‹ Histoire de la Gaule sous l'administration romaineChapitre 6 sur 37 · III · texte numérisé non relu

III

pour les prodigalités de ses courtisans Quoique sou instruction fut médiocre, il sentait le prix de la science, protégea les lettres comme un luxe digne d'un souverain , et les cultiva lui-même avec moins de succès que de bonne volonté a. Sous cette enveloppe de qualités brillantes, un œil clairvoyant pouvait démêler le germe de grands vices et de grands malheurs: des passions terribles, une colère qui ne s'arrêtait pas devant le meurtre, une ambition jalouse, insatiable, capable de perfidie et de violence. Mais le fils de la concubine disgraciée, l'élève de Dioctétien , savait au besoin dissimuler ses penchants , et ce furent les circonstances qui le révélèrent tout entier.

A la guerre, Constantin possédait une activité sans égale, un coup d'œil sur, une décision prompte, une bravoure à toute épreuve. Il savait s attacher le soldat sans le flatter et sans descendre jusqu'à lui. En administration, il se montrait le continuateur de Dioclétien , avec un esprit plus aventureux , moins de ménagement pour le présent, et une haine instinctive contre le passé. En religion, il s'était attaché naturellement à la politique de son père, affectant de dédaigner le culte établi, et ne cachant point sa sympathie pour les chrétiens, quand la per-

• Euseb. Fit. Constant*, nr, 54. — Aurai. Vint., Cm*. 40. — Zoam., 11, p. 68. — Ammian. Marcell., xvx.

" Eutch. Fit. Constantin.— Ont, Constant, ad Cwt. Sanct.

sédition commença Mais il s'en fallait bien qu'il possédât au-dedans de lui-même ce mépris raisonné pour les croyances populaires, ce scepticisme philosophique qui rendait chez Constance la tolérance si aisée. La fougue de son caractère l'amenait, à son insu, vers des idées plus positives; il était trop passionné pour ne pas croire; et comme de bonne heure il aspira à tout, malgré l'infériorité que lui donnait la condition de sa mère, il lui fallut des dieux pour confidents, pour protecteurs ou pour complices. On le voyait donc par intervalles, et dans les circonstances graves de sa vie , saisi d'une dévotion ardente, prodiguer l'or aux temples des dieux , et multiplier les pratiques , les vœux , les consultations sur l'avenir*. Pendant la première partie de sa carrière politique, ses élans d'instinct religieux le portèrent vers le culte d'Apollon, considéré comme dieu Soleil, emblème de l'existence universelle, matérielle et morale3. Chose bizarre! ce fut ce même culte panthéistique qui ramena Julien au paganisme, et provoquait en lui ces vives extases dont il nous parle, quand, l'œil attaché sur

• Euseb., Va. Consiantin9i, 17,11, 49» 5o. — Constantin,, Orat. ad C*t. Sanct. — Zonar. Ep. Const. ad Gaier.

* Eumen., Paneg. Constantin et Grat. aet. pass.

1 Le culte de Mithra, devenu le plus important des cultes païens au commencement do quatrième siècle , s'était fortement mélangé de philosophie néoplatonicienne. Pour beaucoup d'esprits distingués , il servit de transition entre le polythéisme et le christianisme .

la voûte du ciel, il s'abîmait en quelque sorte dans l'éclat du jour, pour retomber ensuite sur lui-même, accablé et comme enivré de lumière I. La dévotion de Constantin pour le dieu Soleil fut bien sincère, si Ton en juge par sa durée; car les symboles mitbriaques sont ceux qui dominent sur ses médailles, et on les y retrouve encore à une époque où il semblait avoir déjà passé sous les drapeaux d'une autre religion.

L'expédition de Bretagne fut courte. Après avoir repoussé les Pietés au-delà de la muraille romaine, Constance rentra , dès le commencement de juillet , dans son palais d'Eboracum , aujourd'hui Yorck1; il y rentra pour n'en plus sortir. Usé par cet état de fièvre continue qui faisait la vie d'un empereur romain, vieux avant le temps, et d'ailleurs infirme, il sentit que sa fin approchait ; et il voulut régler par lui-même les affaires de sa famille et celles de son gouvernement, se souciant peu de l'opinion de ses collègues , ou , pour mieux dire , bien décidé à prendre sa revanche des injustices de Galère. Ses enfants rangés autour de son lit 3 et les chefs de l'armée entendirent de sa bouche ses dernières volontés. 11 avait sept enfants : d'abord Con-

* Julien. Ont. nr, in Sol. rvg.t p. a44- ' In Brilannia, Eboract. Eulrop. x, i.

* tcîç 6' ifw xxd tafarpaoi ouvTaÇ«p.ivoc , x°P°û $«w»» axrnt xuxXoûaiv. Euseb., Vit. Constantin., x, ai.

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stantin , fils d'Hélène, avec laquelle il avait formé, dans sa jeunesse , ainsi que je l'ai dit, une de ces unions inférieures qualifiées de concubinat par la loi romaine ; puis six autres fils ou filles , issus de son mariage avec la bru de Maximien Hercule, Maximiana Théodora: mais l'aîné des fils légitimes n'avait que treize ans, tandis que l'enfant naturel était homme fait, et assurément bien capable de défendre l'héritage de la famille. Constance prétendit qu'il lui succédât, et que ses autres fils restassent dans la vie privée. Ce parti parut sage à tout le monde. Déjà plusieurs divisions de l'armée, travaillées au gré de l'empereur mourant , demandaient que Constantin fût institué Auguste, sans attendre la décision des autres empereurs l. Les soldats en tumulte, mêlant à leurs clameurs le cliquetis des armes, assiégeaient les portes du palais. Dans cette espèce d'émeute se distinguait entre tous, par la vivacité du zèle, un corps d'auxiliaires alamans que leur roi, nommé Éroc, avait amenés à cette guerre, par attachement pour Constance 1 : on voit que les Barbares préludaient déjà à l'élection des empereurs romains. Pour calmer le désordre , ou plutôt pour

* Etueb., rit. Constantin, i, ar. — Oui. ecc, tiu, i3. — Eumen., Pane g. Constantin , 8.— Lad., Mort. pers. a4, a 5. — Julien., Or. t. — Liban., Or. 3. — Zosim. ix , p. 4».— Aurai. Vict., Epit. 41. — Orot., m, a5.

* Cunctis qui videront adniteulibu* , sed prœcipue Eroco Alamannorutn rcget auxilii graiia, Constantinum comiUlo. Àurei. Vict., Epit. 41.

lui donner satisfaction , les chefs présentèrent aux soldats Constantin couvert du manteau de son pere encore vivant ; et Constance put entendre de son lit les cris d'Empereur et d'Auguste qui saluaient ce fils bien-aimé x. Peu d'instants après, il rendit l'âme en disant qu'il mourait content \ Rien ne manqua à ses funérailles, pas même l'apothéose 3 : l'empereur des Gaules4 alla prendre place parmi ces divinités dont il avait tant ri pendant sa vie. Restait au nouveau prince la tâche difficile de se faire reconnaître par les trois empereurs de la tétrarchie; il envoya à chacun d'eux, suivant l'usage, son image entourée de lauriers, avec des explications sur les événements qui venaient de se passer, affirmant très-probablement qu'il n'avait fait que céder à la volonté de l'armée, et que, quoi qu'on pût croire, il était devenu empereur contre son gré 5.

Tandis que le courrier, porteur du portrait et de la lettre , s'acheminait vers Nicomédie , probablement sans beaucoup de hâte, Constantin mit le

1 Vidit qiiem relinqnebat bcredem. Eumen., Paneg. Constantin.'- Ei .. imperium per manu» tradidît ; atque iu in lecto sao requiem vil» , «eut o|>tal>at, accepit. Lact., Mort. per». 94.

• Hûv 6 towaro; pM r*ç Mi i&re%ç<n. Polit. Metropban ap. Phot.

5 Euseb , Hist. eec.t vur, i3. — Inccrt., Paneg. Maxim, et Constant., U. — Eumen., Paneg. Constantin et Naxar., pa*».— Eckel, Doctr. num., Tin.

* Imperalor Galliarum..Oros. vu, a5.

3 Laureata t»ju* imago. Lacl., Mort, /ter*. iS. — Ad aeniores principe» de&umma reipuMic* Eum., Paneg. Constantin.

temps à profit. Il parcourut la Gaule et l'Espagne, reçut le serment des légions, et visita les principales villes, s'attachant les magistrats par sa libéralité intelligente, et le peuple par la grâce de ses manières Son premier acte politique s adressa aux chrétiens : il leur rendit l'exercice public de leur culte que son père s'était borné à tolérer en secret, reprenant avec plus d'éclat ce patronage de la liberté religieuse qui avait donné tant de force à Constance, et s' attachant les sectateurs des nouvelles doctrines sur toute la surface de l'empire. Ainsi prémuni contre tout mouvement intérieur dans son gouvernement, il voulut se débarrasser de la guerre étrangère. Les tribus frankes avaient recommencé leurs courses au midi du Rhin; il les battit et s'empara de deux de leurs rois, Ascarik et R a gai se, qu'il fit exposer aux bètes dans l'amphithéâtre de Trêves 3. C'était la première fois que la Gaule voyait traiter en criminels, et punir d'un supplice infamant, ces fiers rois de la Germanie avec lesquels on s'habituait à vivre , et qui un jour les ennemis de Rome , étaient le lendemain ses auxiliaires. 11 faut bien que

* Eiibku.) Paneg. Constantin., S.

