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avec les soldats, fournissant au\ armées impériales des cohortes très-estimées, ces populations avaient conservé, mieux que le reste de la Transalpine, les habitudes et le goût de la guerre. A leurs yeux, la vie des armes était la seule vie digne d'une nation; l'autorité incontesléed'un chef, le seul gouvernement propre à la Gaule. Gloire et aventures militaires, domination au dehors, incursions, pillages : voilà ce c|ue signifiaient, pour la plupart des cités du nord, ces mots nouveaux de liberté et d'Empire gaulois.
Ces mêmes mots, dans les cités de l'ouest et du centre, chez les Armorikcs, les Carnutes, les Andégaves, les Bituriges, réveillèrent de bien autres sympathies, excitèrent de bien autres vœux. Du sein de cette terre des superstitions druidiques, le cri de liberté avait évoqué la vieille Gaule avec tout son cortège sauvage. Ce qui survivait de l'ancien sacerdoce, décimé et proscrit par les statuts impériaux, bardes, ovates, druides, sortis des bois et des cavernes, reparaissaient dans les villes, hideux, implacables, traînant à leur suite l'appareil, longtemps abandonné, des sacrifices humains. La foule se pressait à ces afïreux spectacles, devenus nouveaux pour elle; les autels se relevaient; le sang des prisonniers romains recommençait à ruisseler sur la pierre, et les colosses de paille et d'osier se remplissaient encoi'e d'infortunés voués à la flamme. Le fanatisme se hâtait
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d'émouvoir et de frapper. Les collèges de prêtresses se reconstituaient; et la nuit, du milieu de la mer, des cris de femmes, des bruits de cymbales et l'écho des danses furieuses rappelaient à la mémoire les orgies sanguinaires de Séna^.
C'était une résurrection complète du passé; et il ne manquait pas de prophètes pour annoncer à la Gaule ainsi régénérée une durée sans fin, avec une puissance sans limite. La destruction du Capitole, incendié par les soldats de Vespasien, fournit surtout une ample matière aux prédictions et à la crédulité. « Rome, disaient les druides, prise et pillée autre- « fois par les Gaulois, n'avait survécu à sa ruine que « parce que le Capitole était resté debout. Mais des « feux allumés par la colère du Destin venaient de « dévorer ce temple, et de fixer le moment où la pos- (( session du monde passerait aux nations transal- « pines 2. » On racontait alors comment le dieu libérateur Marie, exposé aux bêtes dans l'amphithéâtre de Lyon, sous les yeux de l'empereur Vitellius, avait été respecté par elles, et comment, pour le tuer, il avait fallu recourir aux javelines des soldats romains^.
1. Consulter, sur les orgies de Séna, l'Histoire des Gaulois, t. J, livre IV, ch. 7.
'2. Possessionein rerum luimanarum transali)inis gentibus portcndi, superstitione vana, Draidœ cano])ant. Tac, Hist., iv, 54.
3. Quia non laniabatur, stolidum vulgus inviolabilem credcbat, doncc, spectantc Vitellio, interfectus est. Ihid., ii, (>I. — Histoire des Gaulois, t. II, livre IX, ch. 1.
XV m IIVTUODUCTIO^.
Ces miracles, ces prophéties irritaient les imaginations; on courait aux armes; les anciens sénats, les anciennes assemblées se reformaient; les ligues se réorganisaient ; et l'esprit des masses, violemment refoulé vers le passé, cherchait à ressaisir les vestiges d'un temps déjà bien effacé de tous les souvenirs.
Mais l'exaltation sauvage qui se propageait dans l'ouesl, loin de trouver un écho à l'orient des Gaules, n'excitait là qu'un sentiment de pitié et d'inquiétude. Les grandes cités de l'est, les Édues, les Arvernes, et même les Belges Lingous et Rèmes, objet principal des faveurs de l'administration impériale , s'étaient façonnés rapidement aux coutumes ainsi qu'aux idées de l'Italie. Leur jeune noblesse, élevée dans l'étude des lettres latines, au sein des écoles déjà célèbres d'Autun. regardait avec un étonnement moqueur cette résurrection d'un grossier fanatisme i. Ce n'est pas que cette partie des Gaules fut tiède à la cause nationale : excepté les Séquanes, qui s'étaient séparés de l'alliance commune par haine des Lingons ; excepté encore la ville de Lyon, qui se regardait plutôt comme une colonie romaine que comme une ville gauloise, toutes les cités orientales avaient embrassé
1. Gravissima civitas, clccta juventute..., fanaticain multitudineni disjecit... Tac. Hist., ir, Gl.
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avec chaleur le projet d'insurrection. Elles voulaient l'indépendance, mais sans renoncer à des habitudes, à un état social qu'elles considéraient comme un progrès, sans rétrograder enfin vers un passé qui n'était plus à leurs yeux que la barbarie.
