III. 4S
m CHAPITRE iy.
Nul , parmi les chefs du clergé gaulois , n'égalait ces Çrois hommes en science et en équité; et ces dons personnels étaient rehaussés , chez Rhéticius, par l'illustration de la naissance. 11 appartenait à une famille distinguée de la ville d'Autun, où il s'était formé , tout enfant , aux études de la parole et du style *. On ne sait pas s'il avait reçu en naissant ses croyances et son éducation chrétiennes, mais il était encore fort jeune quand il prit une chrétienne pour femme. Il y avait quelque chose de touchant et de bizarre à la fois dans ces mariages de la primitive Église où les époux se réunissaient pour être séparés , où leur union n'était qu'un mutuel défi de mortifications et de continence , où ils vivaient dans un combat journalier entre des sacrifices volontaires et les entraînements de l'affection. Telle fut la vie de Rhéticius marié et encore laïque. Sa femme mourut la première. Avant d'expirer, elle lui prit la main et lui dit: a Frère très-cher, « accomplis ma dernière volonté. Lorsque ta course « en ce monde sera terminée, je veux que ton corps « soit placé dans le sépulcre où va descendre le « mien a , afin que nous reposions côte à côte
1 Nobilissimis parentibuset lilterarum honestate clarus... Gregor.
Glor. Con/.t i, 75.
2 Deprecor, piissime frater, ul post disceuum meum , percurso œvi trm pore, in itlo quo ego collocor sepulcbrc dilwtio iino conservavil in thoro... ,V. tbid.
« la même pierre , nous qui avons conservé dans a le même lit l'amour de la chasteté. » A quelque temps de là, le siège épiscopal d'Autun étant de- . venu vacant , Rhéticius y fut élu par la communauté des fidèles, et bientôt il se plaça, par ses ouvrages, au premier rang des docteurs contemporains. Son style porta les qualités et les défauts de sa parole fleurie , rapide , élevée , mais tendue et non exempte d'enflure. On cita longtemps comme des modèles d exposition chrétienne son discours sur le péché originel et le baptême ; sa controverse contre les novatiens, qui ressemblaient sous tant de rapports aux donatistes, et son commentaire du Cantique des Cantiques, où la critique trouvait cependant moins de profondeur que d'éloquence et de grâce *. Ces derniers mots de saint Jérôme nous font à peu près deviner ce qu'était le commentaire de Rhéticius, et comment l'évêque gaulois, entraîné par ses propres souvenirs, se perdait dans l'exaltation de cet amour mystique , mêlé de charité spirituelle et d'affection terrestre, dont les vives peintures troublaient déjà beaucoup d'âmes tendres, au quatrième siècle de notre ère.
Le palais de Latran appartenait à Fausta , à qui Constantin l'avait donné; le concile s'y réunit, et vit comparaître en personne devant lui les deux adversaires, Cécilien et Donatus, accompagnés l'un
1 Hieron., Vtr. UL
et l'autre d'une multitude d'évêques africains, leurs partisans. Ici , comme au temps de Décius, lors du schisme des novatiens , l'Église romaine se montra prudente et modérée dans sa politique : Cécitien fut absous sur tous les chefs, et le rigorisme impitoyable des sectaires fut censuré par le concile. On ne saurait peindre la colère que ressentit Donatus à cette décision : prenant à partie ses juges, qu'il accusa d'être eux-mêmes des traditeurs et des apostats, il les noircit avec tant d'audace , et l'évêque de Rome tout le premier, que l'empereur, ne sachant plus que croire , fit procéder à une nouvelle information en Afrique. L'information eut lieu avec tout l'accessoire des enquêtes judiciaires, l'emprisonnement, la question, les supplices; et l'on eut le triste et bizarre spectacle d'un proconsul romain (ce n'était pourtant plus Anulinus) employant les tenailles, les brasiers, les ongles de fer, pour s'assurer si un évêque chrétien , mis à la torture par son prédécesseur, avait ou n'avait pas livré les Évangiles. Les pièces furent envoyées ensuite à Constantin qui , malgré l'ennui que ces discordes lui causaient, et dont il se plaignait amèrement, consentit à faire réviser le procès par un second concile, cassant ainsi, de sa pleine autorité, le jugement du premier. Mais il crut cette fois mieux prendre ses précautions, et , pour éviter qu'on ne récusât encore les juges, sous le même prétexte
d'apostasie et de tradition , il mit le siège de la nouvelle assemblée en Gaule , et le convoqua pour le ier août de Tannée 3i4« Tous les gouverneurs des provinces d'Occident eurent Tordre de fournir aux évèques qui voudraient s'y rendre les voitures de la course publique, avec nourriture dans les stations,'et même avec des esclaves publics pour servir en route les voyageurs : on leur en donnait trois pour deux personnes x. Grâce à ces facilités, le concours fut grand, de TEspagne, de la Bretagne, de l'Italie , de la Gaule surtout. L'évèque de Rome n'y put assister, s'en excusa, et se fit représenter par des légats. Constantin aussi , occupé d'une guerre importante dont nous parlerons bientôt , était alors hors de la Gaule, et laissait à l'impératrice Fausta le soin de faire à ses hôtes chrétiens les honneurs du palais d'Arles.
C'était le plus grand concile , le plus solennel , le plus nombreux qu'eût encore eu la chrétienté : il représentait toute l'église d'Occident. Sa décision sur les affaires d'Afrique confirma celle du concile de Rome; et, pour mettre une digue à ce débordement de noires calomnies qui menaçait d'envahir la chrétienté , il fut résolu que tout fidèle qui en accuserait un autre sans fondement, serait retranché
1 Angariam cum annonaria. — Epist. Prœfect. Prael. aJ Cels. Vie— ÀXXi «afaXa&rtv. Epist. Consl. Chrest. episc. Syrac. Conc, gen,9 p. i4»4.
de la communion , sans pouvoir se réconcilier, sinon à l'article de la mort La question spéciale ainsi vidée , les Pères profitèrent de leur réunion pour traiter quelques points généraux de discipline, et ils arrêtèrent , à ce sujet, vingt-deux règles ou canons qui sont restés fameux, et dont nous indiquerons les plus importants. Le concile arrêta que la fête de Pâques serait célébrée au même quantième dans tout le monde chrétien , et que le jour en serait notifié , suivant la coutume , par les soins de l'évêque de Rome * ; que les fidèles qui feraient le métier de cochers du cirque ou de comédiens , seraient exclus de l'Église ; qu'une fille chrétienne qui épouserait un païen, en serait exclue pour un temps; qu'un fidèle qui entrerait dans les préfectures ou dans les autres charges de l'administration, devrait pour chaque changement de résidence se munir d'un certificat de son évêque diocésain , attestant qu'il n'est pas retranché de la communion , et qu'arrivé à sa destination , il devrait être soumis à la surveillance de son nouvel évêque3. On voit par là que l'Église exerçait une police sévère sur ceux de ses enfants
1 De his qui falso accusant fratrts suos, plactiit eos usque ad exitum non
comxnunicare. Can. 14. Synod. Arelat. Cône. gen.tu, 1429.
1 Juxta consuetudinem litteras ad oranes tu dirigas. Epist. Synod. Arda t. ad Silvest. pap. — Can. 1. Synod. Arelat. Conc. gen.f ub. *up.
* De prœ&idihus qui fidèles sunt et ad pnwidatum consiliunt, ita placnit ut, cum promoti fuerint, litteras quidcm acxipiant comniuuicatorias ; ita tamen ut in qutbuscumque locts jacuerînt , ab rpiscopis ejusdem loci cura de
qui participaient au gouvernement de l'empire. Un autre canon du concile d'Arles avait une portée politique encore plus grande. J'ai montré plus haut comment l'esprit chrétien avait longtemps frappé de dé iaveur le service militaire; mais, depuis la révolution religieuse , l'Église avait intérêt à ce que les fidèles , loin de déserter les armées, y entrassent en plus grand nombre possible , afin de s'emparer de la force publique : cet intérêt n'étant pas compris par tout le monde , l'ancienne répugnance persistait toujours. Ce frit pour la briser que le concile prononça F excommunication de tout soldat chrétien qtti abandonnerait son drapeau sans congé ». Telles furent les graves questions qui occupèrent les évêques réunis dans la ville d'Arles. Ils délibéraient encore, quand des envoyés de Constantin, accourant du fond de la Pannonie, vinrent leur dire, en son nom , que léur jugement sur les donatistes était cassé , et leur intimèrent Tordre de regagner au plus tôt leurs diocèses9. Surpris, et sans doute affligés qu'un
U1U agatur Similiter et de his qui rempublicam agere volant. Can. 7.
Synod. Arelat. Conc. gem,fp, 14*9.
1 De his qui arraa projiciunt in pace , placuit abslincri eos à communione. Can. 3. Synod. Àrelat. — Bpist. Synod. AreUt. ad Silvestr. pap. Conc. gcn., p. 14*9-
» Pauentiam adhibete, data hisadhoc optione,quid patent delisendum... Proficiscimini et redite ad proprias tedes. Epist. Constantin, ad Synod. AreUt.— T«dians, jussit omnesad snassedea redire. Epist. Synod. ad Silvestr. pap. Conc. gcn., I. c.
prince qui avait proclamé la liberté des cultes, traitât avec si peu de ménagement les représentants de l'Église et ses décisions, ils fermèrent-leur session et partirent. J'exposerai tout à l'heure les causes de ce singulier incident ; mais pour le moment, j'ai besoin de remonter en arrière et de reprendre le fil des événements politiques.
On avait vu Licinius et Constantin se quitter en parfaite intelligence après les noces de Constantia, au mois de mars 3i3 ; et , dès le mois d'avril , ils étaient ennemis irréconciliables. Engagé 4ans la Cause des chrétiens, à la suite de son beau-frère , sans conviction religieuse , sans conscience du bien, par pur intérêt personnel, Licinius avait bientôt pris les devants sur lui ; il le dépassait en prévenances, en promesses, en concessions de toutes sortes , se modelant sur lui pour l'effacer, et singeant servilement tout ce qui semblait lui avoir réussi. Ainsi, l'athée Licinius eut des visions, il fit réciter par ses soldats une prière, moitié chrétienne, moitié déiste, qu'un ange, assurait-il, lui avait dictée pendant son sommeil f. Le but de ces manœuvres qui, d'ailleurs, n'abusaient personne, était de faire servir le parti chrétien à la conquête des pro-
' Licinio quiescenti institit angélus Dei , poscens ut ocius surgeret alquc
oraret Detira summum , cum omni exercitu *uo Tune docehat eum quo
modo et quibus verbis ewet orandum. Nolarium jusait acciri , et, «eut audierat, bec vert» dictarit. Lad., Mort. pcn. 46.
vinces d'Orient, et d'attaquer Maximin Daza par les mêmes armes qui avaient détruit Maxence ; et le parti chrétien ne s'y refusa pas, car il lui convenait de faire disparaître le dernier membre de la tétrarchie de Dioclétien , le dernier signataire des édits de persécution, le gendre et le neveu de Galère x. Battu une première fois près d'Hadrianople , une seconde fois en Asie , Maximin s'enfuit à Tarse où il s'empoisonna; et Licinius, vainqueur, afficha l'édit de Milan , le i3 juin 3i3 , sur ces mêmes murailles de Nicomédie qui avaient reçu , dix ans auparavant , le premier édit de Dioclétien a. La réaction de Rome, dirigée par Constantin, avait été modérée, celle de Nicomédie fut atroce3. Tous les officiers de l'empereur déchu , ses conseillers, ses ministres , ceux mêmes qui n'avaient fait que lui obéir, furent enveloppés dans sa catastrophe. Le misérable n'épargna pas même la veuve de Dioclétien ni celle de Galère , son bienfaiteur, Valéria et Prisca , que de si grands malheurs et de si grandes vertus recommandaient au respect de l'empire. Toutes deux eurent la tête tranchée , et leurs corps
hoc moao JJeus uimersos persecutores nominis sui ueDeliawt, ui eorum nec slirps , nec radix ulla remaneret. Lact., Mort.ptrs. 5o.
* Zos. ix, p. 5a. — Lact, Mort. pers. 47, 48. — Eut., HUt. ecc., xz , 10; VU. Constantin.^ 1, 5, 8.
* Eus., HUt ecc, ix , 11. — Lact., Mort. pers. 5o.
CHAIMTRK IV.
furent jetés à la mer *. Les lages succédèrent aux exécutions.
