LIVRE IJ.— CHAPITRE
qui les divisait i)ien plus encore que leur dissentiment sur les moyens, c'était la simililude de leur but secret : tous deux aspiraient au gouvernement du pays réuni et régénéré. Arminius rêvait une souveraineté militaire d'après les idées germaniques; Marobode poursuivait, dans son palais de planches et d'argile, le fantôme qui l'avait ébloui au pied du Capitole, un pouvoir incontesté, une autorité sans contrôle, un grand peuple compact et se mouvant comme une seule tribu, en un mot une image de l'empire romain ^
Cette rivalité d'ambition les arma bientôt l'un contre l'autre ; mais Arminius, en remuant des passions qu'il ressentait lui-même, avait pris un point d'appui solide, et qui ne lui manqua pas. Tandis qu'il consommait avec une astuce si effroyable la ruine des légions de Varus dans le guet-apens de Teutobourg, Marobode s'écriait ({u'il n'y avait là qu'une perfidie honteuse et lâche, que l'acte d'un furieux sans expérience 2. Le Chéruske envoyait-il à son rival la tête défigurée de Varus comme un défi ou comme un reproche, celui-ci la renvoyait à Auguste, et semblait rougir de la barbarie de son pays ■'. Traiter avec Rome d'égal à égal et ne point souiller la gloire du nom germain, c'étaient des formules étrangères qu'il avait souvent à la bouche, et que dans son ai'mée sans doute nul ne comprenait guère que luimême ^ Il fallut qu'il l'apprit à ses dépens. Les peuples
1. Certum imperium, vinique regiam complexus animo. Vell. Paterc, II, 187. — Voy. mon Tableau de l'Empire romain, 1. vi.
2. Vecordem Arminium et rerum uescium... Magna cum clade Germaniœ. Tac, Aiin., ii, iO.
3. Caput ejus ob^cissiim latumque ad Maroboduum et ab eo missum ad Caîsareni. Vell. Paterc, ii, lit).
4. Coiiditionibus a?quis discessum... illibatam Gcrmanorum gloriani
suèves le rejetèrent, et à leur tête les Semnons et les Longobards, qui crurent n'abandonner qu'un traître *. Réduit enfin à son royaume des Marcomans, il ne put pas même s'y maintenir; les Romains, inquiets des projets d'un admirateur si dangereux, lui suscitèrent un concurrent qui envahit à main armée sa résidence royale et le chassa. Arminius, resté seul maître, céda bientôt lui-même à l'enivrement de la puissance ai)solue : il devint orgueilleux, arrogant, sanguinaire; la sauvage liberté qui l'avait élevé l'abattit; et la Germanie retoml)a pour longtemps dans son anarchie originelle -.
Quarante ans se consumèrent en troubles intérieurs, en efforts isolés et stériles contre l'ennemi commun, jusqu'à ce que le batave Civilis, profitant du soulèvement des Gaules après la mort de Néron, ressuscita le projet d' Arminius, en s'appuyant comme lui sur les nations de l'Ouest ^ On sait comment il échoua: et il fallut encore vingt ans poui' qu'un homme de cette trempe osât relever le drapeau de l'union barbare trois fois brisé. Ce ne fut plus un Chéruske, ni un Marcoman, ni un Ratave; le représentant de l'indépendance du Nord ne sortit pas cette fois du sang teutonique; un Sarmate, le gi'and Décébale, roi des Daces, s'empara de ce rôle glorieux. Allié aux Suèves, et disposant des peuples slavo-germains et slavo-sarmates qui confinaient à son royaume, il organisa une des plus terribles coalitions dont Rome eût encore été menacée.
servavisse. Tac, Ann., u, 415. — Legaii quos mittebat ad Ca?sares iiiterdum ut propari loquebantur. VeU. Paterc, ii, 109.
1. Suevre gentes, Semnones et Langobardi defecere. Tac, Ann., II, 45.