III
4{fc2 CHAPITRE VII.
caractère. 1 S'il eût régné longtemps gouverné par ces conseillers aveugles et intéressés, on ne saurait imaginer quels déchirements il aurait causés à l'empire, car la voie où il -était entré n'est pas de celles d'où l'on peut sortir. Toute la gloire gagnée au dehors n'aurait pas cicatrisé les blessures du, dedans. Pour lui comme po«r le monde, sa mort prématurée pe fut donc pas un malheur. Chose triste à penser, et pourtant vraie , la patrie romaine n'eut pas à regretter pour son honneur et pour son repos le jeune héros , dont elle était fière, qui aurait différé sa ruine d'un siècle peut-être, qui, du moins, mourait noblement pour elle.
Dans les circonstances où vécut Julien, un prince, païen comme lui, avait deux rôles à jouer, diversement louables, niais tous deux grands.
Le premier consistait à tenter, ainsi qu'il fit, une restauration païenne , mais à la tenter populaire , politique, nationale, à la faire partir de Rome etnon pas d'Athènes. Quel spectacle que celui de Julien, le plus grand capitaine du monde romain depuis Jules César, montant au Capitole avec vingt légions, pour y proclamer, sous les mêmes formules que Symmaque, le retour de l'empire à ses anciens dieux en même temps qu'à son ancienne gloire. La vieille société en eût tressailli jusque dans ses bases.
1 • Ingénu levions. - C'ert un reproche que son admirateur A mmien lui adresse en vingt endroits.
Sans doute, on ne fait point rétrograder le courant des opinions humaines; mais on peut le suspendre, quelques moments ; on peut du moins le troubler par de terribles orages, en s' armant de la sympathie des souvenirs, , en opposant aux nouveaux desseins de la Providence les forces qu elle-même avait créées dans le passé, pour les briser ensuite et les jeter loin d'elle.
Le second rôle était plus digne d'un philosophe. Il consistait à confirmer , au nom. du culte polythéistique , la liberté religieuse proclamée par Constantin au profit du christianisme; à effacer de l'édit de Milan cette tache de guerre civile qui en faisait une conquête chrétienne sur le paganisme; à le transformer enfin en une loi nationale et commune, fondée sur la reconnaissance unanime des droits de la conscience. Qu'il eût été beau de voir ce jeune homme , à qui les princes chrétiens avaient été si funestes, respecter le christianisme comme une des croyances de son pays et le couvrir de sa toute-puissance! Quand bien même cette œuvre de concorde n'eût pas été durable avec la marche rapide des choses, quelle auréole n'environnerait pas le nom de Julien dans l'histoire !
Mais le petit-fils de Constance-Chlore n'avait pas l'âme assez romaine pour le premier rôle , ni assez haute pour le dernier.
Un seul trait montrera à quel point Julien se
trompait dans l'appréciation de l'esprit de son temps et du résultat de ses efforts. Quand il mourut de la mort des grands princes, en tète des aigles romaines, cette armée dont il était l'idole, qui le pleurait comme un père, qui voulait toute mourir pour ne pas lui survivre cette armée lui donna pour successeur un chrétien.
1 IncreJibilc dictu est, quanto ardorc miles, ad vindictam , ira et dolore ferventior, involabat, hastas ad scuta concrepaos ; eliam niori, si tu lisse t fora, obstinalus. Àmm. Marc, xxv, 3.
PrincipaU de Jovien et de Valentinien. — Le gouvernement romain re- Tient à la tolérance religieux.— Aventures d'Hilaire de Poitiers; Florentia t'attache a loi ; son apparition au concile de Sêleiicie ; son voyage à Constaotinople.— Constance le renvoie en Occident; son manifeste contre cet empereur. — Sa lutte contre Valentinien. — Nouvelles incursions des Germains en Gaule. — Maladie de Valentinien ; il s'associe son Els Gratien. — Il épouse Justine. - Défauts et qualités de Valentinien ; son amour de la justice; son impartialité dans les questions religieuses. — Ses diverses campagnes en Alamanie. — Les Quades ravagent la Pannonie. — Valentinien va les combattre; il donne audience à leurs ambassadeurs. — Il meurt dans un accès de colère.