Constantin resta dans un grand embarras pendant toute cette campagne , car il ne pouvait, quelle que fut au fond sa colère contre Licinius * ni condamner dans un autre ses propres actes, ni s'interposer dans les vengeances du parti chrétien, et faire douter de sa bonne foi par les contradictions de sa conduite. Il attendit prudemment que les résultats de la victoire fussent assurés au christianisme ; puis, sdus prétexte d'une intrigue qu'il avait découverte entre Licinius et un autre de ses beaux-frères nommé Bassianus, il passa les Alpes avec vingt mille hommes d'élite , et pénétra en Pannonie , à l'improviste , sans déclaration de guerre. Surpris par une attaque si brusque, Licinius d'abord se laissa battre à Gibales; puis il prit sà revanche, et ralliant une nouvelle armée dans la Grèce, il se mit en mesure d'attaquer à son tour. Une seconde bataille , livrée en Thrace , dans la plaine de Mardie, fut longue et disputée , et Constantin resta toute une nuit séparé de ses bagages. Tour à tour vainqueurs et vaincus, tour à tour disposés à négocier ou à se traiter sans miséricorde, les deux adversaires finirent par s'en-
' Ducta? igitur mulieres, cum ingcnli spectaculo et miseratione tantî casù>, ad supplicia ; et ampulalis capitibtis, corpora car tira in mare abjecta sunl. Lact., Mort.p«rs. Si.
tendre sur les conditions de la paix : ce fut le par» tagef des dépouilles de Maximin. Licinius céda à ton beau-frère la Grèce et lUlyrie, et , se confinant en Orient , ne conserva de ses possessions d'Europe que la Thrace et deux petites provinces sur le Danube.
Ces événements se passaient pendant la session du concile d'Arles , et l'écho des querelles des donatistes poursuivait impitoyablement Constantin , au milieu de ses fatigues et de ses perplexités, dans les villes, sur les routes et les champs de bataille. Tantôt c'étaient dés lettres de ses officiers qui lui rendaient compte de la marche des discussions, tantôt c'étaient des requêtes des donatistes , et le plus souvent des rapports verbaux qu'ils allaient eux-mêmes lui faire pour tout noircir et tout infirmer. Quand ils se virent condamnés, ils en appelèrent du concilè à l'empereur, comme ils eussent fait dans une affaire civile ». Las et ennuyé, Constantin les maudissait : « Quelle rage ! s'écriait-il , quelle audacë « furieuse! je leur donne les juges du ciel , et ils * veulent ceux de la terre a ! » Il craignait le ridicule qoé ces discordes acharnées faisaient rejaillir sur lui-même et sur ses nouveaux amis, aux yeux des
1 Sicut in causis gentium fieri solet , appeUationem interpowenrat. Epist. Const. adSynod. Arelat. Conc. g«n.^ p. 14*9.
7 o rabida furorô audacîa !... Perquiruiit secularia, relinqueoles cœletlia. Episl. Coust. ad Synod, Arelat. Conc. gen., ibid.
païens *; enfin, il n'était pas sans quelque appréhension de son incompétence sur le fond des choses. « Je suis inquiet et tourmenté , écrivait-il à son « confident Àblavius; je crains de m' attirer, par « quelque erreur, la colère du grand Dieu. » — 1] disait aussi : « Us demandent mon jugement, à moi « qui attends le jugement du Christ * ! » De guerre lasse , il céda , car, s'il avait eu des doutes sur les matières à juger, il n'en avait point sur son droit de le faire, et ce fut alors qu'il ordonna à rassemblée d'Arles de se dissoudre. L'affaire des donatistes, qui finit ici pour la Gaule, ne fait presque que commencer pour l'Afrique. Constantin , après de nouvelles enquêtes et de nouveaux débats, ayant jugé comme les deux conciles, on eût pu croire les sectaires battus ; mais ils en appelèrent de Tempereur au peuple. Des troupes de paysans révoltés, se disant les soldats de l'Église du Christ , préposés à la destruction de l'Église de Judas, le premier des traditeurs, se mirent à courir la bout de l'Afrique à l'autre, pillant et profanant les temples catholiques, massacrant les prêtres, violant les vierges consacrées, se souillant, en un
fy*oxst«C, toôtdv irp&pounv x*«foK Wavcu. Epiit. Coo&t. ad Chrest. episc. Syrnc. Eus., Hut. ecc.f x, 5,
* Heum judicium postulant, qui îpse judicium Christi expecto. Epist. Cous t. ad Synod. Arelat. Ccncd. gener.t i , p. 14*9.
mot , de tous les crimes : on les appelait Circumcellions , c'est-à-dire, rôdeurs de chaumières1. Quand ces forcenés ne trouvaient plus à tuer les autres, ils se tuaient eux-mêmes. On les voyait se précipiter par bandes dans les fleuves, dans la mer ou sur les pointes des rochers. Ils en vinrent aux mains avec des légions et les défirent.
Cependant, la Gaule célébrait par des médailles, frappées dans ses ateliers monétaires, l'heureux accroissement de l'empire a. Nous en avons de Trêves, d'Arles et de Lyon , et toutes les trois portent des signes païens : celle de Lyon reproduit le type du dieu Soleil avec la légende compagnon invincible ; dans celle de Trêves, l'empereur est qualifié souverain pontife. D'autres médailles de cette période portent les signes chrétiens du labarum et du monogramme; d'autres enfin des signes mixtes, comme cette médaille de Trêves , où le monogramme est accolé au quadrige d'Apollon 3. Constantin passa l'année 3i6 dans les provinces transalpines où nous pouvons le suivre , en quelque sorte , pas à pas, par la date de ses lois. 11 se trouvait à Trêves le ii janvier, et y promulguait une constitution par laquelle il était défendu d'enlever de sa mai-
* De circum allas, autour des habitations rurales.
* Feùx processus. Eck., Doctr. num.
* Sin&bilder und Kanstvorstelluugen der altea Christen , von D. Friedrich Munier. Alloua, 1825.
son, même pour dettes publiques, une femme de condition honnête. U était à Reiras le a février et le ier mai; et il y présidait peut-être k la tion des thermes qu'il fit relever à ses frais I. le recevait dans ses murs au milieu de mai, et Arles au commencement d'août \ Le 7 du même mois, l'impératrice Fausta mettait au monde , dans cette dernière ville, son premier-né, qui fut appelé
3 17, l'empereur institua Césars, de concert avec Licinius, cet enfant, âgé de sept mois, son neveu Licinianus, fils de Licinius et de Constantia, qui n'avait guère que deux ans, et Crispus, qu'il avait eu avant son mariage de sa concubine Minervina * : il confia à ce dernier le département des Gaules 5. Ce fut l'entrée de ce jeune homme sur la scène politique, où l'attendait un rôle si tragique, si mystérieux et si court.
Flavius Julius Crispus avait ajors environ vingt ans. Les traits de son visage étaient grands et sévères , s'il faut en croire ses médailles, et sa vive intelligence semblait se porter avec prédilection vers
• Cod. Theod. liv. i, t. io,p. i.
■ Inscript. Therm. Rem. ap. Script, rer. Gallic Don Bouquet, t. x , l
* Cod. Theod. chron., p. n, i3.
4 Àur. Vict., Epit. 41. — Cod. Theod. chron., p. i3.
» Aur. Vict., Epit. 4l — Zos., 11. — Idat., Chron. — Liban., Or. 3. —Cod. Tbeod. chron., p. i3.
les choses de la guerre , où il excella dès son début. Fier et irritable comme son père, populaire et affable comme son aïeul 1 , il donna facilement prise à des soupçons d'ambition , qui furent peutêtre sans réalité, mais que l'on sut transformer en crime. Tel cet infortuné jeune homme nous apparaît dans le demi-jour que l'histoire contemporaine laisse , comme à regret, percer autour de lui. Quant à sa religion, l'abondance de signes païens que Ton trouve sur ses médailles et surtout de symboles du paganisme oriental3, ferait douter qu'il fut chrétien , si Ton ne se rappelait qu'un fils de Constantin, à cette époque, ne pouvait pas être autre chose , et si l'on ne savait d'ailleurs qu il eut pour précepteur le célèbre rhéteur Lactance. Constantin fit effectivement venir en Gaule , pour achever l'éducation de Crispus, nommé César, Firmianus Lactantius, que Ton proclamait le premier écrivain de son temps, et qui joignait à ce mérite le mérite plus honorable encore de la fermeté d'âme et de l'honnêteté.
1 Egregium virum et commodaj indolis juveuem. Eutr., x, 6. — Euseb.,
Hlst. ece.t X, 9. '
* Isis, debout, tenant le cistre de la main droite et un Tan de la main gaucbe ; Anubis, à té'e de chien , tenant de la main droite un épi , de la main gaurhe un caducée , etc. Une curieuse médaille de Crispus présente le Christ assis, la main droite levée et une croix dans la gauche , entre deux figures militaires. Cf.Eckel., Doctr. num., vin, et Mïmter, ub. sup.
Lactance avait étudié en Afrique sous Arnobe , rhéteur païen, qui s'était fait tout à coup chrétien , et avait composé une apologie : lui, cependant, n était point converti quand il arriva à Nicomédie, sur l'invitation de Dioclétien qui lui offrait une chaire de rhétorique latine1. Ce fut là qu'il vit le contraste des deux religions, et qu'il apprit à choisir entre elles, dès l'ouverture de la persécution. Il raconte, qu'étant allé entendre un jour la lecture d'un libelle, que venait de lancer contre le christianisme le philosophe Hiéroclès, préfet de Bithynie, « le plus cruel et le plus lâche des persécuteurs % il sortit tout ému, et que, rentré chez lui, il jeta le plan de ses Institutions divines qu'il ne rédigea que plus tard 3 : l'indignation l'avait fait chrétien. Les patientes études convenant mal à des circonstances si agitées, Lactance prit un cadre meilleur pour épancher sa colère , et traça , avec une énergie qui rappelle souvent Tacite, la fin misérable dont Dieu avait frappé, l'un après l'autre, tous les empereurs qui depuis Néron trempèrent leurs mains dans le sang des chrétiens. C'est le fameux traité de la Mort des persécuteurs, œuvre d'élo-
• Hieron., Fir. ilL9c. 79-80.
1 Hierodem , ex Ticario praesidem, qui auctor et cotiriliirius ad fadendam persecutionem fuit. Lact.» Mort, pcrs. 16,
* Lact., Inst. div.t vf 4*
quence et de passion , et peut-être le plus curieux monument du christianisme au quatrième siècle. 11 1 composa en Gaule ses Institutions divines 1 ; et l'on ne peut songer sans émotion, en parcourant ces belles pages cicéroniennes , qu'elles eurent pour premiers auditeurs les pâtres des pauvres églises de Belgique. Dans sa vie privée , Lactance poussait le désintéressement jusqu'à la plus complète abnégation de lui-même : venu pauvre en Gaule , il y mourut plus pauvre , oublié , délaissé dans un coin du palais. Telle fut,, après la mort de Crispus, la détresse de cet homme qui avait élevé un César, et qui remplissait de son nom la chrétienté, que plusieurs fois il eut à souffrir de la faim a : on ne le croirait pas, si les écrivains chrétiens eux-mêmes ne
le racontaient
Tandis que les fils de Constantin entraient ainsi dans l'administration de l'État comme dans un héritage de famille , ses frères, éloignés de tout , réduits à la condition privée, étaient l'objet d'une surveillance dont la sévérité soupçonneuse croissait avec leur âge. De peur qu ils ne se fissent des amis quelque part, on les promenait de résidence en résidence , ou , pour mieux dire , d'exil en exil ; on
• Coo$. Balui., Not. ad Lact., Mort. pers.t p. 6. Ed. fiauldri, Traj. ad Rhcn. 169a.
» Hieron. Chron. anu. 317.— Lact., Opif. 1.
in. u
finit même par les séparer les uns des autres. C'était l'impératrice Hélène qui avait voulu se charger de ces détails inquisitoriaux dont elle s'acquittait avec la finesse d'une femme clairvoyante et l'inquiète sollicitude d'une marâtre x. Pour le moment, les jeunes exilés vivaient à Toulouse , où les exercices des écoles leur servaient de passe-temps; ils s'y lièrent avec jEmilius Magnus Arborius, rhéteur distingué, dont le nom a déjà été mentionné dans cette Histoire. Magnus était fils de cet Argicius Arborius, noble éduen , chassé de son pays par l'empereur Tétricus, en afk) , à cause de son attachement pour GlaudeJe-Gothique, et qui, après bien des misères , s'était marié dans la ville d'EauxVTarbelliennes, aujourd'hui Dax, à une femme pauvre comme lui *. De son mariage étaient issus Magnus Arborius et une fille nommée /Emilia iEonia , qui fut la tnère du poète Ausone. Autant la vie du père avait été pénible et dure , autant celle du fils se trouva facile : devenu célèbre au barreau par l'élégance de sa parole , il avait épousé une femme noble et riche 3; «t , après avoir plaidé devant les tribunaux de la Gaule méridionale et de l'Espagne, il avait pris k Toulouse
• IUvcup-ycu jAijrpuia;... Julian. — Eus. Nof. Vales., p. a3o.— Tillem., Ilist, emp,, iv, p. a87.
