‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaineChapitre 3 sur 37 · III · texte numérisé non relu

III

des Véromandues *, le martyr, dont les forces étaient épuisées, sentit qu'il n'irait pas plus loin; et les soldats crurent le moment Tenu d'accomplir leurs derniers ordres. Ils tinrent conseil et l'avertirent qu'il eût à se préparer à mourir. Quentin pria quelques instants avec ferveur, le visage tourné contre terre, puis il s'agenouilla en tendant le cou; un soldat dégrafa sa robe, et sa tête roula sur la terre *. L evéque Firmin, à la nouvelle de cette mort, sortit de sa retraite et vint se livrer aux magistrats d'Amiens, réclamant le prix qui lui était dû en sa double qualité de chrétien et de prêtre. Les duumvirs , plus pitoyables que Varus, l'exemptèrent de la torture et le firent exécuter dans la prison 3. Des chefs

martyns, cacicraque memnra ponuerosis ei

«p. Sur.

• Nous avons peu d'acles de martyrs mieux écrils que ceux de saint Quentin, qui sont os sûrement antérieurs an milieu du septième siècle. - Il y a quelque . lieu de croire, dit TillemoQt {HiUoire ecclésintique , t. rv, ,1. 700), que ■ ces actes sont écrits avant la découverte du corps de saint Quentin par

• saint Éloi , puisqu'ils n'en parlent point du tout ; ils pourraient même

- mériter une autorité presque égale à celle des actes originaux , puisqu'ils

• sont écrits sur une autre histoire, faite par un homme qui fut présent à la

- première translation du saint , cinquante-cinq ans après son martyre , si le

- graud nombre des miracles et des prodiges peu croyables que Ton y trouve,

- ne donnait lieu de croire que l'auteur de ces actes a ajouté à son original , « aussi bien pour les faits que pour les paroles. En effet, il cite quelquefois «le bruit commun pour auteur, fertur Nous en avons trouvé dans un

- manuscrit, qui sout différents de ceux-ci pour le style , mais tout semblable* « dans tes choses, hors fort peu d'endroits. »

* Clam eum in carcere, in noctis »ilenùo, capite truncari jusserant. Act. S. Firmin, 16. ap. Bell.

CHAPITKK l.

principaux , la persécution passa aux chefs inférieurs ; Fuscianus et Victoricus furent martyrisés, près d'Amiens, avec un païen qui leur avait donné l'hospitalité et qui tira l'épée pour les défendre. Piaton souffrit à Séclin , Chrysolius au lieu appelé Verleghem. De toute la mission de Denis, il ne resta plus que Régulus qui partagea ses soins entre les fidèles de Senlis et ceux de Beauvais *.

En même temps que la persécution s'appesantissait sur la seconde Belgique , où la présence du préfet du prétoire aiguillonnait le zèle des magistrats, d'autres cités de la Gaule cherchaient à suivre le mouvement et donnaient des martyrs au christianisme. Dans le nombre on compta Nantes, Agen, Vienne , Arles et Turin , où les ordres du gouvernement furent suivis avec rigueur; presque partout néanmoins on les exécuta mollement, ou on chercha aies éluder; le vent n'était pas à la persécution. Mais, lorsqu'il y eut des martyrs, on vit se produire comme toujours , ici de beaux actes d'héroïsme , là de simples et touchantes vertus. A Agen, une jeune fille , nommée Fidès ou Foi montra dans les tourments une fermeté si belle, que les chré-

• Ad. 88. FuscUn. et Victoria. «Ar. «p.— SS. Piat. « Chrysol. ap. Boll., 7 feb. — S. Regul. ap. Boll., 3o mart.— Cf. TiUam., Hitt, eee. w, p. 454 i 4^7t 4^a.

* Ad. SS. Fid. rt Capraa. ap. Labb., t. n. Bibl. No¥.t p. Sa8.— Sur., 10 «dî

tiens qui se cachaient dans le voisinage, rougirent d'eux-mêmes et vinrent se livrer aux juges. A Arles le greffier du gouverneur, chargé de transcrire l'édit impérial, s'y refusa en pleine audience, jeta ses tablettes à bas et s'enfuit; il fut arrêté et mis à mort. Cet homme courageux se nommait Génésius *. A Nantes, deux frères, Donatien et Rogatien attendaient, en prison, l'arrivée du magistrat. Donatien, le plus jeune, avait été chrétien le premier, et il avait converti son frère qui n'était encore que catéchumène a. Celui-ci avait hâte de recevoir le baptême avant son martyre ; et du fond de sa prison il écrivit à l'évèque de lui apporter le saint chrême et l'eau , mais l'évèque eut peur et ne vint pas 3. Désespéré, Rogatien Se répandait en lamentations que Donatien cherchait à calmer: « Rassure-toi, ô mon frère, » lui disait-il, en le baignant de ses larmes , « le baptême de sang vaut « le baptême d'eau pour la vie éternelle » A So-

