LIVRE VIII. — CHAPITRE II
pour un prince dont l'empire sur son pays n'était pas 43 encore bien affermi. Claude put l'oser et réussit: nous nous occuperons tout à l'heure de cette curieuse et importante expédition.
Comme Auguste avait entremêlé les grâces et les concessions aux mesures rigoureuses de sa réforme, Claude 48 voulait faire succéder, en dédommagement à une persécution cruelle, la plus haute faveur que Rome pût accorder à ses sujets : il voulut octroyer aux provinces chevelues le droit d'entrer dans le sénat et de posséder toutes les charges publiques. Le projet de l'Empereur, qu'appuyaient les réclamations pressantes de toutes les cités transalpines, trouva de l'opposition dans l'ancienne aristocratie romaine, parmi les sénateurs et au sein même du conseil du prince. De violentes clameurs s'élevèrent contre cette innovation qu'on prétendit dangereuse et impolitique « L'Italie, disaient les opposants, n'est pas « épuisée au point de ne pouvoir fournir assez de sujets « au sénat de la capitale ; Rome y suffisait bien jadis « avec les seuls citoyens nés dans ses murs, avec les seuls « peuples de son sang ; et l'on n'a point à se repentir de « son ancienne administration ; il n'est bruit que des « prodiges de gloire et de vertu qui ont signalé ses « mœurs antiques. N'est-ce point assez que les Venètes « et les Insubres aient envahi le sénat, sans y introduire « encore un ramas d'étrangers, comme dans une ville « captive ? Quelle prérogative auront donc désormais le « peu de patriciens qui restent et les sénateurs pauvres « du Latium? Ces nouveaux venus, avec leurs richesses, « engloutiront toutes les places, eux dont l'aïeul ou le (( bisaïeul a été le général de nations ennemies, a taillé « en pièces des armées romaines, a tenu le divin Jules « assiégé autour d'Alésia ; que serait-ce si l'on rappelait
i8 « le souvenir de leurs anciennes barbaries, l'incendie du « Capitole, de l'autel de Rome, et le renversement de « ses murailles ? Il faut sans doute les laisser jouir du « titre de citoyens ; mais que les décorations sénato- « riales, que les honneurs de la magistrature ne soient « point ainsi prostitués 1 ! »
Claude écouta ces objections, les pesa , et n'en persista pas moins dans son projet. Il prononça dans le sénat, à cette occasion, un discours fameux dont le temps malheureusement ne nous a conservé qu'un fragment quelquefois assez obscur 2. Les idées cependant nous en sont connues, et les voici telles que les a analysées et reproduites le plus illustre des historiens romains : « Clausus, le premier de mes ancêtres, était « Sabin d'origine, et le même jour il fut admis et parmi « les citoyens et parmi les patriciens de Rome. Cet « exemple domestique me dit qu'il faut m'attacher au « même plan, et transporter dans le sénat ce que chaque « pays aura produit de plus illustre : car je n'ignore point « qu'Albe lui a donné les Jules, Camérium les Corun- « canius, Tusculum les Porcius, et, sans fouiller dans « ces antiquités, que l'Étrurie et la Lucanie, que l'Italie « entière nous a fourni des sénateurs ; qu'enfin, peu « contents d'adopter quelques citoyens isolés, nous avons « prolongé l'Italie même jusqu'aux Alpes, afin d'associer « les nations et les contrées à la dénomination romaine. « Ce fut une époque de tranquillité profonde au dedans
4. Fruerentur sane vocabulo civitatis; insignia patrum, décora magistratuum ne vulgarent. Tac, Ann., xi, 23.
2. Il est rempli, quant à ce qui concerne la province narbonnaise, de noms propres peu ou point connus et de détails personnels qui sont sans importance pour les faits généraux de l'histoire. Ce discours, gravé sur une table de cuivre, a été découvert à Lyon, dans une fouille.