* Grassantis dudura fort un je tela paveotem
Paupcris JEmilm condilio implicuit.
Auson., Parent,, iv. — Cf. ci dessus, t. u. 5 Nobilis et dotata uxor, domus et schota Aus., Prof., ixt.
la robe de rhéteur, voulant offrir successivement à ses auditeurs l'exemple et le précepte. Ce qui faisait le cachet de son talent, c'étaient la rapidité de la pensée et la sûreté de la mémoire, jointes à une profonde connaissance de toutes les ressources du langage x. Sa renommée, comme professeur, s'étant répandue plus tard jusqu'à Constantinople, Constantin l'y fit venir et lui confia l'éducation d'un de ses enfants, de Constance ou de Constant, on n« sait lequel a. Le Toulousain y mourut dans un âge peu avancé , comblé de tous les dons de la fortune ; mais il voulut que son corps , ramené en Gaule , reposât dans la sépulture de sa maison. Tel fut l'homme dont l'amitié adoucit pendant quelques années l'exil des frères de Constantin, petits-neveux de Claude -le-Gothique : on voit qu'il était resté fidèle aux destinées de sa famille. Plus tard, quand Dalmatius fut marié et pcre , ses enfants , retenus à Narbonne, y reçurent les leçons d'un autre rhéteur toulousain, nommé Exupérius3; celui-ci, vers la
1 Ta per mille modos , per mille oracula fandi
Dodus, facundus, tum celer alque memor.
ÀUS., Parent. 9 tu.
* Byzanti iode arcem , Thressa que Propontidis urbem
ConstantinopoUm fama tui pepulit.
Mie, dites opum, docloque ibè Ccsare honoras, Occurnhis; patribiu , Magne , supcrstitibua.
Aua., Prof. y ixt.
1 Narbo inde recopît.
mic Dalmalio eecitos. faialia nrcum
fin de sa vie , fut élevé aux fonctions de gouverneur d'une province d'Espagne et alla finir paisiblement ses jours à Cahors.
Crispus s acquit promptement une grande renommée dans son gouvernement transalpin, quoiqu'il n'eût point les attributions souveraines ni l'indépendance des Césars de la tétrarchie, et que son rôle fût celui d'un lieutenant bien plutôt que d'un collègue de son père. La Gaule se plut à l'entourer d'applaudissements et des marques d'une vive affection ; on exaltait l'habileté avec laquelle il avait sauvé , en 3ao et 3a i , les provinces rhénanes, sérieusement menacées par les Franks et les Alamans ; et des médailles, frappées en son honneur, célébrèrent dans leurs devises : a Les débuts de « là jeunesse ; la France et l' Alamanie vaincues ; « l'espoir et le salut de la république *. » Mais le jeune César ne gagnait sa gloire qu'aux dépens de son repos; chacune de ses paroles était recueillie; chacun de ses pas était embarrassé par des intrigues dont nous ne connaissons que le résultat tragique. L'intérieur du palais impérial était rempli d'orages. D'un côté Fausta, épouse légitime et mère, qui ne
Nom in a , lum pueras grandi mercede docendi Format li , rbetor, metara prope puberis «vi.
Aus., P/r>f„ mii.
1 Priocipia juventulis. — Francia et Alamanta dcvicl*.— Spes ctstlns RripublioB. — Cf. Eckel., Doctr. mm.
voyait pas, sans appréhension pour ses propres fils, grandir le fils de la concubine , essayait de le détruire dans l'esprit de son père; au moins c'est ce qu'on peut supposer d'après les événements eux-mêmes. D'un autre côté , Crispus trouvait une protectrice déclarée dans la vieille Hélène , son aïeule, qui semblait défendre en lui sa propre cause , et poursuivre en Fausta , de toutes les forces de son ressentiment , cette autre fille de Maximien , Maximiana Théodora 1 , qui l'avait jadis chassée du palais et du lit de Constance. Constantin restait , entre les deux, dans le doute et l'irrésolution , éloigné de son fils , puis ramené à lui par l'ascendant de sa mère ; mais les soupçons avaient déjà pénétré dans cette âme jalouse que toute gloire naissante offusquait, même chez les siens; et déjà , se préparaient dans le secret des cœurs ces catastrophes qui devaient bientôt effrayer le monde.
Sur ces entrefaites, une seconde guerre éclata entre Licinius et Constantin, guerre inévitable et prévue, car la paix de 3i4 n'avait été qu'une trêve entre deux ambitions inconciliables ; et depuis lors les hommes et les partis avaient pu sonder leurs forces. Depuis dix ans, il faut en convenir, le parti chrétien avait marché avec une habileté merveil-
' Elle était fille d'un premier mariage de l'impératrice Ealropia, et adoptée par MaxiinieD Hercule, ainû qu'on l'a vu plus haut.
leuse; il avait d'abord détruit deux empereurs ennemis par la main de deux amis, puis , entre ceux-ci, il avait choisi le moins douteux pour lui livrer l'empire et gouverner en son nom. Licinius k n'avait pas tardé à s'apercevoir de ces manœuvres ; il s'était convaincu aisément que , fortifier le christianisme, c'était fortifier Constantin; et, jetant bas un masque inutile , il s'était mis à battre en retraite du côté du parti païen l. Ce ne furent d'abord que des avances souterraines qui se transformèrent peu à peu en faits publics parfaitement significatifs. Une petite persécution s'organisa contre les chrétiens d'Orient i au nom même de la liberté religieuse , et en vertu des pouvoirs que possédait le chef de l'État , comme chef d'un des cultes nationaux : ce furent les armes offensives du christianisme tournées contre lui-même. Ainsi , Licinius fit des règlements de discipline; il intervint dans tout , il se mêla de tout, avec cet esprit tracassier et railleur, qui formait le fond de son caractère. Sous le prétexte que les bonnes mœurs souffraient du mélange des hommes et des femmes dans les églises, il voulut qu'ils y occupassent des places séparées a ; il voulut encore que deà femmes fussent seules char*
1 Eus., HUt. eec.9 x, 8. — Soi., 1,7.
* Mti £tïv frpoararTwv âvfya; iu.% fjvoufw im t«ç toO fttoù iwtpwww vxa«. En*., rit, Contt.y 1 , 53.
gées de l'instruction religieuse des femmes Sous le prétexte que l'air étouffé des basiliques pouvait engendrer des maladies contagieuses, il ordonna que les assemblées eussent lieu en plein air a, chose odieuse aux chrétiens, qui ne devaient pas exposer les saints mystères à tous les regards , les enseigne- ' ments sacrés à toutes les oreilles , et qui d'ailleurs apercevaient là une imitation du paganisme. Les églises devenant inutiles, par suite de son ordonnance , Licinius les confisqua. Il supprima pareillement les synodes comme des réunions de conspirateurs, défendit aux évêques de correspondre ensemble, et finit par exclure les chrétiens des fonctions publiques 3 : des résistances eurent lieu, le sang coula, et la perte de Licinius fut jurée. Quant à lui , acceptant hardiment le combat , il se déclara, comme Maxence et comme Maximin, le protecteur et le restaurateur du polythéisme.
Cette réaction opérée dans les provinces d'Orient, Constantin la suivait avec la satisfaction d'un homme qui pouvait et voulait en profiter. Son administration offrit , pendant ces huit années , le plus éclatant contraste avec celle de son collègue : d'un côté était le jour, dit un écrivain chrétien , de l'autre côté la nuit; ici le royaume de lumière, là bas la domi-
1 IW*x; &' odfmafcxi ywvatAv Mewwkwç. Eu*., Vit. Const., i , 53.
* Hapà woXi» tw &to« «vXSr» âipa Eus., Vit. Const., i, 53.
* En»., Vit. Constat , Si, 5a, 54, 55, 56; ti, i, a, 3.
nation des esprits de ténèbres1. Tandis que Licinius fermait les églises, Constantin en construisait de nouvelles, réparait les anciennes et prodiguait à toutes , en embellissements , les deniers de l'État. U rendait , par une loi , les communautés chrétiennes aptes à recevoir des legs testamentaires; il exemptait, par une autre, des nombreuses formalités du droit civil, les affranchissements d'esclaves qui se feraient dans les églises; il abolissait le supplice de la croix; il abolissait aussi l'usage de marquer au front certains condamnés, « afin que le visage de « Thomme où brille une empreinte de la beauté « céleste, ne soit point déshonoré3 » : ce soiit ses propres paroles. Enfin, il rapporta les lois pappiennes qui défendaient le célibat et contrariaient, en ce point , les prescriptions du christianisme 3. Mais une loi qui par- dessus tout combla de joie la communauté chrétienne, ce fut celle qui prescrivit , pour chaque semaine , un jour de repos , pendant lequel les affaires devaient cesser et les tribunaux férier ; il choisit pour cela le jour du soleil, qui était
1 Év morte mù «jxrt Ço?ti>&i9Târp çd»<rriîpa pif av igtXeuu]'! rov Ka»voTctvtïvov Eus., Vie. Conte., n, a.
s Quo faciès qiue ad sinùiitudinem pulchritudiois cœlestis est figurais, minime maculetur. Cod. Theod. liv. ix , t. 40, 1. a, a. — S 02010., 1, 8. — Niccpb., vu , 46» — Eo pius t ut eliam vêtus teterriraumque supplicium patibulorum et cruribus suffi ingcndis , prîmus removerit. Aur. Vîcl., G**., 41.
* C. Th., 1. vin, t. 16. — Eus., Vit. C, iv, a6. — Soiom., 1, 9.
le dimanche chez les chrétiens; mais comme le culte du soleil , auquel lui-même avait été attaché autrefois, était devenu le culte dominant du polythéisme, les païens n'eurent pas le droit de se plaindre , et les chrétiens triomphèrent1. En même temps, il renouvelait les lois d'interdiction contre la divination exercée d'une manière occulte a. Quoique les empereurs polythéistes eux-mêmes eussent condamné sévèrement ces pratiques clandestines, qui se liaient presque toujours à des conspirations politiques ou à des désordres moraux, les païens , suspectant à bon droit leur souverain pontife, voulurent qu'il expliquât son rescrit. Une seconde loi vint alors déclarer que rien n'était changé à l'aruspicine publique , science utile au genre humain, y était-il dit, lorsqu'on l'appliquait aux besoins généraux des États, à la santé des masses, à l'abondance des récoltes3. L'empereur recommandait aux prêtres de ne point négliger les cérémonies propitiatoires, dans le cas où le palais impérial serait frappé de la foudre , et il enjoignait de lui envoyer les réponses des aruspices. On voit que la politique de Constan-
* Euseb., yit. Constantin., iv, x8 et a 3. Die» sotis, veoerationis suœ edebris. Cod. Just.# lhr. ut, tit. ia, 1. 3.— Cod. Theod., liv. n , t 8, 1. i.
* Cod. Theod., lhr. x?i, Ut. io, 1. i. — Lhr. ix, t. 16, 1. x.
5 Adite aras publicas atque delubra , et consuetudipis vestr» celebrate
solemnia: nec enim prohibetnt» Cod. Theod., Uy. ix, tit. i6, 1. i, a.
— Remédia liumauis quresita corporibus... I. 3.
CHAPITKK IV.
tin marchait par oscillations, mais que, dans ces oscillations, c'était le christianisme qui avançait et le paganisme qui reculait.
