excanduit imperator, limibusque oculis eo* adusque metuin contuens morlis, egrcdi jussit, nihil posl hase perconiatus Tel audire perpessus. Amm. Marc.» xx, g.
Dâns son désir de vengeance , il hésitait s'il ne renoncerait pas à la guerre de Perse pour marcher sur la Gaule avec toutes ses forces.
Bientôt, cependant, on vit arriver à Paris le questeur de Constance, Léonas, chargé de la mission pacifique de rétablir les choses dans l'ancien état : Julien devait reprendre son rang de César ; de nouveaux fonctionnaires étaient nommés pour
brevets. Julien , tout en accueillant honorablement l'ambassadeur, refusa de recevoir les dépêches ; et exigea qu'elles fussent ouvertes au Champ-de-Mars, en présence du peuple et de l'armée. La lettre officielle , rédigée sous forme d'édit-1 , y fut déroulée et lue à haute voix , Julien se tenant debout sur son tribunal. Quand on en vint au passage où il était dit qu'il quitterait immédiatement le titre et les insignes d'Auguste , une rumeur violente éclata dans l'assemblée : « Julien , lui criait-on de toutes « parts, tu es Auguste par la volonté des provinces, « par celle des soldats , par l'autorité de la répu- « blique. Sans toi, les Barbares seraient encore chez « nous; sans toi, ils y reviendront 1 !» Le questeur
* Replicato volumine edicti quod missum est, et legi ab cxordto cerpto... A mm. Marc.f xx, 9.
* Exrlamabatur undiquê vocum terri bilium sonu : « Auguste Juliaue , ut provincial, el miles, et reipublicae decrevît auloritas.... » Amm. Marc , xx, 9.
n'avait plus qu'à repartir. II remit en secret à Julien une lettre particulière où Constance, l'accusant d'ingratitude , lui rappelait qu'il était orphelin : « Tu dois le savoir, répondit celui-ci , toi qui as tué « tous les miens 1 ! » Cette année 36o vit se rompre les derniers liens qui rattachaient encore Julien à Constance : la belle Eusébie, sa protectrice, mourut; Héléna la suivit de près dans la tombe. Trois ans auparavant, Héléna avait perdu un fils, son unique enfant : elle l'avait perdu parla maladresse ou plutôt par le crime d'une sage-femme , qui , gagnée à prix d'argent , avait coupé le cordon ombilical trop près du ventre. On accusa Eusébie d'avoir payé ce meurtre , parce que, stérile elle-même , elle ne voulait pas que sa belle -sœur eût sur elle l'avantage d'une postérité. D'autres, plus politiques, y reconnurent la main de Constance, intéressé à détruire les rejetons d'un arbre dont la vigueur l'effrayait a.
Dans l'attente d'une guerre prochaine, Julien travailla d'abord à bien assurer la tranquillité des Gaules. Il visita avec soin , pendant l'automne de 36o, toutes les fortifications des bords du Rhin , et passant le fleuve, il châtia exemplairement la tribu franke dés A t tu are s qui recommençait à remuer.
xaraTGÛ "jtvcvç ay-rcû. Zonar. xur.
» Obsteirix corrupla mercedc, roox natum, pnesecto plusquàm convenerat ombiKoo, necavit. Tanla lamque diligen* opéra Davabatur, ne fortisaimi viri aobules appareret! Amro. Marc., xvi, 10.
