LIVRE VIII. —CHAPITRE III
« qu'ils auraient reconnu la valeur et le fer du vain-ei « queur qui les avait battus tant de fois ; que, dans les « plus grandes armées, c'était le petit nombre qui ga- « gnait les batailles, et que ce serait pour eux un sur- « croît d'honneur de réunir sur une petite troupe toute « la gloire d'une armée entière ; qu'il fallait seulement « se tenir bien serrés, et, les javelots lancés une fois, « frapper avec le pommeau du bouclier, avec l'épée, « massacrer sans relâche, et ne pas s'occuper du butin ; « qu'après la victoire, on le retrouverait1. » Ce discours fut reçu avec des acclamations, et Suétonius donna le signal du combat.
D'abord, les légionnaires, se tenant immobiles à leur place et se resserrant dans cette gorge étroite qui leur servait de rempart, laissèrent l'ennemi s'approcher de très-près ; alors, épuisant tous leurs traits à coup sûr, ils s'élancent, et, comme un coin, enfoncent les barbares. Les auxiliaires ne mettent pas moins de vigueur dans leur attaque, et la cavalerie, avec de longues lances, achève de briser les bataillons qui tenaient encore. Les autres tournèrent le dos, embarrassés dans leur fuite par cette enceinte de chariots qui fermaient toutes les issues. Le vainqueur n'épargna pas même le sang des femmes; il tua jusqu'aux chevaux, dont il grossit les monceaux de morts. Les historiens romains font monter le nombre des Bretons tués à près de quatre-vingt mille ; celui des Romains à quatre cents, avec autant de blessés2. Boudicéa, désespérée, s'empoisonna.
4. Conferti tantum, et pilis emissis, post umbonibus et gladiis, stragem cœdemque continuarent, prœdœ immemores. Tac, Ann., xiv, 36.
2. Quippe sunt qui paulo minus quam octoginta millia Britannorum cecidisse tradaut, militum quadringentis ferme interfectis, nec multo amplius vulneratis. Id., ibid., 37.
6i Suétonius, rassemblant ensuite toute son armée, la retint longtemps sous la tente, afin d'extirper jusqu'aux derniers restes de la révolte. NéroD envoya des renforts de la Germanie, deux mille légionnaires, huit cohortes d'auxiliaires et mille chevaux, et tous les cantons ennemis ou suspects furent mis à feu et à sang. A ces calamités se joignait la famine : les esprits s' étant tournés uniquement vers la guerre, les Bretons avaient négligé d'ensemencer leurs champs, comptant d'ailleurs sur les approvisionnements romains; et néanmoins ces nations indomptables tardèrent encore quelque temps à se soumettre1.
6i Les successeurs de Suétonius agrandirent successià veulent la province. P. Cérialis, devenu lieutenant im- 3* périal, porta la guerre vers le nord dans le pays des Brigantes ; il livra plusieurs batailles , quelques-unes sanglantes, et une grande partie de la contrée fut enveloppée dans la conquête ou dans la dévastation. J. Frontinus fit plus : il réduisit les Silures, et fonda la domination romaine, autant qu'elle pouvait l'être parmi ces hommes indépendants, et sur un territoire si difficile à garder2. Agricola, qui gouverna la Bretagne romaine après lui , dompta les Ordovikes, et pénétra jusqu'à Mona, qui était restée libre depuis le départ précipité de Suétonius; les habitants demandèrent la paix, et l'île fut ajoutée à la province3. Il porta aussi ses armes dans le nord, et, dépassant la frontière des peuples kimris, il alla attaquer la race gallique au pied des monts Grampiens, il la vainquit malgré l'héroïsme de ses tribus, et
i. Tac, Ann., xiv, 38.