Sans nier ïinfluence qu'exerçait naturellement sur l'âme de Constantin le sentiment de la vérité chrétienne, car, à cette époque déjà , sa conversion était complète , il faut reconnaître que d'autres raisons encore le poussaient à la propagation du christianisme. ijatneorie politique cie ses coreligionnaires, nourris de la lecture de l'Ancien Testament, semblait faite exprès pour l'attirer : elle était simple et nette ; elle ne voyait de gouvernement que dans la monarchie. Une administration multiple, savamment combinée comme celle de Dioctétien , n'obtenait de leur part qu'un sourire dédaigneux ; ils lui appliquaient ce vers d'Homère passé chez eux en proverbe : « Beaucoup de chefs sont un mal ; il ne faut qu'un « seul gouvernant, un roi ,. » Prenant leur prototype de l'unité monarchique dans l'unité divine , ils disaient encore : « Un seul Dieu et non pas deux « ou trois ; un seul roi et non pas plusieurs a. » On jugera si une pareille doctrine devait plaire à Constantin, qui, en effet, ne manquait pas de la préco-
' Où* èyxfàv iroXoxoipAMtu, J; *cîpavoç f*T«,
ETç PswtXiû;. Horo. n. B., a<>4.— Ad. mart. ap. Rein.
wXttcvi; Je pWXtôç. Eu*., Constmnt., 3, 7 et pass.
niser en toute occasion et par ses conversations et par ses lettres ; il ne dissimula pas, dans une pièce adressée plus tard à l'hérésiarque Arius, qu'il avait attaché au triomphe du christianisme l'idée d'un changement de gouvernement : a C'était mon espé- « rance , lui disait-il , que l'unité dans le culte de « Dieu amènerait aussi l'unité dans l'administration « de l'empire *. »
Entre deux adversaires si bien préparés il n'y avait plus que le choix des prétextes : Constantin, entraîné à la poursuite d'une bande de soldats goths, ayant mis le pied sur les domaines de Licinius , celui-ci cria à la violation de territoire, et commença les hostilités 3. Ils se rencontrèrent d'abord dans ces mêmes plaines d'Hadrianople où Licinius avait vaincu Maximin. Leurs forces n'étaient point égales: tandis que Constantin comptait autour de lui cent trente mille hommes, l'élite des légions d'Occident, deux cents vaisseaux de combat et deux mille de bagages qui stationnaient dans le port du Pirée sous le commandement de Crispus , Licinius n'avait amené en Europe qu'une armée de cent quinze mille hommes avec une flotte de cinq cents voiles ; le reste de ses troupes, formant réserve , était échelonné en Asie 3.
' Eus., Rpist. Constantin, ad Alexandr. episc. et Ariutn presbyl. ap. Eus., rit. Constantin., nr, 65.
* Anoo.ap. Vale*. Amm., p. 474.
x Zos., n, p. 55, 56 , 57.
La guerre prit , dès le principe , son véritable caractère, celui d'une guerre religieuse. D'un côté, on voyait Constantin marcher entouré d'évêques, et le labarum flotter sur le front de bataille f; de l'autre, une nuée de devins, de magiciens, de sacrificateurs de tous les pays, consultant l'avenir d'après tous les rites, égorgeant des victimes, prophétisant, servait de cortège à Licinius. Afin de contrebalancer l'influence du signe de la croix, on étalait aux premières lignes de l'armée a orientale des statues de divinités enlevées à tous les sanctuaires de l'Asie ; et l'on choisissait, pour plus d'efficacité, des dieux barbares et inconnus, des simulacres informes, dont la puissance était encore un mystère, et de qui Ton attendait plus que des dieux ordinaires qui s'étaient déjà laissé vaincre 3. Un fanatisme ardent animait toutes ces masses païennes : Licinius, malgré son athéisme habituel, en parut un moment réchauffé. On raconte que la veille de la bataille , il emmena les chefs de son armée dans un bois sacré, voisin
1 To toû (reampiou xaôouc o6fi&Xov oùtcO ti xaù tgS navré; xarrrjrcoaoOai «rrpaTOÛ Eus., Fit. Constantin., u, 4.
1 Aùtoç rt OiotrpoVouç xoù jxavru; Ai«p«m«v çapftcottî; xai t&i;t«, ôût«ç «m xm wpcçrtroiç »v -hpi-n 6i»v, rcipt iawïfcv fcreui. Eus., Fit. Constantin., n, 4.— Cf. ibid., n, 4. — Nixpwv ttfwXa tevovrov iv âyâXfjiaai «pcCtD.Tîpivct lbid.t u , 16.
5 Btoû; ti Çtrrwv irtpiT.M Wpoo;, ca; âv fax tm; irporepot; ^irani|ii^C« Eus., Fit. Constantin., ixf i5. — J'ai mis ce Irait de mœurs a la bataille d'Hadrianople , quoique Eusèbe ne le mcotione qu'à celle de Chrysopolis.
d'Hadrianople, où avaient été vraisemblablement déposées toutes ces divinités nomades, et que, montrant à la lueur des cierges leurs simulacres rangés sur des piédestaux, il dit avec exaltation: «c II faut choisir. Nous saurons demain qui est le « plus fort de nos dieux ou du dieu étranger. Si les a nôtres sont vaincus, il faut les briser et adorer a celui-là; mais s'ils sont victorieux, il faut que « l'autre périsse avec le dernier de ses adorateurs 1 . » Puis, cédant peut-être à un de ses accès d'humeur railleuse, il ajouta : « Que pourrions- nous crain- « dre? n avons-nous pas le nombre pour nous2? »
Constantin disposa tout avec un sang-froid qui ne le quitta point durant la bataille : Licinius perdit la tète et se laissa envelopper dans une position presque inexpugnable. Une partie de ses troupes mit bas les armes ; lui-même s'enfuit à Byzance, où le vainqueur courut l'assiégèr. Pendant ce temps-là, le César Crispus, parti d'Athènes pour rejoindre son père , avait forcé le détroit d'Hellé , par une manœuvre savante: avec quatre-vingts galères, et en profitant du vent favorable , il avait détruit cent trente vaisseaux de l'ennemi, fait périr cinq mille soldats , dispersé le reste et occupé la Propontide. Licinius, à son approche, se sauva en
1 Ù îti îîapwv tXi-jÇtt xitpô;, tôv tîï ^oçyi irtirXavr.jA.ivc> Eu*., Fit.
Constantin.) n, 5.
* T«v r.jAiripwv ffXsîarav «yt ovtmv, xxl «w; tw ir).i$u îrXicvixr&ûv7*»v... Eus., Fit. Constantin., u, 5.
Asie, où il essaya de tenir; mais, battu près de Chrysopolis, puis asssiégé de nouveau dans Nicoraédie, il fut obligé de se rendre avec la ville1. Sa femme Constantia , intercédant pour lui , le conduisit elle-même à son frère; et Licinius , agenouillé , suppliant, tendit de ses propres mains au vainqueur la pourpre qu'il ne devait plus porter1. Constantin le releva avec une cordialité apparente , le fit asseoir près de lui à table , puis l'envoya à Thessalonique, après lui avoir promis solennellement la vie; quelques jours après il le fit étrangler3. Le jeune Licinianus, privé du titre de César, fut gardé à vue. Une réaction générale enveloppa les actes de l'empereur déchu, ses fonctionnaires, ses amis, et marcha si violemment que Constantin se vit contraint de l'arrêter, en déclarant, par un rescrit du 8 juillet 3i6, qu'il n entendait abolir que ce que le tyran avait fait contre les lois 4. L'œuvre de la politique chrétienne
1 Anon. ap. Àmm. Val., p. 475. — Zos., u, p. 6o. — Ànr. Vict., Epit. 4i. — Eutr., x,6.
8 Éôot^it fip û; piMatrai , ris aircù Tajxrrfç fyxeu« tel tc6î» mtfà K«v<rrocyrîvcu Xaêcuar*. Zos., n, 60.— Adegit Licroium, pacU salute, adomentum rcgîum offerre pcr uxorcm. Anr. Vict., Epit. 41,
9 Contra reHgionem sacramenti Thessaloniec occisus est. Eutr., x,6.— Thessalouica missum paulo post cum jugulari jubet Aur. Vict., Epit. $ t.— Mit* cù iroXo nfcç £pxw; irarwo;, àfy.ovfl tcO Çfv aùwv àçaipeÎTau. Zos., 11 , p. 60.
4 Cod. Theod., !. xv, t. 14, l 3.
était accomplie; l'empire n'avait plus qu'un maître.
La chute de Licinius affranchit Constantin de ses dernière ménagements envers le paganisme : il parla des lors , il agit ouvertement en catéchumène chré* tien. Quoique le peuple et le sénat de Rome se préparassent k célébrer par des fêtes triomphales la vingtième année de son principat , qui tombait en 3a 5, il resta, cette année comme la précédente, en Orient, absorbé par les querelles naissantes de l'arianisme et la tenue du concile de Nicée ; et il fit ses vicennales dans son palais, au milieu des évêques qu'il avait conviés k sa table *. Dans la chaleur de ses nouvelles amitiés, il semblait avoir oublié que Rome l'attendait. Il se mit enfin en route et arriva dans cette capitale du monde vers le commencement de juillet de l'année 3a6, après avoir traversé l'Illyrie. Sa femme Fausta s'y trouvait déjà ; Hélène , occupée en Palestine à la recherche du saint sépulcre et du bois de la vraie croix a, prenait la voie de mer pour le rejoindre. Quant à Crispus, il était accouru en Italie pour recevoir son père et prendre part aux fêtes de sa bienvenue. Le jeune César, monté au rang des grands capitaines par sa victoire navale de l'Hellespont, apportait lui-même dans cette solennité une gloire qui deve-
• Voir le chapitre d'Eusèbc : Ôin*« rcU fcuWirciç ov»««Ttflfou Kwyot«vtÏvo; tifteoaroftfe; tfonç. Eui., Fit. Constantin., m, i5. 1 Zoo., xiii. — Cf. Tilletn., Rist. tmp., iv, aa8.
nait de plus en plus chère aux Romains. Cependant la prospérité avait enflé le cœur de Constantin; c'est un fait que l'histoire atteste1. Son orgueil ne se contenait plus : lui-même s'était décerné le titre de victorieux qu'il inscrivait dans toutes ses lettres. Il était devenu dur, arrogant, impatient de tout conseil ; et son humeur, naturellement ombrageuse , dégénérait en une méfiance qui n'épargnait personne. On l'avait vu avec étonnement , cette année même , quand Licinius, son dernier ennemi, venait de disparaître, rapporter une loi qu il avait faite dix ans auparavant contre les délateurs % et bien plus, encourager la délation par des récompenses 3. On se demandait quel était le but de ces actes ; quel ennemi caché lui restait; quels dangers il entrevoyait encore malgré tant de gages de sécurité.
Il fut reçu froidement dans les murs de Rome ; des témoignages publics de désaffection éclatèrent à plusieurs reprises sur son passage : une fois la
• Verom insolentia rrrum secindarum , aliquantum Constantin!» ex illa
favorabiU auimi dotilitate mutatfl; primum necessitudines persécutas
Kotr., x. 6. — nipi<rra<TYK vnç toxou; tfc p^vw KwvtfrotvrîvGv ifxfc, «Wt»
Xeiirè» ript *ati ç 6oiv {««ta» owrû xaxoTiôuow ficpuirm psarô; *éor.;
àXaÇevtta;.... Zos., n, 60.
1 Calumnias sedassc legibus sevcrissimis. ÀureJ. Vict., Epi t. 4 t. — Cod. Theod., Uv. X, t. x, i, a, 3.
5 Cod. Tbeod., 1. tx , t. x, 1. 4. n exhorte tous les révélateurs , de quelque condition qu'ils soient, à le \enir trouver sans crainte. ■ Illum autem « qui boc prodiderit et comprobarerit , et dignitatibus et rébus aogebo.. . . - Intrepidus et seciirus accédai Ipse me vindicabo. »
populace F injuria1. Les fêtes eurent lieu néanmoins et se distinguèrent, selon toute probabilité, par les merveilles de ce luxe oriental dont Constantin aimait et prodiguait l'éclat; mais un incident bien inattendu vint les interrompre , et transformer les réjouissances en scènes d'horreur et de deuil. On apprit tout à coup que Crispus, saisi, en vertu d'un ordre de son père, et sous l'accusation d'un crime inconnu, avait été conduit par des soldats dans la ville de Pôle en Istrie; et bientôt le bruit courut qu'il avait été mis à mort, les uns disaient par l'épée , les autres par le poison a. Une seconde exécution suivit de près celle-ci 3 : le jeune Licinianus fut livré au bourreau, sans quon devinât quel crime avait pu commettre un enfant de douze ans, neveu de l'empereur, et quel rapport avait ce nouveau crime avec le premier. Fausta, maîtresse de l'esprit de son mari, semblait triompher comme l'héroïne de cette sombre et funèbre tragédie 4 , quand tout changea de face brusquement. Hélène , arrivée d'Orient , demanda compte à la belle-mère
xxi tôv &f.p«v dbfonptt. Zo«., n , p. 61 .
