LIVRE V. — CHAPITRE II
sons particulières ne furent pas plus épargnées que les édifices de la cité ^ Chassés par la frayeur et parla faim, les habitants s'enfuirent chez leurs voisins, manquant de tout et réduits à solliciter près du sénat de Rome des secours publics. Cette catastrophe de la plus noble et de la plus fière des villes transalpines retentit dans tout le monde romain-, on crut y voir la ruine complète des Gaules, et, quand on regarda autour de soi, on put reconnaître que le mal n'était pas seulement là, que l'Empire tout entier menaçait de périr ainsi par dissolution, car la vie politique s'en était retirée. Heureusement que les hasards des champs de bataille avaient épargné, dans la personne de Dioclétien, l'homme qui comprenait le mieux la cause du mal, el qui pouvait le mieux y trouvei' un remède.
Depuis Auguste et Tibère, Rome n'était pas tombée entre les mains d'un homme aussi pénétrant, aussi sûr de lui-même, et doué au même degré de fermeté et de souplesse pour la poursuite d'un grand but. Si différents en tant de choses, les premiers temps de l'Empire et ceux-ci se rapprochaient d'ailleurs par une certaine similitude. Auguste et Tibère avaient pris la république en dissolution pour en faire une monarchie : Dioclétien recevait cette monarchie décomposée et en débris. Les deux rouages qui l'avaient fait marcher pendant trois cents ans s'étaient usés par leur action et par leur frottement : le règne du sénat avait fini avec Sévère: celui des armées expirait maintenant dans l'impuissance et la lassitude des armées elles-mêmes. Rien de
frequentia colcbres. Eumcn., Orat. pro restaurand. scliol., .i. — Sur une autre acception de ce mot, voir le supplément du glossaire de Ducange. i. Non templis modo ac locis publicis roficiendis, sed etiam privatis domibns. Id., ibid., i.
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Srand n'aniinail plus celte terrible démocralie, coinnic autrefois la lulte politique contre le sénat, comme l'orgueil de la pjolession militaire opposée à la vie civile, comme l'enivrement d'un pouvoir qui n'a qu'à vouloir pour faire : ces sentiments s'étaient dissipés sans rien laisser à leur place. Au lieu de l'orgueil du glaive, on n'apercevait plus qu'un point d'honneur misérable, l'antagonisme d'une armée à l'autre, d'un corps à l'autre, d'une légion à l'autre; la grande patrie des camps était morcelée en patries locales ayant pour bornes un cantonnement, et pour horizon la vue d'une enseigne. On se battait sans raison comme sans conscience, sauf à se tendre la main, vaincus et vainqueurs, quand le défi avait été bravement soutenu. On faisait pour défaire aussitôt: on embrassait, sans le moindre entraînement, d'ignobles causes désespérées, et on ne cherchait pas plus à voiler les honteux calculs de rapacité que le besoin instinctif de désordre. Et cependant on tuait, on dévastait; partout le sang des citoyens coulait, i)artout les provinciaux étaient pressurés. 11 fallait à tout prix tirer l'Empire de l'anarchie militaire, comme Auguste l'avait tiré de l'anarchie civile; et il le fallait sans retard, car les dangers du dehors croissaient en raison des déchirements du dedans : on avait cessé de compter en Occident ou en Orient les incursions des Barbares; la guerre était continue sur toutes les frontières. Cette œuvre de reconstitution du gouvernement romain, Dioctétien l'aborda sans crainte. Le fils du greffier dalmate arrivait à la souveraineté du monde avec des idées que le pouvoir développa, mais que l'ambition avait déjà fait naître en lui. Dans les garnisons du Danube ou de la Meuse, le grand empereur se formait sous la casaque du soldat: et plusieurs fois on entendit l'obscur centurion s'écrier