III
autres systèmes; car chaque philosophe avait le sien : on peut même dire que les conceptions de Julien ne présentaient rien de bien lié, de bien consistant, qui pût fonder une orthodoxie païenne. Mais ce qui est licite à un particulier ne Test pas toujours à un souverain , que Ja société n'arme pas de la force des lois pour imposer ses systèmes, mais pour venir en aide à des idées , à des besoins ressentis par une notable portion de cette même société. Le paganisme romain , envisagé sous le point de vue civil, lié à l'histoire et à tous les souvenirs glorieux de la patrie, était une religion que la politique pouvait soutenir; et c'est ainsi que le sénat de Rome l'avait compris. Julien dédaigna comme trop grossière une formule religieuse semblable à celle-là. Galère , sous la main du Christ , lui disant : « Poura quoi me frappes-tu ? Je défends , en te combat - « tant, les institutions de nos ancêtres, » tenait le langage d'un empereur : Julien tint celui d'un sectaire. Il faisait d'ailleurs assez bon marché des dieux nationaux en face de sa théologie. S'il les admet , c'est que son système embrasse tout; la religion politique n'est pas ce qu'il a surtout à cœur de rétablir, mais la doctrine théologique, la vraie foi; lui-même se sert de ce mot 1 : et théologiquement il place bien au-dessus d'eux une divinité étrangère , Mithra. On
• th àXrfà etowSiiav. Julian., EpUt. 5a, p. at6.
le prendrait pour un hérétique chrétien, quand il développe l'idée moitié platonicienne, moitié persane, de son Dieu absolu, ayant pour émanation, pour fils, j'allais dire pour verbe, le Soleil, un né de un , type de vertu , de beauté et de vie, roi des intelligences et de la matière x. Julien ne fut pas réellement un restaurateur de l'ancien culte , mais un réformateur, et presque un fondateur de culte nouveau. Dans le but d'amener le polythéisme à F état de doctrine vraie, d'en faire une religion complète, à l'instar du christianisme, il voulut lui donner deux choses, peu compatibles avec son principe, une morale et une hiérarchie- La morale était difficile à introduire parmi des pratiques symboliques qui , mal conçues, étaient devenues la sanctification des penchants humains les plus déréglés : pour la préparer, Julien fit faire des lectures et chanter des cantiques dans les temples a. Lui-même désigna ses livres canoniques , livres de philosophie pour la plupart, mais d'où les pyrrhonniens et les épicuriens furent sévèrement exclus. Il exclut aussi les fables qui pouvaient enflammer trop vivement l'imagination : mais alors , que devenait la poésie de l'Hellénisme? Il défendit
tcO vctîtoo rrarpc;. — É£ ivô; TrpGTîXôt t&ù ôioû, eïç àq>' ivoç t&G voyît&ù xoajx&o ftaotXeu; ftXtoç... Julian., Epist. 5i; Orat. de Soi. Reg., p. a65 et seqq.
* Julian., Epist. 5a, 56; Fragm., p. 55o et «eqq.— Greg. Nai., Orat. in Julian., i, p. iox et seqq. — Sozom., v, 16.
aux prêtres de se mêler aux festins et aux jeux; de fréquenter les théâtres, eux et leurs familles; c'était là pourtant une des principales observances de F ancien culte, un de liens qui le rattachaient à l'ordre politique. Blâmant les païens d'ignorer la charité si bien pratiquée par les Galiléens, il voulut que chaque ville eût ses hôpitaux et ses associations de secours; mais l'application de pareils établissements au paganisme était dénuée de raison , car le paganisme ne prêchait point la fraternité des hommes devant Dieu , et la charité n'est qu'une con- ' séquence de ce principe. Comment , d'ailleurs , fonder une morale énergique sur une religion qui n'admettait pas comme dogme incontestable l'immortalité de lame? « Je ne suis pas de ceux qui « la nient, écrivait Julien à un de ses prêtres; mais « les dieux seuls connaissent ce grand secret , nous « ne pouvons ici bas que conjecturer »
Il voulut constituer une hiérarchie de prêtres, d'archiprêtres et de souverains pontifes, sur le modèle du clergé chrétien , avec pouvoir de suspendre, de déposer, d'excommunier. C'était précisèment introduire dans le paganisme ce qui, dans le christianisme, faisait le plus grand embarras du pouvoir civil , et avait causé tant de déchirements
1 Julian., Epist., Fragm., p. 53ot 53 1 et seqq. • tï; xeî; |Uv dhApûiroK àppéÇu mpt tmoûtwv lixaÇttv, tmcrecrtai Si airrk tw; ôtw; «hflqwn... Julian., Epist. 53.
