‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaineChapitre 17 sur 37 · III · texte numérisé non relu

III

« que de toi, il te prêche en paroles, et puis il fait « tout pour qu'on croie que tu n'es pas Dieu 1 !

a Je te déclare, ô Constance, ce que Décius et « Maxim in auraient entendu de ma bouche. Tu cornu bats contre Dieu; tu es acharné contre l'Eglise, tu « persécutes les saints, tu détestes les prédicateurs « du Christ, tu détruis la religion; tu es le tyran , « non des choses humaines, mais des choses divines. « Voilà ce qui t'est commun avec ces empereurs « païens : voici ce qui t'appartient en propre. Tu as « fait un christianisme menteur et tu es le nouvel « ennemi du Christ; tu fabriques des professions de « foi, et tu vis contre la foi ; tu mets le trouble dans « tout ce qui est ancien, et tu souilles tout ce qui est « nouveau a... »

Pressé de revoir son église et sa famille, il ne fit que traverser Rome , et atteignit enfin le sol de la Gaule, au moment où Julien, après l'émeute de Paris, en 36o, venait d'accepter le titre d'Auguste. J'ai dit plus haut comment il en fut accueilli , comment le nouveau souverain de la Transalpine le réintégra dans son siège , et l'autorisa même à réunir dans Paris, en 36 1 , une assemblée d'évêques auxquels

• Te in verbis , te in ore àrcomfert ; et omnia os» m no agit ne ta Deas

ila ut Pater esse credaris. Hilar., Contr. Const., 5.

* O paragraphe et presque tou| le précédent sont empruntés à la traduction qu'en a faite M. Yillemain, dans son tableau de l'éloquence chrétienne au ne siècle. Je u'ai pas osé traduire moi-même après un tel maître.

Hilaire remit certaines lettres qu'il apportait des églises orthodoxes de l'Orient. L'intrépide confesseur reçut dans ce concile gaulois une bien douce compensation à ses souffrances; il s'y vit décerner le titre de « fidèle prédicateur du nom du Sei- « gneur » Julien favorisait alors les catholiques contre les ariens; Tannée suivante, il enveloppait ariens et catholiques dans la même persécution. Hilaire n'en ralentit pas d'un instant sa guerre implacable à l'hérésie. De l'église de Poitiers , comme d'une citadelle, il dirigeait incessamment sesattaqùes contre les évéques qui lui semblaient dévier de la foi de Nicée , en particulier contre Auxentius. Sur l'invitation des catholiques d'Italie et du pape luimême , il passa les Alpes pour aller combattre de plus près « cet ange de Satan a », comme il l'appelait. Dans l'ardeur de la controverse , l'exilé de la veille oubliait les dangers du jour, et les cruelles mesures de Julien, pour ne songer qu'au maintien de l'orthodoxie catholique; tant il était convaincu que le christianisme triompherait encore des païens, et n'avait plus maintenant rien à redouter que de lui-même.

L'homme qui avait fait entendre de si dures vé-

1 Fidelis noroiuis dominici pradicator. Epùt. tynod. Paris, Ap. Hilar. Fr/igm.t n, p. i353.

* Safauaa angélus, hostis Christi, vastalor perdilus. Hilar., Contr. Auxent., ta, p. ia69.

rités à Y arien Constance, ménagea un peu plus dans Valentinien le catholique abusé; néanmoins, il protesta au nom de la liberté chrétienne, et adressa « à ses frères très-chers r dlItalie , un manifeste où il les engageait à maintenir leurs droits d'évèques contre l'empereur, dans des questions qui ne regardaient qu'eux. On y lisait ces éloquentes paroles : « II faut avoir pitié de la misère de notre siècle , et « gémir sur les folles opinions d'un* temps où Ton « croit que les hommes peuvent protéger Dieu , et « où Ton travaille à défendre Jésus-Christ par les a intrigues du siècle. Je vous le demande, évéques « qui vous croyez tels , de quels suffrages se sont a servis les apôtres pour la prédication de l'évan- « gile 1 ? sur quelle puissance s'appuyaient-ils pour « prêcher Jésus-Christ , et pour faire passer presque « toutes les nations du culte des idoles au culte du « vrai Dieu? Cherchaient- ils quelque crédit em- « prunté à la cour, lorsqu'ils chantaient un hymne « à Dieu dans un cachot , au milieu des fers , après « les tourments ? Était-ce par les édits du prince que « Paul , donné en spectacle dans le cirque , formait « une église à Jésus-Christ; se défendait-il par l'appui « de Néron, de Vespasien , de Décius , de ceux dont o la haine a fait fleurir l'Évangile? Lorsque les apôtres « se nourrissaient du travail de leurs mains , qu'ils

• Oro vos, episcopi qui hoc esse vos credilis, quibusoam suffragiis ad prailicandom Evangelium apostoli usi sont ? HiUr. , Contr Auxtnt., 3.

« s'assemblaient en secret dans des chambres hautes; « qu'ils parcouraient les villes , les bourgades et « toutes les nations, malgré les sénatus-consultes et « les édits des rois , faut-il croire qu'ils n'avaient « pas les clefs du ciel ? Ou, plutôt, n'est-ce pas alors « que la vertu de Dieu se manifesta contre la haine « des hommes , alors que la prédication de l'Évan- « gile devint d'autant plus puissante qu'elle était « plus entravée? Mais, aujourd'hui, ô douleur! les « protections terrestres recommandent la loi divine; « le Christ semble dépouillé de sa vertu, tandis que « l'on intrigue en son nom ; l'Église menace de « l'exil et du cachot : elle veut se faire croire par « force , elle que l'on croyait jadis, malgré les exils « et les cachots l. »

De retour dans sa ville épiscopale, Hilaire continua de se livrer à la controverse ; ce lutteur infatigable provoqua plusieurs conciles gaulois où fut agitée sous toutes ses faces la grande question de la consubstantialité, à laquelle il avait consacré ses forces et sa vie. Il amena la rétractation de ses compatriotes tombés dans les pièges du concile de Rimini ; il épura les églises des Gaules ; Saturninus

tur.PTerret exitii* et carceribiu eccletu , credique sibi cogit , qu* exil.it et c*rceribus est crédita. Hilar., Omtr. J axent., — Jei encore emprunté

fut chassé du siège de Béziers; Paternus, autre arien , couvert d'infamie , fut dépouillé de celui de Périgueux. La Gaule lui dut assurément de rester catholique l. En même temps il mettait la dernière main à ses grands ouvrages d'une science si ferme et d'un style si passionné, qui le firent surnommer le Rhône de l'éloquence latine a.