* Soscepto imperio , tûhil egit priasquam christ ia nos culttii ac Deo suo redderet. Lact., Mort. pers. «4. — Institut, dit. i , Prœf.

» Affecisli pœoa lemerilatis reges ipso* Franrâe... Àscarici Ragaisiqiie suppliera». Eumen., Pantg. Constantin y 10, n.— Osis Francis atque Alamannis , captisque eorum regtbns , quos etîam hesliist euro ma^nificum "•pectaculuni muncris parasse! , objerjl, fLutrop., xt 3.

cette nouveauté eût causé parmi les Gallo-Romains line émotion douloureuse, puisqu'on voit les panégyristes, tout en la louant beaucoup, prendre à tâche de la justifier, par des exemples empruntés à l'histoire de Rome républicaine; à ces temps de cruauté sauvage , où l'égorgement des prisonniers figurait dans le cérémonial officiel des triomphes. Après avoir chassé les Franks de la rive gauche du Rhin, Constantin les poursuivit à travers leur pays, ravagea leurs villages dans la zone voisine du fleuve, détruisit presque entièrement la tribu des Bructères, puis regagna la Gaule avec des bandes d'hommes, d enfants et de femmes réduits en captivité. On fit le triage de ces malheureux, dont une partie fut envoyée, à titre de Lètes, coloniser des terres incultes, et l'autre réservée aux divertissements de l'amphithéâtre. On plaça dans cette dernière classe les jeunes gens pubères qu'on ne pouvait pas enrôler sans danger dans les légions, et qui semblaient trop farouches pour se plier à l'esclavage , c'est ainsi que les définit un contemporain; il ajoute que leur nombre , tant il était grand , fatigua les bêtes destinées à les dévorer Au reste, le courage de ces braves gens intimida plus d'une fois les cruels qui

1 Pubères qui in mant» vénérant , quorum nec perfidia erat apta tnili-

tiae, nec ferocia aervituti , ad pœnas speclaculo dali, sœvienles beslias roultiludine sua faligarunl. Eumen., Paneg. Constantin., Incrrt., Panef.

Constantin. , a3.

s'amusaient de leur supplice. On les vit s'élancer résolument au-devant de la mort, et conserver leur intrépidité sous la dent et la griffe des lions qui ne leur arrachaient pas une plainte. Telles furent les boucheries humaines instituées par Constantin à Trêves , sous le nom de jeux Francikes , et qui se renouvelèrent dès lors périodiquement, du i4 au 20 juillet de chaque année.

Cependant l'envoyé de Constantin était arrivé à Nicomédie. Le premier mouvement de Galère , en ouvrant la lettre, fut de faire jeter dans le même feu le message et le messager 1 ; puis il se ravisa en considération de certaines nouvelles que Sévère lui envoyait d'Italie, et qui n'étaient guère plus rassurantes que celles-là. De peur de s'attirer trop de difficultés à la fois, il consentit à ratifier ce qui s'était fait en Bretagne , à l'exception d'une chose qui dérangeait l'équilibre du gouvernement. Il était dans l'esprit de la tétrarchie instituée par Dioctétien qu'on ne pût jamais être Auguste avant d'avoir passé par le rang de César, et fait, dans cette position subordonnée, l'apprentissage du métier d'empereur. Galère exigea que Constantin se conformât à la règle , et lui envoya le titre de César avec l'investiture du gouvernement des Gaules, nommant le César Sévère, Auguste à sa place. Le fils de Con-

* lu eo peue m fuit ut illam ( imaginro ) et ipuim qui attulerat exurerel. Uct., Mort. perj. iS.

stance ne réclama point contre une décision qui le faisait descendre de la seconde à la quatrième place *, mais on soupçonna bien qu'il puisait sa résolution dans l'attente des mêmes événements qui avaient rendu Galère modéré, et qui commençaient à préoccuper tout l'Occident.

L'Italie, en effet, était fortement agitée, par suite d'une mesure administrative , bonne en ellemême, favorable aux provinciaux, mais odieuse aux Italiens qu'elle dépouillait de leur dernier privilége de maîtres du monde. On cadastrait leurs terres pour les soumettre à l'impôt foncier, dont elles avaient été exemptes jusqu'alors. Les agents du fisc, géomètres, censiteurs, contrôleurs, parcouraient les campagnes , mesurant les champs k la glèbe , comptant les habitants , pénétrant partout , interrogeant , torturant , et ajoutant à l'impopularité de la mesure , par la rigueur de l'exécution *. Mais ce fut bien pis quand on voulut porter le recensement dans les murs de la ville éternelle : Rome se souleva , et l'Italie suivit son exemple. Les insurgés prirent pour empereur Maxence , ce fils de Maximien que Galère avait écarté du trône impérial , comme indigne d'y monter. Maximien aussi reprit la pourpre; à sa voix, l'armée de Panno-

* De secundo loeo iu quartum. Lac t., Uort.pen. a5.

* Oensitoribos nbique dtfftui* et onmia exagitanlibut agri gtebatim

niftiebantur. • tornienta âc verbera personabanl . Lact., Mort, ptn, a3.

nie abandonna l'empereur Sévère qui se rendit à composition, et que Maximien condamna à s'ouvrir les veines , après lui avoir promis la vie sauve J.

Constantin assistait de loin à ce spectacle , sans se déclarer ni pour Maxence ni pour Sévère , quoique Sévère fut son Auguste. Il semblait attendre l'apparition de Galère en Italie , car l'Auguste d'Orient ne pouvait manquer d'arriver promptement avec toutes les forces disponibles de l'Asie et de la Thrace; et Constantin voulait subordonner sa conduite aux événements. Cette attitude circonspecte inquiétant Hercule, qui le devinait bien , l'ancien collègue de Dioclétien imagina , pour le gagner à sa cause , un moyen qu'il supposait infaillible. Passant les Alpes à l'improviste , il se rendit à Trêves où résidait le César des Gaules, et se présenta devant lui, tenant d'une main sa fille Fausta qu'il lui proposa pour épouse ■, et lui offrant de l'autre les insignes des Augustes, comme dot, et comme gage d'une double alliance domestique et politique.

Maximiana Fausta était alors dans tout l'éclat d'une beauté que les contemporains qualifient de

• Lact., Mort. pan. a6 et «eqq.— Zorim., n, p. 46» 47» 4*. — Àurel. Vict., Epit. 39. — Eutrop. x. — Paneg. Vtt. pais.

» ProGciacitur in GaUiam, ut Comtantinum partibus suis conciHaret, suw minons filie nuptiis. Lact., Mort. pert. a;. — Awoitv tm&<Jxo>« ttjv fcrçaWp* *<x**rav aùri. Zorim. 11, 48. — Cf. Iuccrl., Paneg. Moxi-

divine *. Fille d'une mère Syrienne , née et élevée à Rome , elle joignait l'esprit cultivé et les mœurs graves des matrones romaines a à Famé passionnée des femmes de l'Orient. Les futurs époux n'étaient point étrangers l'un à l'autre ; dans leurs jeux d'enfance ils avaient échangé souvent les noms de fiancé et de fiancée, et souvent leurs pères s'étaient entretenus du projet de les unir. On conservait même dans la salle à manger du palais impérial d'Aquilée, un tableau où le fils de Constance, déjà adolescent, et revêtu d'un costume guerrier, était représenté recevant des mains de Fausta , pour cadeau de fiançailles , un casque d'or surmonté d'une aigrette de plumes de paon3. Par un artifice gracieux du peintre , l'enfant semblait s'effrayer à la vue des armes, et soutenir à peine son fardeau 4. Depuis ce temps, bien des événements les avaient séparés. Les projets paternels s'étaient évanouis avec les amours du premier âge ; et Constantin retenu à la cour d'Orient, s'y était épris d'une femme nommée

1 PuelU divino décore venerabilis. Incert., Paneg. Maxim tan. et Constantin. , 6. — Julian., Or. t.

* Trjç piv 7«f evpvttac toocûtw irtpixv, xaî xattouç ott|*«roc, *ai Tfénw âpirîfe, faov oùx âûtap -pvauù pa&uç £v -ne iÇtôpot. Juhau., Or. i.

5 Hoc enim, ut audio, imago illa déclarât, in Aquileiensi palatio, ad

ipsum convtvii aspectum, ubi puella sustinet atque offert tibi, eliam

tum puero, galeam auro gemmisque radiantem , et pennii pulchne alilis eminentem : ut te sponsale munus faciat pulchriorem. Incert., Paneg. Maximian. et Constat in. y 6.

4 Inipar oneri suo. Incert, Paneg. Maxindan. et Constantin., 6.

Minervina dont il avait un fils déjà grand A la vue de la jeune fille devenue femme et éclatante de beauté, ses impressions d'enfance se réveillèrent, et Minervina , si elle Vivait encore (ce qu'on ne sait point ) , fut renvoyée comme Hélène l'avait été autrefois, pour la belle fille de ce même Maximien Hercule. Fausta l'aima d'une affection ardente et dévouée qui ne se démentit jamais, malgré les accu» sations dont elle fut plus tard l'objet3; mais avec tout son amour, toute sa beauté , avec ses rares et séduisantes qualités, elle fut le mauvais génie de cette maison , où les furies de l'enfer, la discorde , le meurtre , et jusqu'au parricide , semblèrent être entrées avec elle. Ces noces fatales furent célébrées à Trêves, le 3o mars de l'année 307, et Constantin y reçut l'investiture de la dignité d'Auguste , des mains d'un homme qui non-seulement ne faisait plus partie du gouvernement romain , mais qui était en guerre avec lui.

