‹ Histoire de La Gaule, sous la domination romaine (volume 2)Chapitre 276 sur 353 · LIVRE IV. — CHAPITRE I. 3i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. — CHAPITRE I. 3i

fëreiice sur les captifs perses, envoyés par Odénath, tous nobles et distingués dans leur pays. Cent bœufs blancs, assujettis par paire à des jougs d'or et caparaçonnés de tapis de soie, puis quatre cents brebis blanches tiguraient au cortège pour tomber bientôt sous le couteau des prêtres. On y voyait aussi des éléphants, des tigres, des lions, des hyènes, apprivoisés et parés de mille sortes d'ornements bizarres; douze cents gladiateurs en robes de femme garnies d'or'; des mimes, des histrions de toute espèce, montés sur des chariots, et jouant pendant la marche, les uns des scènes de Cyclopées, les autres des parades de pugilat -.

Mais un incident tout à l'ait imprévu vint troubler dans sa gloire l'ordonnateur et le héros de ces pompes. Quelques jeunes gens qui s'étaient donné le mot, rompant la haie du cortège, se mirent à examiner les prisonniers persans, l'un après l'autre, avec tous les signes d'une attention inquiète ; et quand on leur demandait ce qu'ils cherchaient : « Nous cherchons, disaient-ils, le « père de l'Empereur ^ » Ce mot cruel eut du succès; et, quoique Gallien fît brûler vifs* les imprudents qui l'avaient d'abord prononcé, toutes les bouches le répétèrent, parce qu'il était l'expression de la conscience publique; parce que les âmes les plus communes s'indignaient qu'un fds s'amusât à des fêtes, quand son père gémissait dans des souffrances sans nom; qu'un empe-

1. Mec gladiatores pompaliter ornati, cum auratis vestibus matrouarum. Treb. PoU., Gallien., p. 178.

2. Carpenta cum miniis et onini génère liistrionum; pugiles sacculis non veritate pugilantcs : Cyclopea etiam luserunt. Id., ibid.

3. A quibus quum qusercrctur quidnam agerent illa solerda, illi responderunt : « Patrem principis qiiaerimus. » Id., ibid., p. 179.

i. Sciirras j assit vives exuri. Id.. ibid.

;ns IIISIOIIU': DE LA GAULE.

rour osùl iiiellic le pied sur un char de triomphe, quand la plus grande des humilialions de l'Empire i-eslail impunie, et que son honneur était commis à la merci d'un chef arabe.

Ce petit é\énement ranima l'antipathie dont Gallien était l'objet. On cita mille traits, vrais ou faux, de son insensibilité pour les malheurs de son père et pour les infortunes pul)li(iues. On prétendit qu'au plus fort du mouvement de dislocation qui avait presque abîmé Rome, on le voyait accueillir les plus sinistres nouvelles paj' des éclats de rire et des saillies d'esprit révoltantes. « — César, l'Egypte se soulève. — Eh bien! nous nous (( passerons de lin d'Egypte ^ — Les Goths dévastent « l'Asie. — Eh! ne peut-on pas vivre sans aphronitre -? « — La Gaule se sépare de Tltalie. — Est-ce que les (( draps d'Arras font le salut de la république •' ? » Puis il demandait à ceux qui l'entouraient : « Qu'avons-nous à « dîner? Quels amusements pour demain ^ ? » Ces anecdotes, pour la plupart sans doute, étaient composées à plaisir, mais l'invention atteignait bien son but. Tout en rappelant le caractère inconséquent de l'Empereur et son insouciance ordinaire, elle caressait la malignité des niasses , et le penchant involontaire des peuples qui souffrent à faire tomljer sur ceux qui les gouvernent la responsabilité de leui's maux.

On eût cru que Gallien cherchait à deviner les in-

1. Quid! sine liiio tpgj'ptio esse non possamus? Treb. Poli., Gallien., p 178.

2. QuidI sine aplironitiis esse non possunius? Id., loc. cit.

■i. Perdita Gallia, arrisisse ac dixisse perliibetur : « >ion sine atreba- » ticis sagis tuta est respiiblica? » Id., ibid.