Comme docteur de l'Église, Ililaire fut dans ce siècle ce qu'avait été Irénée deux cents ans plus tôt, le régulateur du dogme; et la Gaule put se vanter d'avoir fixé à deux reprises l'orthodoxie dans la chrétienté occidentale. Les derniers jours de l'évéque de Poitiers s'écoulèrent, au milieu de ses travaux , sans nouvelles aventures. Martin, son ancien exorciste, son disciple et son ami , avait quitté la retraite qu'il s'était arrangée dans un îlot désert du golfe de Ligurie, pour venir demeurer près de lui : Hilaire lui donna , à une lieue et demie de sa ville, au lieu appelé alors Locogiacum, et aujourd'hui Ligugé, un terrain sur lequel Martin construisit le premier monastère qu'eût encore vu l'Occident3. Une tendre amitié unissait ces deux hommes

f Frequentibu* in Ira Gallias coociliis. . . apud Ariminum gesta condemnavit el ad statuai prutimim ecclesiarnm ûdem reforma vit. Sulp. Sev., Hist, 5. — Hieron., Ckron. — Greg. Tttr., Sut., u, 37.

* Latiuae doquentia* Rbodanus Hieron., Comment, ad Galai., »f pr<xfat.

* Sulp. Sev., Vit, Mart. — Tillem., Ht*t. ecc x.

si différents par l'esprit , si semblables par le courage, qui exercèrent sur leur siècle une égale puissance, l'un par la doctrine, l'autre par Faction. Hilaire mourut paisiblement le 1 3 janvier 368 1 : sa femme et sa fille lavaient précédé, depuis plusieurs années , dans la tombe. L'Église , par un honneur insigne, inscrivit dans sa liturgie, en tète des confesseurs, et immédiatement après les martyrs, le nom du prêtre dont la vie n'avait été qu'une lutte héroïque contre les grands de la terre ; et Ton récita longtemps dans la préface de son office ces mots où se retrouve un parfum de vieille indépendance chré- j tienne : « Dieu , qui as voulu que ton confesseur « illustre restât sans crainte devant César , daigne « aussi , par son intercession , garantir ton peuple « des entreprises de l'esprit de ténèbres a ! »

Cependant , Valentinien était venu s'établir à Paris au commencement de l'hiver de 365. Il y reçut deux nouvelles également importantes : la première, que les Àlamans avaient reparu sur la rive gauche du Rhin; la seconde , qu'un parent de Julien, nommé Procopius, s'était fait proclamer /• empereur à Constantinople, en l'absence de Valens.

• Cf., Vit, Hilmr. aBened., p. t«,

* Ut qui Um itictitum confessorem tuum fectsti Osa rem non timere, ejus interccssionc ah spirilali hoslc plcbem protcpas obsetTantem. Kx Boni ^niano Missali MS. MC non Noviom. — Corb. Colb. reg,, etc. , ap. Hiiir. p. 164 1, êd. Bemed.

Peu rassuré sur I* habileté de son frère , il eût voulu courir en Orient; mais les notables des [cités gau* loises , venus pour le saluer, le supplièrent de ne point quitter leur pays ; car on savait que depuis le départ de Julien, de grands rassemblements d'armes avaient eu lieu en Germanie , et l'on s'attendait à une guerre sérieuse. Valentinien dit alors ces belles paroles : « Procopius n'est que l'ennemi de ma fa- « mille , les Germains sont les ennemis de l'empire; «je resterai » Un fait , bien léger en apparence, avait poussé les Alamans à cette rupture de la paix. Les nouveaux empereurs payaient ordinairement aux alliés d'outre-Rhin, comme droit de bienvenue, de petits cadeaux dont la distribution se faisait par les soins du maître des offices. Chaque nation envoyait pour cela des députés; et la beauté des présents se proportionnait toujours au degré d'estime que Rome' faisait de ses amis. Ce qu'on offrit aux Alamans leur parut si misérable qu'ils n'en voulurent point * ; et le maître des offices de Valentinien, homme irascible et dur, s'emporta contre eux jusqu'à les chasser du prétoire. Le contre coup de cette double faute ne se fit guère attendre : une

1 Hoslem siium Irat risque solius esse Procofiium; A lama n nos \ero totius orbis romani. A mm Marc., xxvi, 5.

* Cum iegatii eorum miuis ad comiiatum ceria et pnestituU ex mor* ut indigmwinia projecere. Amm. Marc., xxvi, 5,

armée alamane, passant la frontière, vint ravager la rive gauche du Rhin.

Valentinien la balaya sans grande peine et regagna Paris, se croyant délivré de toute nouvelle attaque au moins pour cet hiver ; mais , dans les premiers jours de janvier, les Barbares traversent le Rhin sur la glace, surprennent les légions qu endormait aussi une fausse sécurité, les défont, tuent un de leurs généraux et en blessent un autre. L'enseigne des Bataves et des Hérules, tombée entre leurs mains , leur sert de trophée de victoire Maîtres des provinces du nord -est, ils descendent plus au midi; et déjà ils se trouvaient à Châlons-sur-Marne, quand l'armée qui était campée autour de Paris les vint attaquer. Ils marchaient échelonnés sur trois lignes : tandis que l'avant-garde approchait de Châlons, l'arrière-garde se trouvait à Scarpone3, entre Toul et Metz ; et le centre occupait une position intermédiaire , près d'un cours d'eau. Le maître de la cavalerie , Jovinus, envoyé par Valentinien, attaque d'abord l'arrière-garde , et la bat; le même jour, avant que cette nouvelle soit connue , il se porte sur la division du centre, pénètre au milieu d'elle à

diantes barbari crebro sublatum altius ostendebant. Amm. Marc., xxvu, i.