Tandis que les voûtes du prétoire de Trêves re-

' Filium Crispuni nomme ex Minervina concubins susceptuni. Aurel. Vîct., Epit. — Kpiairov U itaOXaxT>c, «ùt« yrpnir*, Mivep&vn; Ôvojx*. Zosim., 11 , p. 61 . — Crispus à cette époque pouvait être âgé de dix ans.

9 J'examinerai plus tard les accusations de tout genre portées contre Fausta, lorsque je parlerai de sa mort tragique et du meurtre de son beaufils Crispus: (Voir ci-dessous, à Tannée 3a6). Je dirai seulement ici que ces accusations ne se trouvent dans aucun ouvrage contemporain, et qu'il faut grandement se défier de ce que les écrivains postérieurs, païens ou chrétiens, ont écrit sur le fondateur de Constantinople. U en a été un peu de Constantin

tentissaient du bruit des réjouissances, et qu'un orateur gaulois , dans un discours que nous pouvons lire encore 1 , prophétisait aux nouveaux époux un bonheur qui ne s'accomplit point , les événements se compliquaient en Italie ; car Galère, mieux préparé qu'on ne s'y attendait , venait d'y entrer à l'improviste , et marchait en droite ligne sur Rome. Ce fut l'objet d'une vive discussion entre Constantin et Maximien : celui-ci voulant que son gendre, en exécution de leurs engagements , descendit en Italie * avec toutes les forces de la Gaule, pour enfermer Galère entre deux armées ; le gendre s'y refusant , ou sous de vains prétextes multipliant les obstacles et gagnant du temps. Son but était bien évidemment de laisser s'entre-dé traire, à son profit, deux hommes qu'il considérait comme ses rivaux, et de n'intervenir que dans son propre intérêt et à bon escient. Au reste, les affaires se dénouèrent d'elles-mêmes sans lui, contre toute prévision raisonnable. L'armée de Galère se mutina quand il fallut assiéger Rome, et le chef, contraint de battre en retraite, regagna non sans de grandes pertes les bords du Danube. A cette nouvelle , Maximien ne se contint plus ; accusant tout haut son gendre de lui manquer de foi , il le quitta et revint à Rome , près de

1 Incert., Paru g. Maximian. et Constantin, Pan* g. Vet.% ti. ed. ad tu. Delph., 1676.

a ZosimMii, p. 48.

son fils dont il excitait à plaisir les ressentiments. Mais lui-même , par ses intrigues , força bientôt ce &b à le bannir de Rome et de l'Italie «. Pour s'en venger, il alla , en Illyrie , proposer son alliance à Galère qui ne F écouta point II proposa aussi à Dioclétien de ressaisir ensemble ce gouvernement qu'ils avaient si bien conduit , disait-il , et que perdait une jeunesse inconsidérée a. Le sage de Salone le prit en pitié : « Plût aux dieux , s'écria-t-il pour toute ré- « ponse, que tu eusses vu les légumes que je cultive « dans mon jardin, tu ne me tiendrais pas ce lan- « gage 3 ! » Une autre démarche dut flatter davantage le cœur de Dioctétien , s'il est vrai que Galère, revenu à des sentiments de repentir et d'admiration sincères , vint à son tour le supplier de reprendre la pourpre < : Dioclétien fut inébranlable.

Repoussé de tout le monde , et empereur sans empire, Hercule se réfugia près de sa fille qui le reçut dans le palais d'Arles, où elle résidait une partie de l'année. Fausta affectionnait cette ancienne colonie qui lui rappelait les mœurs et le climat de sa terre

• Lact., Mort.pers. a6. — Zosim., p. 47, 48. — Eu trop., x. — Incert., Paneg. Constantin.

* Utttetv fatxitpû xfo êa«Xtt«v âvaXaêeîv, xcù (xt) «tptt&ttv tw, to<to6tm

~cu>svct&. . . . . Zosîin. u , p. 48.

3 Utinam Salon» possetis visere olera nostris manibus institula , profeclo nuDquam istud tentanduni judicarelis. Àurcl. Vicl., Epit. 3g.

4 Aurd. Vict., Epit. ub. sup.

natale , et elle l'avait rendue chère à son mari. Grâce aux libéralités de Constantin , Arles , embellie et agrandie, devenait, suivant le mot du poète Àusone, a une petite Rome gauloise 1 ». Un nouveau quartier construit sur la rive droite du Rhône , y formait comme une nouvelle ville qui se reliait à l'ancienne, par un pont de bateaux *. Ce fat là que Maximien trouva près de sa fille , une retraite avec tous les honneurs dus à un souverain : il continua de porter la pourpre , d'avoir des courtisans et des gardes, et Constantin, donnant à son égard l'exemple du respect, exigeait qu'il prît toujours la droite sur lui 3. Mais ce traitement affectueux , loin de calmer dans le cœur de Maximien la fièvre de pouvoir qui le consumait, ne fit que l'irriter davantage. L'ombre d'autorité, dont on l'environnait, lui semblait parfois un jeu cruel. Il en voulait à son gendre de ne point aller détrôner Maxence pour lui rendre sa place; de ne point faire la guerre à Licinius qui venait de succéder à Sévère dans le gouvernement de llllyrie ; en un mot , de régner lui-même , en le laissant simple particulier. De tels griefs, assuré-

1 GalluU Roma Àrelas. Auson., Clar. urh. th.

* Pneeipitis Rhodani sic intercisa fluentis, Ut mediam facias nav.li ponte plateam. Paiidc, duplex Arelate, sinus

Auson. , Clar urh. loc. laud.

* Privatura otium , regias opes dederas Cui digredienli ad annulos

sederas. Eumen., Paneg. Constantin. , i5.

ment bien bizarres , fermentaient dans la tête de ce vieillard malade , et le portèrent à une trahison dont le châtiment ne se fît pas attendre.

On construisait alors a Cologne un pont sur le Rhin ; le travail avançait, et les Germains jusquelà assez insouciants , commençaient à s'inquiéter et à remuer. On annonçait même une prise d'armes prochaine de tous les peuples de la confédération franke x. Maximien , que son gendre aimait à consulter, lui conseilla de prévenir la guerre , en se jetant hardiment sur le territoire ennemi , avec une poignée d'hommes déterminés, a II connaissait les « Barbares, disait-il; un coup de main vigoureux « les intimiderait pour longtemps a ». Le conseil était spécieux, il partait d'un homme expérimenté dans ces guerres, et Constantin n'eut jamais pu y soupçonner un piège3. Il le suivit donc avec confîance , se rendit à Trêves , prit avec lui quelques légions , et pénétra au milieu des villages des Franks. Mais l'entreprise se trouva moins aisée qu'il ne l'avait cru : déjà préparés à la guerre , ces peuples firent une vive résistance , et l'armée romaine eut beaucoup à souffrir, non-seulement des combats jour-

* Eumen., Paneg. Constantin, i3. — Lact., Mort. pers. «9.

* Persuadât nihil «uspicanti ne omnem sec 11 m exercitum duceret , patiris nûlitibus poue barbares debellari... Lact,, Mort. pers. I. c.

* Crédit adokscens ut perito ac aeui, paret ut aocero. Lact., Mort.

naliers, mais des marches et de l'insalubrité dans ce pays de bois et de marais.

Hercule avait accompagné l'empereur jusqu'à Trêves , comme pour assister au succès de la campagne : quand il le vit engagé au loin et embarrassé, au lieu de lui envoyer des renforts, il reprit le chemin d'Arles. Les forces gallo-romaines , à ce moment , étaient partagées en deux divisions, dont Tune occupait les bords du Rhin, l'autre le pied des Alpes , d'où elle observait l'Italie et Maxence. Maximien s'était mis en téte d'enlever à Constantin cette dernière division # par argent, par promesses, par la propagation de fausses nouvelles , de se faire proclamer empereur, et de soutenir ensuite, s'il le fallait, la guerre civile. Il part donc, vide sur son passage les magasins destinés aux troupes x, s'empare du palais d'Arles et du trésor dont il fait des largesses aux soldats; et dans une proclamation, pleine d'invectives contre son gendre, il annonce à la fois la mort de Constantin et son propre retour à la puissance impériale \ La Gaule entière fut frappée de stupeur; les troupes prêtèrent serment; quelques municipalités se laissèrent entraîner :

' Consumplù copiis manstonum » oe quis consequi posset exercitus. Eumcn., Pane g. Constantin , 16.

8 Thfsauros invadit, donat ut so!et large, fingit de Comtantioo. Lact., Mort.pers. »9. — Liucra» ad aoliidrandos exavjlus miMerct. fifon militnni tenlarot. Eumen., ihid.

mais Hercule eut moins de temps qu'il ne pensait pour organiser sa trahison.

