LIVRE V. — CHAPITRE II
solennité avec laquelle s'exprimait cette femme frappa Dioclétien, qui partageait, à son égard, les préjugés populaires; et comme il était naturellement fort concentré, disent les historiens, il cessa de rire et se tut^ Depuis ce jour, il ne songea plus qu'à chasser des sangliers ; et l'occasion s'en présentait à lui fréquemment, puisque, attaché d'ordinaire aux garnisons du Rhin et du Danube, il trouvait à sa portée d'immenses forêts de chênes, sur l'une et l'autre rive des deux fleuves. Mais en vain multiplialt-il ses chasses, avec une discrétion mystérieuse ; en vain promenait-il la destruction parmi les hôtes sauvages des Ardennes et de la forêt Hercynie, la poui-pre impériale passait à d'autres. Aurélien, Tacite, Probus, montaient successivement au trône des Césars, sans que le nom de Dioclétien fût jamais prononcé. 11 finit par en prendre son parti, et chaque fois qu'un nouveau César s'élevait, il disait gaiement au cercle étroit de ses confidents : « J'ai mis bas le gibier, un autre le mange-. » Mais depuis qu'il était parvenu si haut, et que son œil avait pénétré les intrigues dont Garus et Nuinérien étaient l'objet, toute son ambition s'était réveillée; il observait et attendait.
Cependant l'armée continuait sa marche à travers la Mésopotamie, pour regagner les quartiers de la Syrie, lorsque Numéi-ien disparut tout à fait. La litière impériale restait toujours fermée, et si l'on demandait au préfet du prétoire où était l'Empereur et ce qu'il faisait : « 11 u est là, répondait celui-ci, à l'abri du vent et du soleil (( qu'il craint pour ses yeux, et il ne veut point qu'on le
1. Denique, ut erat altus, risit et tacuit. Vopisc, Numerian., p. 252.
2. Ego semper apros occido, sed alter semper utitur pulpamento. Id., ibid.
« trouble'. '> Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, sans que le prince cessât d'être invisible : mais enfln on crut sentir une odeur de cadavre s'exhaler de la litière^; on soupçonna un crime, on força l'escorte qu'Aper avait placée autour de son gendre, et on trouva le corps du jeune Auguste sans vie et déjà tombé en pourriture. Ce fut un cri universel d'indignation; on se saisit d'Aper, et les légions, faisant halte, se formèrent aussitôt en conseil pour délibérer sur la mort de Numérien et sur le choix de son successeur.
Le grand conseil armé se tint probablement dans une de ces vastes plaines que bordent à l'orient TEuphrate, et à l'occident le mont Amanus. Les divers corps de l'expédition s'y développèrent en cercle, et un tertre de gazon, destiné à servir de tribune aux harangues ^ fut élevé en toute hâte au milieu. Sur un des côtés, en face des enseignes, on fit placer Arrius Aper que des soldats gardaient à vue\ Gomme le choix d'un empereur était le principal objet de la délibération, les amis de Dioctétien s'y étaient préparés par des manœuvres habiles, et le nom de leur candidat, colporté avec chaleur, circulait déjà dans toutes les bouches. Lui-môme, jugeant le moment venu, gravit hardiment la tribune de
1. Idcirco illuni videri non posse quod oculos invalides a vento ac sole subtralieret. Vopisc.,Xumerian., p. "iol. — Diu facinus occultatum, dum clausum lectica cadaver, specie œgri, ne vento obtunderetur acies, gestabatur. Aur. Vict., Gass., 38.
2. Fœtore tamen cadaveris res est prodita. Vopisc, Numerian., 251, — Fœtore cadaveris scelus est proditum. Aur. Vict., Epit., 38. — Eiitrop., i\, 18.
3. Habita est ingens concio, factum etiam tribunal. Vopisc, Numerian., 251. — In prima concione militum. Eutrop., ix, 2i). — Aur. Vict., Caes., 39.