LIVRE VIII.— CHAPITRE III
voquât la pitié, arrivé près du tribunal, s'adressa à F.Em- si pereur en ces (ormes : « Si avec ma naissance et mes « succès, j'eusse gardé de la modération dans la prospé- « rite, je serais venu ici l'ami des Romains, non leur « captif, et tu n'aurais point dédaigné l'alliance d'un « chef issu d'aïeux illustres et commandant à plusieurs « nations. Maintenant le sort m'avilit autant qu'il t'élève. « J'avais des chevaux, des armes, des soldats, des ri- « chesses; est-il étonnant que je voulusse conserver ces « biens1? Si votre ambition, Romains, veut donner des « fers à tous, est-ce une raison pour que tous les ac- « ceptent? Au reste, ma soumission prompte n'eût illus- « tré ni mon nom ni ta victoire. Si tu ordonnes mon « supplice, on m'oubliera bientôt; situ me sauves la « vie, mon nom rappellera éternellement ta clémence. »
Chez les Romains, les vaincus étaient toujours coupables, et c'était un acte de générosité que de leur laisser la vie : Claude l'accorda à Caractac et à sa famille. On leur ôta leurs chaînes, et ils allèrent rendre à Agrippine, femme de l'Empereur, les mêmes honneurs qu'ils avaient rendus au prince. En visitant Rome et les palais magnifiques dont cette capitale du inonde était remplie , le noble Rreton fut frappé d'étonnement. « Quoi! dit-il aux « Romains qui l'accompagnaient, vous possédez de si « belles choses, et vous convoitez nos pauvres cabanes2. »
Cependant la fortune, jusque-là constante à Ostorius, sembla peu à peu l'abandonner. Soit que, délivré de Caractac, il se relâchât de sa vigilance habituelle et de la sévérité de la discipline, soit que la catastrophe d'un
1 . Habui equos, viros, arma, opes : quid mirum si hœc invitus amisiî Tac, Ann., xn, 37.
2, Zonar.. xi. 10.
si chef si grand et si malheureux eût allumé dans le cœur de tous les Bretons le désir de le venger, la guerre recommença avec plus de vigueur qu'auparavant. Des cohortes légionnaires , laissées avec un préfet de camp chez les Silures pour y construire des forts , furent enveloppées : si des postes les plus voisins les Romains n'étaient accourus en diligence, ces cohortes périssaient jusqu'au dernier homme, et elles perdirent encore le préfet, huit centurions et leurs plus hraves soldats. A quelques jours de là les Silures attaquèrent de nouveau les fourrageurs ennemis ; un détachement de cavalerie romaine, arrivé pour les soutenir, fut mis en fuite. Ostorius envoya des troupes légères, repoussées également; enfin, il fallut toute la masse des légions pour arrêter le désordre et remettre de l'égalité dans le combat. Le général romain, exaspéré de voir ces petits échecs de chaque jour ternir sa gloire passée, disait publiquement « qu'il « traiterait les Silures comme Tibère avait traité les « Sicambres; qu'il les exterminerait ou les transplan- « terait dans la Gaule1. » Ces discours mettaient la rage dans l'âme des Silures ; ils firent des prodiges d'audace et d'activité, et par leur exemple, par leurs sollicitations, par leurs largesses, ils entraînèrent dans le mouvement la plupart des autres nations. Ostorius, accablé de dégoûts et de chagrins, mourut, au grand contentement de tous les amis de l'indépendance bretonne2. Aulus Didius, qui lui succéda, se borna à défendre les frontières de la province romaine.
Sur ces entrefaites, une guerre civile éclata chez les
1. Ut quondam Sugambri excisi, et in Gallias trajccti forent, ita Silnmm nomen penitus exstinguendum. Tac, Ann., xn, 39.