Rien n'égalait l'activité de Constantin, si ce n'est la promptitude de sa résolution. A la nouvelle des perfidies de Maximien, son parti fut pris. Esquivant comme il put la guerre avec les Barbares , il reparut en Gaule, au moment où on l'attendait le moins. Il y eut à sa vue, dans tous les corps de l'armée du Rhin, un élan de joie véritable; tous voulaient le suivre , mais il ne lui fallait pas tant de monde. En quelques heures, il eut organisé un petit corps d'expédition dévoué, et, s'il est possible, encore plus impatient que lui de sa propre injure. Au moment de partir, les soldats, tant ils avaient hâte de combattre, refusèrent le prêt militaire pour gagner du temps; on les entendait crier de leurs rangs : « César, nous sommes assez riches, grâce à « toi : partons 1 ! » Ils refusèrent également le séjour d'étape ordinaire , et poussèrent d'une seule traite jusqu'à Châlons, où ils devaient s'embarquer. Pour accélérer le trajet sur la Saône et le Rhône, les légionnaires, quittant l'épée pour la rame, se relayaient à la manoeuvre, et la flotte glissait sur Tonde avec la rapidité d une flèche. Un écrivain gaulois, témoin oculaire, nous a laissé la peinture

• Ullro à te profitiscendi signum petiverunt, cum viatica dares, id ipsum sibi morain facere, plusque jam se quam sufficeret ex largitiouibus luis habere dixerant. Eumen., Paneg. Constantin. , 18.

UH COAPITRE III.

des sentiments qui animaient ces hommes passionnés pour la guerre civile : « Le cours tranquille de « la Saône , dit-il , irrita leur impatience ; ils maudis- « saient le fleuve paresseux, et, couchés sur leurs « avirons, ils cherchaient à en corriger la lenteur « à force de bras. A peine le Rhône leur parut-il a assez rapide *. » Malgré toute cette hâte, la renommée les devançait, et quand ils arrivèrent devant Arles, Hercule en était déjà parti. A l'approche de Constantin, la majeure partie de ses troupes l'avait abandonné , le reste le rejoignit à Marseille où il espérait se défendre.

Alors, comme au temps de Jules César, cette ville passait pour imprenable. Son port bien fortifié, et défendu d'ailleurs par la meilleure flotte de toutes les Gaules, la garantissait du côté de la mer, tandis que du côté de la terre, où elle se reliait par un promontoire, une haute muraille flanquée de tours et garnie d'un fossé en couvrait les abords 2. Constantin n'alla point mesurer ses frêles embarcations contre les redoutables galères marseillaises ; il dirigea F attaque du côté de la terre. Sans se donner le temps de préparer un siège en règle, comme semblait le réclamer une ville qui avait résisté au con-

1 Segni* ille et cunclabundu* amois minquam fuisse tardior videbalur

Incubuere remigiis Vu ipso Rhodano fuere contenti. Eumen., Paneg.

Constantin , 18. »

1 Consulter mon Histoire de s Gaulois, t. u, ch. x.

quérant des Gaules, il tenta immédiatement l'assaut ; mais ses échelles, taillées sans doute à la mesure des fortifications gauloises, se trouvèrent trop courtes 1 pour la vieille muraille phocéenne, construite dans le système militaire des Grecs. Vainement les soldats, en se haussant les uns sur les autres , essayèrent-ils de parvenir jusqu'au sommet; quelques-uns réussirent , mais le plus grand nombre fut culbuté , et Constantin, craignant d'acheter trop cher un succès douteux , fit sonner la retraite.

En approchant de la place pour donner des ordres, il aperçut, entre les créneaux, un personnage qu à sa haute taille et à son manteau impérial il reconnut pour Maximien ; et un colloque s'engagea entre le gendre et le beau-père , le premier reprochant à l'autre son indigne perfidie, celui-ci répondant par des insultes a. « De quoi pouvais-tu te « plaindre? disait Constantin; que te manquait-il? « tu devais être le dernier à te conduire ainsi en- « vers moi 3. » Il parlait encore , lorsqu'une porte ouverte par les assiégés livra passage à ses soldats qui lui ramenèrent bientôt Maximien tout souillé de sang et de boue. Dans ce triste équipage il fit

1 Statim sine dubio y morum ascensuri fuissent , nisi in parandis quas admoverant scalîs, conjecturant oculorum sublîmitas fefelisset. Eumen., Paneg. Constantin , 19.

* Me vero ingerebat maledicta de mûris. Lact., Mort. pers. 29.

5 Rogat quid sibi voluisset, quid ei defuisset , cur faceret quod ipsum praxipue non deceret. Lact., Mort. pers. «9.

pitié au vainqueur: Constantin se contenta de l'exiler de son palais, en le gardant à Arles, mais il lui enleva ce hochet de pourpre 1 qui avait fait d'un homme jadis capable de quelque bien, un vieillard imbécile et dénaturé.

Une année s'écoula sans incident nouveau. La concorde parut même rétablie dans la famille impériale, car le libre accès du palais fut rendu par le gendre à son beau-père. Rien cependant n'était plus trompeur que l'apparente résignation de Maximien. L'humiliation avait aigri ses ressentiments, et, dans la solitude de sa retraite, il ne se repaissait plus que d'idées de vengeance et de meurtre. Un jour il vient au palais , attire sa fille à l'écart , comme pour lui confier un secret, et, éclatant en invectives contre Constantin , il cherche à le noircir par mille accusations. Il se plaint, il plaint Fausta, il mêle les caresses aux larmes, il lui promet un autre mari « meilleur que celui-là, lui dit-il, et plus digne « d'elle a. » Pour assurer leur commune vengeance, que lui demande-t-il ? De lui faciliter l'accès de la chambre à coucher de Constantin , en écartant les gardes de nuit ; lui , se chargeait du reste. Cette confidence inattendue, faite avec une exaltation

1 Dctrahitur ei vestis, et increpito vita donatur. Lact., Mort.ptrs, 29.

3 Vocal fi lia m FausUra, eamque nunc precibus, mine blandimentis sollicitai ad prodjljooein mariti, alium digniorem virum polliceltir. Lact., Mort, pers. 3o.

sauvage, frappa Fausta de stupeur et de crainte. Ne pensant qu'à celui dont la vie était menacée, elle écouta tout, promit tout, et courut tout révéler *. Mais comme si la malheureuse fille de Maximien , cherchant à douter encore, eût exigé de son mari une dernière épreuve irrécusable, on vit se préparer sous les voûtes du palais d'Arles une scène qui rappelle les plus sombres imaginations de la tragédie

antique a.

Maximien avait fixé la nuit suivante pour l'exécution de son projet. Rien ne fut changé , en apparence, au service de la chambre impériale; seulement on fit coucher un eunuque dans le lit de l'empereur3, et il fut recommandé aux gardes de se disperser çà et là ou de sembler dormir. Constantin veilla dans une pièce voisine avec des soldats armés. La nuit était déjà plus d'à moitié écoulée, lorsqu'on vit Maximien traverser avec précaution le vestibule du palais. H dit en passant aux gardes quil y rencontra « qu'il venait de faire un rêve dont il vou- « lait entretenir son fils 4. » Arrivé à la porte de

1 Poilicctur illa facturant , et refert produis ad maritum. Lad., Mort, pcrs. 3o.— Detectis iosidiis per Faustam qu» dolum viro denuntiaverat. Entrop., Brtv.j x. 3.

1 Conponitnr scena qua manifesté fadnus teneretur. Lact. , Mort, péri. 3o.

* Supponkur quidam vilis eunuchus, qui pro imperatore moriatur. Lact. ,

Jiori. pcrs. <jo.

* Vidine aomnium quod filio suo narrare *dlet. Lict., Mort. ptn. 3o.

ib'Z CHAPITRE III.

F appartement % il s'élance, tire une opée cachée sous sa robe, et frappe à coups redoublés l'homme qu'il trouve endormi. En un moment la chambre est inondée de sang ; il revient alors brandissant l'épée sanglante et criant qu'il est vengé ». Mais aussitôt Constantin parait; on apporte le corps de l'eunuque; le crime était manifeste, et l'assassin confondu n'osa même pas ouvrir la bouche. Pour dernière grâce, l'empereur lui laissa le choix de son supplice , et en attendant il le fit conduire prisonnier à Marseille. Ébranlé par tant de secousses, Maximien perdit le peu de raison qui lui restait ; il se crut assiégé par des fantômes, et ses visions effrayantes ne lui laissant plus de repos, ni le jour, ni la nuit, il se pendit à une des poutres de sa prison a. Personne ne le plaignit, il avait trop bien mérité son sort. Les païens regrettèrent seulement qu'un de leurs représentants les plus zélés, l'ami et le collègue de Dioclétien , eût ainsi souillé ses derniers jours. Les chrétiens chantèrent victoire : ils poursuivirent de leurs sarcasmes la mémoire d'un homme qui les avait, il est vrai, peu ménagés. « Ainsi donc , s'écriait l'un d'eux , l'élégant et pas- « sionné Lac tance , ce grand empereur, vingt ans « durant le maître du monde, ce triomphateur qui

' ProsUiit glonabundus, ac proûtelur quod admtscrit. Lad., Uort. pcrs. 3o. »

a Euseb., Chrou.— Àurd. Vict., Kpit. 4i.-^Hulrop. », 3.-Lact., ibid.

Ci! API T II K III.

« avait ébloui l'empire par l'éclat de ses vicennales, « est venu , le gosier serré au bout d'une corde , a couronner la plus détestable des vies par la plus « ignominieuse des morts 1 . » Le nom de Maximien fut rayé de la liste des empereurs , ses inscriptions furent effacées, ses statues brisées par Constantin , tandis que Maxence , devenu tout à coup fils pieux et inconsolable , faisait célébrer son apothéose a. Les deux beaux-frères avaient maintenant le prétexte qui manquait depuis deux ans à leur ambition. Déjà ils se mesuraient de la pensée , et tout le monde s'attendait à une guerre prochaine. Seulement Maxence , qui avait des embarras en Afrique, n'étaitjpas encore prêt à commencer, et Constantin ne voulut pas prendre sur lui l'odieux de la provocation, contre un fils qui prétendait venger son père.