Pour de tels hommes, déjà tout romains au fond, une seule forme de gouvernement pouvait être digne de quelque estime, la forme même du gouvernement de Rome : un sénat avec deux consuls et un empereur. Comme pour compléter la ressemblance des deux empires, un noble Lingon, Julius Sabinus, voulut que la Gaule eut aussi ses Césars, et il se fit proclamer sous ce titre'', auquel il avait droit, prétendait-il, par la raison que son aïeule, durant les guerres de la conquête, avait cédé à l'amour du conquérant, et que lui, Julius Sabinus, était issu de leur commerce-. De si honteuses folies soutenues par la cité des Lingons, qui voyait dans l'élévation d'un des siens un moyen de prééminence pour elle, ne firent que jeter du ridicule ou de l'odieux sur les sentiments des peuples de l'est et aggraver les embarras généraux.
Tandis que les deux tiers de la Gaule, travaillés ainsi par des tendances contraires, usaient leur (hiergie
1. Cifisavcm se salutari jubet. Tac, Hist., iv, 07, — Dio, i.xvi, 3. Ed. Sturi!., Lips., 182i. — Cf. Uist. des Gaul., t. II, 1. i\, c. '.'>.
'2. Proaviam siiain divo Julio, per Gallias bclkuiti, coriiure atquc adulterio placuisse. Tac, Hist., iv, 55. — Dio, loc. cit.
XX IMTl\ODLlCTIO-^.
en disputes et en projets irréalisables, le midi restait étranger au mouvement d'insurrection, soit inditîérence, soit plutôt crainte de la province narbonnaise, qui, depuis près de deux siècles, séparait constamment ses intérêts de ceux des autres nations transalpines.
Le temps s'écoulait cependant, et l'heure favorable pour s'organiser n'était déjà plus, car l'Italie se pacifiait. Elle se pacifiait, si l'on peut ainsi parler, à force de désastres; Galba, Othon, Vitellius, s'étaient dévorés l'un l'autre au profit de Vespasien. La première pensée du nouveau gouvernement se porta vers la Gaule, dont il jugeait la révolution très-grave, par elle-même d'abord, puis en raison de l'exemple; et il envoya sept légions de ce côté des Alpes. Le vertige semblait s'être emparé de toutes les cités. Une troupe de Lingons, conduite par le César gaulois Sabinus, s'était jetée sur le territoire des Séquanes, et s'y fit tailler en pièces ^. La guerre civile préparait les défaites de la guerre étrangère. Sous le coup de tant de périls, on voulut essayer d'une dernière assemblée générale qui résoudrait définitivement les questions laissées indécises par les assemblées antérieures, c'est-à-dire toutes les questions fondamentales.
Celle-ci lut plus désordonnée et plus tumultueuse encore que les précédentes. Las et effrayé de tant
1. Tac, Hist., IV, 67. — Dio, lxvi, 3. — Plut., in Ainat., p. 770. Francof., 1599.
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d'anarchie, un député rémois, nommé Julius Auspex, osa parler d'accommodement avec les Romains, et trouva de l'appui parmi les représentants des cités de l'est; mais les députés de la Belgique, et, par-dessus tous, l'orateur Tullius Valentinus, qu'avaient envoyé les Trévires, éclatèrent en invectives contre les timides et les traîtres. Les passions s'enflammaient, et l'assemblée prenait peu à peu un aspect sauvage, l'aspect de ces diètes de la vieille Gaule, où l'épée ne restait pas toujours dans le fourreau, où le fer des piques intervenait parfois au secours de la parole : on se sépara plus incertains, plus méfiants, plus divisés qu'auparavant^.
11 advint de tout cela ce qu'on avait dû prévoir. Les légions romaines ne rencontrèrent point d'opposition dans l'est; les cités de l'ouest n'envoyèrent point de troupes hors de leur territoire, et la guerre alla tout d'abord se concentrer dans le voisinage du Rhin. Elle s'y prolongea, avec des succès divers, jusqu'à ce que le malheur eut brisé l'àme héroïque de Civilis. Le Batave fit sa paix ; ses amis de la Belgique l'avaient déjà devancé ; le reste de la Gaule suivit leur exemple.
Impitoyable envers les chefs de l'insurrection, le gouvernement romain se montra clément envers tes peuples. Le lieutenant impérial chargé de la conduite