LIVRE III. — CHAPITRE II
résolvait en une effroyable guérie à Dieu et à ses commandements, au nom de Jésus-Clirist ; en un dualisme impie dans lequel l'ancienne alliance représentait le principe du mal, abusant les hommes, et la nouvelle celui du bien descendu du ciel pour les affranchir. Jésus-Christ, ennemi de Jéhovah, avait fait son Évangile pour abolir jusqu'aux moindres traces de la loi de Moïse. En partant de cette hypothèse, que devaient faire des hommes conséquents? blasphémer le Dieu des Juifs, violer à plaisir son décalogue, exécrer ceux qu'il avait aimés, imiter ceux ciu'il avait repoussés. C'est ce qui n'arriva que trop. Des sectes abominables prirent pour leurs patriarches : Coré,Dathan, Abiron,Caïn même, tous les maudits de l'ancienne loi ^ 11 y en eut qui honorèrent Judas d'un culte presque divin, comme le plus grand des apôtres, et celui (pii avait préparé et assuré par le vnjsthre de la trahison, le mystère de la rédemption, en haine de Jéhovah -. Qu'on juge dans quel abîme de perversité de si coupables iniaginalions pouvaient entraîner les hommes!
On ne saurait ni énumérer ni classer les hérésies provenant de Tinterprélation des livres saints : il y en eut autant que d'esprits corrompus par l'orgueil, que d'inlelligences à la fois faibles et vaines. Quand on voit le christianisme battu par tant de courants contraires entre ses propres rivages, on oublie presque, comme
1. Alii autem Gain a superiore priiicipalitate dicunt, et Esau et Core, etc., et omnes talcs cognatos suos confitentur, et proptcr iioc a factore iiiipugnatos. Iren., i, 31. — Kpiph., Haeres. xxxviii, t. J, p. 270 et seqq. — Tlieodoret., Han-ct. fab., i, 15. — Tertull., Prœscr., 47.
'2. Judam proditorein dcfoiidunt, adniirabilem illum et magnum esse mcmorantes, projiter utilitatcs quas humano generi contulisse jactatiir... Saliiti consulens genorisluimani, tradiditCIiristum. Tertull., Pra^scr., 47. — Dicunt perfecisse Judam a proditionis mysteiio. lien., i, 31.
moins dangereuse, la guerre que lui livrait le paganisme; et l'on admire la vitalité surhumaine qui lui fit surmonter tant de crises et le sauva tant de fois de luimême. Mais, à part le souffle d'en haut qui poussait le navire au port, la main qui le dirigeait ici-bas parmi les écueils ne fut pas moins prud"fente que ferme : cette main, c'était l'Église catlioli(|ue.
Les premières hérésies furent contemporaines des apôtres; mais l'autorité de la parole apostolique les détruisait aisément ou les limitait dans leurs progrès. L'œuvre devenait déjà plus difticile sous les disciples immédiats des apôtres, ({uoique les souvenirs de l'apostolat, encore tout vivants, eussent une grande force contre l'erreur. Mais quand cette seconde génération eut disparu à son tour, une sorte de vertige sembla s'emparer des esprits , les uns troublés de se trouver sans guide, les autres hardis de cette incertitude même. On vit alors se déchaîner avec violence les éléments de l'anarchie : la négation de toute autorité, l'ambition de paraître, l'ardeur de fonder ou de détruire. Les communautés chrétiennes se divisèrent, les docteurs combattirent les docteurs. Chaque Église avait bien son dépôt de doctrine, sa tradition spéciale remontant aux apôtres ou à leurs premiers successeurs; toutefois ces traditions partielles, isolées, ne faisaient loi que dans leur cercle particulier; on n'avait eu ni le besoin ni le temps de les contrôler les unes par les autres, de les rapprocher, de les lier ensemble pour en former le grand faisceau de la tradition universelle.
Ce fut au plus fort de ce désordre que la persécution de Marc-Aurèle surprit la chrétienté ; et loin d'y ramener la concorde, loin d'y étouffer les dissidences, le danger ne fit que diviser et aigrir, car c'est ainsi que va l'esprit