Le reste de Tannée 3 1 o, et toute l'année suivante, furent remplis par des travaux administratifs nombreux et par des guerres contre les Germains , comme si Constantin eût eu besoin d'épancher au dehors l'agitation qu'il ressentait au dedans de luimême. Dans une de ces guerres, on le vit quilter

1 IU ide romani nominis maaimiis imperator, qui par longum lemporis inter\allum eu m ingenti gloria viginti aonorum rota celebravit, clbo et fracto «operbissimo guitare, vitam delestabilem turpi et ignorai niosa morte fini vit. Uet.» Mort.pers. 3o.

4 Eumeu., Pamg. Constantin., ai,ieqq Euaeb., Vit. Constantin.,

son armée pour aller, loin de sa route, visiter un temple d'Apollon , et remercier de quelque succès inespéré le dieu qu'il avait adopté pour patron L'histoire raconte qu'il laissa dans ce temple, en partant, une si grande quantité d'offrandes votives, qu'on ne savait plus où placer les anciennes *.

Trêves eut une large part à ses libéralités administratives; nous savons qu'en 3i i , il y faisait construire en même temps un forum , des basiliques et un prétoire pour la justice : ce prétoire, dont nous pouvons encore aujourd'hui contempler les restes, n'était pas achevé quand Eumène le vit ; mais il promettait, suivant le mot de l'orateur gaulois, « d'être digne du ciel dont il était déjà le voisin 3. * Trêves, en reconnaissance et par une flatterie délicate, voulut confondre l'anniversaire de sa fondation avec celui du principat de Constantin qui tombait à peu près à la même époque, et les célébra tous les deux dans une même fête , à laquelle furent conviés

1 Ubi dcllexisses ad templuni toto orbe pulcherrimum... Vidisti, credo, Constanliue, Apollioem tuum, comitanle Victoria. Eumen., Paneg. Constantin. , 21.

' Augusiissima illa delubra tantis donariis hon&>tasti, ut jam votera oon quxrant. Jam omma te voeire ad se templa videantur. Eumen., Pane g, Constantin., ub. sup.

* Video circum maximum , œmulum , credo, Romano; video basilicas et forum , opéra regia , sedemque justitis in tautani altitudinem susdtari , ut se sideribus et cœlo digna et \icina promitlant. Eumen., Pantg, Constantin., aa.

les représentants des cités transalpines. Afin de donner tout 1 éclat possible à une solennité où l'éloquence tiendrait une grande place, Trêves emprunta à la ville d'Autun son spirituel panégyriste, le Pline du quatrième siècle. Eumène était peut-être le seul à qui Ton pût confier la tache délicate de parler en de telles circonstances, le lendemain d'événements si tragiques , qu'il n'était permis ni de taire ni de louer ; il s'en tira avec adresse , mais non pourtant sans maltraiter plus qu'il ne devàit un homme comblé naguère de ses flatteries I. Les marques récentes de la piété de Constantin , sa foi dans les oracles d'Apollon , sa générosité envers les temples des dieux, fournirent à l'orateur un thème plus conforme à son honnêteté ordinaire. Apollon servit de transition , pour amener de Trêves à Autun les auditeurs d'Eumène, car Àutun comptait ce dieu parmi ses patrons, et Eumène ne laissait jamais échapper l'occasion de vanter sa patrie. 11 raconta donc comment Apollon possédait dans sa cité chérie, au milieu d'un bois sacré, une source thermale qui avait la propriété de découvrir les parjures a. «Viens a parmi nous, disait-il à l'empereur; tu parcourras « ces ombrages où réside ton dieu , tu visiteras ces « fontaines d où s'exhale une douce vapeur, et dont

1 Eum?n.t Poneg. Constantin. , 31.

Faut g. Constantin., l.e.

« l'eau , sans odeur, sans goût , et claire comme la a source la plus fraîche, jaillit d'une terre qui brûle « sous les pieds. Il me semble que déjà je les vois « te sourire, et inviter tes lèvres aies baiser *. »

L'Éduen ne disait pas tout, et l'invitation qu'il adressait ainsi publiquement à Constantin au nom de sa ville , cachait un autre intérêt que celui de la dévotion du prince. Autun avait reçu beaucoup de la libéralité des empereurs précédents ; la ville était reconstruite, et scHis l'habile direction d'Eumène les écoles méniennes , rouvertes depuis treize ans , produisaient déjà de bons fruits. Plusieurs élèves, sortis de leurs bancs, s étaient fait un nom dans les charges administratives, et l'aîné des cinq enfants du professeur plaidait avec une grande distinction les causes du fisc impérial a. Mais ce malheureux pays, à peine relevé des maux de la guerre civile , s'était vu frapper par l'intempérie des saisons; les champs et les vignes ayant manqué tour à tour, les cultivateurs étaient réduits à la misère. Hors d'état de payer le contingent que lui assignait le rôle de la contribution foncière, la cité d' Autun demandait donc un dégrèvement, et comme elle le voulait con-

1 Quorum scaturigines , leni tenorc nebulosœ , arridere , Constantin? , oculis tuis, et osculis sese inserere velle vidcantur. Eumen. ,^Pan«y. Constantin. , aa.

si d érable, elle souhaitait que l'empereur jugeât par ses propres yeux de la nécessité de l'accorder. Le discours de remerciement prononcé, quelques mois plus tard , par Eumène , nous fait connaître les différentes raisons sur lesquelles les Éduens fondaient leur requête : je les reproduirai en partie, parce qu'elles forment une page curieuse de l'économie politique des Gaules au quatrième siècle.

« Nous ne venons point, disaient-ils, réclamer ici « contre le recensement cadastral : nous possédons « bien la population qui nous a été assignée dans le « dénombrement ; la nature et la contenance de nos « propriétés y sont indiquées avec une exactitude ap- « parente; mgtis en fait tout cela est faux , car la terre « ne nous donne que des mécomptes, et les hommes « sont affaiblis par la misère Chez nos voisins de la « cité de Troyes , chez les Rémois , chez les Nerviens, a le revenu correspond au travail : il n'en est pas ainsi « chez nous. Il faut pourtant bien que le cultivateur « retire de la terre le fruit de ses peines, autrement « le champ qui ne rend pas la dépense est aban- « donné ; et quand le colon, accablé de dettes, « manque des moyens de diriger les eaux ou de dé- « fricher les bois, il n'a plus qu'à mourir de faim. « Voilà pourtant le spectacle que nous présentons.

' Haltemns enim et hominum numerutn qui delati sunt, et agrorum modum , ted ulrwnque nequam ; hominum tegnitia, terrvque perfidia. Eumen., Grat. act. 6.

« Tout ce que nous avions de bonnes terres est aua jourd'hui couvert de marais ou de broussailles ; il « n'est pas jusqu'à notre canton d'Àrébrignus , si

a renommé naguère pour sa fécondité , que nous « n'ensemencions à regret *. La culture de la vigne « n'y occupe plus qu'une petite place; et plus loin, « vers la montagne , vous ne rencontrerez que buis- « sons et repaires de bêtes fauves. Il y a peu de temps « encore, la plaine qui s'étend du pied de nos mon- « tagnes à la Saône, présentait l'aspect d'un jardin; « des rigoles, creusées à la limite des héritages, dis- « tribuaient et dégorgeaient les eaux ; elles sont déo truites aujourd'hui , et les terres basses sont transit formées en un vaste étang. Nos vignes qu'on f a admire tant sans les connaître , sont devenues a trop vieilles pour produire; leurs racines, mille « fois repliées sur elles-mêmes (car qui sait leur « âge?) comblent les fosses, et les provins, exposés « aux intempéries des saisons, tantôt pourrissent à « la pluie , tantôt se dessèchent au soleil a. Que ne «plantez-vous, ailleurs, nous dira-ton? Oui, sans « doute , le vigneron de l'Aquitaine et des autres

situé près de la

1 Quin eliam ipse ille pagus Arebrignus manu Crat. act. 6. Eumène parle U probablement du Saône.

* Radiées enim vilium , quarum jam nescimus aetatem, millies replicando congeste, altitndioem débitant strohibus excladunt, et ipsam propaginem non debilam , sed obtectam , produnt imbribus eluendam , et sobbus perurendam. Eumen., Grat. act, 6.

uiginze

ce provinces peut planter ses vignes partout où bon « lui semble ; mais nous , nous sommes resserrés « entre deux zones stériles : des rocs et des bois du « coté de la montagne , une plaine inondée dans «c le bas. » Ils ajoutaient que leurs chemins étaient devenus impraticables ; que la voie militaire ellemême, déjà coupée de pentes et de contrepentes si rapides, se trouvait tellement dégradée, que les voitures, même avide, n'y pouvaient plus circuler1, ce qui occasionnait des retards continuels dans le paie* ment des contributions en nature. «Enfin, disaient- « ils encore, tandis que les autres métropoles contem- «plent autour d'elles , avec orgueil, des campagnes « florissantes et peuplées, des chemins faciles, des « rivières navigables qui amènent l'abondance dans « leur sein , la métropole des Éduens n'étale aux «yeux de l'étranger qu'un spectacle de désola- 9 tion. »