Ce qui éclata sur le cercueil de Julien , ce ne fut pas une réaction chrétienne , ce fut la condamnation de toute réaction, le retour à la liberté religieuse écrite dans l'édit de Milan, et toujours violée. L'armée voulut d'abord donner pour successeur à son héros, qui venait de mourir, le païen Sallustius Secundus; sur son refus, elle prit Jovien. Celui-ci était chrétien. Il regarda comme un devoir de déclarer à l'armée qu'il l'était , et qu'il le resterait 1 : cette explication n étonna personne , car on savait qu'il avait résisté avec courage aux ordonnances de
1 àùtôç xptffTiavov euVrôv tïvau Xfyav. Sozom., vi, 3. — Socrat., iv. t . — Théodore!, But. ecc.. IV, 5.
Julien. Tout en proclamant sa croyance personnelle, il prit l'engagement de faire respecter les deux cultes de l'État, replaça la croix sur le Labarum, mais conserva les pontifes et les aruspices; et fit même consulter officiellement les entrailles des victimes sur les opérations de la retraite. De retour en Syrie , il travailla à calmer les divisions du christianisme, recevant d'ailleurs sans froideur les philosophes, anciens amis de Julien. Le parfait équilibre de son administration se lit encore sur ses médailles, dont plusieurs portent des symboles païens. Les polythéistes équitables, et beaucoup de chrétiens, applaudirent à cette politique ; et le philosophe païen, Thémistius, député par le sénat chrétien de Gonstantinople , vint lui faire entendre ces belles paroles: « Quand tu as ordonné, ô Em- « pereur , que îe culte de la Divinité resterait « libre , tu as imité Dieu qui , en plaçant dans « nos âmes un penchant naturel vers les choses o religieuses , nous a laissé le soin de le régler ; « quiconque y Veut intervenir par la violence nous « ravit un droit que nous tenons de Dieu même *. « Ni les confiscations , ni les supplices , ni les bû- « chers ne peuvent l'abolir ; car si les hommes dis- « posent de mon corps , ma conscience me reste
• Tôv rpoicov èi -rij« 6cp«reîa< l^t t*k <v Uâarta 0cuXw*K. ÔJi irpcxrot- Orat. v.
te et clément l'aveu arraché à des lèvres tremblantes « par la douleur. » C'étaient les vrais sages qui parlaient ainsi; mais les exaltés1 criaient à la persécution ; les sophistes coupaient leur barbe , quittaient leurs manteaux et affectaient de se cacher, tandis que des évëques ariens osaient dire sans doute , comme ils firent sous Valentinien , qu'ils regrettaient les jours de l'apostat.
Ce règne d'honnête homme ne dura pas uh an ; mais Valentinien, successeur de Jovien , prit à tâche de l'imiter. C'était un homme austère , pour qui l'idée de justice absolue était la règle de la vie , et qui , malgré sa nature emportée , malgré ses convictions chrétiennes ferventes , arriva , en fait de religion , à l'impartialité systématique *. Il àvait défendu naguère avec courage sa propre liberté contre Julien. Accompagnant un jour cet empereur, en qualité de tribun des Scutaires, dans le temple de la Fortune, à Antioche, où il allait sacrifier, Valentinien reçut sur son manteau quelques gouttes de l'eau lustrale dont le prêtre , armé d'un bouquet de verveine , aspergeait ceux qui entraient. Naturellement violent , Valentinien rudoya le prêtre ; on prétend même qu'il coupa le morceau touché par
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TUJ4.ÇtfY1PJVT©. SOCTfit., Itt, 1% .