1 Act. S. Gènes, à S. Paulin. — Homilia Hilar. ap. Roll., a5 aug. — Prud.tfc Mart., iv, p. 86. — Fortunat., vm , 4.— Greg. Turon. Glor. Mart.j c. 68 , 69.

* Germanum ejus Ko^atiauum adhuc in cultu idulalria- consisteutem..... state majore ut..... Act. SS. Donat. et Rogat. ap. Ruin. A, S.

5 Quod ad prsesens ne susciperet baptisma fecit sacerdotis absentia fugitiva. Act. SS. Donat. et Rogat. ap. Ruin. — Sacerdos, pris dans le sens absolu, signifie fréquemment l'évèque.

4 Fratris osculum.. .. sanguinis effusio fiât ei chrismatis sacramentum . Act. SS. Donat. et Rogat. ubi. supr.— -Ruinarl a compris les Actes fies »aints Rogatien et Donatien , dans son recueil des actes authentiques des

leure, à Turin, en divers autres lieux , des fugitifs de la légion Thébaine 1 furent découverts et condamnés. Vienne et Brioude devinrent le double tbéâtre d'une tragédie chrétienne qui se rattachait aux affiliations de l'armée. Le tribun Ferréol , converti par Julien , un de ses soldats , avait formé avec lui un lien d'étroite amitié, malgré la distance qui séparait leurs grades. Après beaucoup de péripéties, l'un et l'autre succombèrent à la persécution : Julien fut enterré à Brioude , et Ferréol à Vienne ; mais pendant longtemps les chrétiens , par une confiance naïve dans cette amitié qu'ils supposaient persister au delà de la vie, eurent soin d'aller demander sur le tombeau de l'un ce qu'ils désiraient obtenir de l'autre. Si Ton en veut croire Grégoire de Tours , cette touchante superstition était rarement trompée. Julien se montrait toujours le patron zélé de quiconque invoquait Ferréol , et Ferréol ne fit jamais de plus beaux miracles que lorsqu'on les lui réclamait au nom de Julien a.

martyri. Voici comment te savant et judicieux Tillemont les juge : « Les « actes de saint Donatien sont graves pour le style et pour les pensées. Il n'y

- a point de (ails extraordinaires et incroyables. Us sont même assez bien • écrits, et ils paraissent être du cinquième siècle : mais, je ne crois pas aussi

- qu'ils soient plus anciens, ni qu'ils puissent passer pour originaux. - H'ut. êcc.t it, p. 73af

• Eucfaer. Act S. Maorie, ap. Ruin.— Act. SS. Solut. Advent., etc. ap. Boil., i3 feb. —Cf. Tillem. Hitt. ecc.y iv, p. 428, seqq

' Act. S. Ferréol. ap. Ruin., p. 46a , 463. — Greg. Turon. de Mirac.% Juliau., 3o. — Fortunat , viu, 4. —Cf. Tillem. Mst. eee.% v, p. 984.

Voilà à peu près tout ce que nous savons de la persécution de Maximien , pendant les années *86, 287 et a88. On voit qu'elle fut loin d'obtenir les résultats politiques sur lesquels celui-ci avait compté, et que les païens en général ne répondirent pas avec beaucoup d'ardeur à l'intolérance de leur chef. Qu'on ne me reproche pas d'avoir ici trop multiplié les détails : ces détails sont curieux sous le point de vue de l'histoire , ils mettent à nu , bien mieux, à mon avis , que de grandes dissertations , les ressorts cachés du christianisme.; enfin ils restituent à nos annales nationales, dans une limite que la critique peut avouer, des événements et des noms qui en avaient été écartés par un dédain inexplicable. Il faut que ces noms rentrent dans l'histoire. 11 faut que le livre ouvert aux conquérants et aux fondateurs ne soit pas fermé pour les Irénée , pour les Satuminus et les Denis. Il faut aussi qu'un siècle qui se pique d'apprécier les vertus démocratiques, donne autre chose qu'un sourire moqueur à la mémoire du cordonnier Crépin.