depuis Constantin : une organisation sacerdotale indépendante de l'autorité temporelle, et la distinction entre prêtres et laïcs *, étrangère au paganisme romain. 11 commença même à réunir des synodes de pontifes et de philosophes, à la disposition desquels il mit les chevaux de la course publique, parodie burlesque des voyages d'évèques, si critiqués sous Constance. On vit alors des philosophes de cour, en besace et en manteau, qui, se faisant livrer les archiprêtrises et les pontificats, se précipitaient sur cette curée de places et de dignités religieuses , avec une avidité qui démentait leurs prétentions k la sagesse. La prospérité les avait rendus aussi insolents que cupides a. Tandis que , sous les portiques du palais, ils s'enivraient au souffle d'une fortune si nouvelle, Julien se ravalait pour leur plaire et mériter leurs adulations. Le palais et les jardins de Constantinople étaient transformés en un Panthéon dont les innombrables idoles recevaient tour-à-tour le culte de l'empereur. Chaque jour, chaque heure de la journée avait son dieu particulier auquel il sacrifiait; portant le bois lui-même , soufflant le feu , trempant ses bras dans les entrailles des victimes : on le vit enfin, lui , si modeste et si grave , danser aux fêtes d'Adonis avec
1 Tt ph h?"»;» tC 9i îJuJttuç... Julian., Fragm. epist. 5a. * Eunap., c, 5. — Julian., Or., 7, p. 4*6, 418. — Aram. Marc., xjcii. — Greg. Naz., in Julian., u, p. 120 et seqq. — Socr., ut, 1.
des prostituées. Les païens sensés en rougissaient; les chrétiens s1 en moquaient ; ils rappelaient Fictimaire1 : à leurs yeux, Julien était tombé audessous du prêtre.
Il fallait de l'argent pour ce clergé païen qui devait étendre son réseau sur toutes les provinces : les sacrifices d'animaux , dont la dépense incombait aux municipalités , les hécatombes , par exemple, étaient chers 1 ; d'ailleurs, les mœurs publiques, rendues plus délicates par l'influence du christianisme, répugnaient aux sacrifices sanglants : c'étaient là deux difficultés. Mais Julien se fût bien gardé de réformer ces immenses boucheries , consacrées par la poésie hellénique ; et en outre , la science divinatoire réclamait l'emploi de victimes. Lui-même aussi attachait aux immolations d'êtres vivants une idée mithriaque peut-être, mais surtout chrétienne , d'expiation et de régénération ; il avait voulu subir le baptême sanglant du taurobole. Ce surcroît d'impôts, mal accueilli par les villes, nuisit à la cause du polythéisme. Cependant, la Grèce relevait ses temples ; les initiations mystérieuses reprenaient cours en Orient ; mais l'Occident restait
1 Victimarius pro sacricola dicebatur... cl culpabatur bine opportune, cum ostentation» gralia vehens licenler pro sacerdoubus Mcra, immixtiuqua muuerculi* lastabatur... Amm. Marc., xan, 14. — Greg. Nia., in Julian., ii, p. xai. — Chrysost., m Gentil., p. 676.
* Innumeros, *>ne paramoiiia , mactans boves. .. Amm. Marc., xxt, 4. — Julian., Rpiu. 4.
froid : il n'avait pas entendu la voix de Rome , sa régulatrice et sa mère.