* Atftm. Marc. xxx , 9. — - So/om. , vi , ai. — Socr., vi , t. — Cod. Theodot., I. 8; t. 8, 1. r ; I. 9; t. 16, I. 9.
l'eau lustrale et le jeta à terre Cette scène étrange irrita Julien , qui ordonna à son tribun de sacrifier sur-le-champ ou de quitter la milice; Valentinien préféra partir. Avec de tels antécédents , le nouvel Auguste avait besoin de rassurer les païens : il publia une loi qui confirmait à chacun « la libre faculté * d'adorer ce qu'il renfermait dans son âme ; » ce furent les termes de l'édit. Dans le sein du christianisme , il s'imposa la règle de ne favoriser aucune secte , de ne point chercher à influencer les conciles, de laisser aux évéques les décisions de dogme et de discipline, et de ne point intervenir dans leurs querelles, sinon pour y mettre la paix *.
Avec ces bonnes dispositions il vint à Milan , se dirigeant sur la Gaule où il voulait fixer sa résidence ; car il avait laissé l'Orient et Constantinople a son frère Valens, qu'il s'était donné pour collègue. A Milan , Valentinien trouva les ariens et les catholiques aux prises, se disputant pour ou contre Auxentius, évêque intrus de cette métropole. Les
Sozom., vi, 6.
9 Uaicuique, quod animo imbibis>et, colendi liber» faeultas tribu ta est. Cod. Theod., I. 9; t. 16, 1. 9. — Hoc moderamine priotipatus incltruit, quod iuter rrligiouum dtvenitttr s médius s (élit, nec quemquam inquietavit, ocque ul hoc colcrctur imoeravit au( illud: nec interdictis minaribus subiectorum cervicem ad id quod ipse coloit inclinait, acd inlemeralas reUquit has partes ut reperit. Àmni. Marc., xxx, 9.
catholiques d'Italie avaient appelé à leur aide Hilaire de Poitiers , qui avait en Occident la même autorité dogmatique qu'Athanase en Orient. Hilaire était donc là , armé de son orthodoxie inflexible , harcelant Auxentius de questions , démasquant les subterfuges de ses réponses , et dans sa polémique d'écrits et de discours, ne lui laissant ni paix ni trêve r. La majeure partie des fidèles , entraînée par lui , avait déserté la communion de son évêque et ne fréquentait plus l'église de Milan. Valentinien, avant de prendre parti dans cette affaire délicate, voulut s'assurer si Auxentius, chef d'une église catholique , était réellement arien ; et malgré les règles qu'il s'était tracées , il lui fallut bien s'établir juge d'un acte de foi ecclésiastique. Auxentius arrangea le sien de manière que Valentinien n'y vit rien de condamnable, en sorte que non -seulement il communiqua avec lui , mais ordonna aux évéques d'Italie d'en faire autant. Hilaire réclama ; Valentinien le traita comme un brouillon, et le renvoya en Gaule : mais Hilaire persistant avec courage, lança, à son départ, un manifeste dans lequel il exhortait ses très-chers frères les évéques d'Italie à maintenir leur communion séparée , nonobstant les volontés de l'empereur a.
J'ai besoin d'interrompre ici le fil des événe-
1 Hilar., Contr. Auxtnt.y p. 1267, seqq.
* Hilar., Contr. Auxcmt.^. ia63, 1964, ia65.
m CHAPITRE Vlll.
mente politiques pour expliquer au lecteur comment Hilaire se trouvait en Occident , et à quelle aventure il avait dû la fin de son exil. Nous l'avions laissé en 35g , sous le règne de Constance , dans les montagnes de la Phrygie, écrivant des livres de controverse et d'exégèse , et entremêlant ses travaux de bonnes œuvres qui l'avaient rendu cher k tout le pays ; car cet homme , si terrible la plume à la main , était, dans l'habitude de la vie, affable, indulgent, charitable, même pour les hérétiques, même pour les païens x. Le voisinage de quelques évêques italiens * , frappés comme lui et pour la même cause, adoucissait un peu l'ennui de sa solitude, quand Une grande nouvelle vint agiter les bannis dans leurs pauvres cabanes. Le bruit se répandit que l'empereur convoquait deux conciles à la fois, l'un en Orient et l'autre en Occident, afin d'y faire adopter, comme définitif, un formulaire de sa façon Sur la question des substances divines : ce bruit n'était pas sans fondement.