Telles étaient les doléances du sénat d'Àutun ; Constantin n'osa point se refuser à une invitation si solennellement faite et partit peu de mois après. En mettant le pied sur le territoire éduen, du côté de la route de Belgique, il put se convaincre que les plaintes n'avaient point été exagérées. La misère des campagnes et de quelques villes secondaires qu'il traversa,

1 Etiam militari* via confragosa , et altérais montibus ardua alque

Grat. art.?.

lui arracha des signes de compassion On rapporte que , s étant arrêté près d'Autun , sur une colline d'où la vue embrassait tout le pays, il s'étonna de la solitude qui régnait autour de lui ; mais il retrouva aux portes de la ville la population qui avait déserté les champs pour lui faire fête. Les habitants le reçurent rangés par corporations, ayant chacune sa bannière ; les prêtres, en habits pontificaux , portaient les simulacres de leurs dieux ; des musiciens, placés de loin en loin sur le passage du cortège, faisaient résonner le son des instruments*; et des tapis, des meubles précieux, derniers débris d'une ancienne opulence, garnissaient les murailles, ainsi que l'entrée des maisons 3. Au seuil du palais impérial les décurions se prosternèrent devant l'empereur, qui les releva avec bonté ; et ils n'avaient pas ouvert la bouche, qu'il leur offrait déjà de leur remettre tout l'arriéré de la contribution foncière depuis cinq ans , et de ne les imposer à l'avenir que sur le pied de vingt-cinq mille unités, au lieu de trente-deux mille dont se composait leur cadastre :

Sed stalim ab eo flexu , è quo rctrorsum via ducit in Belgicam, vasla lia, inculla, «qualeotia.... Quibus iUacrymasse te, ipse confessu* es. l., Gret. act. 7.

a Omnium signa collegiorum, omnium dcorum nostrorum simulacra protulimus, paucusima clarorum instrumenta modulomm, per comnendia sa*pius tibi occursura. Eumen., Grat. act. 8.

* Exornavimus vias quibus ù pt'iiei nie. .... r.unieu., roc. ci*.

c'était une réduction de près d un quart sur leur contingent foncier Gomme ils se taisaient, il demanda à plusieurs reprises si ce n'était pas assez ; mais il s'aperçut qu'ils pleuraient, et ne put lui» même retenir ses larmes a. Dans la savante ville d'Àutun, on échappait rarement à une harangue: il n'y en eut pourtant point alors; la journée se passa en entretiens d'affaires, en visites de monuments et de curiosités, et nous pouvons croire qu'on n'oublia point cette précieuse fontaine qui dévoilait le parjure. Constantin , de retour à Trêves, fit régulariser sur les registres du cens, le dégrèvement qu'il venait d'octroyer aux Éduens; et, quand l'opération financière fut terminée , ceux-ci lui adressèrent une députation pour le remercier. Ce fut alors qu'Eumène prononça le dernier de ses discours, intitulé Action de grâces, qui est un des plus remarquables pour l'art, et en même temps le plus curieux de tous pour l'histoire des Gaules. Autun , par une délibération publique , ajouta à son nom le titre de cité Flavienne 3.

1 Quinque annorum nobis reliqua remisisti. Eumen., Grat. act. i3. Septem millia capitum , quartam amplius partent nostrorum censunm. Ibltl. 1 1. On peut consulter pour ce qui concerne cette remise d'impôts ce que nous dirons plus tard des finances de l'empire romain, et en paiticulier des bases de l'impôt foncier.

• Ulrom sufficeret hoc nobis, sœpius requisbti Ibant per hmc ora

lacrymae. Eumen. , Grat. act. g, xi.

* FUma mitas est ^duorum. Eum., Grat. act. xi.

ru. m

11 y avait alors cinq ans que les chrétiens, par le rétablissement public de leur culte, avaient obtenu de Constantin une première marque de protection. Le prince s'était arrêté là , croyant avoir assez fait pour la liberté religieuse, pour le parti chrétien lui-même, et quant à ses propres sentiments, se montrant peu soucieux d'en changer. Les chrétiens pourtant ne se décourageaient pas. Attirer dans leurs rangs un empereur, était le rêve favori qu'ils poursuivaient depuis vingt-cinq ans, avec autant d'adresse que de persévérance ; et le parti qui avait espéré la conversion de Dioctétien, qui avait pu dire de lui : « Notre prince qui n'est pas encore « chrétien * , devait presque regarder le fils de Constance comme un converti. On voyait les palais de Trêves et d'Arles incessamment remplis d'éveques, accourus de tous les points de l'Occident pour s'essayer à l'œuvre qui assurerait le triomphe de

l'Eglise. Le prosélytisme s'adressa d'abord aux femmes et de cette époque datent probablement la conversion d'Hélène et celle de Fausta a. Mais quelles que fussent l'ardeur et l'habileté de ces tentatives, Constantin, inébranlable, restait ce qu'il

« Tau; «{; t« e«»ÎX«a •pvauÇl Zosim. ri, p. ôi.

1 On peut voir dans Mosheim (Res christ, aot. Coût. M. p. 91a, in-*», 1753) les raisons qu'on a de croire qu'Hélène embrassa le christianisme avant son fils et travailla à sa conversion. Celait le sentiment de Théodore*. Hht. wc, 1,17.

avait toujours été : tolérant par politique , indifférent dans l'habitude de la vie , et dévot païen par accès.

Le monde romain se partageait alors entre deux systèmes contraires, dont Galère et Constantin étaient les représentants les plus absolus. Dans Galère se personnifiait l'application rigoureuse des lois romaines en matière de culte, c'est-à-dire la prohibition de toute religion non autorisée par les pouvoirs politiques, et en particulier celle du christianisme, réputée la plus dangereuse de toutes. Constantin représentait la liberté religieuse, et en particulier l'affranchissement du christianisme, celui des cultes non autorisés qui , par son importance numérique , avait le plus de droits à la liberté. Les esprits ardents , les opinions tranchées se rattachaient à l'un ou à l'autre de ces systèmes , à l'un ou à l'autre de ces princes, sur toute la surface de l'empire : à Galère les vieux Romains , les polythéistes exclusifs; à Constantin les chrétiens, les novateurs de toute sorte , et les polythéistes à qui la violence répugnait Entre les deux, Maxence, Maximin Daza et Licinius tenaient le milieu, ou flottaient tantôt vers l'un , tantôt vers l'autre , au gré de leurs intérêts. Licinius, athée dans l'âme et désireux de bien vivre en même temps avec Constantin et Galère, se renfermait dans une stricte neutralité. Maximin quittait ou reprenait la persé-

cution, suivant qu'il était en guerre ou en paix avec son intolérant collègue 1 . Quant à Maxence , en quatre ans il avait passé d'un extrême à l'autre: protecteur des chrétiens tant qu'il avait redouté Galère, et protecteur si chaud qu'on le prit luimême pour un chrétien déguisé a; puis leur ennemi dès qu il eut en face Constantin.

Les choses se maintenaient ainsi , à forces à peu près égales, lorsqu'à la fin de Tannée 3io, un événement, certes bien imprévu, rompit l'équilibre à l'avantage des chrétiens. Galère, atteint d'une maladie terrible , se crut sous le coup d'un châtiment divin. Dans les angoisses d'une souffrance que rien ne pouvait calmer, ni Fart des médecins, ni les prières et les sacrifices qu'il faisait offrir à tous ses dieux, il lui sembla sentir la main du Dieu des chrétiens qui s'était appesantie sur lui 3. Rassemblant ses conseillers autour de son lit , il leur dicta les termes d'un édit qui mettait fin à la persécution. Dans cet acte, empreint d'une terreur et d'une conviction également profondes, il expliquait sa conduite devant le ciel et devant les hommes, se justifiant par la nécessité où il s'était trouvé de main-

1 Huseb., Hist. eec.t ti/i, la, i3 , aeqq.

2 Apy.*!**^ H*» VtyAÔC ictortv, àptoxtia xat xoXwuîa rcO iifu/u Kniattov xaOvwtxptvaTo Euseb., Hist. ecc, vin, U.

* Medicî sécant, curant... confugitur ad idola... Tandem malis domitus Dcumcoactus eat confileri. Lact., Mort. pers. 33.

tenir violemment les institutions conservatrices de l'empire. Des mesures qu'il avait prises, il était résulté, disait-il, un grand mal : c'est que nombre de chrétiens, persistant secrètement dans leur folie, s'obstinaient à fuir les temples des dieux , et, privés de tout culte, n'adorant plus ni leur divinité particulière ni les autres , vivaient dans un étal d'athéisme qui faisait horreur aux puissances célestes Pour ramener ces hommes aux pratiques d'une religion, il leur rendait la leur; il les autorisait à tenir de nouveau leurs assemblées, pourvu qu'il ne sy passât rien de contraire à l'ordre public. Galère terminait par ces paroles : « Nous voulons que les chrétiens , « en retour de notre indulgence, prient leur Dieu <c pour notre rétablissement, pour le salut de la ré- « publique et pour le leur, afin que l'empire ne soit « plus déchiré , et qu'eux-mêmes puissent vivre pai- « siblement dans leurs foyers a. »

Ce fut un coup de foudre pour les polythéistes convaincus. Le patron de la religion nationale la reconnaissait pour impuissante et recourait au dieu étranger; la loi romaine se déclarait vaincue par

1 Tanta Yoluntas et tanta stollitta Cum plurimi in proposito persere-

rarent, ac vidercmus nec diis eosdem cultum ac rcligionem debitam exhibera, nec christianoruni Deum observare. Ediet. Gai. ap. Lact., Mort, pers. 34.