Tel était le travail de Julien pour la reconstitution du paganisme. Quant au christianisme, il n'osa pas d'abord l'attaquer de front, sous l'empire d'une loi de liberté , qui lui permettait d'être païen , si bon lui semblait, à condition qu'il laisserait eii paix ceux qu'il appelait des Galiléens; mais il s'y prit par des moyens détournés. Il sema la division entre les % sectes, affectant pour le christianisme une pitié ironique plus amère que la persécution. On raconte qu'un jour il réunit dans son palais, comme pour les mettre d'accord, des représentants des différentes communions, et se donna le divertissement d'une lutte théologique à laquelle il présida comme il eût fait à un combat de gladiateurs. Quand la dispute devenait tumultueuse, il imposait silence auxcontendants par ces paroles : « Ecoutez-moi ; les Franks « et les Alamans m'ont bien/ écouté 1 ! » Il savait dit l'historien païen qui nous donne ces détails , qu'il n'existe pas d'animaux féroces plus cruels pour l'homme , que la plupart des chrétiens ne le sont les uns pour les autres * : et son intention était de les irriter par le contact afin de les mieux diviser. Il
1 « Audite me, quem Alamairoi audierunt et Frand. - Amm. Marc., un, 5. * NulUs infestas homtoibut bestias, ut suot stl>i féroces pferique christianorum experlus. Amm. Marc., xxix, 5.
suivit cette politique partout avec persévérance r» Quant aux apostasies, il n'avait pas assez défaveurs pour les payer, ni de menaces ou de ruses pour les arracher; elles chrétiens avouent >qu'il en obtint beaucoup , sans trop s'inquiéter si elles étaient sérieuses. C'était déjà beaucoup pour lui que de tourmenter les Galiléens. Ainsi , il se fit un jeu cruel de jeter du sang de bêtes immolées dans les fontaines qui abreuvaient la ville chrétienne d'Antioche a.
Bientôt il organisa , par des lois et des mesures administratives , un vaste système de persécution qui se vantait d'épargner le sang , mais qui étouffait l'intelligence. Lui, l'empereur philosophe, il empêcha les chrétiens d'enseigner les arts libéraux , déclarant, par un édit, leur croyance incompatible avec les professions de rhéteur, de philosophe, de grammairien et de médecin 3. Cette exclusion était motivée sur un jeu de mots à peine digne du plus misérable des sophistes. Comme le culte païen s'appelait en grec l'Hellénisme , Julien prétendait que la littérature hellénique était une propriété exclusive des païens 4. Il soutenait aussi que
1 Quo i agebat ideo obstinate, ul dissensiones augenle licentia, non timeret unanimantem poslea plebem. Amm. Marc, xxu, 5.
* Théodore!. , m, ti. — Chrys. , Omt. 45; Gentil. n p. 693.
* Amm. Marc., xxti, 10; xxv, 4. — Chrysost. , Orat, 40. — Julian., Epist. 49.
4 Hfu'rip&t, Ynoiv, ci Xv-yoi, x«t TÔ EXtaviCstv, cov y.où tô as€siv dioûç... Greg. Nai., inJutian., îi, 10a.
les poètes et les philosophes grecs ayant écrit sous l'inspiration des dieux , les chrétiens ne pouvaient ni les admirer sans hypocrisie, ni vivre honnêtement de ce qu'ils n admiraient pas. a Choisissez donc , « leur disait-il dans un édit que nous avons encore ; « expliquez Homère , Hésiode et Platon , si vous « croyez qu'ils pensaient bien: autrement, contentez- « vous de lire dans vos églises Luc et Mathieu, afin « de conserver votre langue et vos oreilles à l'abri « de toute souillure profane. 1 » Un grand nombre de professeurs fermèrent leurs écoles. Cet édit fut suivi d'un second qui ne défendait plus seulement aux chrétiens d'enseigner, mais d'étudier les belleslettres dans les gymnases, de peur que la lecture des livres païens n'altérât en eux la simplicité de la foi a : c'est de ce style railleur et cruel qu'il rédigeait ses lois. Et pourtant, de pareilles mesures frappaient plus de la moitié de l'empire ; et le christianisme comptait alors dans ses rangs de grands écrivains , d'éloquents orateurs que Julien connaissait bien , puisqu'ils s'étaient assis côte à côte sur les bancs des mêmes écoles ! Si la petite cour de rhéteurs envieux et médiocres qui l'entourait applaudissait à ces inventions odieuses, les païens équitables ne se cachaient
1 Ba£iÇoVruv tîç ràç tmv raXtXatuv bxXitoiac, iÇnpiaofUvu Matéaîov xa î Aovxâv. Julian., Epia, 4a.
• Greg. Na». , in JuUan, , u, 10a. — Cf. Soc rat., tu, 16. — Sozom., 1 8. — Àmbr.y Ep'ut. n.
pas pour les blâmer. « Cela était dur et barbare, tlit « Ammien Marcellin , et mériterait d'être enseveli « dans un éternel silence 1 ».