En effet, Constance , dont rien ne modérait pins l'orgueil théologique , ayant fabriqué un nouveau symbole que les docteurs de cour, les femmes et les eunuques proclamaient un chef-d'œuvre, voulut le rendre obligatoire pour toute la chrétienté.
' Vita. Hilar., ap. Bened., p. 96.
* Enlre autres Kuscbe, de Vcrceil.
Comme tes conciles rembarrassent, et qu'il se souciait peu dé ressusciter les souvenirs de rassemblée générale de Nicée , il s'avisa d'un faux-fuyant bizarre , mais hardi. Il imagina un concile œcuménique en deux parties , dont l'une représenterait la chrétienté occidentale, l'autre celle d'Orient. Chacun kle ces demi-concilès, âpres avoir discuté sur les matières soumises par l'empereur, enverrait dix députés à Constantinople -, avec plein pouvoir pour discuter de nouveau les mêmes matières en sa présence, et arriver à une conciliation , c'est-à-dire, à l'adoption forcée de son système. C'était, comme ôn Voit j évoquer à lui toute l'autorité dogmatique ; c'était abolir la constitution représentative de l'Église y en réduisant ses grandes assemblées délibérantes au rôle de simples conseils consultatifs , et te gouvernement aristocratique des évêques au rôle de simple corps électoral^ envoyant des conseillers âu prince. L'évêque du dehors devenait par là Tévêque unique du dedans. Pour l'accomplissement de cette révolution , il convoqua dans la ville d'Arimihum , ou Rimini , en Italie, le concile des évêques octeidentaux, et àSéleucie, enCappadoce, celui des évêques d'Orient. Le comte Léonas, demi-païen, très-délié, expert en intrigues, fut chargé de diriger les délibérations de Séleucie La responsabilité du concile de Rimini , qui devait présenter le
1 Hilar., Cont. Cotut,% p. ia48.
plus de difficultés , pesa tout entière sur le préfet du prétoire d'Italie , Taurus , dont les instructions se résumèrent dans ce peu de mots : « Gagne le « consulat 1 ! »
Les évèqmes gaulois et italiens , exilés en Orient , ne reçurent point de convocation personnelle pour se rendre à Séleucie; mais Hilaire réclama hardiment son droit que le gouverneur de la province n'osa point contester, vu les termes généraux de l'édit; et il reçut un brevet de la course publique1. Le Gaulois partit donc et voyageait à petites journées, accueilli par les pauvres gens de ces montagnes comme un père et un ami. Étant arrivé un dimanche dans une bourgade fortifiée dont nous ne savons pas le nom, il s'y arrêta pour prier et se dirigea vers l'église. Une jeune fille païenne se trouvait là par hasard mêlée à la foule des chrétiens. Avertie par une voix intérieure, elle s'écria tout à coup : « Voici le serviteur a de Dieu qui entre 3 ! »et se précipita vers la porte au moment où le Gaulois en franchissait le seuil. Se jetant alors à ses genoux , elle le supplia avec larmes de lui toucher le front, et d'y tracer le signe de la croix, suivant le rite des chrétiens 4. C'est
1 W\xt.t fragment y n, p. i3{8.
• Data sibi pergendi evcclione. Fortun., Vit. Hilar., 7.