De là il revint à Vienne, pour observer de plus près la frontière d'Italie. Une extrême circonspection présidait à tous ses actes dans l'intérieur du pays. Quoique son élévation au rang d'Auguste , que les mystagogues païens lui avaient tant prophétisée , eût ajouté un vif stimulant à ses sentiments polythéistes, il les renfermait soigneusement en luimême, afin d'éviter toute entrave possible à ses projets. L'histoire témoigne qu'il assista durant cet hiver, dans l'église de Vienne, aux fêtes chrétiennes de l'Epiphanie Prenant aussi les couleurs d'une sincère tolérance , il rétablit sur leurs sièges les évêques catholiques bannis ou destitués par Constance. Le grand Hilaire, de Poitiers, qui venait de rentrer dans sa patrie, fut du nombre : Julien l'autorisa même à rassembler, à Paris, un concile, pour communiquer aux évêques gaulois des lettres qu'il leur apportait de la part des églises catholiques d'Orient , et s'entendre avec eux sur les besoins de l'orthodoxie. Malheureusement ce respect pour la liberté religieuse , cette proclamation des droits de la conscience, n'était pour Julien qu'un masque trompeur dont il ne tarda pas à se dépouiller.
1 Ulqae o ni nés, nullo impediente, ad sui favorem illiceret, adhérera cultui christiano fingebat, a quo jam pridem occulte desciverat, arcanorutn participibus paucis , haruspicins auguriisque intentus , et caeteris , quse deorum semper fecere cultores. Et ut hœc intérim celarentur, feriarum die, qucm célébrantes mense januario chrotiniani Epiphania dictitant , progressas in eorum ecclesiam , solcmniter nu mi ne orato discessit. Amm. Marc., xxi, a.
D'ailleurs, les entraînements de partis commençaient à se faire sentir autour de lui. 11 arrivait d'Italie et de Grèce, depuis sa promotion, une foule d'aventuriers, couverts du manteau de philosophe, et faisant profession de paganisme , qui venaient le flatter, l'exciter au nom des dieux. On les voyait traverser les routes de la Gaule , le bâton à la main et la besace au dos , comme ce philosophe cynique qu'il rencontra près de Besançon, et qu'il prit un moment pour son maître Maxime *. Ces funestes influences travaillèrent le nouvel Auguste, pendant toute l'année 36 1 , et la froide raison de Salluste n'était plus là pour les combattre.
Cependant le bruit s'accrédita qu'il arrivait en Germanie des lettres de Constance qui exhortaient les chefs barbares, surtout les Alamans , à une conquête de la Gaule, laquelle, cette fois, leur serait garantie : l'empereur en prenait l'engagement formel. Le roi Vadomar, dont nous avons déjà parlé, et qui sous une feinte bonhomie cachait les ruses d'un sauvage % passait pour le correspondant de la cour et l'agent principal de ces intrigues. Une lettre , saisie sur un de ses secrétaires , dévoila tout le secret: Vadomar y disait à Constance, au milieu de
1 Ta6njç irXuaîov tt£ tcoXiwî àmjvnri<Jt Kûvow'c ti; «vtip êxwv rpt&ava xat ftaxnr(pw. Julian., Ep. 38, p. 181.
* Secretorum taciturnuin execulorein el eflicacem . . • . Ad perstringendutn fallendumque miris modis ab setatis priroitiis callens. A moi. Marc., xxi, 3.
376 CHAPITRE Vil.
beaucoup d'injures contre Julien : * Ton César a « besoin qu'on lui apprenne un peu la discipline 1 ! » Le roi barbare, qui jouait double jeu, adressait en même- temps à celui-ci une protestation de dévouement , où il lui donnait les titres d'Auguste , de Seigneur et de Dieu a. Pour couper court à ces perfidies, Julien résolut d'enlever Vadomar. Dans l'exercice de son ministère d'espion, le Germain allait souvent manger chez les officiers romains de la frontière : Julien le fit guetter et enlever pendant qu'il était occupé à boire après le repas, et l'envoya sous bonne escorte en Espagne. Lui-même, traversant le Rhin , dévasta l'Alamanie , jusqu'à ce que tous ces petits rois fussent venus encore une fois se rendre à merci. Il eut soin de rapporter et de faire circuler en Gaule , les odieuses lettres écrites par Constance 3 : l'effet que produisit leur lecture fut tel qu'un ennemi pouvait le souhaiter. C'était une déclaration de guerre k la nation gauloise. On pressa Julien de partir; ce fut à qui lui offrirait de l'argent; les villes, les particuliers lui ouvrirent leurs coffres; et il put y puiser largement, car il laissait les impots de la Gaule diminués des deux tiers.
