LIVRE VI. — CHAPITRE III
leur joie, les soldats romains, retournant au camp, s'a- 53 musèrent à massacrer tout ce qui se trouva sur leur passage. Cette catastrophe inattendue, qui frappait au cœur la coalition belgique, désorganisa pour le moment l'armée des Trévires; elle abandonna le siège et se dispersa. Toutefois la valeureuse nation ne se rebuta point ; elle conféra, comme un témoignage de ses regrets, le commandement suprême aux plus proches parents du malheureux Indutiomar, puis elle recommença ses sollicitations auprès des peuplades transrhénanes, et à force d'argent elle parvint à attirer quelques bandes de Germains à son service.
César, pendant ce temps-là, sous la protection de ses trois camps, faisait d'immenses préparatifs pour la prochaine campagne; trois légions au grand complet lui étaient arrivées d'Italie, et portaient son infanterie romaine à dix légions. Il lui tardait que cette campagne s'ouvrît. Aux inquiétudes du présent se joignaient en lui la douleur et le ressentiment des désastres passés. Le prestige dont quatre années d'un bonheur constant avaient entouré les armes romaines était presque évanoui. L'exemple d'Ambiorix et des Éburons avait enseigné aux Gaulois que les peuples, quelque accablés qu'ils soient, peuvent trouver dans la ruse une dernière et infaillible ressource ; l'exemple des Nerves leur avait inspiré une confiance plus virile. Ce siège du quartier de Cicéron, conduit avec tant d'habileté et de vigueur, leur montrait qu'ils pouvaient tenir tête aux Romains sur le champ de bataille à armes égales, s'ils dédaignaient le succès moins glorieux de la ruse. C'était cette confiance que César redoutait le plus; et il appelait de tous ses vœux la saison de la guerre, afin de frapper quelque coup terrible qui ramenât sous les aigles l'ancien près-
53 tige. Il mûrissait un plan de vengeance contre les Nerves, mais surtout contre Âmbiorix et son peuple. Dans son impatience, il n'attendit même pas que l'hiver fût terminé. Prenant avec lui quatre légions, il fit une irruption subite sur les terres nerviennes, brûla quelques villages, enleva plusieurs centaines d'hommes et beaucoup de bestiaux, distribua le tout entre ses soldats, et revint à Samarobrive, après cette expédition moins digne du général d'un grand empire que d'un chef de brigands ou de sauvages1.
Aux premiers jours du printemps, le proconsul convoqua près de lui, comme de coutume, l'assemblée générale des cités. Parmi les nations importantes, ni les Senons, ni les Carnutes, ni les Trévires, n'envoyèrent de députés; César les somma de le faire au plus tôt; ils ne répondirent point : leur opiniâtre refus produisit sur l'assemblée une vive impression. Il était, pour les Romains, de la dernière importance que les assemblées gauloises se tinssent régulièrement, dans toutes les formes établies par la constitution fédérale. Maîtres de ces assemblées, dont ils dirigeaient l'esprit, dont ils dictaient les résolutions, les Romains s'en servaient habilement pour donner à leur tyrannie une apparence de légitimité; leurs demandes d'hommes, d'argent, d'autorité, étaient toujours revêtues de la sanction d'un pouvoir national, et les peuples n'avaient plus aucun prétexte pour rejeter ce que leurs députés avaient consenti. César déclara donc qu'il regardait le refus des trois nations comme un acte de révolte ouverte contre le peuple romain'-; et ajournant toute autre affaire, il arma ses
\. Cœs., Bell. Gall., vi, 3.