» Frope locurn Scarpona , (aujourd'hui Charpeigiie, près de la Moselle). Celait un château gallo-romaio situé À doute milles de la ville de Metz. — Paul. Diac. ap. Valet., not. ad Amm., t. c.

42f> CHAPITRE VIII.

la faveur d'un vallon boisé, et sans être aperçu, car il n'y avait à Fentour ni postes avancés, ni vedettes : les Barbares , profitant d'une halte , buvaient, ou se baignaient malgré le froid, ou rougissaient leur chevelure avec leurs pommades de suif et de chaux 1 ; presque tous étaient sans armes. Jovinus en tua une partie et dispersa le reste. L'avant-garde lui donna plus de peine. Un faux mouvement de ses troupes légères ayant laissé passage à l'ennemi , il fallut un effort héroïque des légions pour rétablir Tordre dans les rangs gallo-romains et reprendre l'avantage. Un des rois alamans, fait prisonnier, fut pendu sur le champ de bataille par les soldats, nonobstant l'opposition d'un tribun, tant le péril avait animé l'armée romaine. Le générai vainqueur rencontra, en avant de Paris, Y empereur qui le salua du titre de consul. Le reste de Tannée fut employé à prendre sur les bords du Rhin des mesures de précaution : les places furent visitées, réparées, approvisionnées; Valentinien construisit quelques forts sur l'une et l'autre rive , puis vint passer l'hiver dans la ville de Reims, qu'il avait prise en affection a.

11 y tomba malade gravement , à tel point qu'on

' Jamquc ndventam, ahditusquu in valle densitate nrbiiâtorum obscura , videhat lavante* alios, qunsdam comas rulilantcs e\ more , poianicsque noti iiullos. A m m. Marc. , situ, a.

• A mm. Marc., xjlvii, a, 3. — Zosim., iv, 9. — Irtat., Fmst.

CHAIMTRK VIII. 427

le crut perdu. Déjà les chefs gaulois , réunis en secret dans un festin , s'occupaient à lui chercher un successeur; et les uns proposaient Rusticus Julianus, maître de la mémoire, homme dur jusqu'à la férocité , mais qui semblait convenir à la difficulté des temps; les autres appuyaient le maître de l'infanterie , Sévère, un des généraux de Julien à la bataille de Strasbourg, ami de Symmaque , soldat lettré qui pouvait donner à ses contemporains des leçons de bon goût antique non moins que de vieille discipline Les partis s'animaient outre mesure, lorsque le rétablissement de Valentinien, obtenu à force de remèdes*, termina le différend. Ce fut un avertissement pour lui d'assurer à temps la succession impériale dans sa famille. Sitôt donc qu'il put voyager, il se rendit à Amiens , où il avait convoqué toutes les armées , et parut devant elles tenant par la main le jeune Gratianus, son fils, qui n'avait encore que huit ans, enfant indolent et léger, mais gracieux et doux, qu'il fit monter à côté de lui sur le tribunal. « Je vous présente, dit-il * aux soldats en termes simples et dignes , mon fils « Gratien , le compagnon de vos enfants. Je me «propose de me l'associer en qualité d'Auguste,

1 Amm. Marc., xxvii, 6. — Symm., Epist. 3.

• Sed dum h»c cogitanlur încaMtim, impcrator remediU multiplicibux

recreatus , vixque se mortis pcriculo contemplai» exlractum Amm.

Man*., xx vu, 6.

« pour affermir la sécurité publique , si la volonté « du Dieu céleste , et la vôtre aussi , approuvent « mon désir paternel. Cet enfant n'a point été « éprouvé comme nous dès. le berceau par les fati- « gues et les dangers ; il n'a point souffert comme « nous toutes les misères : il ne connaît point en- « core la poussière de Mars, ainsi que vous le voyez; « mais la gloire de sa famille aiguillonnera son âme. « Il apprendra tout cela , et , ce qui donne au pa- « triotisme sa plus grande force, il confondra dans « un même souvenir de tendresse la république et « le foyer de ses pères l. »

Par une contradiction assez bizarre, Valentinien, en même temps qu'il élevait le fils, renvoyait la mère , pour épouser une autre femme. Sévéra Marina ( c'était le nom de l'impératrice ) , abusant de son rang pour s'enrichir, s'était fait céder à vil prix une propriété qu'elle convoitait \ L empereur le sut et la répudia. Quelques historiens, il est vrai, attribuent à ce divorce une cause moins honorable : ils racontent que Marina ayant un jour dépeint avec enthousiasme à son mari la beauté d'une jeune Sicilienne, qu'elle venait d'attacher à sa maison , celui-ci voulut la voir, en devint épris , et saisit le premier

1 Quod pietatis summum primuraque munus est , rempublicam ut domura paternam diligere pote rit, etavitam. À mm. Marc., «vu, 6.

• Chron. Aki., p. 70a, 704.

prétexte pour divorcer Une autre version encore, mais plus probable , fait de cette seconde femme une ancienne impératrice , veuve du tyran Magnence \ Quoi qu'il en soit f elle se nommait Justine, et son caractère sérieux et viril n'eut pas sur Valentinien moins de pouvoir que sa beauté. Mais Faîtière Justine s'assouplissait devant lui et cachait avec soin ces rancunes passionnées, qui éclatèrent si vivement plus tard : arienne fanatique , et animée pour Gratien des sentiments d'une marâtre, elle sut dissimuler Tun et l'autre du vivant de Valentinien , ou du moins ménager avec une heureuse habileté les susceptibilités du catholique et du père. Quant à Sévéra Marina, le cœur gonflé de ressentiment, elle disparut, pour revenir plus tard reprendre l'autorité dans les mains de son fils et se venger de sa rivale.

Valentinien , dans son caractère et dans sa vie , présentait un ensemble d'oppositions inexplicable : de grandes vertus gâtées par des instincts cruels, et des intentions droites et respectables transformées en actes odieux par la rigueur inintelligente de l'exécution 3. A chacun de ses actes les contemporains se demandaient s'il fallait le classer parmi les

1 Sorrat., H'ut. eee.f trt 36.

* Zosim., iv, c. 19, 43.