4. u Quid liabemus in prandio? Qualis cras erit scena? Quales cir^ censés? » Id., ibid., p. 170.

LIVUE IV. —CHAPITRE 1. :i4<ï

stincls les plus sensibles du peuple romain pour les irriter de gaieté de cœur. En même temps que, pai' un caprice ou par une ostentation d'idées sérieuses, il se faisait admettre à Faréopage dWthènes * et promettait au philosophe Plotin un canlon désert de la Campanie pour y établir la république de Plalon -, il se rendait la fable du public par sa passion pour une jeune barbare, nommée Pipa^ et par les folies que cette passion lui inspirait. Pipa était fille d'Atlale, roi marcoman, que la politique romaine avait gagné à la cause de l'Empire. Gallien, pendant les dernières guerres, avait cédé à ce chef barbare plusieurs portions de la Dacie, pour les coloniser sans doute et y mettre, sous sa direction, des Marcomans pacifiés : Pipa fut le gage de l'alliance ou le prix de la cession, et Attale la conduisit au lit de l'Empereur avec certaines cérémonies qui pouvaient constituer nn mariage aux yeux de la loi germanique, mais qui étaient sans aucune valeur pour lier un Romain \ D'ailleurs (iallien avait encore sa femme légitime. Emmenée à Rome, logée dans un palais superlie et entourée de courtisans, comme une reine, la concubine exerça bientôt sur (Iallien le pouvoir le plus absolu. Pour plaire à la blonde Germaine et lui ressembler, tantôt il mettait une perruque blonde, tantôt il se faisait poudrer

i . Areopagitaniin cupirluit iiip;i'ri luimero, coiitenipta ])rop(; rppiil)lica. Treb. Poil., Gallien., p. 180.

'2. Porphyr., Vita Plotin., S.

3. Expositus amori flagitioso filiae Attali, Gernianornin régis, Pipa> nomine. Aur. Vict., Csps., 33. — Quam is pordite dilexi'rat, Piparani nomiiio. Treb, Poil., Salonin., p. 18i.

4. Quam por pactioneni, concessa parte suporioris Paniionin', a pâtre, Marcoman nom m rege, matrimonii spocie, siisceperat, Aur. Vict., Epi t., 33,

■.m HISTOIRK DE LA GAULE.

avec dos paillollcs (.VovK Quoique ces puérilités se passassent dans l'intimité, on en murmurait au dehors; car le peuple de Rome, indulgent pour les écarts, pour les débauches même des Césars, avait toujours proscrit, comme une honte ou un péril public, l'ascendant des femmes étrangères. La sympathie se reporlait donc plus vive sur Timpéralrice Saloninaqai, patiente et résignée, cherchait de nobles distractions dans l'étude, et oubliait peut-être ses chagrins au milieu des rêves brillants de la philosophie néoplatonicienne-.

Gallien se vit arracher bientôt à ces loisirs dont il jouissait avec tant de passion : la garnison de Byzance venait de se ré\olter, et Byzance était le boulevard de l'Empire sur la mer Noire. Dans ce danger pressant, il se conduisit avec promptitude et résolution, paitit pour la Thrace, s'empara de la ville insurgée, en décima du même coup les habitants et la garnison ^ et regagna l'Italie, après avoir donné pour leçon aux turbulentes légions pannoniennes cette seconde représentation des tragédies de Sirmium. Lue fois en mouvement, il se remémora Poslumc et la guerre des Gaules qu'Auréolus ne menait ni vigoureusement ni franchement^; car ce général, presque empereur, était plus occupé à caresser les ennemis de Gallien du côté de Rome, qu'à les détruire du côté de la Gaule. Celui-ci, devinant une partie de la vérité, résolut de se rendre au delà des Alpes, dans le double but de hâler la réduction de la Province, et de

1. Crinibus suisauri scobem aspersit. Treb. Poil., Gallioii., p. IS'2. — Gallicniis cum suis semper flaviim crinem condidit. Id., Salonin., p. 18i.

Page 1