LIVRE VIII.— CHAPITRE II
lui-même à l'enchère , beaucoup au delà de leur valeur. 39 Provinciaux, fédérés, citoyens romains, nul n'était épargné; il suscitait des délateurs, il imaginait des conspirations pour avoir un prétexte de tuer et de dépouiller. Un jour qu'il jouait aux dés, la chance lui étant contraire, il se leva de table, et se fit apporter les registres des taxes de la province : il désigna quelques-uns des plus imposés à la mort, et revenant vers ses compagnons : « Vous autres, leur dit-il, vous jouez pour quel- « ques misérables drachmes, moi, d'un seul coup, je « viens d'en gagner cent cinquante millions1. »
Une conspiration , réelle du moins, mais étrangère à la Gaule, suggéra à ce furieux l'idée d'un genre d'extorsion bizarre et jusqu'alors inouï. Quelques nobles romains avaient résolu sa mort; ses sœurs mêmes, Agrippine et Julie , trempèrent dans le complot. Caïus bannit celle-ci, et fit vendre à Lugdunum, où il se trouvait, en place publique, leurs meubles, leurs joyaux, leurs esclaves, et jusqu'à leurs affranchis : la vente produisit beaucoup. Encouragé par ce succès, il étendit la spéculation, faisant venir d'Italie le vieux mobilier de ses palais et de ses villas2. « Je veux meubler les Gaulois, « disait-il; c'est une marque d'amitié que je dois aux « braves alliés du peuple romain. » Quelquefois aussi on l'entendait se plaindre , et déplorer sa pauvreté qui le forçait à se défaire d'objets si précieux. Lui-même présidait à ce trafic, exposant longuement et avec emphase les qualités de chaque article. Appel aux acheteurs, persuasion, artifices de marchand et d'huissier, il ne négli-
1. 'rixeT; TtEpï ôXiywv 5por/ij.<I)v àywvi'ÇeffOs, èyw Se elç [jAipîaç xat Trevcaxi<jy t).ia; fuiptâoa; rfiçoinz. Dio, lix, 22.
2. Invitatus lucro, quidquid instrument veteris aulœ erat, ab Urbe repetiit. Suet., Calig., 46.
89 geait rien *, échauffant les enchères , excitant et taxant d'avarice ceux qui ne mettaient pas à prix. C'était surtout dans les origines historiques qu'il déployait avec satisfaction la pompe de son éloquence; il ne respectait ni les noms de sa famille , ni des souvenirs qu'il était impolitique de ridiculiser et de flétrir chez des peuples à peine soumis; à la vue même de l'autel d'Auguste, il détaillait la défroque du dieu. « Ceci , disait-il, apparte- « nait à Germanicus mon père; voici qui me vient « d' Agrippa; ce vase est égyptien, il servait à Antoine, « Auguste le conquit à la bataille d'Actium ; » et en conséquence de ces avantages, il portait les lots à des prix excessifs2. Tous les hommes riches des provinces narbonnaise et chevelue accouraient par peur à Lugdunum, afin de contribuer à ces achats forcés ; et Caïus amassa des sommes prodigieuses. Il n'en devint pas plus riche. Il dissipait le lendemain avec profusion ce qu'il avait amassé la veille par toutes sortes de voies tyranniques ; il fit célébrera Lugdunum, où il resta longtemps, divers jeux dont la dépense dut être énorme 3.
C'est à ces jeux qu'il établit le concours d'éloquence grecque et latine dont les lois sont restées si célèbres par leur bizarrerie. Les concurrents vaincus devaient payer les frais du prix et composer en vers ou en prose l'éloge des vainqueurs. L'auteur d'une pièce jugée mauvaise était obligé de retracer avec l'éponge ou même avec sa langue, s'il n'aimait mieux être frappé de la férule, ou plongé dans le Rhône 4. Cette scène burlesque se passait
1. Cui instrumento distrahendo nihil noix fraudis ac lenocinii adhibuit... Suet., Calig., 46.