CHAPITRE PREMIER
César travaille à s'attacher les Gaulois vaincus ; douceur de son administration. — Sa prédilection pour sa nouvelle conquête : jalousie qu'en prend la Narbonnaise. — Guerre civile de César et de Pompée; légion de l'Alouette; César marche sur Rome , s'en empare et viole le trésor gaulois. — Le parti pompéien se reforme en Espagne; César y porte la guerre; opposition de la Gaule narbonnaise. — Siège et prise de Massalie. — César est nommé dictateur -*■ Il punit plusieurs peuples de la Narbonnaise. — Établissement de colonies militaires dans cette province. — Dévouement des Gaulois à la personne de César. — Gaulois de la Narbonnaise admis dans le sénat ; droits de cité romaine octroyés dans la Gaule chevelue. — Triomphe de César; meurtre de Vercingétorix. — Mort du dictateur.
Le dernier coup était porté, et la Gaule irrévocablement sous le joug; mais dès lors le conquérant ne parut plus occupé qu'à fermer promptement les blessures faites par ses victoires. Le dernier hiver qu'il passa de ce côté des Alpes, il l'employa tout entier à parcourir l'une après l'autre les cités gauloises, surtout les cités de la Belgique l, plus remuantes, plus hostiles et plus cruel-
1. Cœsar quum in Belgio hiemaret, unum illud propositum habebat,
50 lement traitées que le reste de la Gaule pendant cette longue et sanglante lutte. A la veille de quitter le pays et son commandement légal , il ne voulait point que rien pût le forcer à y continuer la guerre; il craignait aussi que, s'il en restait quelque étincelle lorsqu'il retirerait ses légions, l'incendie ne devînt général l.
César travailla à ce but pacifique avec autant d'activité que d'adresse. D'abord il fit de sa conquête une seconde province, distincte de la Narbonnaise, et désignée sous le nom de Gaule chevelue 2. Autant l'ancienne, dans ses premières années, avait éprouvé de duretés et de violences, autant l'organisation de la nouvelle fut équitable et douce. Point de ces confiscations, point de ces proscriptions qui avaient signalé les triomphes des Sextius et des Domitius, et plus tard la fatale présence de Pompée; aucune colonie, même militaire, ne fut établie, les peuples conservèrent leurs terres, leurs villes, la forme essentielle de leur gouvernement. Seulement un impôt de quarante millions de sesterces leur fut imposé, somme peut-être assez forte si l'on considère l'état
continere in amicitia civitates, nulli spem aut causam dare armorum... Hirt., Bell. Gall., vin, 49.
\. Nihil enim minus volebat quam sub discessum suum necessitatem aliquam sibi imponi belli gerendi, ne, quum exercitum reducturus esset, bellum aliquod relinqueretur, quod omnis Gallia libenter sine prsesenti periculo susciperet. Id., loc. cit.
2. Gallia comata. La province narbonnaise portait aussi le nom de Gaule à braies, Gallia braccata, parce qu'elle avait conservé, sous la domination romaine, l'ancien vêtement gaulois. La province cisalpine s'appelait au contraire Gaule togée, Gallia togata, parce qu'elle avait adopté l'habit romain. La chevelure longue était à cette époque, chez les peuples de l'Occident, un indice de barbarie.
Et nunc tonse Ligur, quondam per colla décore Crinibus effusis toti praelate Comat».
Lucan., i, v. 442-443.
LTVRR VIII. — CHAPITRE I. 353
d'appauvrissement où de si longs désastres avaient réduit 50 la Gaule, mais modique eu égard aux richesses ordinaires de ce vaste pays; et pour ménager l'orgueil d'une nation belliqueuse, ce tribut lui fut présenté sous la dénomination moins humiliante de solde militaire '. Le proconsul exempta même de toute charge quelconque certaines cités et certaines villes2; il en reçut d'autres sous son patronage, et agréa qu'elles prissent son nom. Quant aux hommes influents, aux familles nobles et riches, ils les caressait, les comblait de titres et d'honneurs3, leur faisait espérer le droit de cité romaine et de plus hautes faveurs encore, si la fortune lui permettait un jour d'en disposer à son gré. Il évitait avec un soin extrême tout ce qui pouvait blesser des hommes irritables et fiers ; il ne toucha point à leurs monuments nationaux : il respecta ceux mêmes qui rappelaient ses revers. Les Arvernes avaient déposé dans un de leurs temples l'épée que César avait perdue dans sa grande bataille en Séquanie contre Vercingétorix ; il la reconnut un jour, et se mit à rire ; et comme ses officiers voulaient l'enlever : « Laissez-la, dit-il, elle est sacrée*. » Par ces ménagements habiles, il associa sa province à ses vues personnelles d'ambition, et se créa dans ses ennemis de la veille des instruments intéressés,
1. Omnem Galliam quœ saltu Pyrenneo, Alpibusque, et monte Ge< benna, fluminibusque Rheno et Rhodano continetur... in provinciœ formam redegit, eique quadringenties in singulos annos stipendii nomine imposuit. Suet., Caes. , 25. — Quarante millions de sesterces, 8,200,000 francs.