L'ironie insultante, le sarcasme appliqué à la persécution , comme pour mieux faire sentir aux vie-
dérisoires tirés des Ecritures , mettent sans cesse à découvert , dans les actes de Julien , la haine implacable et perfide de l'apostat. S'il confisque les biens d'une communauté chrétienne , c'est , dit-il , afin d'aider les Galiléens à entrer plus aisément dans le royaume des deux qui n'est ouvert qu'aux pauvres *; s'il exclut ces mêmes Galiléens des hauts postes de l'administration civile , c'est que les magistrats ont une juridiction criminelle , tandis que la loi des Galiléens défend à ses sectateurs de ver* ser le sang3. 11 essaya d'épurer aussi les armées; mais il sentit bientôt qu'il fallait s arrêter, et se contenta d'une vague participation des soldats au cérémonial officiel du culte païen. Les anciens signes nationaux avaient d'ailleurs remplacé , sur le Labarum, le monogramme du Christ. Les soldats s'habituaient à considérer le culte public comme un point
1 Illud autem erat ioclemens, et obruendum pereooi filentio. Amm. Marc., xxii, to; xxv, 4.
* ïv' «ç tyjv (tanXttav twv oùpavûv tùcâwiepov iroptuSô<n. Juliao., Bpit.y 43, p. 196.
- Socrat.,in, i3. — Sozom., v, 18.
de discipline qui pouvait légitimement varier suivant les ordonnances des empereurs, régulateurs suprêmes et absolus des armées, sans porter atteinte aux croyances particulières. Dans les théories du gouvernement impérial , l'empereur étant une personnification dé l'État , il paraissait tiaturel que la religion de l'empereur devînt la religion ostensible de l'État; mais aussi , le soldat rentrait sous la loi de liberté pour tout ce qui n'était pas cérémonial public.
L'administration de Julien, autrefois si juste, était marquée maintenant au cachet de sa passion. Une ville chrétienne ou une ville païenne n'étaient pas égales devant ses yeux ; et il leur faisait sentir cette inégalité dans les choses les plus étrangères à la religion. La ville de Pessinunte avait été frappée par des fléaux naturels : l'empereur déclara qu'il était tout prêt à lui porter secours , mais à la condition que les habitants rétabliraient unanimement le culte dé la mère des dieux; qu'autrement, loin d'obtenir sa pitié, ils encourraient ses châtiments *. Deux villes de Palestine , très-proches voisines mais rivales d'intérêts, étaient rivales aussi de religion ; toutes deux avaient le titre de municipes : Julien déclassa la ville chrétienne, et la soumit, comme simple bourg, à la juridiction de son ennemie*. Pendant les règnes de
1 n«j?tvoûvTt poYjôeïv *T0iaoç itpu , et rfo pwrfpa tûv «tfcv IXimv xxrtKrrnoouoiv éocuToïç... Julian., Rpût. 49, p. ao6.
* Sozoœ., v, 3. — Greg. Naz., in Julian., 11, 97.
Constantin et de Constance , beaucoup de temples avaient été dévastés ou démolis par les chrétiens , et souvent à la provocation du gouvernement lui* même. Julien fit informer judiciairement sur tous ces actes afin d'en poursuivre les auteurs, soit pour délit public, soit pour réparation de dommages. Ce fut un prétexte à des vexations qui enveloppèrent des laïques , des prêtres , des églises entières , et jusqu'à des villes; car on faisait remonter la responsabilité à tous ceux qu'on voulait dépouiller ou punir. On confisquait, on emprisonnait, on mettait les évéques à la question ; plusieurs prêtres moururent dans les tortures ,. Césarée, métropole de la Cappadoce, s étant convertie presque tout entière au christianisme , avait supprimé trois temples ; Julien la fit déchoir de son rang , la frappa d une contribution applicable aux seuls chrétiens , et enrôla tout son clergé dans les gardes de police \ Les païens , animés par ces exemples , se crurent tout permis ; des pillages d'églises, des violences sur les personnes, des massacres, eurent lieu en plusieurs endroits de l'Orient : l'évêque d'Alexandrie, Georges, fut égorgé dans une émeute. On prêta alors à Julien ce propos atroce: « Est-ce si grand'chose qu'un « Grec ait tué dix Galiléens ? » Assurément il ne faut
1 Greg. Nu., in Julian., n, 89. — Théodore!., ui, 3.— Sozom., 9» >o.
» Soxom., v, 4. — Greg. Nu., in Jalian,, 11, 91.
voir là qu'une calomnie de ses ennemis, mais luimême semblait justifier la calomnie par sa mollesse à réprimer les désordres ».