Tandis que ces poursuites avaient lieu par les soins du préfet du prétoire , Maximien s'était préparé à la guerre contre les Germains : il lui tardait en effet de se mesurer avec eux , et de justifier à leurs dépens ce surnom d'Hercule, qu il apportait en Gaule avec la pourpre. L'occasion le servit à souhait. Les chefs germains dont les perpétuelles

divisions faisaient la faiblesse avaient fini par se concerter; six nations armaient leurs guerriers pour attaquer la Gaule de deux côtés en même temps. A Test les Burgondes et les Alamans, ayant pour auxiliaires les Khaïbons et les Hérules, qu'ils avaient attirés des extrémités de la Germanie x, devaient pénétrer par le haut Rhin ; à l'ouest les Saxons et les Franks mettaient en état tous leurs vaisseaux , pour aller occuper ou piller la Gaule occidentale et la Bretagne a; la coalition n'attendait pour agir que le printemps de Tannée 287. Instruit de ces plans, Maximien se réserva la guerre de terre, et confia la guerre maritime à un officier d'une grande réputation nommé Carausius. Carause était Gaulois, de la cité des Ménapes que représentent aujourd'hui la Hollande méridionale et le Brabant Sorti des derniers rangs du peuple3, il avait fait , presque dès son enfance , le métier de pilote. Son courage , qui égalait son adresse , ayant attiré sur lui l'attention des commandants de la marine impériale, il y entra et s'éleva rapidement aux

' Neqne solutn Burgundiones et Alamani , sed etiam Chaibones Erulique, viribus prinii barbarorum, locta ultimi. Claud. Marner t. Paneg. Maximum. Herc. 5.

• Eutrop., il, ai. — Aurel. Vicl. 3g. — Claud. Mamert. Panef. Maximian. Herc., n, la. — Eumen. P«ntg. Constant, 9, 10.

* Caraasjus, Meoapias civi* Aurel. Vict. Cas., 3g. — Vilissime nati Eolrop., ix, ai. — On trouve Carausius, Corausiu» et Cbarausio.

( HAIMTKK I

plus hauts grades Nul ne connaissait mieux tous les recoins des mers qui baignent l'ouest des Gaules et l'île de Bretagne ; nul n'affrontait plus hardiment les tempêtes de l'Océan, et n'était plus expert, soit à les prévoir, soit à les surmonter. L'agitation , le bruit , le danger, étaient l'élément de cet homme incapable de repos. Quand Maximien vint attaquer les Bagaudes a dans leur château des bords de la Marne, Carause, oisif sur mer, accourut offrir ses services, et il fut très-utile, tant pour construire que pour diriger la flotte de siège. L'empereur, qui l'avait vu à l'œuvre, ne crut pouvoir mieux faire, à la veille d'une guerre difficile , que de lui confier l'escadre romaine. Assurément on ne pouvait contester à Carause les grandes qualités qui faisaient pleuvoir sur lui tant d'honneurs, mais il y joignait de bien grands vices. Mêlé trop souvent , dans sa jeunesse, aux entreprises des pirates saxons ou calédoniens , il y avait puisé des goûts d'aventure et de rapine qui contrastaient avec sa fortune actuelle, et qu'il déguisait assez mal sous l'habit d'officier romain : nous verrons bientôt jusqu'où ses penchants étaient capables de l'entraîner.

1 Gubernandi fquo officio adole*centiara mermle exercuerat), gnarus

habebatur Aurel. Vict. Caj.y 39. — Strenua? militiœ ordioe famain

egregiam con&ecutus. En trop., ix , îi.

* Quo bello Corausiu» factis promptioribiw eoituit. A.urçl. Vict.

Cas., 3g.

