LIVRE V. — CHAPITRE II
et à regagner le territoire de l'Empire : c'est ce que fit Numérieii, que les troupes venaient de proclamer Auguste, ainsi que son frère, près du bûcher qui consumait les restes de Carus. Le chagrin d'une telle perte, et les cil'constauces en apparence si peu naturelles qui l'avaient amenée, ébianlèrent profondément celte âme tendre et poétique. 11 tomba dans une mélancolie d'où rien ne pouvait plus le tirer-, à chaque instant du jour ou de la nuit, on le surprenait pleurant; et ces larmes continuelles fixèrent sur ses yeux une maladie à laquelle les veilles et l'insalubrité du climat l'avaient déjà disposée 11 se tenait donc liabituellement loin des legards des soldats ; et pendant les marches, il s'enfermait dans une litière où il'épais rideaux l'abritaient contre la poussière et le soleiP. Arrius Aper ne le quittait jamais, l'entourant, l'isolant, au moyen d'une escorte nombreuse qui semblait placée là par précaution, afin de le garantir de quelque coup de main des Perses ou des Arabes. Autour de ce jeune homme, cheminant en pays ennemi, malade et désolé, et si peu en mesure de surveiller des intrigues ou de contenir des ambitions, se croisaient pourtant mille intrigues, et s'agitaient des ambitions redoutables. Les guerres, depuis dix ans, avaient créé des généraux, dignes successeurs des Claude, des Aurélien et des Probus : Dioctétien, Maximien, Galérius, Constance, alors employé en Dalmatie, et beaucoup d'autres encore. Un d'eux, qu'une soif plus ardente de
1. Quo mortuo, quum nimio fletu oculos dolere cœpisset, quod illud ïfigritudinis genus, nimia utpote familiarissima confectus angustia, incuriisset... Vopisc, Numerian., p. 251. — Oculoriim dolore correptus. Aur. Vict., Epit., 38; Caes., 38.
2. Lectica, spccie segri, ne vcnto obtunderetiir acics, gestabatur. Aur. Vict., Caes., 38, Epit. 3S; — Vopisc, Numerian., 251.
régner reiidnil pins atlontif, avait sn lii-o dans l'Aino dn préfet dn |)rél()ire ; habile à caclierses moindres pensées sous des dehors impénéirahles, il l'épiait sans en être deviné: ce terrible rival d'Aper, c'était Dioclétien.
Le désir de régner n'était pas nouveau chez le Dalmate Valérins Dioclès, soldat devenu général, qui, trouvant son nom trop peu romain pour sa fortune, l'avait changé en celui de Dioclétianus. Ce désir remontait presque au jour où le jeune lllyrien avait quitté ses montagnes pour les camps de Mayence et de Sirniium. Lui-même aima plus tard à raconter l'aventure singulière qui fit germer de si bonne heure en lui une idée en apparence si insensée. Encore perdu dans les rangs inférieurs de l'armée, il tenait garnison à Tongres, sur les bords de la Meuse, et logeait là dans une auberge dont l'hôtesse disait la bonne aventure, et avait le renom d'une druidesse consommée*. Économe déjà, comme il le fut toujours, Dioctétien avait souvent avec elle des discussions de compte qui se terminaient, de la part de la Gauloise, par des reproches de lésineriez « Tu me <( taxes toujours d'avarice, lui dit une fois Dioclétien en «( riant: eh bien ! attends, tu me verras prodigue quand « je serai empereur ^ — Ne crois pas plaisanter, lui (( répo:i(l celle-ci du ton le plus sérieux, car tu seras (( empereur quand tu auras tué un sanglier.* » La
1. Quum Dioclétianus apud Tungros, in Gallia, quadam in caupona moraretur, in minoribiisadluic Incis militans.Vopisc, Numerian., p. '2r)2.
'2. Cum druide quadam muliere rationem convictus sui quotidiani (quum) faceret, at illa diceret : « Dioclptiane, nimium avarus, nimium parcus es... » Id., ibid.
3. Joco non serio Dioclétianus respondisse fertur : (( Tune ero largus <i quum imperator fuero. » Td., ibid.
4. Diocletiane, jocari noli; nam imperator eris quum aprum occide- " ris. » Id., ub. supr.