1 Amm. Marc., xxx, 8, ttpast. — Cf. Aur. Vict. Epist. 45.— -Zodm. !▼. — Hieron. Cht<M.

les bons ou parmi les ftiauvais princes ; du côté de Trajan ou de celui de Néron. Il appartenait à cette race vigoureuse de la Pannonie , que les Romains appelaient par moquerie Sabaiarii , c'est-à-dire, les buveurs de bière l. Son père, général distingué , lui avait fait donner toute F éducation compatible avec la profession des armes; mais de bonne heure, il avait puisé, dans les habitudes de l'obéissance passive , une fausse idée du gouvernement des hommes. Il ne connaissait que des règles inflexibles; pour lui, l'empire était un camp et le genre humain une armée. On disait d'un de ses ministres qu'il ressemblait à la loi , qui ne distingue point les personnes1 : Valentinien allait plus loin, car il ne faisait acception ni des temps ni des circonstances qui peuvent changer les choses.

Économe des biens de l'État comme de ses propres biens, il réduisait les impots au taux le plus bas possible; mais il en poursuivait le recouvrement avec une dureté qui produisait tous les effets d'un régime d'exaction. Jamais il ne pardonnait la concussion ou le péculat; mais au lieu de combattre efficacement par des mesures préventives ce vice de

' Mûris probra in eum jaciebanlur , et injuriose compellabatur ut Sabaiarius ; est autem sabaia ex hordro vel frumeoto in Ikjuorem conversis paupertinus in lllyrico pot us. Amm. Marc., xxvi, 8.

* Constans semper legumque similis, quos omnibus una eademque voce loqui in multiplicibus advertimus catisis. Amm. Marc, xxvu, 6.

l'administration romaine , ii faisait quelques exemples terribles qui étonnaient sans guérir. Nous avons dit comment il renvoya sa femme Sévéra Marina. L'eunuque Rhodanius* son chambellan, qui s'était aussi emparé des biens d'une veuve, condamné par un arrêt judiciaire à les restituer, s'y refusait, ou voulait gagner du temps : Valentinien, alarmé par les murmures publics , le fit prendre sur les bancs d'un cirque où ils assistaient ensemble h des jeux, et ordonna qu'on le brûlât vif au milieu de l'arène. Un ancien maître des offices, Rémigius, retiré dans ses terres près de Mayence , se voyant accusé de malversation, perdit la tète et st'étrangla 1 . L'histoire dit qu'il était coupable; mais la même frayeur pouvait prendre un innocent , sous un prince dont les résolutions étaient si violentes, et avec le système d'accusation personnelle qu'admettait la procédure romaine. Sa vie privée n'offrait pas moins de bizarreries. Cet homme grand et beau, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, à la parole douce a, élégant sans luxe , qui faisait des vers, sculptait, et étudiait avec curiosité, comme Adrien , les procédés des arts3, cet homme avait pris pour gardes du corps

• Chron. Alex., p. 700 et seq. — A mm. Marc., xxx, a.

' Corpua ejus Ucertosum et validuin, capilli fulgor colorisquc mtor,... cum oculia caeùis... pulchritudo stature, lineameotorumque recta compago. Aram. Marc, xxx, 9.

* Amator munditiarum, lœtusque non profusis epulis sed excultis... venus! e pingena et fingeua... Amm. Marc, xxx, 9. — Fingere cerâ seu limo aimulacra... Aur. Vict., Bpit, 4f>.— Auaon., iJ. a8. — Cedren., p. 309.

deux ours énormes qu'il appelait Miette d'Or et Innocence, qui couchaient dans des cages auprès de sa chambre, et à qui il fit dévorer plusieurs fois, dit-on, des cadavres humains '. Pour se rassurer un peu, on a besoin de songer que ce même Valentinien avait été appelé à l'empire par la voix unanime de l'armée, sans intrigue, pendant son absence, et qu'il fut sur le point de refuser.

Valentinien porta dans les questions de religion son caractère de grand justicier. « Ce fut la gloire de « son principat, dit le polythéiste Ammien Marcel- « lin, de garder un juste milieu entre les religions, « de n'inquiéter personne , de n'ordonner jamais « qu'on embrassât un culte ou un autre. Jamais par « des interdits menaçants, il ne chercha à plier la « conscience d'autrui vers les croyances qu'il proie fessait lui-même, laissant chacun comme il l'avait trouvé. «Cette règle de conduite Valentinien n'y dérogea pas, au moins envers les religions qu'on pouvait regarder comme légales, et auxquelles s'appliquait expressément Tédit de Milnn. S'il sembla même incliner d'un coté, ce fut du coté du paganisme, que Constantin et Constance avaient affaibli outre mesure, et que la réaction de Julien n'avait guère relevé. Par une loi du 28 juin 37 1 , il étendit à tous les

1 Innocentiam denique, post militas, quas ejus laniatu cadaverum videra t srpuHuro, ut benemeritam in silvasabire diimsit inooxiam. A mm. Marc., xxix t 3.

pontifes provinciaux les privilèges , bornés jusqties alor* aux chefs du polythéisme; il les exempta des charges curiales et défendit qu'ils fussent mis à la torture : c était un privilège de Tordre sénatorial ; enfin il les assimila aux comtes dont les immunités avaient pris alors une énorme extension Dans ses instructions pour la reconstitution des sacerdoces païens , il recommandait expressément la coutume, la vieille institution romaine2. Le judaïsme eut également à se louer de son esprit de justice. Quelques soldats ayant forcé l'entrée d'une synagogue pour y loger , il les blâma par un rescrit : « Vous auriez « dû, leur dit-il, respecter un lieu consacré au culte « de la Divinité 3. » Il poussait cette égalité si loin , que lui orthodoxe , lui consubstantialiste fervent , il laissa son frère Valens s'abandonner à l'arianisme, sans tenter de l'arrêter , au moins par des moyens énergiques. La raison en était simple : la chrétienté orientale étant arienne, il sembla juste à Valentinien qu'elle eût un empereur arien.

J'ai dit que l'impartialité de cet esprit méthodique n'allait pas au-delà du strict devoir; il en donna deux exemples éclatants. D'abord il persécuta les hérésies autres que celles qui avaient reçu en quelque sorte un cachet de nationalité chrétienne : ainsi les mani-

» Cod. Theod., 1. la, t. 75.— Symraac, Eput. x, 54.