Dès Vouverture de la saison ordinaire des guerres, un premier corps de Germains, composé des Khaïbons et des Hérujes, força le mur rhéno-danubien et entra dans les Gaules, suivi à quelque distance par un autre qui renfermait les contingents des Àlamans et des Burgondes. L'empereur laissa les premiers passer librement et s'engager dans le pays ; il manœuvra ensuite autour des seconds, de manière à les envelopper, ce qu'il réussit à faire dans une vallée de la chaîne des Vosges , où il leur ferma si bien toutes les issues, qu'ils y restèrent comme bloqués. Les Germains, suivant leur habitude d'imprévoyance, ayant négligé de se munir de vivres, la faim d'abord et , au bout de peu de jours, les maladies et la peste firent invasion parmi eux, à tel point que les troupes romaines n eurent plus qu'à achever des gens à demi morts1. Pendant ce temps-là, Maximien partit à la recherche des Khaïbons et des Hérules qu'il atteignit en rase campagne. Il leur offrit aussitôt le combat , quoique son armée leur fût, dit-on, inférieure en nombre Les Hérules, qui appartenaient à la souche Scandinave et formaient une association plutôt qu'un peuple, ainsi que l'indique leur nom qui signifiait maîtres ou seigneurs

' Sed ho* quidem perduelles ire passus est in prohmdam faraem, et ex famé in pestUentiam. Claud. Mamert. Paneg. Maximlan. Etre, S.

* Aperto marte atqtie uno impetu percalUti , non univereo usus exereitti Claud. Mamert. Ibid.

» Voir cMeasus , t. uf p. 86.

les Hérules passaient pour les plus redoutables de tous les Germains; aussi la bataille fut-elle vive et longtemps douteuse. Maximien s'y distingua par des prodiges de valeur: il était présent partout, dirigeant ses troupes, les animant à se battre, se battant lui-même , et remplissant à la fois les rôles de général et de soldat. Un orateur gaulois, dans la peinture qu'il nous a laissée de cette journée , le compare à un fleuve débordé qui roule au loin, hors de ses rives, sans pourtant déserter son lit *. La voix unanime de l'armée lui fit honneur de la victoire , et il rentra dans son palais de Trêves , au milieu des acclamations publiques.

Grâce à la prudence, puis à la bravoure de Maximien, la guerre de terre était finie, mais la guerre maritime ne l'était point , et n'avait présenté jusqu'alors que des désastres pour les villes de la Gaule occidentale. La conduite de Carause sembla d'abord inexplicable, en dépit de ses talents. Les flottes saxonne et franke traversaient , en effet , le détroit de Bretagne librement, à leur arrivée, et jamais l'escadre romaine n'était là pour leur disputer le passage; elles pillaient non moins librement les villes et les campagnes de la cote, sans que la flotte romaine parut s'en mettre en souci ; mais au retour,

1 Tolo quippe pnelio ferebare; non aliter quam magnus animi solet, hybernis imbrîbui auctus et nivibus, passim fluere qua campus est. Claud. Marmnert. Pa/tcg. Mnximian. ffcrr.,S.

quand elles reparaissaient chargées de butin , elles trouvaient le détroit fermé, et Carause disposé à les combattre. Cependant, lors même qu'il se battait, l'amiral romain semblait attacher plus de prix à sauver le butin qu'à détruire l'ennemi Cette manœuvre se renouvela si souvent , qu'on ne put guère la mettre sur le compte du hasard ; on murmura, et le soupçon se changea en certitude , quand on vit que les dépouilles des provinciaux , au lieu de leur être rendues, comme le voulait l'empereur, étaient détournées soit en totalité, soit en majeure partie *. Cette circonstance expliqua tout le mystère : Carause laissait piller pour enlever le butin } il faisait la piraterie par la main des Barbares 3. Après avoir examiné les plaintes, Maximien resta convaincu du crime de son amiral , et donna secrètement l'ordre de le lui amener mort ou vif.

Mais un pareil homme était aussi difficile à prendre que dangereux à laisser échapper. Carause ayant eu bruit de quelque chose, fait appareiller sa flotte, part pour l'île de Bretagne 3, et distribuant à ses

1 £ïec praeda intégra aut provincialibus reddita , aut imperntoribus mi&sa.

Eu trop., ix, ai— Neque praeda; omaia io erarium referehai. Aurel. Vict. Os.% 39.

* Cdoq suspttto tsse ccepissef y cousu ho ab eo admittt barbaros, ut traweuntes cum praeda exciperet, atque bac 1e occasione ditaret. Eutrop., IX, *i.

