LIVRE I.— cHAPrrr.K m
mander ce qu'elle voulait. Membre en quelque sorte d'un corps politique, le soldat fut réellement supérieur au simple ])ourgeois; rofficier prit en dédain, puis en haine, le gouveinement civil; mais, à force de considérer le soldat comme une fraction de l'autorité suprême , devant laquelle tout devait fléchir , l'officier finit par plier lui-même, et la discipline fut perdue. Inévitable conséquence sur laquelle ne s'abusa pas longtemps Sévère : la politique tua les arjnées romaines, et le général, amoureux de la guerre, sacrifia, en l'exaltant, l'instrument de sa renommée et de son ambition. On prétend qu'il disait à ses fds : « Enrichissez les troupes, et ne vous inquiétez pas du reste K » Avec des armées soumises, attendant tout d'un maître, ce conseil pouvait être bon; mais des masses politiques qui délibèient, qui veulent, qui ordonnent, ont bien d'autres passions que celle de l'argent : la maison de Sévère elle-même l'apprit bientôt à ses dépens, et l'Empire encore mieux.
Ambitieux de toutes les gloires et jaloux d'Adrien non moins que de Trajan, Sévère protégea les arts ; il couvrit l'Empire d'immenses travaux, sans se piquer toutefois de beaucoup d'équité dans la répartition de ses faveurs administratives entre les provinces. Tandis que son patriotisme africain faisait pencher la balance du côté de l'Afrique, JuliaDomna, sa femme, cherchait à l'inclineivers l'Asie, où elle était née ; tous deux professaient poulies hommes et les choses de l'Europe plus que de la froideur : ce qui les touchait, ce qu'ils affectaient d'estimer, Julie surtout, c'était la Grèce et l'Asie grecque. La belle et savante impératrice s'était fait, au milieu de Renie, une petite cour de rhéteurs, de philosophes et de poètes,
1. F.oniplctatP milite';, cofora rontomnito. Dio. r.wvr, l.'i.
OÙ régnaient, avec la langue hellénique, les habitudes et les idées de FOrienl. Aussi grande par le caractère que parla fortune, cette femme présentait au monde romain un des exemples les plus bizari'es des jeux delà destinée. Fille d\in prêtre nommé Bassianus, desservant héréditaire du temple d'Émèse, en Phénicie, elle vivait obscurément dans une des vallées du Liban, quand Sévère, encore gouverneur de la Gaule lyonnaise, l'avait recherchée en mariage sur la foi de son horoscope *. Dans ces temps de crédulité sans borne et d'ambition sans fj-ein, un horoscope brillant n'était point à dédaigner pour qui s'en trouvait possesseur: à peine état-il connu qu'on se le passait de main en main, et il acquérait bientôt, parmi les curieux, une célébrité proportionnée au merveilleux de ses prophéties. Celte célébrité pouvait, il est vrai, porter malheur aux hommes de rang élevé, en attirant sur eux l'attention et souvent la juste défiance des princes, mais en revanche elle servit plus d'une fois la jeune fille pauvre, qui n'avait pas d'autre dot en ce monde que la libéralité des astres. L'horoscope de Julia Domna annonçait qu'elle serait l'épouse d'un roi. Sévère, habile astrologue - et plus grand ambitieux, vérifia les calculs et obtint la jeune Phénicienne, dont la beauté et l'esprit auraient pu suffire à un prétendant moins exigeant. Au reste, l'étoile des Bassiani ne se trouva pas en défaut: car, au lieu d'une reine, cette famille produisit quatre femmes, épouses ou mères d'Empereurs, qui,
1. Quum aniissa uxore aliam vellet ducere , genituras sponsarum requirebat... et quum audisset esse in Syriaquamdam quœ id genitur» liabei'Bt ut régi juugcretur, eamdem uxorem petiit. Spaitian., Sever. , 05 ; Id., Geta, 90, 91. — Dio, lwm, 5.
2. Ipse quoque matheseos peritissimus. Spartiaii., Sever., 05. — Ut plerique Afrorurn. Id., Geta, 90.