• refus mot.

* Cod. JusU, 1. i, t. 9» 1. 4*

m CHAPITRE VIH.

chéens trouvèrent en lui un adversaire rigoureux ; une loi , datée de Trêves, du a mars 371 , interdit leurs assemblées et les frappa d'amendes et de confiscation1. En second lieu, il se déchaîna avec une cruauté inouïe contre la partie occulte des croyances païennes , contre Fart divinatoire et la magie qui étaient placés en dehors des lois3. Il faut voir, dans Ammîen Marcellin , quels procès odieux se firent de tous les côtés, à Rome surtout. Les prisons furent encombrées d'hommes et de femmes appartenant aux plus hauts rangs de l'aristocratie; le sang coula sur les moindres soupçons; des philosophes furent décapités parce qu'ils se mêlaient de thénrgie; et l'on n'oublia point alors les amis de Julien 3. Le mal devint si menaçant que le sénat de Rome 9e crut obligé d'intervenir *.

11 faut le dire, cette égalité rigide entre le paganisme officiel et le christianisme ne contentait point les esprits ardents parmi les chrétiens. Dans l'état des affaires de l'Église, le mot de liberté n'avait plus de sens pour elle, l'égalité ne lui suffisait point ; elle n'acceptait le gouvernement de Valentinien qu'à titre de halte , ou de trêve entre deux guerres. Il

1 Cad. Theod., 1. 16> t. 5, 1. 3.

• Cod. Theod., 1. 9, t. 16, 1. 3, 7. — Soiom. , tr.

1 Valena m chargea du philosophe Maxime, qui eut U tète tranchée a Kphèse, Eunap., 5. — Liban.

4 Aurai. Marc., xxtiii, 1, et pou.

n'était pas mieux apprécié par les chefs des grandes

communions chrétiennes entre lesquels il maintenait la paix ; et tandis qu'Hilaire prêchait en Occident la résistance aux ordres du prince, les ariens d'Asie affectaient de regretter Julien. Les païen* seuls l'exaltaient, parce qu'ils se sentaient les plus faibles. Mais en dehors de la sphère où s'élaborent «t se condensent les tempêtes religieuses , les esprits politiques, les âmes modérées ou timides , les masses enfin approuvaient son administration et la soutenaient de leurs éloges; aussi les passions extrêmes surentelles se contenir tant qu'il vécut. Les orages attendirent pour éclater avec une irrésistible violence le règne de son successeur.

Dans l'ordre politique et civil , Valentinien s'acquit un renom durable par l'institution des Défenseurs des cités , magistrats destinés à protéger les intérêts des petits contre les grands , et à juger, en certains cas, les différends entre les citoyens1. U introduisit d'excellentes réformes dans la procédure ; réprima la licence et la cupidité du barreau ; et institua des avocats d'office dans les procès civils, frappant d'indignité quiconque refuserait de plaider une cause sur la délégation du juge. Il créa pour la ville de Rome un corps de médecins des

• Je parferai plus au long des Défenseurs, quand je traiterai des institutions municipales de l'empire romain.

pauvres, à qui furent attribuées des exemptions importantes1.

Cependant l'époque des grandes invasions approchait. En Orient , Valens avait peine à contenir les Goths qui se pressaient aux bords du Danube : tâche supérieure à ses forces , et sous laquelle il succomba. Des rives du bas Danube , où elle avait son foyer , l'agitation se propageait vers l'ouest par oscillations plus faibles , mais encore redoutables. Les Quades et les Sarmates du moyen Danube étaient en émoi; l'Alamanie, malgré tant d'échecs, relevait la tète : elle comptait parmi ses rois un implacable ennemi de Rome , dans la personne du jeune Vithicabe, fils de ce rusé Vadomar, espion de Constance , exilé par Julien en Espagne , et sorti de là pour être duc romain de la Phénicie a. Tandis que le père reniait la Barbarie, le fils mettait son orgueil à vivre et mourir en pur Germain. Faible de corps et maladif , mais plein de vigueur d'âme3, réchauffé d'ailleurs par la haine de Rome , il allait semer de canton en canton , de village en village, la passion qui le consumait. Tous ses efforts n'aboutirent qu'à

* Cod.Theod., 1. i3, t. 3, 1. 8. — A/., 1. 3, t. 3, 1. 9.

* Àmm. Marc., xxi, 3 ; xxvi, 8; xxix, r.

3 Vithicabiu* rex, Vadomarii filins , specie qutdem molliculus et morbo- Marc., xxvii. 10.

provoquer une expédition de brigands. Un matin, pendant une fête chrétienne qui réunissait les habitants de Mayence à F église , une bande d'Alamans fait invasion dans cette place, pille, brûle, enlève tout ce qu elle trouve sur son chemin, et repasse le Rhin , avec son butin et ses prisonniers. Quelques jours après, Vithicabe fut trouvé mort dans sa maison : la police romaine l'avait fait assassiner *. Mais ce meurtre ne détournait pas les périls de la Gaule. Valentinien traversa le Mein , mit tout à feu et à sang, et écrasa les forces alamanes au lieu appelé Solicinium , que l'on croit être Schwetzingen , près de la ville actuelle d'Heidelberg. Cette campagne ne fut ni sans fatigue , ni sans péril pour les Romains; et l'empereur, qui s'était engagé imprudemment dans une embuscade, ne dut son salut qu'à la vigueur de son cheval. Gratieny assistait : ce furent là ses premières armes.

