LIVRE VI. —CHAPITRE I
Sur la presqu'île sauvage qui bornait la Gaule à l'oc- se cident, un envahisseur étranger n'avait pas à combattre que les hommes, il lui fallait aussi lutter contre les éléments. Le territoire vénète était sillonné en tons sens de vastes et profonds marais produits par les inondations de la mer; or, à l'approche de l'ennemi, toutes les routes étaient coupées, toutes les chaussées rompues, toutes les subsistances transportées de la campagne dans les villes fortifiées ; et la situation de ces villes en rendait le siège sinon impossible , au moins d'une difficulté , extrême. La plupart étaient bâties sur des langues de terre ou des promontoires que le flux recouvrait régulièrement deux fois dans les vingt-quatre heures ; elles formaient alors de véritables îles, inabordables aux piétons, et dangereuses aux navires parce que le reflux, en se retirant, les laissait engagés dans les bas-fonds et les sables. Lorsqu'à force de peine et de patience, l'assiégeant parvenait à construire, sur ce fond mobile, une digue qui retînt les eaux et lui permît d'attaquer les murs de près, ce n'était rien encore : il pouvait tout au plus rester maître de la place ; les habitants lui échappaient. Sitôt qu'ils commençaient à désespérer de la fortune, leur flotte approchait; ils s'embarquaient avec leurs meubles, et fuyaient dans une autre ville, que l'ennemi devait assiéger de la même manière1. Les Romains perdirent ainsi beaucoup de temps et de monde; ils détruisirent plusieurs de ces forteresses; mais le peuple vénète sub-
1. Si quando magnitudine operum forte superati, extruso mari aggere ac molibus, atque his ferme oppidi mœnibus adœquatis, suis fortunis desperare cœperant, magno numéro navium appulso, cujus rei summam facultatem habebant, sua deportabant omnia, seque in proxima oppida recipiebant : ibi se rursus iisdem opportunitatibus loci defendebant. Caes., Bell. GallM m, 12.
lis HISTOIRE DES GAULOIS.
56 sistait toujours, non moins nombreux, non moins fort qu'auparavant. César, découragé par tant de fatigues superflues, se résigna enfin à suspendre les hostilités jusqu'à l'arrivée de sa flotte1.
Elle se fit longtemps attendre. Pendant presque tout l'été, des tempêtes violentés l'empêchèrent de mettre à la voile-, ensuite elle ne s'aventurait qu'avec une extrême circonspection sur ce vaste Océan presque sans porls et toujours battu par de hautes marées 2, ayant à redouter à la fois son inexpérience delà mer et son ignorance des côtes. Enfin elle parut au large. Dès que les Vénètes l'aperçurent, ils firent sortir environ deux cent vingt vaisseaux bien équipés et bien armés, et les rangèrent en ligne devant la flotte romaine. Brutus, qui la commandait, hésita et sur le parti qu'il devait prendre, et sur la manière dont il devait combattre3.
En effet, les vaisseaux des Vénètes étaient bien mieux disposés que les siens pour manœuvrer dans ces mers. La carène en était presque plate, ce qui leur permettait de braver les bas-fonds et le reflux; tandis que leur proue et leur poupe, très-élevées , les garantissaient contre les vagues et les tempêtes. Tous les bordages, renforcés en chêne, pouvaient soutenir le choc et l'avarie du flot, et les bancs étaient construits avec des poutres d'un pied d'équarrissage, rattachées par des chevilles de fer de la grosseur du pouce. Au lieu de câbles, des chaînes de fer retenaient les ancres Les voiles étaient de peau préparée et amincie, soit manque de lin, soit ignorance de l'art de tisser, soit plutôt que les Vénètes crussent trop