• Zos., xi, 6i. — Eutr., x, 6. — Aar. Vict, Epit. 4i.— Phflo*t., «, 4. — Sidon , Epist. v, 8.
* Etrop., x,6. — Hieron., Chron.
4 Fausta conjuge, ut pulant, suggerente. Aur. Vict., Epit. 4i« — Tèv saaOma. Philost., Mit. ccc.t u, 4*
ni. «
du sang de l'infortuné Crispus ; et une lutte terrible s'engagea entre ces deux femmes dans le cœur de Constantin. Après bien des péripéties, Hélène l'emporta, et Fausta, condamnée à son tour par ce juge inexorable du foyer domestique, fut étouffée dans la vapeur d'un bain brûlant *.
Tels sont les faits ; quant à leurs causes, elles restèrent ensevelies dans les mystères du palais impérial. Les écrivains contemporains se turent, soit par affection, soit par crainte; et leurs successeurs, réduits à des hypothèses , choisirent celles qui offraient à l'imagination le plus d'extraordinaire et de merveilleux. Les uns firent de Fausta une nouvelle Phèdre , égarée par une passion incestueuse , et se vengeant des dédains de son beau-fils, par les mains de son mari1. Quelques-uns présentèrent même Crispus comme son complice 3 , malgré Tinvraisemblance d'une pareille supposition que repoussaient et l'âge de Fausta, mariée alors depuis vingt ans, et la tendresse jalouse dont elle entourait ses propres enfants. On prétendit aussi que les révélations d'Hélène portèrent sur les penchants dé-
• Dehincuxorem Faustam in baloeas ardentes conjectans interetnii, «un cum maler Helena, dolore nimionepotis, increparet. Aurel.Vjct., Efit. 41.
— Zos., n, 61. — PhOost.,», 4. — Sidon., Epist., v, 8.
2 Tout» (Crupo) i, urrpuià «DaSrra èmuavcîaa ifeonxtôç. Zon., xm, a.
— Èi»et (i^ tiTCtttOoCç Ixstvcu rnS^avi , xaTtîre tov izaripa. o»; ôrre;
» Eiç iico<|u«v iXôovra toù Ociûtty] rj5 |i.r,-pvti iwww. Zos., 11 , 61.
réglés de sa bru qui , marchant sur le9 traces des Messaline et des Faustine, se serait livrée à des hommes de la plus basse condition Mais cette nouvelle explication n'est pas plus vraisemblable que la première , car les écrivains contemporains eussent laissé entrevoir quelque chose des désordres de Fausta dans l'intérêt même de Constantin. Les chrétiens , par exemple , n'auraient pas manqué de montrer comme légitime le châtiment de cette femme , qui portait , à leurs yeux , le sceau d'une race maudite ; enfin jamais Julien , quoique son neveu, n'aurait osé louer dans un panégyrique, non - seulement son incomparable beauté , mais ses vertus domestiques et surtout sa fidélité à son mari a : il eût gardé le silence , plutôt que d'appeler, par un mensonge imprudent , la malignité publique sur la victime qu'il voulait honorer. La version la plus naturelle et la plus acceptable, consiste à dire que Fausta était parvenue à développer, dans lame ombrageuse de Constantin, une secrète jalousie contre son fils ; qu'elle avait accusé ce jeune homme , que ses succès enivraient peutêtre d'une folle confiance, de conspirer contre son
1 Kdbtttvr«v &i y nvi tûv K&upowptav p.otx<i>u.fmv rîl tft5 XeoTpcS âXt*f ivaircRVip5vat içp&<rrâl;aç. Philost., Hist. ecr., h, l.
» Ttj uiv fà? ttyvttaç tcooGtov iripiw, xai xdtXXwK «il^m*, x*t rpo-
TTOiv àptTTî , &jov eux iXXij pvaod fc£î«K é* fi; tripot tv* <rr.v ik
jjLti-rfpa, àXp«vTw; *» xaOapà; toc oi»«irr.Tas tswto; ^X»tt»<j«v... JuKrt. Qrat. i, p. 16.
228 CHAPITRE ÏV.
père1, et que celui-ci, toujours aveugle dans sa colère, l'aurait fail tuer sans vouloir l'entendre*; puis, détrompé et repentant, aurait tué encore pour le venger. Le meurtre de Licinianus, que rien ne motive dans les premières hypothèses, trouverait au contraire ici une sorte d'explication.
Au reste , ces assassinats furent suivis d'un grand nombre d'autres, qui atteignirent des hommes marquants et des familiers du palais3; il eût fallu remonter jusqu'à Néron, pour trouver dans la vie d'un empereur tant de meurtres domestiques. L'épouvante et la consternation régnaient partout: une nuit on afficha sur les portes du palais les vers suivants, qui contenaient une double allusion à la cruauté du prince et à ses prodigalités fastueuses : « Ne regrettez « plus l'âge d'or que nous donna le bon Saturne ; « nous avons ici l'âge de perles , mais tel que le « donnent les Nérons 4. » C'était un des ministres de l'empereur, Ablavius, qui avait composé cette épigramme sanglante. H est certain que la vie de Constantin fut dès lors en proie à bien des remords5. Les
*ciliwt quotl proditores regni ejus esse voluiasent. Greg. Turoit.f Uist. Franc. , t, 3fi.
* ôv xaraxTSivtt àtpiTOv. Suicl. Kpt<nroc.
* Numerosoi amicos. Eutr., x , 6.
« Saturai aurea sœcia qui» requirat?
* Codio^ Orig. C. P., p. 34-— Zo$.f tif p. 6r.
historiens polythéistes racontent que pour recouvrer cette paix intérieure qu'il avait perdue , il s'adressa aux prêtres des mystères , qui le repoussèrent en disant que de tels crimes n'avaient point d'expiation *, et qu'alors un Égyptien venu d'Espagne à Rome, lui enseigna une recette qui blanchissait l'âme de toutes ses souillures. Cette recette était le baptême, et l'on croit reconnaître, dans le prétendu magicien , l'Égyptien Osius , évêque de Cordoue. De telles anecdotes couraient de bouche en bouche parmi les païens pour noircir, dans la personne de Constantin, la doctrine qui lui offrait du moins les consolations du repentir.
A partir de cette année 3a6 , Constantin n'appartient plus spécialement à l'histoire des Gaules; il semble même avoir oublié cette province, qui passa des mains de Crispus dans celles du jeune Constantin , âgé de dix ans. S'il s'en souvint , ce fut pour envoyer en exil à Trêves l'éloquent défenseur du symbole de Nicée, Athanase, qu'il sacrifia aux ariens, dans une de ces oscillations de foi qui dénotaient en lui une religion encore mal éclairée. Je ne dirai donc point comment, en haine de Rome *, il
• EiireVrwv $s àç où içapoJtôoTcu Kaôapticû tpwroç îy<wi€ii(iaTa TT,XixaÔTOt xx&f4pxi iuvajAivcç, Atyirno; uç il fêupîxç i{; rfiv frtipiw iXtàv, x%\ raî; itç t« fiauxtXcta pvaiÇt awifas ftvofuwc, <w>xwv t» KwvoTxrm*, ir«<nj< «(aaptoJoç àvatpiTUOiv tîvou rh xSr* xptemawwv SiiSiCau-ioaTo $c£gw. Zos., n, p. 6x.
fonda Constantinople f pour être la capitale chrétienne de l'empire j comment il attaqua le paganisme par des exhortations aux peuples, par des faveurs portées sur son rival, par des mesures de persécution directes ou détournées , fermant des temples sous prétexte de vétusté , ou supprimant des cérémonies et des assemblées sous couleur d'immoralité publique \ Ce fut lui qui traça à ses successeurs la méthode qu'ils suivirent , pour la plupart, celle d'interpréter la liberté des cultes au profit d'un seul, de tourner l'édit de Milan , quand on n'osait pas le heurter de front. Il est juste d'ajouter que cette passion des choses religieuses ne l'enleva pas complètement aux soins politiques , qu'il organisa l'administration romaine avec une intelligence élevée et ferme , qu'il maintint la tranquillité au dedans, et qu'il fit respecter l'empire au dehors avec une dignité qui rappela les beaux jours de Dioclétien.
Mais ses cruautés , son despotisme , ses prodigalités, qui nécessitèrent des impôts ruineux, et enfin son mépris affecté pour les mœurs et les croyances de son pays, lui valurent , de la part de ses contemporains, un jugement sévère , en dehors des partis. Il courut, de son vivant, un proverbe populaire, qui disait que, pendant les dix premières
nxabctx. (a) Zos. h, p. 6r. — V. Tillem., Hist, emp.t iv, p. ao3. seqq.
1 Us temples de Venus Uranie à Aphaque et à Héliopolis en Phéuicîe, celui d'Esculape à Èges en Çilicie , elc.
années de son principat , il avait été un trompeu r consommé , pendant la seconde dizaine un brigand, et pendant la troisième un mineur, à cause de ses profusions immodérées1. Dans une sphère plus relevée, un écrivain du temps le déclarait comparable aux princes les plus distingués pendant une moitié de sa vie, aux médiocres pendant l'autre 3. Plus généreuse que les contemporains , la postérité , qui oublie les souffrances passagères d'un règne , pour n'en voir que les résultats durables , lui a confirmé le nom de grand. Les chefs des révolutions gagnent à être considérés de loin, après le développement de leur ouvrage, quand ce qu'ils entrevoyaient est devenu visible à tous; quand ce qu'ils pressentaient est devenu l'opinion du monde. Leurs misères personnelles, leurs petitesses, leurs vices, s effacent, disparaissent dans l'ombre , tandis qu'ils empruntent aux institutions qui grandissent une gloire qui grandit avec elles. Mais le rôle de révolutionnaire exige de rares qualités. Cet instinct des besoins d'un peuple , ces confidences dç l'avenir ne s'adressent qu'à des esprits fermes, à des intelligences libres et hardies, à des cœurs capables de foi et
* Uode proverbio vulgari, Trachala, decem annts preestanti&ûmns , duodccitn séquentiels latro, deoem novis&imift piipillus. Anr. Tict., Epi t. 4t. — Aurélius Victor lui compte vingt-deux années de règne, contre l'opinion commune.
* Vir, primo imperii tempore , optimis principtbtu, ulUmo mediis comparandus. Eutr., x,S.
d'élan; et c'est là précisément ce qui fait la grandeur parmi les hommes.
Constantin mourut le 11 mai 337, près de cette ville de Nicomédie où se jouaient tous les grands drames du christianisme , baptisé par les mains d'un évèque arien. La mort le fit rentrer sous la loi religieuse qu'il avait fondée et qu'il travaillait à détruire; tandis que Constantinople réclamait son corps , pour lui donner la sépulture chrétienne dans l'église des Apôtres, Rome fit célébrer son apothéose *. On peut dire que le premier empereur chrétien reçut sur son tombeau une hécatombe de sang humain , et ce sang fut celui de sa famille. Dans les dernières années de sa vie, il avait rapproché de lui ses frères , et, sans les associer à l'action du pouvoir, il leur avait donné un rang , des honneurs et le titre de Nobilissimes ; mais il avait plus fait pour deux de ses neveux, fils de Dalmatius, jeunes gens de grand mérite; il avait élevé l'un à la dignité de César, l'autre à celle de roi du Pont, pour fortifier sa succession , craignant avec raison que l'incapacité de ses fils ne laissât tout périr après lui9. Ce furent là ses dernières volontés, écrites dans son testament ; mais il avait à peine fermé les yeux, que les soldats , révoltés, firent main-basse sur ses
• Inter divos meruit referri. Eutr., x, 8. — Divo Constantino Àuguslo. Kckel., Doctr. nu m., vin.
* V. Tillem., H'u. Emp.y iv, p. a 58 seq.; «87
neveux , sur ses frères, sur ses ministres, et débarrassèrent ses enfants de concurrents qui les alarmaient, et de conseillers qui les gênaient. Le cri public accusa Constance de ces meurtres odieux x, qui n'eurent pourtant pas tout le résultat qu'il s'en promettait, car des mains charitables sauvèrent deux des fils de Julius Constantius, second frère de Constantin, Gallus et Julien encore en bas âge. On verra qu'un de ces enfants était prédestiné au châtiment de Constance et à la réhabilitation de sa famille.
