LIVRE VIII. — CHAPITRE I. 3G
de la flotte et au-dessus d'elle s'élève, comme une tour, la poupe du vaisseau prétorien; six rangs de rameurs lui font tracer un large et profond sillon, et ses longues rames s'étendent au loin sur la mer.
« Dès que les flottes ne sont plus séparées que par l'espace qu'un vaisseau peut parcourir d'un seul coup d'aviron, mille voix remplissent les.airs, et l'on n'entend plus, à travers ces clameurs, ni le brait des rames, ni le son des trompettes. La mer tout à coup blanchit d'écume; on voit les rameurs balayer les flots, et, renversés sur leurs bancs, se frapper le sein du levier qu'ils ramènent. Les proues se heurtent à grand bruit; les vaisseaux se repoussent l'un l'autre; mille traits lancés se croisent dans l'air, bientôt la mer en est semée. Déjà les deux flottes se déploient, et les vaisseaux divisés se donnent un champ libre pour le combat. Alors, comme dans l'Océan, si le flux et le vent sont opposés, la mer avance et le flot recule, de même les vaisseaux ennemis sillonnent l'onde en sens contraire ; la masse d'eau que l'un chasse est à l'instant repoussée par l'autre, et, balancée entre deux rames, elle y demeure comme en suspens. Mais les vaisseaux de Massalie étaient plus propres à l'attaque, plus légers à la fuite, plus faciles à ramener par de rapides évolutions, plus dociles à la main du pilote ; ceux des Romains, au contraire, par leur pesanteur et • leur stabilité, avaient pour eux l'avantage d'un combat de pied ferme, et tel que sur terre on peut le donner.
« Brutus dit donc à son pilote : « Pourquoi laisser « les deux flottes se disperser ainsi sur les eaux? est-ce « d'adresse que tu veux combattre? Ramasse nos forces, « et que nos vaisseaux présentent le flanc à la proue « ennemie. » Le pilote obéit, et le combat change. Dès lors chaque vaisseau qui, de sa proue, heurte le
49 flanc des vaisseaux de Brutus, y reste attaché, vaincu par le choc, et retenu captif par le fer qu'il enfonce. D'autres sont arrêtés par des griffes d'airain ou liés par de longues chaînes; les rames se tiennent enlacées, et les deux flottes, couvrant la mer, forment un champ de bataille immobile. Ce n'est plus le javelot, ce n'est plus la flèche qu'on lance; on se joint, on croise les armes, on se bat l'épée à la main l. »
Dans ce conflit, Brutus courut un grand danger. Deux trirèmes massaliotes, ayant remarqué la galère prétorienne, facile à reconnaître à son pavillon, se lancèrent sur elle des deux bords ; mais le pilote de Brutus prévit le coup, et échappa si légèrement et si à propos, que les deux navires assaillants se heurtèrent avec violence : l'un brisa son éperon, et fut fracassé ; alors les vaisseaux ennemis, arrivant à force de rames, les attaquèrent, et sur-lechamp les coulèrent bas. Les vaisseaux de Nasidius ne rendirent aucun service, et se retirèrent bientôt du combat : les hommes qui les montaient n'avaient point leur patrie sous les yeux, et le salut de leur famille ne les forçait pas à affronter la mort ; ils ne perdirent aucun bâtiment. Des galères massaliotes, cinq furent coulées à fond, quatre furent prises ; une se retira avec la flotte de Nasidius, qui sur-le-champ fit voile pour l'Espagne citérieure. Les Massaliotes envoyèrent devant une des galères qui leur restaient, pour porter à leurs frères la désastreuse nouvelle 2.
Du camp de Trébonius, situé sur une des hauteurs qui avoisinaient Massalie au couchant, l'œil plongeait au loin dans l'enceinte de cette ville immense, sur ses rues, sur