» Quoddam cafiellum cum adiiuet, die dooùnico, ingrat» est tcmplmn : moique Florentia pudla geotilis, irrumpens multitudinem populi... temim Dei adveniue exdamans... — Fortunat., rit. Hilar.t 1, 7.
sibi fieri fidelit Jimpetrasset. Fortun., Vit. aLr.9 1, ^ ^
ainsi que se pratiquait la consécration des catéchumènes. Interdit, ému, l'évêque lui imposa les mains et la fit chrétienne. La jeune Phrygienne se nommait Florentia. Elle courut chercher son père et toute sa famille , et voulut qu'ils devinssent chrétiens comme elle. De ce jour, elle ne quitta plus Hilaire. A travers ses courses, ses exils et ses fortunes diverses, elle le suivit à Séleucie , à Constantinople, en Occident T. <c C'est mon père , disait-elle ; il ne m'a point « engendrée à la vie du siècle; mais il m'a régénérée « pour une vie meilleure \ » L'histoire ne dit pas ce que pensa la femme de l'évêque , lorsqu'elle vit arriver à Poitiers cette sœur phrygienne d'Abra , qu'assurément elle n'attendait guère; mais Florentia , après avoir vécu à côté d'Hilaire , mourut près de son tombeau , environnée de la vénération des fidèles , qui la comptèrent parmi les saintes. De tels attachements n'étaient point rares dans la primitive Église : et si quelques mélanges terrestres venaient parfois en altérer la pureté , le plus souvent aussi , ils conservaient avec leur caractère mystique le parfum le plus doux et le plus éthéré des affections humaines.
L'apparition d'Hilaire causa dans l'assemblée de
1 Qu» Florentia vestigiis ejus inhœrens , usquc Pictavos perducta est. Fortunat., Fit. Hilar., i, 7.
* Patrem vero se habere, non a qno generata est, sed per qnem r^generata est prredicabat. Fortunat. , ibM.
4M CHAPITRE Y»l-
Séleuçie un. étonneiuent qui ne fut pas sans bienveillance ; mais , avint de l'admettre , on voulut qu'il s'expliquât sur sa religion et sur cejle de son pays , car, d'après les préjugés orientaux , un Occidental , un Gaulois surtout, était nécessairement un théologien trèsrgross^er, incapable de comprendre la subtilité des discussions sur la nature çlu Verbe , et probablement un unitaire, 3 ta façon de Sabellius,. Les explications d'Hilaire pouvaient satisfaire les plus difficiles; on l'adinit à piéger dans le synode. Ce fut là qu'il vit de près et à l'œuvre ces; innpnibrables sectes qu'Âthanase appelait les petites soeurs de l'arianisme, se présentant avec une flisfintfipn , Ufl inot , une lettre qui les différenciaient les unes des autres ; sectes intentées par des cpurtisauis dpciles ou par des conciliateurs officieux , au nom de F unité. Mais i] y rencontra aussi des hérésies plus audacieuses qui allaient jusqu'à nier toute ressemblance entre le Christ et son Père, jusqu'à nier même toute génération venant de Dieu. Quand Tévêque de Poitiers entendit proférer des niots tels que ceux-ci: « S'il y a un fils de Dieu, Djeu % donc « une femme 1 ?» il s'enfuit épouvanté. « Pli ! a s'écriait - il , en gémissant , malheureuses mes «oreilles, qui ont entendu ces funestes paroles! « Quoi ! un homme , parler ainsi de Dieu ! De telles
* Nam si filius , necesse est ut fœmina ait , et coUoquiuin... Çilar. ,
Contr, Corut.t i, 3.
« prédications retentir dans une église du Christ1! » 11 ne se montra plus au concile, mais il forint le projet de se rendre à Constantinople , de demander audience à l'empereur pour lui exposer la vraie foi , de le convertir, en un mot; car, dans sa conviction naïve , le Gaulois s'imaginait que Constance avait à cœur la foi véritable. Arrivé dans la ville impériale, il se place sur le passage de l'empereur , et lui remet un placet auquel on ne donna point de réponse; il se présente lui-même au palais, dont on lui ferme les portes avec mépris,. Il apprend alors que les dix députés du concile de Rimini, qui venaient d'arriver, étaient déjà en butte aux séductions des agents de la cour; il les cherche pour les raffermir ; e{ trouvant parmi eux l'évéque d'Arles , Saturninus , son ennemi e\ l'auteur de son exil , il l'attaque corps à corps; il veut l'amener ^ une explication publique. L'opiniâtreté de cet homme de fer effraya Constance qui , sans lever la sentence de» banissement , le renvoya en Gaule comme un perturbateur du repos de l'Orient et un senieur de discordes a. U s'embarqua donc pour l'Italie, toujours hors la loi, et p!éport£ dans sa, patrie même.