1 Prœter «lia multa, id quoqtie scripserat : « Caesar luus disciplinam non ■ habet. » A mm. Marc. , xxi, 3.
• Julianum autem assidue per lilteras Domtnura et Augnstum appellabat etDeuro. Amm. Marc.,xxi, 3.
* Amm. Marc., xxt, 4«— Liban., Orat. ta, p. a86, 187. — Juliau., ad, Athen., p. 5a 4-
Tirer l'épée de la guerre civile était pour un philosophe un acte grave. Julien voulut se fortifier de l'assentiment exprès de son armée. Il la convoqua , et , après avoir offert secrètement un sacrifice à Bellone, il lui adressa du haut de son tribunal un discours , dont Àmmien Marcellin nous a conservé la substance, et qui est curieux à plus d'un titre. 11 y dit « que c'est la volonté du Dieu céleste (on remar- « quera ici la formule officielle destinée à ménager « tous les cultes ) qui l'a arraché aux études de a sa jeunesse , pour l'amener combattre avec eux , « ses soldats et ses compagnons , les Àlamans et les « Franks 1 . Ce sont eux qui lui ont imposé le rang « d'Auguste ; qu'ils soutiennent maintenant leur « ouvrage! — Je ne veux rien faire, ajoute-t-il, que « ce que nous aurons résolu en commun. Vous, de « votre côté, prouvez -moi votre confiance en me « jurant un concours solide et fidèle Je vous « supplie, en outre, de ne point vous laisser en- « traîner par l'ardeur de la guerre à froisser les « intérêts des citoyens. Rappelez-vous que nous « avons acquis moins de gloire par le massacre de « tant de Barbares tombés sous nos coups, que par « la sécurité et le bonheur que nous avons ramenés
1 Arbitrio Dei cœleatis vobU intcr ipsa juventuta rudimenta permit tut. A mm. Marc. , xxi, 5.
* At vos v\ more fidenlium ducum jura mon to quaso concortliam spondele mansuram et fidem. Amm. Marc, xxt, 5.
« dans les provinces1. » Ce fut, dit l'historien de cette guerre , comme la voix d'un oracle qui serait descendue du ciel9. Les soldats, dans l'ivresse de l'enthousiasme , faisaient résonner leurs boucliers sur leurs genoux, ce qui était chez eux un signe d'approbation , et mêlaient à ce fracas les cris de « Julien Auguste , heureux vainqueur des nations, « dompteur des rois barbares ! » Bientôt , levant leurs épées sur leurs têtes , ils prononcèrent avec solennité le serment de suivre partout leur général et de partager sa destinée jusqu'à la mort 3, accompagnant cette formule d'exécrations contre les parjures. Les généraux et les officiers civils imitèrent les soldats. Le seul Nébridius, préfet du prétoire, refusa de le faire, ne pouvant point, disait-il, prêter un serment contraire à Constance, son bienfaiteur. Les troupes voulaient le massacrer ; Julien le sauva en le couvrant de son manteau de pourpre. A leur retour dans le palais, Nébridius se prosterna aux pieds de l'empereur, le suppliant de lui tendre la main en signe de pardon. « Que garderai-je pour « mes amis, répondit celui-ci, si tu touches ma main? « Mais lève-toi, et va où tu voudras ; tu es en sû-
1 Quod haud ita nos illuslrarunthostium innumerx strages, ut indcmnitas provinciarum et sa lus, exempta virtutum pervulgatae. Amm. Marc., xxi, 5.
* Hocsennone iroperatoris vice alicujus oractili comprobato... — Amm. Marc., loc. cit.