Valentinien passa les années 369, 370 et 37 1 presque tout entières sur les bords du Rhin, s occupant de créer des barrières au mouvement des Germains, par la réparation ou la construction de châteaux sur les deux rives. Il bâtit une forteresse au confluent de ce fleuve et du Necker , dont il détourna le lit par un immense travail a. Une autre

Mfeatum ipsuro aliortum vertere cogitavit ; et quarsitis artificihits peritis

citadelle qu'il voulut construire sur la montagne de Piri (Heidelberg), lui attira les attaques des Àlamans , qui dispersèrent ses travailleurs après avoir tué deux ducs qui les commandaient. Des ouvrages analogues étaient exécutés, pendant ce temps, en Ulyrie, pour fortifier la frontière du Danube. Cependant , le trouble apporté au sein des nations gothiques par Fapproche des Huns , augmentait d'année en année , et d'année en année le flot des populations germaniques occidentales menaçait de plus près la Gaule. Les pirates saxons reparurent sur la côte de Belgique , tandis que les Pietés et les Scots s'emparaient d'une des provinces de l'île de Bretagne , que ne recouvra qu'à grande peine le comte Théodosius , maître de la cavalerie.

A ces préoccupations de la guerre étrangère , se joignirent celles des désordres intérieurs : des bandes armées se mirent à infester les routes de la Gaule , et on put craindre un moment le retour de la Bagaudie l. L'audace des voleurs fut telle , qu'ils attaquèrent le beau-frère de l'empereur, Censtantianus, tribun des écuries, et le tuèrent après l'avoir dépouillé. Ce fut pour Valentinien un vif sujet de douleur et d'humiliation ; mais la naissance d'un fils qui

aquan» rei, copiosaque mililis manu , arduuro est aggrejsum. Amm. Mate.,

1 H«r in ter per Galliam latrociniorum rabie* m» va sratebal in i>f rmeiern muliorum, obfcervau& célèbres %iu... Ainra. Marc, xxvm, a.

fût appelé de son nom , apporta > Tannée suivante *. quelque adoucissement à son chagrin.

Cependant les Quades, depuis longues années alliés de l'Empire, et chez qui Yalentinien voulait faire construire un fort , déclarèrent qu'ils maintiendraient intacte la possession de la rive gauche du Danube , et envoyèrent leur roi, Gabinius, supplier le commandant romain de faire cesser les travaux, s'il ne voulait voir rompre la paix* Celui-ci retint gracieusement Gabinius à sa table , puis le fit tuer, quand il en sortait plein de confiance x. Ce fut le signal d'une insurrection générale des peuples Quad es et Sarmates : deux légions romaines détruites, la plupart des villes de laPanonnie dévastées, les campagnes elles-mêmes devenues bientôt désertes, témoignèrent de la colère des Barbares ; et dans ce sauve qui peut général , les fonctionnaires romains ne furent pas les derniers à quitter leurs postes.

Ces événements se passaient vers la fin de l'année 374. Au printemps suivant, Yalentinien partit de Trêves pour la vallée du Danube avec une petite armée bien organisée* Comme son absence devait être longue , il emmena avec lui l'impératrice Justine et le jeune Yalentinien* laissant l'administration de la Gaule aux mains de Gratien. Quand il atteignit Carnuntum, jadis un des boulevards de

' Quem digredienlem post epulas, hospilalis ofiicii sanetitate nefarie violala, trucidari securum effecit. Amm. Marc, xxix, 5.

l'Illyrie, il ne trouva plus qu'une ville ouverte, des rues vides d'habitants , des maisons incendiées et pillées. Il y logea avec ses troupes. Par des mesures bien combinées , il eut bientôt balayé les hordes barbares qui parcouraient le pays ; et passant le Danube à leur suite , il porta la guerre jusqu'au fond de leurs montagnes. L'automne de l'année était déjà fort avancé, quand il revint s'établir à Brégétion, laissant en lieu sûr, à cent milles de là, l'impératrice et son fils

Si Valentinien , depuis son arrivée, déployait l'activité d'un général, il ne montrait en revanche dans les affaires politiques qu'indolence ou faiblesse. Malgré sa rigidité si redoutée, il n'avait point sévi contre les lâches magistrats qui avaient déserté devant les Barbares; et l'on disait tout haut qu'il n'était dur que pour les petits *. Il ne s'était pas enquis davantage des détails et des causes de l'assassinat de Gabinius , quoiqu'il y eût nécessité de laver le nom romain d'une si odieuse tache, car le bon droit semblait être du côté des Barbares. Ceux-ci cependant tourmentés par la famine , par la peste , par toutes les misères de la guerre , sollicitaient avec ardeur une paix que l'empereur semblait s'attacher à leur

• Les géographrt placent Brégétion dans le bourg actuel deSzoemy, prè» de la ville de Comorn. Cf. Mann., Gtogr., et not. ad À mm.

* £0 videlicel more, quo erat «venu quidem gregari» corrigendis , remis-

rendre inacceptable. Enfin ils obtinrent de lui une nouvelle entrevue, dont il fixa le jour.

Valentinien éprouvait du mauvais état de l'Empire une tristesse profonde ; il était devenu sombre et morose ; et son caractère naturellement irritable s'échappait à tout propos en éclats violents. On eut dit que le sentiment de quelque grande catastrophe l'agitait intérieurement. Quoique chrétien, il se laissait troubler par des présages que les autres chrétiens de sa cour n'avaient pas remarqués non plus sans frayeur. La foudre était tombée sur le palais impérial de Sirmium; et pendant qu'il se baignait à Sabaria , sa ville natale , un hibou perché sur le toit, n'avait pas cessé de faire entendre son cri lugubre , malgré les menaces, malgré les pierres et les flèches f. Enfin, la nuit qui précéda son audience aux ambassadeurs des Quades, il vit en songe l'impératrice qui venait s'asseoir près de lui , vêtue de deuil et les cheveux épars; il se réveilla tout troublé, et s'écria: « Ma fortune me dit adieu' ! »

Le matin, il se fit amener son cheval. La bête se dressa sur ses pieds de derrière au moment où il montait, et faillit le culbuter. Hors de lui, etattri-

1 Bubo, «ilmioihuà regii lavacri inridens , oeccntansque fuoebria , jadeulium MgitUu et lapides contemplabili dextera cadere poluit. Aium. Marc., m, 5.

s Videhat conjugcm suam abscnlem sedere , passi.s oapillis, amictu aqualleoli confeciam , ijuani a-stimari dabatur Vortunam eju» eaae cum telro habita jam di*ce.»uram. Aram. Marc., xix, 5.