1 Eutr., x, 9. — Julian. ad Athen., p. 497- — Hieron. Chro*. — Zos.t 11, p. 68. — Athan. ad Solit.
Partage de l'empire entre les enfants de Constantin ; leurs querelles. — ConsUDtin-le-Jeune est empereur des Gaules; il se déclare le protecteur des doctrines catholiques contre Constance. — Luttes de l'arianisrae ; séjour d'Athanase à Trêves. — L'Église gauloise devient le centre de l'orthodoxie. — Coostantin-le- Jeune renvoie Athanase en Égypte. — 11 fait la guerre à son frère Constant , eu Italie ; il est tué ; Constant devient maître des Gaules. — Vices de Constant ; sa mauvaise administration. — Il prend le patronage de l'Église orthodoxe contre les ariens. — Portrait des Franks d'après Libauius. --- Conspiration de Magnence; mort de Constant. — Magntnce provoque la réaction païenne ; il est défait par Constance à la bataille de Murse; il s'enfuit à Lyon et se tue. — Les Alamans, sous la conduite de Khnodomar, inondent la Gaule. — Arrivée de Constance à Arles ; l'empereur arien veut extirper le catholicisme des Gaules; concile d'Arles; condamnation d'Athanase. — Persécution arienne. — Hilaire de Poitiers; sa remontrance à l'empereur; il , est condamné au concile de Béziers et banni en Phrygie. — Ses travaux dans son exil; ses chagrins; sa lettre à sa fille Abra. — Intérieur d'une famille d'évèque en Gaule au quatrième siècle.
Après avoir ainsi déchiré par l'épée le testament de leur père , les enfants de Constantin se partagèrent amiablement l'empire : Constantin , l'aîné, garda le département des Gaules, qui avait été celui de Constance Chlore et du grand Constantin , et le berceau de la fortune des Flavius. Constance, le second, eut Constantinople et l'Orient; et Constant, le dernier, reçut, pour sa part, Rome, l'Italie, l'Uly-
rie, la Grèce, l'Afrique et la Pannonie1. De ces nouveaux maîtres du monde, le moins médiocre assurément était l'aîné, qui joignait au caractère ardent de son père , quelque chose des qualités qui avaient donné tant de popularité à son aïeul; mais l'infortunée Fausta lui avait transmis, aveç le sang de Maximien Hercule , l'inconsistance d'esprit si fatale à sa race. A peinç avait-il consenti au partage de l'empire qu'il s'en repentit, et voulut qu'on remaniât les lots , se prétendant lésé dans le sien , qui renfermait pourtant les meilleures armées avec les populations les plus belliqueuses, et réclamant taitfot l'Afrique, tantôt une portion de l'Italie et Rome elle-même, à titre de dédommagement a. Habitués à ces accès de violence peu durables, les frères de Constantin semblèrent d'abord accéder à sa réclamation, puis se retirèrent peu à peu et traînèrent les choses en longueur dans le but manifeste de ne rien terminer. Celui-ci , furieux de se voir jouer, forma contre l'un et Vautre un plan de vengeance : contre Constant , son voisin , il songea à l'emploi des armes; contre Constance , que l'épée ne pouvait guère atteindre, il médita une campagne d'intrigues politiques.
Les circonstances semblaient le favoriser, surtout en Orient. Esprit vain et brouillon , infatué de pré-
1 Aur. Vict., Epit. 41. — Zos., 11 , 68 , C9. — Julian. Orat. 1, 33, 34. * Zo»., 11, 69. — Monod. in mort. Constant., p. 4
tentions théologiques, et déjà le serviteur de ses eunuques qui, dirigés eux-mêmes par des évèques ariens , voulaient réglementer l'Église , Constance fournissait à un adversaire habile des prétextes respectables pour intervenir dans ses affaires , au nom des catholiques opprimés. 11 y avait une belle place à prendre pour un empereur des Gaules , celle de protecteur de l'orthodoxie consubstantialiste , qui était la communion de l'Occident, contre Tarianisme, objet exclusif des prédilections de Constance; il fallait rallier à soi les catholiques sur toute la surface de l'empire , et planter au sommet des Alpes, sous l'escorte de dix légions, le drapeau de Nicée, comme le grand Constantin y avait planté le labarum : ce rôle qui voulait de la résolution et de l'audace , le jeune Constantin parut l avoir compris. Mais, avant d'entrer dans les événements amenés par sa politique, je dirai quelques mots de la querelle des consubstantialistes et des ariens, qui doit nous occuper fréquemment dans le cours de cette histoire.
De toutes les discussions que pouvait soulever la théologie chrétienne, la plus délicate, sans contredit, la plus dangereuse par ses conséquences possibles, était celle de la nature du Verbe fait chair, et des rapports du Christ avec Dieu son père. Elle marchait entre deux écueils également redoutables. D'un côté , en insistant sur la séparation des personnes
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divines , on risquait d'affaiblir l'unité de Dieu et de transformer la Trinité en un paganisme trithéistique ; d'un autre côté, en subordonnant avec trop de rigueur les dogmes chrétiens au principe de l'unité de Dieu, on arrivait à la confusion des personnes divines, et la réalité du sacrifice de la croix s'évanouissait. Dans l'une et l'autre hypothèse, c'était détruire la noble et sainte théorie de l'union de la nature divine avec la nature humaine, gardant leurs attributs séparés, conservant sans atteinte la conception pure de l'esprit infini , niais la rapprochant de l'existence finie des choses, et mettant en contact Dieu et l'humanité, son ouvrage1; en d'autres termes, c'était frapper au cœur le christianisme lui-même. Plusieurs tentatives d'explication avaient eu lieu depuis les temps apostoliques, sans que l'Église en adoptât aucune, satisfaite de repousser l'erreur sans indiquer elle-même la vérité , et signalant les écueils sans montrer le port. Ainsi , elle avait condamné les Patripassiens qui, absorbant la Trinité dans un être indivisible et indistinct, prétendaient que le Père, le Fils et le Saint-Esprit avaient souffert et étaient morts ensemble dans la personne de l'homme-Jésus \ Elle condamna également l'unitaire Sabellius qui, ne voyant dans la Trinité qu'une substance unique sous trois aspects
' V. le bel ouvrage de M. Milman, Hittory t>f Chrutianity, I. m, c. 4. 1 Pafripcuiani.
différents, l'interprétait non par la triplicitédes personnes, mais par la triple manière d'en considérer une seule l. Ces hérésies se présentaient comme des conséquences inévitables , dès que la balance penchait trop fortement vers l'unité de Dieu ; il s'en présentait de plus funestes encore , lorsqu'on exagérait la distinction des personnes. Plusieurs hérésiarques aboutirent par cette dernière voie à un polythéisme véritable ou à cette dualité monstrueuse, à cet antagonisme de deux principes rivaux qui faisait le fond des doctrines gnostiques , et pour lequel l'Église catholique n'eut jamais assez d'anathèmes*. Vers le commencement du quatrième siècle , la question des natures divines était donc arrivée à cet état qu'il existait des décisions négatives particulières, et point d'interprétation générale, point de symbole positif.
C'était dans l'école chrétienne d'Alexandrie que les systèmes de métaphysique religieuse étaient controversés avec le plus de science et d'ardeur. Vers Tannée 319, l'évêque Alexandre ayant enseigné que le Verbe était un avec le Père , coéternel à lui , égal à lui en puissance et Dieu comme lui ; un diacre de la même église , nommé Arius, se mit à prêcher la doctrine contraire, soutenant que le Fils
1 Théodoret., Iltcret. fab., u , 9. — Epiph., tf/rrr<.,fia.
* Iren. r. — Tcrtul., de carn. Christ. — Théodore»., ffœrrt. Jnb.y 11. — Epiph., Ilarcs.y 27, *8 , seqq. — Cf. le tome u de cet ouvrage, c. 5.
était inférieur en puissance, inférieur en durée, puisqu'il était engendré, et que l'engendré est venu nécessairement après l'engendrant 1 ; qu'enfin , le Fils était une créature parfaite , sans doute , et très-semblable à Dieu , mais non Dieu elle-même. On ne sait pas bien à quelle limite s'arrêtait Arius sur ce terrain glissant; mais la logique, prompte et fatale dans sa marche, comme ces coursiers dont parle Homère, était arrivée de prime saut, chez ses disciples, aux dernières conséquences de l'hypothèse. Beaucoup prêchaient déjà que le Christ n'était qu'une émanation divine; d'autres, qu'il n'était qu'un homme inspiré. L'incrédulité était tout près, et se manifesta bientôt sous la forme la plus brutale , dans ce mot d'un évéque d'Àntioche : « Si Dieu a pu avoir un fils, il a donc une femme a. » La controverse entre Arius et Alexandre divisa tout l'Orient, église contre église, ville contre ville, peuple contre peuple; on se battit et le sang coula en plusieurs lieux. La guerre de parole et de plume régnait, dans sa plus grande force, en 324, lorsque Constantin devint maître de l'Asie par la chute de Licinius. Alarmé de cette agitation qui pouvait nuire à la solidité de sa conquête, mal éclairé d'ailleurs
1 Soz . , i , 1 5. — Thcod ; , i , 4 . — Athan . pass. — Flcury, Wst. ecc/. , x. — TiUem., Hisl. rcc/., vi, p. i3q et suiv.
* Nam si filiiis, necesse est ut formina sit. Hilar. in Const., if p. 1*48, ed. Pcoed., Pari», 1693.
sur la gravité du débat qu'il jugeait frivole , puéril, absurde , et propre seulement à provoquer la risée des païens », il écrivit aux deux champions, Arius et Alexandre y une lettre dans laquelle le premier empereur chrétien prodiguait les qualifications les plus injurieuses à la question fondamentale du christianisme. Dans son désir de rétablir la paix, il les réprimandait, il les suppliait, il leur ordonnait de se réconcilier. « Rendez-moi , disait-il , des jours « sereins et des nuits tranquilles 9; » mais les chefs se seraient embrassés fraternellement , que la question n'en aurait pas moins subsisté avec la nécessité de la résoudre.
Le concile œcuménique de Nicée la trancha par la rédaction d'un symbole où la consubstantialité du Père et du Fils, et , par suite sa coéternité et son égalité en puissance, furent posées comme base de la foi catholique. Ce fut encore un Alexandrin , le diacre Athanase, qui domina les discussions du concile, et fournit ce mot de consubstantialité 3, devenu le terme virtuel de la doctrine orthodoxe. Arius, vaincu , fut exilé par l'empereur, et Atha-
4 M»p«< xal Xifltv iùtiXoûc àçopjMw Oitîp jurotieu ttvô< Çww»k
(iipwç 6icip piupûv xaî Xiwt sXaxtOTuv.... èi9 4Xrç«« xat pa-rata; «ptXo-
vcuuac * &}pu&Q tcwtoî ion , xat irou&uuûç àvoîauç à^ptorrovra fiâXXov
Constantin, epist. Ar. et Alex. ap. Euseb., V . C.t n, 68, 69, 70, 71.
• Atouts ©5v [*« -yaXnvàç fùv fyipa; vuxr*;, ? âfupi'pcu;. Constantin., Epist. Ar. et Alex. ut. tuy. 9 a.
* ôuGtvata, consubstantialitas.
nase promu au siège épiscopal d'Alexandrie , que la mort d'Alexandre rendait vacant. Mais, au bout de quelques années, la situation des choses changea avec les idées de l'empereur, tombé alors sous l'influence des ariens : Arius fut rappelé à la cour, tandis qu'Athanase , chassé de son siège , était relégué au fond des Gaules. Le banni trouva , dans la ville de Trêves, en 335 , un accueil empressé et respectueux de la part des évêques et de celle du jeune Constantin, alors César Ce fut, pour le christianisme gaulois et pour les destinées religieuses de tout l'Occident , un événement décisif que l'arrivée du fondateur de la foi de Nicée, de ce docteur déjà si célèbre , que rehaussait encore aux yeux des fidèles la gloire de la persécution.