5 Gladiis cervicibus suis adiuotis, sub execraliooibiu diris, vertus jura «ère oonceplis... — Amm. Marc, ubi sup.
« reté *. » Il le remplaça immédiatemenfàu prétoire des Gaules par Innomme le plus digne de son amitié , par Salluste, qu'il fit venir d'Illyrie.
Le mot d'ordre « Pannonie , » donné aux soldats , leur annonça qu'ils allaient partir *. Julien n'emmenait avec lui que vingt mille hommes. Malgré leur petit nombre, il les partagea en trois corps, dont un devait suivre la grande route de l'Illyrie par l'Italie, un autre traverser les Alpes Rhétiennes , et le troisième gagner les bords du Danube à travers les forêts Marciennes, aujourd'hui la Forêt-Noire, par des sentiers rudes et détournés 3. Il se chargea de ce dernier corps , qui ne renfermait que trois mille hommes 4 . Les divisions d'Italie et de Rhétie eurent pour instructions de marcher à grandes journées, et de ne s'arrêter que la nuit, en multipliant les précautions pour éviter une surprise. Lui-même se jeta hardiment dans la vallée du Danube avec cette poignée d'hommes qu'il commandait , descendant tantôt sur la rive barbare, tantôt sur la rive romaine , également redoutables pour lui , et le plus souvent sur le fleuve même , au moyen des bateaux que le hasard fit tomber entre ses mains 5. U passait à la vue
1 Ecquid pnccipmim arnicas servabitur, si tu roanum tetigcris me a m ? Scd bine, tjtiô libet, »bi secunis. Aram. Marc., xxr, 5.
* Per tesseram edicto itinere in Pannonias. Amm. Marc, «i, 5. 5 Zosim., m, c. 6. — Amm. Marc.) xxt, 8.
* Zosim., m, c. io.
* Limbis adscensis , quos opportune fors dederat plurimos , per alveum ,
des forts , sous les murs des villes , avec la rapidité d'un incendie x. La renommée ne marchait pas si vite que lui; et lorsqu'il arriva près de Sirmium, le maître de la cavalerie , Lucillianus, à qui la défense de cette métropole était confiée,, songeait encore aux moyens de rassembler des troupes. L'ancien préfet du prétoire des Gaules , Florentius , actuellement préfet d'IHyrie, s'était hâté de disparaître;'le préfet d'Italie avait également déserté Milan. Une profonde terreur précédait partout la marche de ses colonnes.
Bononia était un petit port situé sur le Danube, à neuf milles de Sirmium : Julien y prit terre à Timproviste, par la nuit la plus obscure, et envoya aussitôt quelques cavaliers intrépides saisir Lucillianus à Sirmium , pour le lui amener. Ces hommes se glissent dans la ville, entrent dans le prétoire sous quelque prétexte, surprennent le maître de la cavalerie au lit, l'attachent sur un cheval et le conduisent à Julien qui s'avançait en bon ordre. Lucillianus était à demi mort de frayeur; mais quand il vit le peu de monde qu'avait le prince autour de lui, il se
quantum 6eri potuit, ferebatur occulte. A mm. Marc., xxi, 9. — Loogissimo cursu Istrum placuit navigari. MamerL, Grat. act. Julien. 7.
* Oppida fnrinsecus transibat et castra... Ht fax vel incensus malleolus. Amm. Marc., xxi, 9. — Urbiutn populos dubitasse credere qua: videbant. Mamert., ihid. 6. — Zosim. , ni , 10. — Liban., Or.t la.