* Ab Jucla a fupentt* pirata ola?*»* <jiue olim (rallias tiielwtur. Kuiuni. Pane g. Constant» 11.— Eulrope, uf 11. — Aurel Vkl. Ca*., 3y.

marins une partie des trésors qu'il avait amassés, il se fait proclamer empereur. Une légion était cantonnée dans nie : il se rend près d'elle et la séduit sans beaucoup de peine par les mêmes moyens. Les provinciaux bretons n'osèrent point résister. Maître alors de la terre et de la mer, le pirate romain ordonne des levées, achète des auxiliaires aux pirates saxons et franks , fait une alliance étroite avec ces peuples 1 ; en même temps , il organise un gouvernement, nomme des magistrats, lève des impôts, et s'attribue suivant l'usage tous les titres des Césars. Devant un si habile et si audacieux brigand , l'empire romain se trouvait désarmé; il n'avait plus ni flotte ni matelots , ou pour mieux dire , matelots et flotte étaient réunis maintenant aux barbares, à qui Carause enseignait la manoeuvre romaine et apprenait à connaître la Gaule. Maximien ne perdit pas un instant pour remonter sa marine. Les chantiers établis sur la Loire, la Seine et le Rhin, à l'abri des pirates, entrèrent en activité ; on y charria des bois, on y envoya des charpentiers des légions, mais un si grand travail demandait du temps, et Carause eut tout le loisir de se précautionner contre une attaque.

Cette révolte, qui faisait perdre au monde romain la plus belle de ses îles , causa une tristesse pro-

1 Sollicitât» per spolia ipsarum prov.nc.arum non nediocribus copie bar. barorum. Euiutn. Patttg. Comt.t ta.

fonde , surtout en Gaule , mais sans faire oubliet les services de Maximien : les cités transalpines voulurent même, en témoignage de reconnaissance, signaler par une fête extraordinaire l'investiture de son second consulat , qui devait avoir lieu à Trêves le i*r janvier suivant. Trêves, dont l'importance croissait chaque jour avec les besoins de la défense, était devenue la métropole réelle de l'Occident; métropole guerrière où tout respirait les batailles , où les édifices publics les plus remarquables étaient, après le prétoire des empereurs , un arsenal , des manufactures d'armes et de vêtements militaires , et de vastes magasins pour la nourriture des légions1. Là aussi se trouvait situé le principal hôtel des monnaies, pour les provinces au nord des Alpes. Chacun de ces parvenus, si nombreux au troisième siècle , qui échangeaient la caracalle du légionnaire contre le manteau impérial , tenait à orgueil de laisser un souvenir dans une ville qui l'avait vu simple soldat. Trêves , hérissée d'armes et de murailles crénelées , présentait donc une magnificence austère , appropriée à sa destination , mais qui n'effaroucha pas toujours les Muses. Les poètes, en effet , chantèrent ses longues murailles, courant sur la déclivité d'un coteau2; son territoire planté de

1 Imperii Tire» qood alil , quod veslit et armât.

Auson. Ciar. ur6.f 3.

* Lala per extenturo procurnmt inœnia colletn. Auson., ibid.

vignes , son fleuve profond comme une mer, clair comme un lac, savoureux comme la plus douce fontaine , qui voiturait dans son port les marchandises du monde entier x. Ils célébrèrent, en vers ingénieux, son sénat, sa jeunesse belliqueuse, ses jurisconsultes, ses orateurs, émules de l'Italie, en» fin la gravité de ses mœurs, et jusqu'au front sévère de ses Catons gaulois *. Cette Rome des camps était donc remplie de monde et de préparatifs de fêtes, lorsque arrivèrent les calendes de janvier de Tan* née a88.

Suivant l'usage romain , auquel la rigueur du cli* mat ne faisait point déroger, la solennité se passa en plein air, sur le forum. Dès le point du jour, les maisons avaient été splendidement parées; sur des autels surmontés de limage des Augustes, la chair des victimes brûlait dans des nuages d'encens et de parfums3, et des chœurs, alternativement joyeux et guerriers, retentissaient sur les places, où se pressait une foule immense habillée de blanc. L'empereur, entouré d'officiers et de grands de sa cour,

* Naviger ul pelagus ; devexas promis in undas

Ut fluvius ; vitreoque lacus imttate profu ndo,

Et liquido gelidos fontes praccllens potu

Longbqua oranigena? vectans commercta terra;.

Id. Nos. et CUr. urb. 3.