Élevé par les soins de l'évèque d'Alexandrie et près du sanctuaire , Athanase était , dans toute la force du mot, un enfant de l'Église, mais d'une église savante, où les études profanes marchaient de pair avec les études sacrées; où l'on puisait surtout dans la philosophie des armes pour la controverse religieuse. Athanase avait tout appris; puis, fatigué du néant de la science , il avait couru s'enterrer dans la solitude pour amortir par les pratiques de l'ascétisme l'inquiétude inépuisable qui le tourmentait ; de la solitude il était prompteraent revenu aux livres, à l'action, à la dispute
1 Alhan. Apol. t.— Epist. Const. ad pop. Alex. ap. Alhan. m. «•
pour lesquels Dieu l'avait créé. A le v«r seulement, on eût méprisé un tel adversaire , car il était petit et laid , et ressemblait, si Ton en croit Julien, à un avorton 1 ; mais cet avorton renfermait dans son sein les deux forces qui remuent le monde , la puissance du talent et la puissance de la volonté. Quand cet homme, petit et laid, était animé par la controverse, il grandissait, son œil étincelait, et son visage , suivant le mot d'un contemporain , prenait quelque chose de la beauté terrible des anges9. C'est alors qu'il entraînait les conciles, qu'il armait les villes pour sa cause , qu'il faisait descendre , du fond de la Thébaïde , les légions de Pacôme et d'Antoine , qu'il faisait trembler jusqu'aux empereurs. Ne l'accusa-ton pas de vouloir affamer Constantinople , en empêchant le départ des blés de l'Egypte3? Depuis le temps des Gracques, tribun pareil à celui-là n'avait point paru dans Je monde romain. Lever son exil, le renvoyer à son siège d'Alexandrie, c'était, avec les dispositions de Constance , avec la force qu'avaient pris les ariens, y renvoyer la discorde et la guerre : le jeune Constantin s'était arrêté à ce projet.
Pour le colorer d'un prétexte honorable , il pré-
1 ÀvôpéMitoxeç •ÙTttofe. Julian., Epiu. 5i, p. an.
• kyiùuùç -ri ilSoç. Greg. Naa., Orat. ai, 9.
* Àthan. ap. 11, p. 8o5. — Socr., p. 739 et 8o5. — Socr., p, 71.— Theodoret, x, 39.
tendit que son père, au lit de mort, s'était repenti de l'exil d'Atbanase, et avait ordonné le rappel de l'évêque égyptien, mais que cet ordre avait été supprimé par une perfidie des ariens1. Il était fort douteux que le grand Constantin, qui expirait dans les bras du plus implacable ennemi des orthodoxes, Eusèbe de Nicomédie, eût jamais rien commandé de pareil ; toutefois le fils s'en porta garant , et il signifia nettement à Constance qu'il exigeait en cela l'exécution des volontés de leur père. En même temps , et, sans attendre sa réponse, il informa l'église catholique et le peuple d'Alexandrie du retour prochain de leur évêque. Il énonçait dans sa lettre qu'Athanase n'avait point été réellement banni par Constantin, mais envoyé pour un temps dans les Gaules, par simple mesure de précaution et de sûreté, u afin de le sauver de la gueule des hommes qui se « ruaient sur lui a » : il désignait ainsi les ariens. Il terminait par ces mots : « Quand le religieux évè- « que paraîtra devant vous, vous saurez de quelle a vénération je l'ai entouré; et vous n'en serez pas a surpris; car c'est l'image de vos regrets et la « dignité d'un si grand homme , qui ont ému et « aiguillonné mon âme \ m Tandis que cette lettre, - écrite directement par l'empereur des Gaules à
1 Vil. Athau ap. Phot. 5.
* Â^xpifa) twv q>ftpu*jf«»v tûv iicuuijiivw aùrû dcv&pâv. Ep. Coost. «p. Atli. » Xcù 7«p tw îfri» <Wxw, ™ «n,T«'e6,J m&w iWw, *« ™ ™
une ville sujette de Constance , gagnait Alexandrie par la voie de mer, Athauase partit avec Constantinle-Jeune pour Viininac , en Pannonie , où les trois empereurs s'étaient donné rendez- vous, afin d'y traiter encore du remaniement de l'empire. A la vue du prêtre qu'il n'attendait pas, Constance, habile à cacher ses émotions , parut consentir avec joie au projet de son frère ; Constant le fit avec plus de sincérité, soit parce qu'il était catholique, soit parce que, souverain de provinces en majorité catholiques , il ne voulait point laisser à un autre le protectorat exclusif de la catholicité; et Athanase se mit en route pour l'Egypte, encouragé, avoué, caressé par tous *. Mais, à peine eut-il touché l'Orient qu'il rencontra à chaque pas les intrigues de Constance: partout des pièges, des menaces, des insultes et, en revanche, de la part des catholiques, un enthousiasme qui allait jusqu'à la. sédition a. Un an à peine s'écoula, et déjà toute l'Égypte était en feu, et Athanase se voyait contraint d'en appeler pour la seconde fois à l'empereur des Gaules.
Mais cet appui lui manqua tout à coup, par suite des passions aveugles et de la légèreté de son protecteur. En effet, Constantin-le-Jeune , sorti plus
xo6tou <xv*pè< <rxt}o*, ti< toûto cxîvit xat irpoirpiirtv. Epist. ComL ap. Athan. ap. i.
■ Athan. ad Solit.y p. 8x4.
1 Athan. ad Sotit.; ap, n . ~ Théodore! , 11. — a. Taie»., Mit. •fc/., viu.
aigri que jamais de la conférence de Viminac, avait résolu de recourir aux armes et de profiter pour cela de deux circonstances, savoir, une guerre assez importante qui venait d'éclater en Pannonie entre Constant et les nations gothiques; et une autre que Constance soutenait depuis plusieurs années v contre les Perses , guerre mal conduite , funeste à l'empire et humiliante pour le nom romain. Il fit donc de grands préparatifs avec précipitation, et sans s'inquiéter d'autres circonstances qui devaient lui faire différer son projet, s'il avait eu quelque bon sens. En premier lieu , les populations de la Gaule et les armées se trouvaient alors en proie à une maladie épidémique que les écrivains contemporains qualifient de peste 1 ; en second lieu , luimême allait se marier à une jeune fille^ qui habitait l'Espagne; déjà les fiançailles étaient célébrées , les présents de noces envoyés, les ambassadeurs partis pour recevoir la fiancée des mains de sa famille3; mais rien n'arrêta Constantin ; iï fallait que son idée dominante suivît son cours; et il fondit sur l'Italie comme un brigand 3. La surprise fut telle au midi des Alpes, qu'il put, sans opposition , traverser la plaine du Pô, enlever Aquilée et s'y fortifier. Cependant la maladie s'appesantit sur son armée
1 Monod. in mort. Constant. , n, io.
' Fi* ISys'^v i:rEu.îTî' ■r£t*r€f»î Mnnod . 11
• Lalrociuii spede... irrail. Àur. Vicl., MpU.
avec un redoublement de violence, de sorte que, n'osant avancer, il se mit à battre le pays d'alentour, pillant et dévastant sans ménagement, sans précaution , comme eût fait un homme ivre, c'est le mot dont se servent les historiens1. Constant, à cette nouvelle , s'arrangea comme il put avec les Goths , et détacha une partie de son armée pour aller couvrir en toute hâte les passages des Alpes Carniques ; mais ses généraux , n'apercevant rien , poussèrent leur marche jusqu'auprès d'Aquilée , où ils rencontrèrent les troupes de Constantin. Voyant alors à quel ennemi ils avaient affaire , ils tendirent une embûche dans laquelle l'empereur des Gaules alla donner téte baissée. Après avoir caché leurs meilleures troupes autour d'une petite plaine que traverse la rivière d'Alsa , ils feignirent d'avoir peur et de fuir *; Constantin ne manqua pas de se lancer à leur poursuite, et Ton devine ce qui arriva. Ses légions , cernées tout à coup , furent enfoncées et tâillées en pièces. Lui-même périt dans la mêlée, renversé par son cheval et bientôt percé de coups de lance et d'épée. Son cadavre resta sur la place , tellement défiguré et méconnaissable que les soldats pannoniens, le prenant pour un mort du commun, le jetèrent avec beaucoup d'autres dans le lit de
1 Incatitus fœdeque temulentus. Aur. Vict., Epie. *r.
* Zo». h, p. 70. — Aur. Vict., Epit. 41.— Eulr., x, 9.
l'Alsa. Constant l'y fit repêcher , et l'envoya à Byzance , dans la sépulture de leur famille \
C'était un bien misérable dénouement pour de si vastes projets; et pourtant cette fin qui semblait celle d'un voleur pris dans son propre piège, émut assez fortement la Gaule, tant on y redoutait F avènement de Constant. Nous avons la preuve de ce vif intérêt dans un ouvrage contemporain , espèce d'élégie en prose, intitulée Monodie, improvisée par un Grec de Marseille ou d'Arles, et récitée dans cette dernière ville, qui était, comme on sait, la patrie du jeune Constantin a. Quoique cette pièce ne soit guère qu'une déclamation de rhétorique , il s'y mêle, par intervalle, des traits d'une douleur bien sentie. L'orateur s'attache surtout à disculper son héros de l'odieux de cette guerre, entreprise par un frère contre son frère : suivant lui, ce n'est point Constantin qu'il faut condamner, ce sont ses mauvais conseillers, ce sont les semeurs de discorde 3 qui s'étaient interposés entre son frère et lui. 11 donne aussi une pensée de regret à cette jeune fille que les envoyés de la Gaule étaient allés chercher en Espagne, et qui accourait sans doute toute joyeuse , et parée des dons de son fiancé : « Oh !
1 Zon., p. ii. — Eutr., x , 9. — Aur. Vict., Epit. 41. — Monod., 3, 4.
* Txv otp irarpî^x... Monod., 4*
* ÀôXiax*tX», xai xas&a Siwt? apLpivu... <iuxo<p«rrai xal itcvnpcî. Monod., 7, *•
a s'écrie-t-il , que va-t-elle dire, quand on lui portera a la nouvelle que tu as vécu , ô Constantin ; que tu « es enseveli dans le tombeau ; que tu n'as plus à o cœur Thyménée ni les autres choses de ce monde 1 ? « Que va-t-elle dire? quels cris va-t-elle pousser? « comme le deuil remplacera ses parures ! comme « elle deviendra triste et sombre , elle qui partait « avec tant de bonheur! Elle paraîtra et personne « ne criera hyménée ! personne n'allumera la torche « des noces a : les chants lugubres et les géinisse- « ments de tant d'hommes inconsolables l'acueille- « ront seuls parmi nous. Alors, dénouant sa longue « chevelure , elle la fera tomber sous le ciseau , en a témoignage de sa douleur3. »
Ce qui inspirait en Gaule une si profonde répugnance contre Constant , c'était sa dégradation morale. Élevé dans la corruption des mœurs de l'Orient, il était à peine homme, et il laissa en mourant sa femme encore vierge 4; mais des favoris qu'il prenait parmi les otages ou les jeunes captifs germains disposaient de lui et du gouvernement5, pillant les deniers de l'État , rançonnant les citoyens et les vexant
(ir^evoç. Monod., n.
* Oox fr|**v*icv inroû n; oùrri • otôi JfOfMnXiev dcvotyit X*jnw$*- Mo' nod., /. c.
* Toipov Jl foXo< oùt$ , xat xoupà «ivetf«ç far«. Monod,, Ibid. 4 Alban. ad Solit., p 856. — Amrn. « , 1 1 .
* Obsides, et prelio qiuesito» pueros veousliore» , quoi cultias habilitât,
à plaisir. Le temps qu'il ne donnait pas à la débauche , Constant remployait à des chasses qui duraient des semaines entières et embrassaient plusieurs provinces l. Sous un pareil souverain , les prévarications des ministres restaient impunies ou ignorées, et le cynisme de la mauvaise administration égalait celui des mauvaises moeurs. Essayant de cacher ses vices sous le masque de l'hypocrisie religieuse , le fils de Constantin affectait une grande aversion pour les spectacles , que les chrétiens condamnaient , et , en revanche, un grand goût pour les disputes théologiques dans lesquelles il se montrait , comme catholique, ce qu'était Constance comme arien , c'est-à-dire présomptueux et brouillon. On raconte qu'un jour il fit venir deux évéques ariens pour discuter avec eux sur les substances divines, et que déjà ceux-ci l'embarrassaient dans leurs subtilités, quand l'évêque de Trêves, Maximin, arriva et les fit chasser*. Tel qu'il était, il comprit la politique suivie par son frère aîné , et s'en fit le continuateur.
Entrant donc en communication avec Àthanase ,
libidine hujusmodi arsissepro ccrto habetur. Aur. Vict. — Cas.— Zon., xui, 6. — Zoi., n, 69.