Ces actes amenaient-ils les esprits au but qu'il se proposait ? L'histoire contemporaine nous dit que non. Tandis que leur immoralité répugnait à toutes les âmes honnêtes dans les rangs païens, leur exécution, conduite avec une légèreté aveugle, tournait au détriment du polythéisme. Ainsi Julien voulut offrir, de ses mains, un sacrifice solennel dans les murs d'Antioche, qu'il savait la ville la plus chrétienne de l'Orient. La curie devait faire les frais des victimes ; elle s'y refusa ; les païens, peu nombreux, eurent peur, et se cachèrent ; et quand la cour arriva, s'attendant à une hécatombe, Julien n'aperçut, dans le temple désert, qu'un pauvre prêtre tout honteux de n'avoir à présenter qu'une oie a. Lui-même raconte avec indignation cette burlesque histoire. Il voulut se venger en faisant exhumer le corps du martyr Babylas , enterré dans le bois de Daphné, et dont le contact, disait-il, gênait l'oracle d'Apollon ; mais toute la ville, ses magistrats en tête, vint assister à la translation des reliques, en chantant des psaumes qui prophétisaient la chute prochaine des idolâtres 3. En Egypte, il grandit Athanase à son niveau en le
1 Greg. Naz., in Julian., n, 9a. — Cf. Sozom., ▼ , 9.
* Èfi» ftiy fou çï'pwv otx',8iv rû, Osix*»* Upiïov. JulUn., Mhop.9 p. 97.
1 Chryfcost., Ont. in S. Babyl.
398 CHAPITRE VIÏ.
dénonçant aux Alexandrins comme son ennemi personnel. Le ridicule se mêlait à toutes ces solennité» païennes, tombées en désuétude depuis cinquante ans. Moins sobres que braves, les Gaulois de Julien se pressaient aux hécatombes pour s'y gorger de viandes et de vin 1 : on les ramassait ivres sur la place, pendant que le vainqueur de Strasbourg figurait dans des chœurs de danses avec des courtisanes a ; et le lendemain de quelqu'une de ces orgies honteuses, il écrivait à Maxime avec les illusions d'un fanatique : « La piété fait de grands « progrès parmi mes soldats : l'armée romaine rea vient au culte des Dieux3. »
Mais ce ne furent pas là ses plus grands mécomptes. Dans son ardent désir d'infirmer la vérité du christianisme, il fit alliance avec le* Juifs, sans se rappeler que ce peuple avait le mépris des païens s'il avait la haine des chrétiens : il correspondait avec leur grand prêtre 4 ; il les accablait de caresses ; il entreprit enfin de relever leur temple , pour démentir la célèbre prédiction de l'Évangile , qu'il
corrupti, humeris impositi transeuotium, per platcas,ad sua diversoria portabantur : Pétulantes ante omnes et Celtae. Amm. Marc., xxh, la.
• Cbrysost., Oral, in Gentil.— Cf. Amm. Marc., xxit, 9, i3.
(agi ffrpaTwrtôou ôi&at&ç fonv. Julian., Epist. 38, p. t8a.
* Jntian., Ep'ut a5. — Cf.Creg. Naz.,«« Julian., n, m.— m, i5. — Ruf., x, 37. — Socrat.,ui, 10.
