LIVRE I. — CHAPITRE II
duisit sur Tàme impétueuse de Sévère. Il écrivit aussitôt une lettre dont la teneur nous a été conservée, et où on lisait ces mots :
« Je me réjouis, pères conscrits, des motifs qui vous « ont fait préférer Albinus à moi. Quels étaient en effet « mes droits à votre faveur? J'ai délivié Rome, et vous « ai sauvés des maux de la tyrannie ; j'ai rempli les ma- (( gasins de la ville de plus de ])lé et d'huile qu'on n'en « avait jamais vu : voilà ce que j'ai fait '. Mais vous, vous « vous êtes enthousiasmés d'un Africain (aussi bon Afri- « cain, certes, qu'un enfant d'Adrumète peut l'être), et « vous l'aimez parce qu'il tranche du patricien romain, « et qu"il a choisi les Ceïonius pour ses aïeux. 11 n'a « manqué qu'une chose à la proposition de Statilius « Corfulénus : c'était de décerner dès maintenant à Al- « binus le triomphe sur moi -... Mais, pères conscrits, ce « qui m'afflige le plus dans tout cela, c'est que vous ayez « pris pour un homme lettré le lecteur assidu de niaisece ries puériles, l'auteur de je ne sais quels contes de « vieille, copiés des Milésiennes de son cher Apulée ^.. » Le reste de la lettre portait le même cachet de colère et d'amère raillerie.
1. Niliil mihi gratius potest evenire, P. C, quam ut vestrum judicitim Albinus haberet potius quam Severus. Ego frumenla reipuLlicae detuli; ego multa bella pro republica gessi; ego populo romane tantum olei detuli , quantum rerum natura vix habuit. Ego vos a malis tyrannidis liberavi. J. Capitol., Albin., 84.
2. Unum ex Afris, et quidem Adrumetiiiis , fingentem quod de Ceioniorum stemniutc sanguinem ducoret, usque adeo extulistis. . , Id., loc. cit.
3. Major fuit dolor quod illum pro litterato laudandum plerique duxistis, cum iile naeniis quibusdam anilibus occupatus, intcr Milesias punicas Apuleii sui et ludicra litteraria consenesceret. Id., ibid.
48 HISTOIHK DK LA GAULE.
Cppendant le sort des deux rivaux allait se décider. Le Rhône et la Saône, avant de se réunir au pied des collines de Lyon, parcourent deux côtés d'un j^rand delta formé par les atterrissements de ces fleuves, sur une longueur de quatre lieues en^ iion à partir de la ville de Trévoux '. Ce delta ne présente à Toeil qu'une immense plaine légèrement ondulée et entrecoupée encore aujourd'hui de marais et de landes : c'est là que les deux armées se rencontrèrent enfin, le 19 février de l'an 197. Sévère prit position sur la route qui conduisait à Lyon, sa droite appuyée sur la Saône, et sa gauche se développant dans la plaine ; lui-même se plaça au centre avec les cohortes prétoriennes. Décidé à tout jouer dans cette journée, son pouvoir et sa vie, il voulut y payer complètement de sa personne, et se fit revêtir du manteau de pourpre et des autres insignes de la dignité impériale. Alhinus, de son côté, se rangea en bataille, couvrant par son centre la route de Lyon, appuyant à la Saône sa gauche composée d'une partie des légions de Germanie, et plaçant à Sa droite les légions de Bretagne, contre la gauche de l'ennemi. A l'exemple de son rival, il voulut commander en personne et opposer empereur à empereui", auguste à auguste. Si l'on en croit les auteurs contemporains, les armées en présence ne contenaient pas moins de cent cinquante mille combattants^.
L'action s'engagea par l'aile droite de Sévère, pressée d'en venir aux mains. Les lUyriens qui la composaient combattirent corps à corps et avec un courage opiniâtre contre les légions germaniques; celle*-ci cédèrent enfin,
\. Apud Tivurtium. Spartian., Sever., 68. — Cf. Tilleni., Hist. des Emp., t. III, p. COO, n. 18.
2. Eraiit utrinque militum centum et quinquaginta millia, aderatque prsesens dux uterque iu bello, quasi de capite certaretur. Dio, lxw, G.