* Jumento imposilus repentino , principi ut captivus oflertur ignobilis. Amm. Marc.» xxi, 9.
repentit de sa lâcheté : « O Empereur, s'écria-t-il en « rougissant, quelle témérité à toi de t'exposer avec a si peu de forces au milieu de tes ennemis » — « Garde ces prudents avis pour Constance , lui dit a Julien avec un sourire amer; je n'ai pas étendu ma « pourpre sur toi pour avoir tes conseils, mais pour « que tu cesses de trembler3.» Au point du jour, les habitants de Sirmium accoururent tous au devant de lui en habits de fête et couronnés de fleurs. Julien, maître de la Pannonie, s'avança jusqu'au pas de Sucques, qui séparait l'Illyrie de la Thrace, s'en empara , et borna là sa campagne , attendant ce qu'allait résoudre Constance. L'Italie s'était soumise, et dans tout l'Occident, la seule ville d'Aquilée osait résister encore. Il profita de cette espèce de trêve pour organiser son gouvernement ».
Ici finit la grandeur morale de Julien, et commence cette seconde époque de sa vie qui fut une ombre à la première. On se rappelle involontairement , en l'écrivant , cette apparition du Génie de l'empire qui lui disait avec tristesse , la nuit de son élévation au souverain pouvoir3: «Je n'habiterai pas
1 Incaute, inqoit, imperator, et temere cum paucis , alienis partibus te commi*uti. A mm. Marc., xxi, 9.
* Cui amarum Juliauas stibridens : H*c verba prudenlia serva, inqoit, Conalantio : majeslatis eoim insigne non ut consiliario tibi ; sed, ut desinas pavi re, porrexi. Amra. Marc., loc. cit.
* Amm. Marc, xxi, 10; xxn, — Jnlian., ad Athen.t p.5oo,seqq. — Zo$im.,m. — 7/)nar.
« longtemps avec toi. » Si ce génie était celui du gouvernement des hommes, l'esprit de modération et d'humanité , l'intelligence des droits de la conscience et le respect des lois , il tint parole : Julien ne le vit pas longtemps.
En s éloignant de la Gaule , où il s'était montré, pendant sept ans, toujours calme, juste, mesuré en présence des oppositions les plus irritantes, Julien sembla perdre cette possession de soi-même, qui est le signe de la vraie grandeur. On eût dit que quelque ressentiment nouveau se réveillait en lui , à chaque pas qu'il faisait vers le théâtre de ses premières persécutions et des malheurs de sa famille. La haine dont son âme avait été saturée débordait maintenant au dehors avec une violence satisfaite. Peut-être aussi sentait-il le besoin d'appeler la passion à son aide pour se fortifier contre les émotions d'une dernière lutte , où tout était en jeu pour lui, sa fortune , sa vie , et l'honneur de son nom. Mais les nobles passions élèvent le cœur en exaltant l'esprit : la haine ravale ceux qu'elle enivre; et Julien lui dut, pendant son règne de vingt mois, une déplorable accumulation d'erreurs et de crimes.
11 arrivait au pouvoir absolu, animé de vengeance contre les personnes et contre les choses : il en voulait à Constance , et plus encore peut-être à Constantin, aux nouveautés de sa politique, surtout au christianisme, qui se rattachait de plus près à la
dépossession des enfants légitimes de Constance- Chlore. Ses ressentiments personnels éclatèrent tout d'abord. Dans la nécessité où il se crut placé d'expliquer hautement , de justifier sa conduite , il adressa de Pannonie à chacune des cités importantes de TOccident une lettre ou un manifeste particulier. Celui qu'il envoya au sénat de Rome n'était qu'une longue invective contre les ridicules et les vices de Constance, écrite avec tant d'acrimonie, qu'un sénateur en interrompit la lecture en sëcriant : « Nous te prions au moins de respecter « l'auteur de ta fortune 1 !» et que le sénat applaudit : pourtant il n'y avait pas dans les rangs de l'assemblée une affection bien vive pour la famille de Constantin. La lettre ne ménageait guère plus la mémoire de ce dernier prince, qu'elle traitait de novateur, de perturbateur des lois et des coutumes nationales, et à qui elle reprochait aigrement d'avoir avili le consulat a en y portant des Barbares. Quelques jours après, Julien inscrivait, parmi les nouveaux consuls, Névita, Germain grossier et cruel , et le plus indigne de tous les Barbares sur qui pareil
1 Orationem acrem et invectham, probra quœdam in eum explanantem «t viiia^rip&eratad seoatum... exclamatum est , in unom cunctornoi senfentia congruenle , ■ Auctori tuo reverentiam rogamus. » Amm. Marc. , xxi, io. ,
* Tune et memoriam Constanlini , ut novatoris, turbatorisque priscarum legum et moris antiquilus recepti , vexavit , eum a perte incusans... Amm. Marc., xxi, xo.
