LIVRE IX. — CHAPITRE I
« tout l'Empire, nous y marcherons tous; si les batailles m « importantes, décisives, sont celles de l'Italie, pourquoi « mutiler l'année? Qu'attendre désormais d'un corps au- « quel on veut retrancher ses membres les plus vigou- « reux *? » Telles étaient les plaintes qui se faisaient entendre de toutes parts dans le camp. Valens envoya ses licteurs pour mettre fin à la sédition; mais les soldats fondirent sur lui, lui jetèrent des pierres, et le poursuivirent dans sa fuite. Mille voix s'écriaient « qu'il re- « celait les dépouilles des Gaules, l'or des Viennois, le « fruit des fatigues de l'armée 2. » Ils pillent ses bagages, ils visitent ses tentes, ils sondent même la terre avec la pointe de leurs armes et de leurs javelots. Pendant ce temps, Valens, déguisé en esclave, s'évadait et se cachait chez un décurion de la cavalerie. Le feu de la colère fut bientôt exhalé. Mais Alphénus Varus, préfet du camp, avait défendu aux centurions de relever les sentinelles, aux trompettes de sonner les différents exercices; il avait interrompu tout ce qui entretient l'ordre et la régularité dans une armée. Cet artifice, au moment où d'elle-même la sédition se calmait insensiblement, réussit. Les soldats restaient frappés d'engourdissement; ils se regardaient tous avec des yeux étonnés : l'idée seule que personne ne les commandait leur donnait l'épouvante; on voyait, à leur résignation, à leur silence, qu'ils cherchaient leur pardon; bientôt ils supplièrent, ils versèrent des larmes, lorsqu'enfin Valens se montra tout défiguré, les yeux en pleurs. Les soldats l'avaient cru mort : son apparition inopinée les saisit de joie, d'ntten-
1. Non abrumpendos ut corpori validissimos artus. Tac, Hist., h, 28.
2. Spolia Galliarum et Viennensium aurum et pretia laborum suorum occultare clamitantes... Id., ibid.,29.
69 drissement, d'enthousiasme. Ils se félicitent de l'avoir recouvré; ils l'accablent de louanges; ils le portent sur son tribunal au milieu des aigles et des drapeaux. Lui, par une modération sage, ne demanda le supplice de personne, et pour ne pas se rendre trop suspect en dissimulant, il accusa, mais quelques mutins seulement, sachant trop bien que dans les guerres civiles les soldats ont plus de droits que les chefs *.
La fortune des lieutenants de Vitellius fut diverse en Italie; Cécina n'éprouva que des échecs; Valens termina la guerre dans un seul combat. Othon vaincu se perça de son épée, et l'Italie reconnut Vitellius. L'Empereur cependant était encore au delà des Alpes. Après avoir complété par des levées faites en Gaule les cadres de six légions qu'il laissait sur le Rhin 2 et remis le commandement général à Hordéonius Flaccus, il s'approchait de Lugdunum à la tête d'une légion rhénane, d'une division de l'armée britannique et d'une multitude de Belges volontaires, lorsqu'il apprit son triomphe et la mort d'Othon. Il resta plusieurs jours dans cette colonie fidèle, donnant et recevant des combats de gladiateurs3, passionné qu'il était pour ce genre de spectacle. De Lugdunum il se rendit à Vienne, où il demeura aussi quelque temps, soit pour humilier, soit pour pacifier cette ville toujours mal disposée. Là un événement fortuit, interprété par la superstition, fournit de nouveaux aliments à la haine active des Viennois. Un jour que Vitellius donnait audience assis sur son tribunal, un coq vint