LIVRE V. —CHAPITRE II
promptitude avec laquelle le César commandant des Gaules avait débarrassé sa province des bandes germaines, il lui donna le titre d'Auguste avec le gouvernement, non pas seulement du territoire gaulois, mais de la Bretagne, de l'Espagne, de l'Afrique et de Rome même^ C'était le partage qu'avait fait Valérien avec son iils Gallien, avant de partir pour la Perse, et celui que Gallien fit plus tard avec Odénatli : partage naturel, indiqué par la différence des besoins, et par les nécessités toujours croissantes de l'administration. En confiant à Carinus un pouvoir si étendu, et surtout l'autorité suprême à Rome, près du sénat, le cœur de Carus trembla: le malheureux père emporta avec lui une inquiétude cachée et la prévision de quelque déchirement inévitable.
Le début de la campagne d'Asie fut brillant ; aucun général romain, en si peu de temps, ne pénétra aussi loin dans le centre de la Perse : il est vrai qu'une guerre civile, survenue tout à coup, favorisa bien à propos ses armes. Séleucie, Ctésiphon même, et Kokhé, forteresse qui couvrait Ctésiphon, sur la rive droite du Tigre-, tombèrent l'une après l'autre en son pouvoir. Le roi des rois, i)attu dans toutes les rencontres, chassé de sa capitale, repoussé par une partie de ses sujets, errait çà et là, humilié et presque sans troupes. L'occasion était belle pour tenter la conquête entière du pays, elle était belle du moins pour porter les drapeaux de l'Empire au delà de Ctésiphon, ce que n'avait encore fait aucun général romain. Carus en conçut un violent désir ; et
1. Relictus a pâtre, Cœsarianum teiiuit imperium, sed ea lege ut omnia faceret qiiae Augusti faciuiit. Vopisc, Carin., p. 253.
2. Id., Carus, 250. — Aur. Vict., Cœs., 38; Epit., 38. — Eutrop., IX, 18. — Gros., vu, 24.
l'entrppriso, en niïel, était assez séduisante: mais l'inquiétude qui se répandit aussitôt parmi ses soldats le fit hésiter. C'était dans l'einpire romain une croyance universellement admise, que les aigles romaines ne dépasseraient jamais Ctésiplion ^ ; et cette croyance, qui tenait probablement à ce fait même, que Ctésiplion n'avait jamais été dépassée, trouvait, pour s'appuyer, desoracles anciens ou nouveaux. Il y avait sans doute quelque chose de grand et de poétiquement national à regarder comme interdit par un arrêt de la destinée ce que ni Aurélien, ni Sévère, ni Trajan, n'avaient eu le pouvoir d'accomplir. Quelle que fût son origine, le préjugé existait, et les légions de Carus se montrèrent vivement émues quand on leur annonça le projet de l'Empereur.
Celui-ci avait auprès de lui, en qualité de préfet du prétoire, et comme confident de ses plus secrets intérêts, un homme appelé Arrius Aper qu'il croyait à ce point son ami, qu'il avait pris sa fille pour la marier à Numérien. Cet liomme le trompait. Dominé par sa propre ambition , il n'avait d'yeux que pour le pouvoir même, qu'une imprudente confiance lui laissait contempler de trop près : dans son ardente envie, il dépouillait à la fois en imagination son gendre et le père de son gendre. Il conseilla Carus dans ses perplexités, et le conseilla comme il savait que Carus désirait l'être, l'engageant à marcher, sans se soucier de préjugés ridicules- que la victoire aurait bientôt dissipés. Ce n'est
1. Pleriqae dieu ut vim fati quondam esse ut romanus princeps Ctesiphnnt'm transire non possit. Vopisc, Carus., p. 250. — Aur. Vict., Caes., 38. — Galère ne se laissa pas arrêter, et fut le premier qui rompit le charme.
2. Quum avidus gloriœ, praifecto suo maxime jurgante, qui et ipsius