* Debebunt Deum suum orare pro salute nostra et reipublic* ac sua , ut nndiquerewum res publica perstet incokim», et aecuri vWere in »edibu* aria poistnt. Eéiot. Gai. ap. Lact., Mort. pert. H.

4ftfi

l'obstination d'une secte qu'elle avait condamnée à périr; le persécuteur implorait le persécuté; le chef de l'État appelait à raffermir l'État , par l'efficacité de leurs prières, ces mêmes hommes exclus légalement de l'État à titre d'impies et d'éternels ennemis du genre humain : il y avait là de quoi bouleverser toutes les idées. Mais c'était parmi les chrétiens que cette victoire était célébrée avec l'orgueil de la foi triomphante. Ils se plaisaient à montrer le sceau de la colère de leur Dieu empreint sur tous les persécuteurs, depuis Néron jusqu'à Galère : Néron et Domitien, morts misérablement; Décius, l'animal exécrable x, comme disait Lac tance, étouffé dans un bourbier; Valérien , prisonnier chez les Perses, servant de marchepied à leur roi ; Aurélien , assassiné par les mains de ses officiers. Les dix dernières années leur fournissaient des exemples plus éclatants encore. Excepté Maximin Daza, tous ceux qui avaient trempé dans les actes cruels de Dioctétien avaient disparu de la scène^ du monde : Dioclétien , devenu fou , au faite de sa gloire , avait été forcé d'abdiquer ; Sévère , malgré la foi jurée , avait été tué par Herciîle , de qui il tenait la pourpre ; Hercule avait péri par le lacet , comme un esclave fugitif; Galère , enfin , rongé tout vivant par les vers , avait en vain crié merci au Dieu qu'il avait offensé.

Exccfabilc dnitniil Dccius. L<ict«| Mort, ptrs, 4-

En regard de ces morts tragiques, ils opposaient celle de Constance, si tranquille, si douce, dans les bras de ses enfants ; mort trois fois heureuse suivant la touchante expression d'un contemporain. Pendant les temps qui suivirent la rétractation de Galère , c'était là le sujet de toutes les conversations, et la matière de publications nombreuses parmi les chrétiens \ Lactance composa , sous l'inspiration de ces idées, son livre De la mort des persécuteurs, pamphlet admirable d'éloquence et de passion, fait pour remuer fortement les âmes. On comprend quelle puissance cette manière d'apprécier la vérité des deux religions, par la destinée de leurs sectateurs, pouvait exercer dans un siècle où les philosophes eux-mêmes recouraient aux causes surnaturelles pour expliquer les effets naturels. Elle ébranlait surtout les païens intéressés (et le nombre en était grand), qui, cherchant dans une religion l'utilité avant tout, se demandaient près de quel dieu on gagnerait le plus, et mettaient leur encens à • l'enchère avec le ciel.

Sur ces entrefaites, la guerre éclata entre Constantin et Maxence; celui-ci l'annonça en faisant briser, dans toute l'Italie , les statues de son ennemi.

1 In lecto suo requiem vit», sicut optubat, accepit . l.act . , Mort. perj. 24 . TiXoç toû 6tou tù£àu ttcnt kciI rptopaxapiev. Euseb., Eut. ecc, thi, t3.

* Cf. Euseb., Uht. ecc. et Fit. Constantin, peu. — Con*t., Orat. ad cat. sanct. — LaclM Mort. pers. et Inst. dirin. pas*.

I os

Bien qu'attendue depuis un an , cette nouvelle émut fortement la Gaule ; la lutte était chanceuse , et on sentait bien qu'avec un tyran tel que le fils de Maximien Hercule , la défaite de Constantin serait la ruine des provinces transalpines. A force d'argent extorqué, l'empereur de Rome avait réuni cent soixante et dix mille hommes, dont quatre-vingt mille au moins de bonnes troupes, commandées par des chefs habiles ; leur plan de campagne était d'une audace incroyable. Ils voulaient , prenant l'initiative, envahir la Gaule par le nord-est, en traversant llllyrie, entraîner Licinius à leur passage , ou faire déserter son armée ; enfin , appeler les Germains aux armes , et les précipiter sur le Rhin ».

Quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie et huit mille de cavalerie, répartis en Gaule, en Bretagne et en Espagne, composaient les forces régulières de Constantin; et l'on ne pensait pas qu'il pût en détacher plus de la moitié , pour une expédition lointaine , sans mettre la Gaule en péril du côté de la Germanie. A la vérité, l'empereur avait la ressource des volontaires gaulois, et surtout des auxiliaires barbares dont il usa largement3; mais un noyau de quarante mille Romains paraissait insuffi -

• Zosiro. ii, p. 5o, seqq. — Àurel. Vict., Epit.— Lact., Mortper*. 44. — Tillem., Hist. des cmp. it, p. iîî et suit.

* Zosim., ii, p. 5o.

sant pour descendre en Italie et assiéger Rome. C'est là pourtant ce que voulait Constantin, à qui plaisaient les entreprises hardies, et que ses intelligences avec Rome engageaient à beaucoup tenter. Il comptait aussi sur la neutralité de Liciriius , dont il négociait le mariage avec sa sœur Constantia. Malgré ces raisons, les généraux gallo-romains combattaient son plan comme trop aventureux. Les aruspices, consultés à leur tour, déclarèrent que les dieux s'y montraient opposés x. Habitué à compter beaucoup sur lui-même , Constantin n'en persista pas moins; mais il conservait, malgré lui, au fond de son cœur, une grande somme d'inquiétudes et de perplexités.

J'ai dit comment les agitations de l'âme réveillaient chez cet homme passionné le sentiment religieux, habituellement assoupi. Ce réveil s'opéra dans les circonstances graves qui allaient décider de sa puissance et de sa vie; mais l'aiguillon se trouva plus émoussé, plus incertain qu'il n'avait encore été. L'atteinte portée au polythéisme par la rétractation de Galère, l'avait vivement troublé ; luimême l'a raconté depuis : aussi ne le vit-on point , comme l'année précédente , courir aux pieds d'Apollon-Mithra, lui offrir des présents, lui exposer ses

' Omnibus ferc tuis comitibus et ducibus non solum tacite mussantibus , tad etiaoi a perte limenlibua, contra consilia bominum , contra haruspicum mooita. Incert , Pantg. Constantin., a.

désirs et ses craintes ; il céda à un premier doute , en s'abstenant. Ne croyons pas toutefois que ce doute impliquât le sentiment ou le besoin spirituel de la vérité religieuse; si le germe en fut déposé dès lors au fond de sa conscience, c'était pour y prendre racine peu à peu, et ne s'y développer qu'à son heure. Rien n'est plus instructif dans l'histoire que la confession de ces personnages privilégiés, aux mains de qui la Providence a placé le dépôt des révolutions du monde , quand leur confession est sincère , et qu'en présence des faits accomplis on peut comparer les mesquines déterminations humaines, avec les grands résultats dont la Providence se réservait le secret. Or, Constantin nous a laissé la sienne , dans les écrits de son ami et confident Eusèbe , évêque de Césarée ; et cette confession est exposée avec une naïveté que j'oserai appeler si étrange; elle concorde si bien avec l'esprit général de ce siècle, qu'on ne saurait, à mon avis, en contester la sincérité. Voici en quels termes Eusèbe s'exprime : « L'empereur, dit-il , comprenant « qu'il avait besoin du secours des puissances d'en « haut , pour fortifier ses armes et résister aux conjurations magiques de son ennemi , se demanda à « quel dieu il s'adresserait Pendant qu'il était livré

1 Fij ivvùvin 1' «il' xaetTTcvc y Ki^k frraaTunTtxfv fiiu aÛTtl» Scfldttac fît» TfllÇ XaXG?t£VGUÇ XAt ^(vYITTllàç fMCYfflWttaç , Tflt< ITflt^à T» TUpSVlN» <JftvO-

^x^CM>tvA£ y ôiîtv oivï^xTît ÇoTidov. Euseb., Vvt* Constantin, y 1^ 97»

CHUMTRi; III

« à cette recherche,1 , il se rappela que ceux de ses « prédécesseurs qui , se fiant à la multitude des « divinités, avaient enrichi leurs temples et reçu « d'elles des oracles flatteurs , avaient tous péri mi* « sérablement , tandis que Constance, son père, qui « n'adorait qu'un seul Dieu suprême, avait vu tous « ses désirs satisfaits. Il considéra en outre que , « dans la guerre récente entre Maxence , Sévère et « Galère , les deux derniers , qui avaient tant de « droits de compter sur le concours des divinités, c n'en avaient obtenu qu'une défaite honteuse. Ré- « capitulant toutes ces choses , il conclut qu'il y « avait folie à se confier à des protecteurs si mépri- « sables, et qu'il devait adorer le même dieu que son « père. » Or, le dieu de son père était celui des philosophes déistes, indifférents en matière de culte. On conçoit quelle tempête de pareilles réflexions devaient soulever dans une âme portée, par instinct et par intérêt, vers des formes plus positives.

Un matin , au plus fort de ces agitations, Constantin manda près de lui ses intimes amis et ses conseillers, et voici ce qu'il leur raconta a. Pendant une marche qu'il faisait la veille , à la tète de ses troupes, quelques heures avant le coucher du soleil, en examinant cet astre (peut-être par une

■ ZxTwm ï «m», feocc m {mwioîîMiv, Eu**)-. rit. Constantin., i, a7.

