LIVRE I. — CHAPITRE
c'était lactivité. Cette éminenti^ qualité du chef rayonnait, si l'on peut ainsi parler, en tout sens autour de lui-, il avait à peine résolu la guerre que déjà la guerre commençait. Les troupes qu'il avait en Italie se hâtaient d'occuper les passages des Alpes, et une multitude d'hommes déterminés se jetaient dans la Gaule, pour y former des bandes de partisans. Ce mouvement d'a\ futuriers, attirés par le besoin d'action ou par l'amour du pillage, donna lieu à une aventure qui fit alors grand bruit par sa bizarrerie, et que l'histoiro contemporaine nous a conservée.
A Rome, en ce temps, \ivait un homme dont l'obscure existence se bornait à enseigner à quelques jeunes gens des branches d'études assez étendues, que les anciens comprenaient sous le nom de grammaire ^ : il s'appelait Numérianus. Soit que les bancs de son école restant ti'op souvent déserts, le gammairien eût pris en dégoût une profession qui lui refusait du pain; soit qu'à force d'expliquer les combats imaginaires d'Acliille et de Turnus, sa tète se fût exaltée pour des combats plus réels, la passion des aventures guerrières se développa en lui tout à coup, avec une force irrésistible. Il fei'ina son école, et alla, sans mission aucune, lever, poui- le compte de Sévère, une troupe de partisans au delà des Alpes. Les débuis furent heureux : sa bande de quelques hommes devint en peu de temps une petite armée avec laquelle il rançonna les villes, et battit frécpiem ment, par surprise, de forts détaclu^ments des Iroupcs albiniennes. Afin même d'imprimer à son commandement un plus haut raractère d'autorité, Numérianus. de sa volonté propre, se fit sénateur, parla, écrivit, agit eu
1, Quidam Nutncrianus gramniaticiis, o\ oorum ntimcro, qui piieros litieras dorent. Dio, i.wv, .">.
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c»'lle qiialih' ', et ne trouva point de contradicteur; circonstance singulière, qu'on ne peut expliquer que par l'existence de quehjue famille sénatoriale de ce nom dans laquelle on 1<' confondit, ou par un effroyable désordre qui laissait échapper beaucoup de choses à la réflexion. Ce qui est incontestable, c'est qu'il fut tenu pour vrai sénateur, non-seulement pai* ses compagnons, mais par les officiers de Sévère, par l'empereur lui-même, qui lui écrivit et le chargea de coups de main importants. Reconnaissant envers le grand général qui savait l'apprécier, Numérianus le servit iidèlement sur le champ de bataille, et non moins fidèlement lui remit les contributions qu'il levait çà et là en son nom : en une seule fois, il versa dans la caisse iiiqi('riale soixante-dix millions de sesterces ^.
Avec la guerre civile finit le rôle de cet homme extraordinaire. Quand tout fut terminé, il dévoila à l'empereur, dans une entre\ue secrète, tout le mystère de sa conduite, ne demandant rien et refusant de rien accepter, qu'une modique pension suffisante poui' vivre à la campagne '. Heureux aloi's et fier de son expérience personnelle, le grammairien put retourner à ses vieilles études, mieux compiendie les batailles d'Homère et de Virgile, et ressaisir dans ces poétiques tableaux une image des scènes de j)éi'il et d'activité dont il avait été lui-même le héros.
1. Se senatorem esse simulât, missunique ab Severo ad comparandum exercitum. Dio, lxxv, 5.
2. Misit ad Sevenini pecuniam quam coegerat ad septingenties sestertium. Id., loc. laud. — Septingenties sestertium, 12,390,000 fr.
■i. Quum magnos honores opesque consequi potuisset, tamen noluit, sed ruri , contentiis parvo rpiod a Severo in diem accipiebat, vitam egit. Id., ibid.
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Tous les cliefs de bande, il est vrai, ne furent pas des Numéi'ianus, et le drapeau de Sévère avait éprouvé quelques échecs graves, quand on apprit que lui-même approchait. i\ul ne l'attendait encore, et la surpi'ise l'nt extrême. Dans les mois les plus rigoureux de l'hiver, il venait de traverser deux fois les Alpes avec son armée; la première fois pour passer d'Jllyrie en Italie, la seconde pour entrer en Gaule. Durant ce long trajet, on l'avait vu constamment ouvrir la marche, le premier dans les neiges, tête nue, vêtu comme les soldats, mangeant avec eux, se privant quand ils n'avaient pas, donnant en toute circonstance l'exemple de la force d'àme et de l'endurcissement du corps, au milieu des froids mortels des Alpes, comme il l'avait fait naguère, sous le ciel embrasé de l'Arabie *.
Dès qu'il eut touché le sol de la Gaule, il s'établit entre les deux armées ennemies un point d'honneur, une émulation formidables : les légions de Germanie et de Bretagne brûlant de conserver intacte leur vieille renommée, celles d'IUyrie ayant à soutenir leur gloire récente. L'armée d'Albinus, plus compacte et plus homogène, avait de grands avantages; elle combattait sui- son propre terrain, et le pays était pour elle. L'armée de Sévère, belle et ardente d'ailleurs, manquait d'unité. La refonte que le général avait opérée d'une partie des légions de Niger dans les siennes n'était pas encore complète ; le souvenir des querelles d'Orient vivait au fond des cœurs, et même quelques corps des anciennes trou-
1. Ipsc itcr fariebat sine intcrniissione, neque festos dies, neque labores ullos niagnopere curans, algoris atquc sestus juxta patiens , saepe etiam per altissimos montes, liicme saeva, nivibus cœlo ingruentibus , ibat aperto capite, ut milites ad alacritatcai putientiamque laborum re ipsa cohortaretur... Herodiun., m, ^j8.
itt HlSTOlUi; I)K LA GAULE.
|)('s (le Pescciiiiiiis ([uc Sévère avait gardés dans leur eiilier,t'idi<' autres la légion arabique, iiu[iiiétai('iit, par leui s dispusilions à peine dissimulées, l'empereur el les autres légions; on craignait «{u'ils ne méditassent quelque revanche perfide des défaites de Cyzi([ue el d'Issus.
Ces einbarras produisirent leurs fruits. Aon-seuleinent Sévère ne porta d'aboj'd aucun de ces coups jjri!laiits qui avaient signalé sa campagne d'Asie, mais il éprouva des écliecs par ses lieutenants; il perdit même une division de son armée dans une bataille où Lupus, un de ceux-ci, fut vaincu K Sa situation devenant de plus en plus criti([ue, il résolut d'en venir, coûte que coûte, à une bataille décisive, et il se mit à manœuvrer dans cette intention : le théâtre de ses marches et de ses contremarches était l'est de la Gaule, principalement les approches de la ville de Lyon, où Albinus avait placé son quartier général et sa famille -.
Cependant les mauvais succès de Sévère enhardissaient, en Italie comme en Gaule, les partisans de son ennemi. Ils arrivèi-ent à un tel degré de confiance qu'on osa proposer dans le sénat d'accorder de grands honneurs à Clodius Celsinus, ce frère d'Albinus dont j'ai déjà parlé, et qui n'avait d'autre mérite que cette parenté. L'auteur de la proposition, Statilius Gorfiilénus, en prit occasion pour parler du général gallo-breton , don! lui et ses amis vantèrent en termes pompeux tous les talents, même le talent littéraire. Après avoir écouté complaisaminent cet éloge du frère, le sénat rendit en faveur de Celsinus le sénatus-consuLte qui n'était qu'un prétexte. On peut se figurer l'etTet que cette nouvelle pro-