LIVRE IX. — CHAPITRE I
requête de ses compatriotes de Narbonne. Relégué par le sénat aux îles Baléares, il y mourut, au bout de trois ans de fatigue et de chagrin l.
Bien différent de cet homme vénérable, Domitius Afer, natif de Némausus, se trouvait dans le même temps à Rome, où ses débuts comme orateur avaient été accueillis par les applaudissements des amis de l'éloquence, mais par l'effroi des gens de bien. Domitius fut le prince de cette éloquence vénale et sanguinaire qui servait les haines des tyrans, pourvoyait leurs bourreaux, et, malgré l'éclat qu'elle jeta sur les lettres, fut l'opprobre de ce temps d'opprobres Délateur perpétuel sous Tibère, sous Caïus, sous Néron, il acquit du pouvoir et de grands biens Cependant il vécut et mourut tranquillement protégé par l'admiration de son génie ; ce furent ses vices qui se chargèrent de venger l'humanité -.
Les écoles créées par Auguste, agrandies et multipliées par Claude, propageaient dans toutes les parties de la Gaule le goût des lettres romaines et des arts libéraux. Lugdunum possédait des librairies déjà fameuses 3 ; et Vienne, Tolose, Narbonne surtout, renfermaient des dépôts de l'ancienne littérature latine plus complets que ceux de Rome même \ sans préjudice de la littérature contemporaine, car on s'y procurait les ouvrages les plus
1. Sen., Controv., 20, 28, et passim. — Tac, Ann., iv, 42- — Martial., vin, ep. 72. — Euseb. Cbron.
% Tac, Ann., iv, 52, 66; xiv, 19. — Dio, lix. — Dial. de Orat , ap. Tac, 13-15, — Plin., Epist., n, 14; vm, 18. — Quiat., v, 7; vi, 3. — Euseb. Chron.
3. Bibliopolas Lugduni esse non putabam, ac tanto libentius ex litteris tuis cognovi venditare libellos meos.-. Plin., Epist., ix, 11.
4. Legerat in provincia quosdam veteres libellos, durante adhuc ibi antiquorum memoria, necdum abolita, sicut RomaB. Suet., Illustr. gramm. : M. Valer. Prob.
récents tout aussi promptement qu'en Italie1. L'éloquence était applaudie 2, payée, cultivée avec ardeur par cette race spirituelle, \i\<\ ouverte à toutes les impressions de l'esprit; c'éiait d'ailleurs une vieille passion chez elle. Chaque année, une foule d'orateurs de toutes les provinces transalpines se rendaient à Lugdunum, au concours de l'autel d'Auguste ; et pour y faire briller leur ingénieuse facilité, se résignaient aux lois bizarres imposées par Caligula 3. L'architecture et la sculpture suivaient les progrès des lettres. Tandis que la Narbonnaise se couvrait de forums, de temples, de capitoles, de cirques, d'amphithéâtres, de basiliques, d'aqueducs, qui le disputaient en magnificence aux plus belles constructions de Rome, la Gaule chevelue ne restait pas en arrière-, les villes riches contruisaient, à frais communs, d'abord des temples, ensuite des forums. De somptueux édifices s'élevaient sur l'emplacement des anciens lacs sacrés, sur les ruines des anciens sanctuaires, et les vieux simulacres informes cédaient la place petit à petit aux types élégants du polythéisme grec, ou se perfectionnaient par l'application des règles de l'art. Le plus illustre des sculpteurs en bronze, le Grec Zénodore, fondit pour la cité arverne une statue colossale de Mercure, chef-d'œuvre de beauté et de grandeur : l'artiste y travailla dix ans : elle coûta quarante millions de sesterces 4. Un temple bâti par le même peuple en l'honneur