buant cet accident à la négligence du stratar qui lui avait tendu la main droite en guise d'étrier, il le menaça de la lui faire couper *. A l'heure convenue, on introduisit dans le consistoire lesdéputés des Quades. Courbés jusqu'à terre, dans l'attitude de la supplication et de l'effroi, ils offrirent, de la part de leur nation , comme condition de la paix et d'un oubli complet du passé , des troupes auxiliaires , et certains autres services avantageux à l'Empire, a H ne « fallait pas , disaient-ils , en vouloir à leurs chefs , « des dommages subis par la province. C'était le « crime des bandes de pillards, établies sur la fron- « tière où elles vivaient de brigandages : ces bandes « avaient commencé la guerre. D'ailleurs , on devait « excuser l'exaspération jetée dans des esprits sauce vages par la construction de ces remparts que « les Romains étaient venus bâtir chez eux, contre « toute justice et toute prudence9... » Ces mots qui tombaient directement sur lui , offensèrent Valentinien. Il interrompit l'orateur germain » et se laissant entraîner par degrés à la plus violente colère « il reprocha , d'une voix tonnante, aux députés l'ingratitude de leur nation qui avait reçu tant de bienfaits de Rome. Peu à peu sa voix se ra-

1 Amm. Marc, xxx, 6.

quod munimenlum extrui cœptum nec juste nec opportun*, ad feioaam

doucit , puis elle s'éteignit brusquement; une sueur froide ruisselait sur son visage, et il rendit du sang par la bouche *. Ses ministres l'entourèrent, on le soutint, on l'emporta dans sà chàiribre. Quand on le plaça dans son lit, il n'avait plus qu'un souffle, mais il gardait encore sa connaissance. On fut quelque temps sans pouvoir trouver un médecin pour le saigner; et les veines piquées ne rendirent point de sang. Comprenant que sa fin approchait, il fit signe qu'on l' écoutât, mais il ne put articuler un seul mot. Il se débattit longtemps dans cette terrible lutte d'un homme plein de force contre la mort; ses dents claquaient ; sa poitrine haletait ; il agitait ses bras comme on fait dans les combats du ceste*; sa peau se couvrait de taches livides. Enfin il rendit l'âme dans la cinquante-cinquième année de son âge, et la onzième de son principat. Son corps fut embaumé et transporté plus tard à Constantinople , près de la sépulture des empereurs chrétiens.

1 Paulatim leoilus, et ad molliora propension, taïuquam ictus e coelo, > italique via voceque simul obsiricta... erumpente subito sanguine, lethali sudore perfusus... A mm. Marc., xxx, 6. — Iinpetu sanguinis voce amissa, sensu inleger expiravit. Aur. Vict., Bpist. 45. — Vomitu sanguinis. Hicron., Epis t. ad Heltod,— Socr., iv, aô\ — Sozom., vi, 36. — Zosim., iv, 17.

* Dicern conatus aliqua vel tnandare , ut singaltaa itia erebrfas pulsaus, siridorque dcntiuni et bracbiorum motus , velut castibu* dimicaiitium

Principal de Gratien en Gaule. — Les légions proclament Valentinien II en Ulyrie.— Lutte de Sévéra Marin* et de Justine; Gratien s'appuie sur les catholiques, Yalentinien sur les ariens. — Ambroîse et Martin dominent le gouvernement de l'Occident. — Quel était Martin; son éducation; il sert en Gaule; il quitte le métier des armes et va trouver Hilaire ; ses aventures ; il fonde en Gaule le monastère de Ligugé. — Le peuple de Tours rappelle à l'épiscopat. — Il entreprend la destruction des temples païens ; ses expéditions à Amboise , Cande , Langeais , Louroux , Autuo , etc. — Gratien fait enlever du sénat la statue de la Victoire. — Révolte de Maxime ; assassinat de Gralicn. — Les catholiques se rattachent à Maxime. — Les Priscillianistes sont condamnés à mort ; Martin demande leur grâce ; beau caractère de cet éxéque ; ses dernières actions et sa fin. — Maxime s'empare de l'Italie; il est débit par Théodose et tué. — Règne de Yalentinien II en Gaule. — Dépulation pour te rétablissement de l'autel de la Victoire. — Révolte d'Arbogaste ; Eugène est proclamé empereur dans les Gaules. — Dernière réaction païenne. — Kugène est défait par Théodose. — Lois contre le paganisme et abolition de la liberté religieuse. — L'empire romain est chrétien et catholique.

Valentinien avait à peine fermé les yeux , que les chefs de l'armée illyrienne coururent chercher l'impératrice Justine et son jeune fils, les ramenèrent au camp de Brégétion et tirent proclamer Valentinien II Auguste sur le cercueil de son père. Cet enfant n'avait pas encore cinq ans, et ce fut sa

mère qui prit sous son nom les rênes du gouvernement. Gratien, blessé au vif par la précipitation des légions de Pannonie , confirma bien le titre d'Auguste à son frère, mais comme un titre nominal ; il le laissa à Sirmiuum avec une petite cour, sans autorité effective ; et le gouvernement de l'Occident resta comme auparavant centralisé dans le prétoire de Trêves f. Mais Gratien, âgé de seize ans et demi, n'était aussi qu'un enfant, incapable de gouverner par lui-même, et il s'empressa d'appeler près de lui sa mère , qui devint sa conseillère et son premier ministre3. Ainsi, l'Occident était livré à deux enfants en tutelle sous deux femmes , rivales comme mères après l'avoir été comme épouses, et qui continuèrent dans V empire la guerre qu elles avaient commencée dans le lit de Valentinien. Tout en elles était opposition et contraste : la fière Justine ne connaissait que le commandement et la force ; Sévéra Marina, à la fois souple et cruelle, se servait habilement de la ruse; Justine était arienne, Marina catholique; et leur haine mutuelle prêtant de sa chaleur à leurs opinions, Sirmium et Trêves devinrent des foyers d'arianisme ou de catholicisme exclusifs.