1 Venandi cupidine, per sylvas sallusque errabat. Aur. Vict., Epit. St. — Liban., or. mi, p. 144.
* Alban., D* syn.} p. 894.-800-., 11, i».— Soi., m, 10. — Hilar.
qui avait de nouveau quitté l'Egypte ., il le reçut en Italie , puis en Gaule , où il lui ménagea une conférence avec le fameux Osius , évêque de Cordoue 1 , l'un des rédacteurs du symbole de Nicée. C'est là que fut arrêté le projet d'un concile œcuménique, mais surtout occidental , que l'on Voulait opposer aux assemblées violentes que les ariens multipliaient en Orient, pour anathématiser Athanase et la doctrine de la co nsubs tan ti alité. L'empereur choisit Sardique , en Illyrie. Son zèle d'orthodoxe l'emporta bien loin, puisqu'il promit de prendre les armes pour aller réintégrer lui-même, de force, sur leurs sièges, Athanase et les autres évêques catholiques a, si Constance ne le faisait pas de son plein gré. Sous de tels auspices, la réunion de Sardique, à laquelle l'empereur d Orient ne jugea pas prudent de s'opposer, devait être nombreuse, et elle le fut surtout par le concours des Occidentaux. La Gaule, à elle seule, y envoya trente-quatre évêques, tous catholiques, conduits par Maximin de Trêves. Quant à l'arianisme, il n'y compta qu'environ quatre-vingts représentants, presque tous Orientaux, qui désertèrent le concile dès qu'ils eurent reconnu les sentiments de la majorité. Il n'y eut plus dès lors de difficultés, et les pères de
1 Hilar. fragm. xi , p. 16. — Athan. ap. i, p. 676.
1 Theodoret , 11 , 6. — - Enfin, 1 , 19. -~ Socrat. , Eut. «ce, u , ai. — Soi., Hist. ecc, m, ao.
Sardique proclamèrent unanimement l'innocence d'Athanase et l'orthodoxie des doctrines de Nicée. Deux d'entre eux, Euphratas de Cologne et Vincent de Capoue, furent envoyés à Constance pour lui remettre en mains propres le procès-verbal des décisions du concile. Constant, pour plus de solennité, voulut leur adjoindre un de ses généraux , nommé Salianus, homme intègre et catholique zélé 1 : il le chargea particulièrement d une lettre dans laquelle il menaçait l'empereur d'Orient de cette promenade militaire dont j'ai parlé tout-à-Fheure. Nous laisserons l'ambassade ecclésiastique prendre la route de Constantinople , puis celle d'Antioche de Syrie , où elle devait rencontrer Constance , et nous reprendrons le fil des affaires politiques de la Gaule.
Tandis que ces choses absorbaient l'attention de l'empereur d'Occident , les Franks avaient recommencé leurs ravages, et Constant , peu soucieux de guerre et de fatigue, s'était mis à négocier avec eux*. 11 obtint, à prix d'argent, en 34 1, qu'ils mettraient bas les armes et que , par un simulacre d'obéissance , ils recevraient des rois de sa main. Il fit vraisemblablement la même chose dans l'île de
1 Athan. ap. iy p. 69a ; ad Soi., 8aa. — Theodoret , u, 6.
• Socr.,ii, i3. — Sozoni m. 6. — Liban., or. in. — Hieron. chron. — Idal. chron.
Bretagne avec les Scots, en 3^3 r, les proclama à jamais domptés, et revint en Gaule décoré des titres de triomphateur et de vainqueur des nations barbares, qu'il se décernait lui-même a. Ces lâches fanfaronnades trouvèrent, pour les louer, un bel esprit grec, le fameux Libanius, roi des écoles de l'Asie Mineure. Je passerais sous silence ce morceau écrit avec une recherche et un faux goût insupportables, s'il n'exprimait d'une manière assez curieuse l'idée qu'on se faisait en Orient du caractère, du nombre et de la force des nations frankes.
« Les Franks, dit-il , sont un peuple celtique qui « habite au-dessus du Rhin, vers l' Océan, dans des « demeures si bien disposées pour la guerre, qu'ils « en ont pris le nom de Phracti^, c'est-à-dire forti- « fiés , d'où , par corruption , on a fait FrankL « Leur nombre surpasse toute imagination , mais « leur puissance surpasse leur nombre. L'Océan agité « ne les effraie pas plus que la terre-ferme, et Fha- « leine des climats tempérés leur serait moins douce « que les froids du nord. Ce qui cause le malheur de « leurs voisins, c'est que ces Barbares ne connais- « sent aucun travail sédentaire ; ils ne savent que
4 Liban, or, tut p. 240, 14t. — Amm. xx, s Eckhel, Doctr. num, vin , p. ni.
* É<m -yi'voç KtXnxiv faip frfivov irorapwv in aùrèv Oxiavov xadiptcv, cùrmç tùpafjivoi t«v itf aÇiw, évrçiaÇovTau «î»pou7ôi\ Liban., orat. 3, p. 137.
<r porter les armes; leurs bons temps sont les temps « de guerre. Voyez un Frank mutilé , il continue à « combattre avec les débris de son corps ; qu'une « troupe de Franks soit victorieuse , elle ne s'arrête « plus dans la poursuite de son ennemi; qu'elle soit « vaincue et fugitive, le dernier terme de sa fuite « est le commencement d'une invasion. Leur loi ac- « corde des récompenses à la folle turbulence et des « honneurs à l'audace; à ses yeux, le repos est une < honte ou une maladie. Pour alimenter cet esprit « inquiet, les rois franks avaient soin de tenir sans c interruption leurs sujets en éveil , de ne les laisser a ni manger sans armes, ni dormir sans casques, ni « suspendre jamais leurs courses soit le jour, soit « la nuit. Une aventure suivait une aventure ; une « bande à peine partie se voyait poussée par une a autre bande ; c'était comme la mer, lorsque les « vents la soulèvent , et jettent ses flots contre le « rivage : une vague arrive et se brise ; une autre « l'atteint , la recouvre , puis une autre et une autre
« encore , sans fin ni trêve Pour que ce peuple
a comprît la paix, il a fallu un empereur romain « plus actif que lui , plus amoureux d'agitation , « plus désireux de guerre : alors il n'a plus osé « combattre, se considérant d'avance comme vaincu. « Ces bras qui s'étaient tendus pour lancer le jave- « lot, n'ont plus trouvé que des gestes suppliants
a pour demander une alliance x; et voilà que mainte- « nant les Franks reçoivent de nous des rois qui sont « plutôt leurs surveillants que leurs chefs. Ils dé- « pouillent leur humeur de bête fauve , pour de- * venir hommes et entretenir des rapports avec les « hommes. Le respect du serment a remplacé dans « leurs cœurs la frénésie du vol : et ainsi montrent- « ils qu'ils ont accepté la servitude , car, pour de « telles gens, ne point piller, c'est servir a. »
La lâcheté de Constant mit le comble à la haine publique, et ce prince, suivant le mot des historiens, devint « exécrable à tous 3 » : son ministre du trésor, le comte Marcellinus, qu'il avait offensé, on ne sait comment , se chargea aussi de la vengeance de tous. Afin de bien assurer ses coups, Marcellinus choisit non-seulement pour complice de sa conjuration , mais pour candidat à l'empire, le comte Magnence , commandant de la division des Joviens et des Hercu liens dans la garde impériale , personnage singulier, auquel nous nous arrêterons quelques instants, parce qu'il offre un type qui se
reproduira fréquemment dans la suite de nos récits,
ttpoÛTttvo*. Libaii., orat. 3 , p. i3.
■ Tè ^«p p4 fjiiv ftrfpcuç XwÇtoôfltt , tout* fcuwoiç JcuXtta. Liban., orat. 3, /. c.
* IntoferabiEs, injocundus. Eutr. x ; Exsecrabilis. Àur. Vict., Cas. 41.
celui du Germain romanisé. Magnence appartenait à une famille de Lètes franks, établis en Armorique sous le règne de Constantin 1 : on avait pu le voir lui— même , dans son enfance , traverser à la chaîne et sous le fouet d'un piqueur, ces mêmes provinces gauloises qu'on l'appelait maintenant à gouverner. Le père , devenu colon romain , avait échangé son nom teutonique contre le nom latin de Magnus , qui correspondait sans doute à sa haute taille, et le fils aîné, suivant l'usage du temps, avait pris le diminutif Magnentius. Deux autres fils, plus jeunes, Décentius et Désidérius, et une vieille Germaine, leur mère , complétaient cette famille, dont les mœurs présentaient un bizarre mélange de civilisation et de barbarie. Tandis que les enfants fréquentaient les écoles romaines et entraient l'un après l'autre dans la milice impériale, la mère conservait l'élément germanique au foyer de la maison. Douée de cette vertu de seconde vue que prétendaient posséder beaucoup de femmes de sa race , elle prophétisait sur leurs affaires domestiques, tirait les sorts , était consultée sur tout; et ses fils, généraux romains et chrétiens, continuèrent à l'écouter avec le même respect que s'ils eussent encore habité les huttes germaines des bords de
1 Tévoç ftlv &xa»v octô &xp€ap»v, juroixiicaç Jt tiç Aitgôç ftvoç ToXaraov. Zos.,/. c. Ortus parentibus barbarû, qui Galliam inhabitant. Aur. Vie t., 4*« — Êx« iwrpbç {ïpir roewov. Zoo. xni t 6. «—Breton gaulois, Armoricain.
la Saale*. Des derniers rangs de l'armée, Magnence s'était élevé rapidement au premier, par son esprit militaire, par sa bravoure, par ses mérites divers, car il avait acquis, dans la fréquentation des écoles, assez d'instruction et une sorte de faconde qui lui donnait de l'importance parmi ses compagnons d'armes ». De grade en grade , il était arrivé au poste de confiance qu'il occupait. Sous cette écorce romaine, un oeil attentif avait bientôt mis à nu le Barbare 3, avec ses instincts brutaux et sa légèreté de jugement; le comte Marcellinus ne s'y érait point trompé; mais, exempt de toute prétention pour lui-même, et plus vindicatif qu'ambitieux, il voulait un homme prompt, hardi , influent sur les troupes, et qui frappât sans trembler : à ce titre il choisissait bien.
Tout fut aisément convenu entre ces deux personnages, et on attendit l'occasion. Vers le milieu du mois de janvier 35o, l'empereur fit un voyage à Autun , en partie pour des affaires que nous ne connaissons pas, en partie pour chasser : une fois les affaires en train , il se jeta pour plusieurs jours, avec ses compagnons ordinaires , dans les vastes forêts
1 Kol toStcx , (xovtiv aknH toûtt.v tïvot itoXXau« icp©X*€t6ff«ç «potyfifccm iriirtiofjivoç. Zoj ic, p. 73.
* Legendi studio prompt us, sertnonis «cer... Aur. Vict., Epit. 41. — nauîtîo; tî t«ç t»v AaTtvwv u.rraax»v. Zo«., 11, p. 78.
* Ut potè gentis barbare diro alroque ingenio. Aur. VkU, Cas. k\.
qui entouraient alors et avoisinent encore aujourd'hui la ville d'Autun Magnence et Marcellinus étaient du voyage, ainsi que les Joviens et les Herculiens; et, pour surcroît de force donné aux conspirateurs , il leur arriva inopinément plusieurs escadrons de recrues illyriennes, qui venaient compléter les cadres de la cavalerie gauloise9. Quand on crut l'empereur assez loin, Marcellinus invita chez lui à souper tout ce qu'il y avait de plus notable dans la ville et dans les troupes, sous prétexte de fêter l'anniversaire de la naissance de son fils 3. Le repas se prolongea fort avant dans la nuit, au milieu de la gaieté , des chants, du vin qui coulait à grands flots ; et Marcellinus eut tout le temps nécessaire pour prendre ses dispositions ; il plaça des postes dans sa maison, au palais, dans les divers quartiers de la ville , dont il fit fermer les portes avec défense de laisser entrer ni sortir personne, de peur qu'on ne donnât l'éveil au dehors. Enfin, à un signal concerté , Magnence quitte la salle pour reparaître presque aussitôt , les épaules couvertes d'un man-
1 Yenandi cupidine, dum pcr sylvas saltusque errarer, conspiravtre
Aur. Vict., Epit. 41.
• Êv tout» ik xot Ix tin» Iv hXuptoîçbnriow it«iv«rX^«<nvT»v {vKiXtû;
1» * t • 1 *t** fc fc || * f | vviiuw jv.;T^1(
Zos.t 11 , p. 70.
* Natalem filii «imulans, plerosquead cœnam vocavit. Aur. Vict., Epit. 4 1 . — - ÈxôXit icpb; tortaaiv ôXXcuî Te mXXcbc iÇîjrcvTa; TtG ffrpar&Trtô'.y Rai M»y»i'vticv. Zos., 11, p. 69.