LIVRE III. — CHAPITRE lll
<( ne crains que mon dieu, qui est le vrai Dieu. Comment <( les vôtres me feraient-ils peur, quand vous prétendez « que je les effraye ^? » Ce mot blessant enflamma la colère du peuple. On se rue sur Saturninus ; en un clin d'oeil , il est couvert de plaies et terrassé. Pi'ès de là se trouvait le taureau qu'on s'apprêtait à immoler : c'était un animal indompté dont le front n'avait jamais sui)i le joug; on s'en empare, on lui attache au poitrail une corde dont les deux bouts pendent en arrière, et on y lie le chrétien par les pieds ^. La foule s'entr'ouvre alors et livre passage au taureau qui, rendu plus furieux par l'aiguiUon, se précipite, tète basse, à travers les degrés ^ Au premier choc , le crâne du saint évéque est brisé, sa cenelle se répand au dehors, tandis que son corps laisse après lui des lambeaux de chair et une longue trace de sang. La corde se rompit enfin dans une plaine à quelque distance de la ville , et ce qui restait du martyr demeura gisant dans cet endroit, au milieu d'un champ.
Les chrétiens de Toulouse n'étaient encore ni nombreux ni aguerris aux persécutions, et aucun homme n'osa relever ces débris sanglants pour leur donner la sépulture ^ Ce furent deux femmes, une maîtresse et sa
\. Quomodo vultisquod ego eos timeam, a quibus dicitis nie timeri? Act. S. Satiirn., 4.
2. Postrema parte funis illius, quœ ad posteriora tauri defluebat, sancti viri pedcs illigant. Iliid., 5. —
Vinxit ad tauri latus injugati Pleljs furibunda.
Sid. Apollin., Epist., ix, IG.
— Cf. Fortunat. Carm., i, 8 et 9.
3. Actum stimulis acrioribus tauruni de superiori Capitolii parte in plana précipitant. Act. S. Saturn., 5. —
De gradu summo Capitoliorutn
Proecipitatum. Sid. .\pollin., Epist., ix, 16.
4. Paucis id temporis christianis, ipsisque sancti viri corpus humare iTietnentibiis. Art. S. Saturn., H.
servante ', qui reniplircnl ce pieux devoir : parcourant avec soin loule la roule pour recueillir ce qu'elles purent des membres dispersés, elles les mirentdansun cercueil de bois et les enterrèrent dans une fosse très-profonde, de peur que les païens ne les exhumassent pour les profaner. A ces détails fournis par les actes, Grégoire de Tours ajoute que Saturninus, se voyant abandonné par les deux prêtres, ses compagnons, qu'il avait conjurés de ne le point quitter, pria Dieu que jamais l'église de Toulouse ne fût gouvernée par un citoyen de la ville ; et ceci, dit l'historien ecclésiastique, s'est accompli jusqu'à présent ^ Quoi qu'il en soit de cette tradition, que la suite démentit, Toulouse devint, au pied des Pyrénées, un foyer de propagation chrétienne, dont les rayons embrassèrent jusqu'à l'Espagne.
Strémonius, le quatrième des évêques de la grande mission, s'était arrêté dans les montagnes des Arvernes; Martial, le cinquième, avait poussé plus au sud-ouest vers le territoire des Lémovikes et jusqu'à leur capitale, Augustoritum , aujourd'hui Limoges. L'un et l'autre surent échapper à la persécution ; l'un et l'autre imprimèrent autour d'eux à la propagande chi'étienne une activité qui ne se ralentit point sous leurs disciples. L'Arvernie fut parcourue en tous sens par de courageux missionnaires, Sirénatus, Marins, Neclarius, Antonin, etc., à qui les églises de ce pays ainsi que du Vêlai et du Gévaudan durent leur originel Périgueux et Saintes se rattachèrent à celle de Limoges, qui compta autant d'ou-