Les débuts de Gratien dans la politique furent marqués par des cruautés nombreuses dont la plu-

1 Tillem., But. Emp.t p. t$$t 140, et notes. 1 A m m. Marc., xxthi. — Cbron. Akx., p. 704.

OUffTRE IX.

part étaient sans excuse, et dont F odieux retomba sur sa mère ». Plusieurs des ministres et des hauts fonctionnaires de Valentiiiien forent mis à mort, sous le prétexte que leur administration avait nui à là popularité de cet empereur : c'était une véritable réaction contre le règne précédent. Le comte Théo dosius y périt. Cet homme éminent, dont les armes avaient recouvré Vile de Bretagne sur les Barbares, l'Afrique sur un usurpateur, fut décapité à Carthage , sans qu'on se donnât la peine d'inventer un crime pour colorer sa mort. Malgré l'indignation générale, on n'accusa pas Gralien, dont l'esprit faible et doux inspirait de la pitié. Rien n'était plus bizarre que l'éducation de ce jeune homme, comparée aux fruits qu'elle avait produits. Gratien était savant, faisait des vers, parlait bien, et soutenait merveilleusement des thèses de rhétorique * ; et pourtant, il n'avait pas d'occupation plus assidue que de massacrer à coups d'épieu des bêtes fauves ramassées exprès dans des garennes ; il y passait le jour et la nuit; c'était pour lui , dit un historien, la volupté suprême et le plus divin des arts 3. Chrétien

' Matris consilio. A m m . Marc., xxvm, i.

a Lilteri» baod médiocrité institutu», carmeo facere, ornate loqui, explicare controversias rhetorutn more. Aurel. Vict., Epit. 47. — Prœclare iodoits adolcsccns, facundus... Amm. Marc, xxxi, 10,

5 Nihil aliad die noctuque agere quam spictdis meditari : summcquc ▼olopUtia, difioaîque artis credere ferire deslinata. Aurel. Vict., Epit. 47. — Amm. Marc., uxx, 10.

fervent , adonné dès l'enfance aux plus pieuses pratiques, il sortait des mains du païen Ausone, son précepteur; il était modeste et chaste et Ton regardait à bon droit comme un des poètes les plus Hcencieux de la littérature latine, le maître qui l'avait fonné. Les affaires e4aientu»e iangue inconnue pou, ce prince, qui ne manquait d'ailleurs ni de lumières ni de bravoure. Son incurie laissant le champ libre à toutes les mauvaises passions des favoris, tout devint injustice, corruption, vénalité à la cour de Trêves.

Dans les questions religieuses, Gratien se proposa d'abord comme nn continuateur de la politique de son père , c'est-à-dire , comme un strict observateur de la loi de liberté8 ; mais sa faible main ne tint pas longtemps de niveau les plateaux d'une si rude balance : on la vit pencher presque aussitôt vers le christianisme, et dans le sein du christianisme, vers T église orthodoxe. La facilité de son caractère donnait prise sur lui au bien comme au mal , et le repentir était toujours à coté de ses fautes. On kii avait fait signer, entre deux chasses, en 376, la condamnation du comte Théodosius et l'exil du fils de ce comte, Théodose, qu'on avait envoyé en Espagne pleurer la niort de son père. Deux ans après,

1 Pitu atcpie mtnsuetus , puro corde , castus corpore. Ambros., Oral, de oh. Val. — Vini ac libidinii victor. Aor. Vict., Epit. 47.

I » Socrat., t, a. — Sozom., t. — Liban ^ Ont. prc ump!.$ p. 191.

tourmenté parles remords, Gratien faisait revenir le fils, lui donnait un grand commandement militaire, puis le nommait son collègue dans l'empire d'Orient, laissé vacant par la mort de Valens. Théodose, général non moins distingué que son père, et éprouvé par de longs services, quoiqu'il n'eût encore que trente-deux ans , était Espagnol1, né et élevé dans une province où la foi catholique régnait sans mélange arien, grâce, sans doute, à l'influence d'Osius. Dans le cours de leur carrière militaire , son père et lui avaient toujours eu la faveur des orthodoxes, et son père, avant de mourir, avait voulu être baptisé, dans sa prison , par les mains d'un prêtre catholique a ; cette circonstance ne contribua pas médiocrement à attirer l'attention du clergé des Gaules et de l'Italie sur le fils , que de grandes qualités et de grands talents rendaient , au reste , parfaitement digne des honneurs où Gratien l'avait appelé.

L'époque des grandes invasions était venue pour l'Empire. Les Goths, après avoir harcelé pendant bien des années la barrière du Danube, refoulés par le débordement des Huns, avaient fini par passer

* Sa ville natale était Cauca, dans la Galice; quelques-uns disent ceprodatit qu'il était d'Italica, près de Séville, patrie de Trajan. On assure même qu'il était de la famille de ce prince, ce qui est au moins douteux. CL Tillein., But, Emp., v, p. 189.

■ Orot., m, 33.

en Thrace , du consentement de Yalens. Leur admission pacifique avait eu lieu en 376, et dès 377 ils faisaient la guerre à l'Empire, ravageant toute la Thrace, et portant l'effroi jusque sous les murs de Constantinople. Par un mouvement plus noble que réfléchi, Gratien voulut aller au secours de son oncle avec une partie des troupes gauloises ; mais au moment de franchir le Rhin supérieur et de passer en Pannonie , il rencontra une armée d' Alamans qui n'attendaient que son absence pour se jeter sur la Gaule. Il leur livra bataille , et les défit près de la ville d'Argentaria , que l'on croit être Colmar Yalens, moins heureux, fut vaincu par les Goths, près d'Adrianople , dans une bataille où il périt. Ce fut alors que Gratien envoya Théodose rétablir les affaires d'Orient ; puis, en récompense de ses succès, le proclama empereur à Sirmium, le 19 janvier 379. Les grands faits d'armes du nouvel Au- . guste justifièrent sa prodigieuse fortune; les Goths, frappés de défaites successives en 38o, 38 1 et 38a, se soumirent à lui , et il les cantonna sur des terres concédées près de la lisière occidentale de la Thrace. Mais je reviendrai là -dessus dans une autre partie de mon livre , quand je ferai le récit des grandes invasions qui démembrèrent l'Empire romain.

Sous ce duumvirat de princes faits pôur être ,

' Amra. Marc., xxw, xo.— Or os., vu, 33. — Àur. Vid., Epit. 47.-* Hieron., Chrou. — Auson., Cens.

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