n'y resterait pas pierre sur pierre. Les deux rives de la mer Égée, et jusqu'à l'Italie et à la Sicile, étaient alors en proie à des agitations souterraines qui ébranlaient la plupart des grandes cités1. Des courants de fçu intérieur circulaient de l'Etna au Bosphore; les villes de la Macédoine, de l'Asie, du Pont, de la Syrie, avaient toutes plus ou moins souffert; Nicomédie n'était plus qu'un monceau de ruines; 4 Nicée à moitié abattue, Constantinople dévastée, et beaucoup de lieux de la Palestine et de l'Egypte, portaient témoignage des fureurs de la nature. Le tour de Jérusalem vint aussi. Pendant que les ouvriers étaient occupés à creuser les fondations du nouveau temple, des secousses se firent sentir, et la terre en tr' ouverte laissa échapper des flammes. Le grand désastre de Nicomédie, réduit aux proportions d'un événement naturel , n'avait point ému les imaginations, l'accident de Jérusalem les frappa violemment. Julien avait attaché à son œuvre un caractère d'opposition antichrétienne qui se tourna contre lui. La signification que les chrétiens donnèrent au fait , et que beaucoup de païens durent accepter, était légitime, puisqu'elle répondait aux
• Terras motus horrendi pcr Macedoniam, Asiamque, et Pontum assiduis puUibiu oppida multa concusserunt et montes. Velut nuroine summo fatates contorquente manubias, ventosque ab ipsis excitante cardinibus, magnitude furentium incubuit procellaruro . . . monlium gemitus... Àram. Marc, xvii, 7. — Cf. Greg. Naz., in Jultan.t 11, 124.— Sozom., vx, a.— Liban., Orai. ia,p. 814. — Chrysost., in Gentil. t p. 6q3.
intentions de l'attaque 1 : Julien avait confirmé la vérité des prophéties en voulant la détruire.
Tandis qu'il donnait ainsi au monde un triste exemple de l'abaissement des grands caractères sous les petites passions, Julien retrouvait encore parfois, loin des excitations d'un fanatisme haineux, son ancienne grandeur morale. Il rétablit dans le palais la simplicité des vieux temps, chassa les eunuques, fit punir les délateurs , et licencia cette armée de flatteurs gagés qui avaient fait tant de mal à Constance et à lui-même a. Il simplifia l'administration, et réduisit, par exemple, à dix-sept les Agents d'affaires , qui étaient auparavant de plusieurs milliers. Un jour qu'il avait fait demander un barbier, il lui arriva un personnage magnifiquement vêtu : «Quoi! dit -il avec une feinte surprise, c'est un « barbier que je voulais , et non pas un intendant « des finances3; » et il supprima ces profusions absurdes. Ses réformes dans les lois civiles lui ont mérité les éloges de l'histoire : mais, avec sa manie de mêler la religion à tout, et de s'enquérir des plaideurs s'ils étaient chrétiens ou païens, il fit douter de cet esprit de justice , qui était , en Gaule , sa
* Qreg. Nax., in Julian., h, tu.— Theodoret., m, i5. — Socr., m, ao. — Ruf., x, 37, 38.— Sozom., aa.— ChrytoK, in Jud.% 3, p. 436,
* A mm. Marc., «an, 3, 4 . — Liban , Orat . 1a. — Zonar., m. — Etitrop., &, 16. — Aur. VictM Ctes. 4a.
* Ego non ratioualem jussi, sed lonsorem acciri. Amm. Marc., un, 4.
gloire la plus brillante; et ses amis eurent besoin de le défendre.1 Malgré sa simplicité , son économie, son désir d'être utile aux petits , il ne se rendit point populaire : il avouait lui-même qu'on ne F aimait pas \ Tout chez lui sentait la personnalité et l'orgueil philosophique : il ne causait pas d'entraînement populaire parce qu'il n'en éprouvait point lui-même : il excita l'étonnement , l'admiration, la haine , jamais l'amour. Mais sa mort effaça bien des taches de sa vie. Tombé, comme Eparninondas3 , sur le champ de bataille, le flanc traversé par une flèche ennemie, il vit, sans effroi, approcher sa dernière heure, et expira, au milieu de ses amis, en conversant de la destinée des âmes , dans le langage et avec la sérénité de Socrate 4.
Que dire après tout cela? que Julien fut un grand homme incomplet , moins pourtant par la faute de sa nature que par la fatalité de sa vie. Ses courtisans de paganisme développèrent avec excès le vice de son éducation, en ajoutant leurs haines à sa haine , leurs petites passions aux faiblesses de son
• Aram. Marc., xxii, 9, 10.
q JuKan. , MisoPog.% p. 101 et pass. — Amm. Marc. , xxi, 4;
3 Amm. Marc., xxxt 3»
4 Ip*e cum Maximo et Prisco philosophé super animorum snblimitate perplexiu» disputant... — Voir dans Ammien Marcdlin le tableau touchant de cette mort, xxr, 3. —Cf. Liban., Orat.