1 « O miseras aures meas quae tam funestœ vocis sonum audierunt l Htec de Deo ab Domine dici , et de Christo in ecclesia prœdicari! . Hilar., Contr. Const.y i, 3.
juhetur,... abaque eiilii indulgentia. Sulp. Sev , Hist. ecc. , p. a6i.
Avant de quitter Constantinople, Hilaire, qui n'avait rien à ménager et qui ne craignant pas le martyre , lança pour adieux à l'empereur ce manifeste fameux que nous avons encore, et qui peut se comparer, en plus d'un passage, aux Philippiques de Cicéron. C'est le cri de colère, non d'un homme, mais de l'Église ; l'anathème lancé sur le fils de Constantin par les mêmes mains qui avaient élevé sa famille à l'empire du monde. Cette pièce ne circula d'abord que parmi un petit nombre de fidèles (et on en comprend la raison lorsqu'on la lit); mais elle reçut , après la mort de Constance 1 , la plus grande publicité , car les leçons qu'elle contenait étaient de toutes les époques et pouvaient servir à tons les empereurs. Elle commençait ainsi :
« Le temps du silence est passé, celui de la parole « est venu : il faut que le pasteur crie, car les mer- « cenaires ont fui ; il faut qu'il donne sa vie pour « ses brebis , car les voleurs sont dans l'étable et le « lion rugit à l'entour. Tl faut appeler l'avènement « du Christ, car nous sommes au règne de TAnte- « christ. Préparons-nous donc au martyre, puisque « l'ange de Satan s'est transfiguré en ange de lu-
« mière Je me tiendrai le front haut devant les
«juges3 et les puissances. Qu'ai-je à répondre?
1 Hieron.y Epht. «7.— Cf. Pruf. libr. contr. Const. ad Bened. , p. i*36.
9 Stem i»s acte judices el potestales pro Chruti nomioe. Hilar. , Contr. Const., t.
« Les cheveux de ma téte ne sont-ils pas comptés 1 ? « et mourir avec le Christ , n'est— ce pas régner avec « lui? Il est des cas où le silence n'est plus une « preuve de modération , mais de défiance dans sa « propre cause : se taire toujours n'est pas moins « périlleux que ne se taire jamais
« Plût au ciel que j'eusse eu à remplir ce minisa tère de ma confession au temps de Néron et de
«Décius! nous aurions combattu avec courage
« contre des bourreaux et des meurtriers; et tout « le peuple , comprenant une persécution publique, « nous eût suivis comme ses chefs. Mais , mainte- « nant, nous combattons contre un persécuteur qui « trompe, contre un ennemi qui feint, contre l'ante- « christ : Constance ne frappe pas, mais caresse ; ne « proscrit pas nos têtes , mais nous enrichit pour « nous perdre ; il ne nous pousse pas à la liberté « chrétienne par des cachots , mais nous honore a dans son palais pour nous asservir;... il ne combat « pas, de peur d'être vaincu, mais il flatte pour dort miner ; il cherche l'unité pour empêcher la paix ; « il bâtit des églises pour détruire la foi; il confesse a le Christ pour le nier. O Dieu , sa langue ne parle
1 Nec solliciti de nobis simos , quia capilli capitis nostrt nuroerati sunt. Hilar., Contr. Comt., i.
• Ulterii» enim lacère , diffidentia» ûgnom est non modestie ratio, quia non minus periculi est semper tacuisse quant nunquam. Hilar. , Contr. Const.y t.