UIAIMTRR 111

vieille habitude , et pour y chercher, comme autrefois, des signes prophétiques), il avait aperçu audessus du disque et au milieu de jets de lumière resplendissants, un objet de forme étrange , rappelant grossièrement l'image d'une croix , et au bas , il avait pu lire ces mots : « Par ceci sois vainqueur T. » Rentré dans sa demeure, tout troublé, il s'était endormi; et, pendant son sommeil, un personnage d'aspect surhumain lui était apparu, tenant à la fnain la même figure, et lui ordonnant de la placer sur ses drapeaux a. Il venait de se réveiller plus tourmenté encore que la veille, et il priait ses amis de le conseiller et de le guider. Un pareil récit , surtout la circonstance du songe , ne présentait rien d'incroyable à des païens accoutumés à chercher des inspirations dans leurs rêves, et à les suivre aveuglément sans les comprendre ; les conseillers pensèrent donc que l'empereur devait obéir à celui-ci. Constantin ayant expliqué l'objet de sa vision , on y reconnut un monogramme formé par l'entrelacement des deux premières lettres grecques du nom du Christ 3 : c'était un symbole que les chrétiens gravaient fréquemment sur leurs monuments , et

1 rpowpnv n oiùtû) (Tjvrîpôai XryoOoav , TcOt» vîxo. Eut. V. C, i , a8.

• twvoûvn o6tû tfcv Xpt<rriv ofrv rû çowrm mit' otyocv&v mpuy c^ftjjvou... F.us«b., V. C, i, a9.

* Etueb., Vit. Constantin. , i, 3i. — Traversa X litler», surnom rapile circuniflcxo . L*dd*9 $Iovt» pcr$» 44*^^Cf« Munttr» StHnbtUtr d&T oltcti

dont la forme était restée peut-être, comme un vague souvenir, dans F imagination de Constantin. Les chrétiens, à qui appartenait de droit l'interprétation de ce symbole, qui , vu d'une certaine façon, prenait l'aspect d'une croix , furent appelés à leur tour. Ils expliquèrent à l'empereur les vertus de ce signe; comment le personnage divin qu'il avait vu en rêve, était le Christ lui-même, et comment le Christ n'était autre que la Divinité unique et suprême à laquelle avait cru Constance. Constantin sut dès lors quel dieu semblait s'intéresser à sa querelle. Ayant mandé près de lui des orfèvres *, il leur fit fabriquer en or une figure du monogramme, afin de l'attacher à son étendard impérial ; et , sans être encore chrétien , il résolut de faire cette campagne sous le signe représentatif du dieu des chrétiens.

Tels sont les détails affirmés avec serment par Constantin à son biographe Eusèbe , bien des années après : la responsabilité en pèse tout entière sur son témoignage. 11 est pourtant des faits extérieurs, incontestables, qui démontrent qu'à cette époque une révolution morale s'opérait en lui. Ainsi, il est certain qu'il inscrivit le monogramme du Christ sur son étendard avant de quitter la

• Xpuooo koÙ XMmv iroXurOûv toipuoop^oùç oufxoXéaaç. Eweb., WÎL Con-

it&fttift . y I y 30«

CHAPITRK III.

Gaule et Ton ne peut clouter qu'il n'eût pris l'avis de ses conseillers, sur un acte de cette importance, comme il dit lui-même qu'il Ta fait Nous ajouterons que ces détails furent peu connus au moment même, et firent peu de bruit hors du cercle où vivait l'empereur, puisque Eusèbe les ignorait lorsqu'il publia son Histoire ecclésiastique, en 3*4, et que Lactance , le seul avec lui qui parle d'une intervention surnaturelle, la réduit à un songe qu'il place sous les murs de Rome 2. Mais ce silence de la plupart des contemporains éloigne précisément la supposition d'une fraude politique, d'une imposture calculée pour frapper l'imagination des soldats; car, sans la publicité, le calcul eût manqué son effet. Une telle hypothèse, d'ailleurs, cadrerait mal avec le caractère passionné , et au fond trèsreligieux que l'histoire reconnaît à Constantin. Cette recherche d'un dieu dont il peignit à Eusèbe les tourments intérieurs, n'était pas un jeu pour lui, il s'en fallait bien : ses jours et ses nuits en devaient être pleins; les moindres circonstances y devaient ramener sa pensée, et les fantômes de ses rêves reproduisaient sans doute, tour à tour, l'image des dieux qu'il quittait, et l'ombre de celui qui commençait à poindre dans son âme. On peut seule-

• Euseb., rit. Constantin.% i , a 8 , 3o, seqq. — Prudent. C. Symm. r. — Soxoro., Hist. eee.f i , St.

* Ltftct.f Mort. pets. 44»

ment supposer que les apparitions de cette époque de doute prirent dans sa mémoire, plus tard, et quand il fut chrétien , des formes arrêtées et précises qu'elles n'avaient point eues dans le principe.

Au reste, il régnait, dans les deux camps, une sorte de pressentiment qu'une grande question religieuse allait être tranchée par cette guerre dont les causes n'étaient pourtant que politiques. Tandis que Constantin adoptait le signe de la croix , Maxence cherchait des armes surnaturelles dans la magie dont il invoquait les secrets les plus redoutables l. Dans le parti de Constantin , les païens eux-mêmes le croyaient favorisé du ciel. On avait vu le divin Constance amenant à son fils des escadrons de la milice céleste; bien des témoins l'affirmaient. Les uns avaient été éblouis de l'éclat de leurs armes, les autres avaient admiré leurs formes à la fois gracieuses et terribles, ou entendu le son de leurs voix, quand, passant la nuit près des villes, ils criaient « qu'ils allaient chercher Constantin, qu'ils « étaient envoyés à son secours a » : cette nouvelle courait toutes les Gaules 3.

* Eoseb.,#ur. ecc.t vin, 14. — Fie. Const.% 1. — IncerL, Paneg. Contt., 16. — Zosim., 11, 5i.

* Flagrabant verendum nescio quid umbone corusci , et cœleMium armorum lux terribilis nrdebat.. Hec ipsorutn sermooinalio , hoc inter audientes fen-banr, Constantinum petimus, Constantino imus auxilio... Ducebat hos, credo y Constantiui pater Nazar., Paneg. Constantin. f 14.

* In ore denique est omnium Galliarum. Nazar., Paneg. Constantin. , 14.

m CHAPITRE in.

Le monogramme du Christ fabriqué en or incrusté de pierreries, fut donc placé par l'ordre de Constantin sur la hampe du labarum 1 : on appelait ainsi l'étendard particulier de l'empereur, celui qui l'accompagnait dans les batailles. Tandis que le signe de la croix dominait celui-ci , les autres conservèrent leurs ornements accoutumés [de figures de dieux et d'animaux. Pour bien concevoir l'espèce d'assistance qu'un prince païen et une armée aux trois quarts païenne pouvaient attendre de cette adoption d'un symbole chrétien , il faut savoir l'idée que beaucoup de fidèles attachaient au signe de la croix. C'était alors une opinion fort répandue, opinion rejetée par l'Église , mais préconisée pourtant par des docteurs célèbres, entre autres par Laciauce, que le signe de la croix possédait une puissance propre, une efficacité merveilleuse indépendante de la foi et des intentions de celui qui l'employait; qu'il dissipait les enchantements, mettait en fuite les démons, et garantissait, au milieu des dangers, l'homme qui s'en était couvert, fût-il incrédule ou païen \ Les doctrines théurgiques , si

— H abcs profecto aliquod cum illt meote divina , Constautine , secretum , qua» delcgata nos tri dits minorihus cura, uni te tibî dignatur ostcudere. Incert., Paneg, Constantin., a.

1 Ce mot semble dériver du germain lap , un morceau d'étoffe. On le trouve dans les auteurs latins antérieurement au temps de Constantin. Cf. Ducange, Glost.

■ Orig. Contr. C*U., i , 67 ; in, 36 et pas». — Lact., Mort. pers. 10.

CHAPITRK III. m

Iort en vogue au quatrième siècle , donnaient grand crédit à de telles opinions. Ce fut avec ce caractère de matérialité presque païenne, que le symbole spirituel du salut des hommes fut attaché pour la première fois aux drapeaux des gouvernements de la terre.

La jeunesse gauloise, toujours guerrière, toujours amoureuse des nouveautés, se précipita en foule à cette première de toutes les croisades. Les volontaires chrétiens furent sans doute nombreux , et Constantin ne les repoussa pas. Dans les légions, les chrétiens sentaient doubler leurs forces ; les païens étaient confiants de la confiance du chef. Ils partirent ainsi de cette terre des Gaules qui semblait prédestinée à enfanter les plus grandes révolutions du monde romain. Jules César en était sorti autrefois, pour renverser les institutions politiques de son pays; les institutions religieuses allaient tomber devant Constantin. Plus tard , c'est en Gaule que Julien essaiera de relever le polythéisme abattu, et c'est la Gaule encore qui fournira des instigateurs et des soldats au rival de Théodose , au dernier représentant des traditions païennes. On dirait que toutes les idées qui agitèrent cette société de peuples qu'on appelait l'empire de Rome ,

tnsî. div. iy, «7. — Tfaeodoret. , Hist. «c, m, 3. — Greg. Nazian., Contr. Julian. Or. i. — Joan. Chrys. Ador. crue.

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