» Nec sola antiquos orientât Rom» Catones. Auson., âîos. 5 Aras flagrannbus et sacrifiais et odoribus , acceons numini tuo. Claud.

revêtit la toge consulaire d'après les règles du cérémonial, et déjà il montait à la tribune pour prononcer sa harangue, quand un incident bizarre vint interrompre la fêle. Un cri, parti d'une des portes, annonça que l'ennemi paraissait; et bientôt on apprit qu'une troupe de cavaliers germains, dont on ne pouvait évaluer le nombre, traversait la plaine, pillant et brûlant tout , et semblait marcher sur la ville. Maximien n'hésita pas. Avec cette proinptitu<Je de décision qui faisait un des louables cotés de son caractère, il voulut repousser par lui-même une agression qui s'adressait si insolemment à luimême. Dépouiller la toge pour la cuirasse , saisir un javelot et s'élancer hors de la ville au galop de son cheval, ne fut pour lui que l'affaire d'un moment1. La cavalerie le suivit animée par son exemple, et la foule, changeant de spectacle, courut garnir les remparts, d'où l'œil embrassait au loin la plaine avec la ligne de coteaux qui bordent la Moselle jusqu'au Rhin.

Ce fut moins un combat qu'une course de chevaux, car les Germains, se voyant si rudement chargé», se replièrent sur eux-mêmes, puis se débandèrent dans toutes les directions. Ce n'étaient, d'ailleurs , que des enfants perdus , de hardis pillards ,

■ Togam pnrtexlam , sumjito tborace mutasli, haslam pûrito scipione rtpuisti, a tribunal! lemet in campum , a curuli in equum transtuliiti. Claud. Mamert. Poneg. Alax4nuatt. titre. , 6.

bons seulement pour faire une reconnaissance ou tenter une surprise. Maximien, après leur avoir donné la chasse quelques instants, rentra dans la ville , laissant ses cavaliers les poursuivre plus loin. La fête interrompue reprit alors son cours ; la toge succéda de nouveau à la cuirasse, le bâton d'ivoire à l'épée , et le consul acheva sa harangue au milieu des acclamations universelles. Dioclétien avait bien choisi dans cet homme , malgré ses défauts , le souverain d'un pays et d'une époque où la moitié de la vie se passait à combattre. La fête du iM janvier 288 , qui prétait si bien par ses contrastes aux artifices de la rhétorique, devint un des lieux-communs des panégyriques gaulois : Claude Mamertin , un des beaux esprits du temps, nous en a laissé un récit dans lequel nous avons puisé ces détails *.

En fait d'entreprises aventureuses , Hercule était homme à prendre sa revanche : adssi, dès que la saison le permit, il se jeta avec une petite armée sur les villages des Franks , qu'il mit à feu et à sang. Ce furent les ravages et la rapidité de la foudre : en un moment , on vit ces tribus comme" frappées de vertige, se disperser au plus profond des bois, et abandonner leurs cabanes au vainqueur. Quelques-unes vinrent en masse à sa rencontre, dans une attitude suppliante , le conjurer de leur accorder la

1 Claud. Mamert. Paneg. Maximum. Herc., S.

paix. On vit entre autres deux rois, Génaubodes et Atekh , déposer humblement leur couronne devant lui, et ne la vouloir reprendre que de ses mains 1 : le premier, agenouillé, suivant la coutume des Germains, se déclara son vassal; l'autre, debout, les yeux fixés sur lui , resta quelque temps comme en contemplation; puis, se retournant vers ses compagnons , il leur dit : « Obéissez-lui tous , car je suis « moi-même son serviteur *. » Les Romains ramenèrent à leur suite, en deçà du Rhin, une multitude de captifs que l'empereur distribua dans les cantons déserts des Gaules.

Cependant la construction de la flotte marchait avec une telle activité que Maximien , dès l'année ^89, se crut en état de tenir la mer. Une circonstance lui sembla de bon augure pour son expédition contre Carause , c'est que lorsqu'il fallut tirer les vaisseaux des chantiers pour les mettre à flot , les rivières, jusqu'alors très-basses, se gonflèrent tout à coup par suite de pluies abondantes 3. Une

* Per te regoum accepit Genobnudes, Àtech vero munus accepit

tain multi reges , vestri clientes sunt. Claud. Mamert. Pantg., Maximian. Berc., xo.

* Oftendit ille te ideotidem , ut andio popularibu» »uii, et iotueri

diu jutsit, et obsequia discere, cum tibi ipse senriret. Claud. Mamert. Pa- **g.y Maximian Herc.t l. c.

* Neque solum ad perficicicndas cas, certatim homines laborarunt , scd

ctiam ad cxcijnendas flumina repente crèveront Tibi libères foules terra

•ubmisit Claud. Mamert. lbid.t i*.

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