honneur eut pu descendre. Cette contradiction le fit accuser , même par ses amis , de légèreté ou de folie x. Ses lettres aux villes de Lacédémone et de Corinlhe ne nous sont pas restées , nous avons seulement celle qu'il adressa au peuple et au sénat d'Athènes. C'est là qu'il épanche en pleine liherté toutes ses sympathies pour la Grèce : Athènes est sa patrie d'élection ; les dieux d'Athènes sont ses sauveurs et ses juges, il leur doit sa vie et sa grandeur: mais de Jupiter Capitolin et de Rome , de ce Dieu commun et de cette mère commune du monde romain , Julien ne dit pas un seul mot a.
Quant au christianisme, il le quitta dès qu'il eut mis le pied en lllyrie : on prétend même qu'il se soumit alors aux ablutions sanglantes d'un taurobole , pour effacer l'empreinte de son baptême 3. Ce qui est certain , c'est qu'il pratiqua ouvertement le paganisme, s'entourant d'aruspices, et cherchant lui-même l'avenir dans les entrailles des animaux, avec une sollicitude inquiète. Un Gaulois, trèsexpert dans l'art divinatoire, l'orateur Aprunculus, qu'il nomma gouverneur de la province narbonnaise, l'aidait et le dirigeait dans ses opérations d'aruspicine 4. U méditait en outre un grand plan
* Iusube nimirum el leviter. Amm. Marc, ur, xo.
* Julian., Epist. ad S. P. Q. AtUen., p. 493, teqq.
* Greg. Naz., in Julian., 1, p. 70,
* Exta rtmabalur assidue , avesque suspictens... Ekjuc tandem haruspt-
de restauration païenne, qu'il s'empressa d'exécuter lorsque la mort inopinée de Constance lui eut ouvert, sans coup férir, les portes de Constantinople , et livré l'Orient. Cet événement arriva le 3 novembre 36 1 : ce fut le dernier éclair de sa fortune.
11 fout , dans le plan de Jjîlien , distinguer deux choses : les moyens qu'il imagina pour reconstituer le paganisme , et ceux par lesquels il voulut ruiner le christianisme. Ce restaurateur du culte païen était, ne l'oublions pas, un platonicien , élevé parmi des chrétiens, et qui n'avait connu le paganisme que par les philosophes et les livres. Sa foi, résultat de l'étude , ne renfermait rien de populaire et de naïf; elle manquait de cette sympathie qui met les plus hautes intelligences en contact avec les croyances vulgaires, et donne aux grands hommes la crédulité du cœur. Philosophe à la manière de Jamblique et de Maxime son maître , Julien avait un système de panthéisme 1 dont le culte des divinités païennes lui semblait offrir une formule pratique satisfaisante. Chez lui, la philosophie fournissait l'idée religieuse, et la religion le symbole. Son système d'ailleurs lui était propre, et différait en beaucoup de points des
cin.-w peritus Aprancului, Galliu oralor, promotus rector postea Narbonensis, nunhavit eventus... A m m. Marc, xxii, i.
1 Tî *U ; oùXl *« 4 Î6j««c w'ojioç ion Ç&ov, «Xov *i* &ou «W.x; *« *cû «Xîipiç, T&iwv fejitpûv TiXitùw; x. t. X. Julian., Ont., 4. ad Sol. Reg.t p. *6o,et alib. pass.