CHAPITRE II
Caractère et desseins du Batave Civilis. — Vespasien proclamé empereur par les légions d'Orient, reconnu par celles d'illyrie. — Du Tolosan Antonius Primus, surnommé Bec. — Civilis s'engage à soutenir Vespasien. — Il chasse les Romains de l'île des Bataves, et provoque les Gaulois à l'indé-' pendance. — Son armée grossie des déserteurs bataves de la quatorzième légion. — Immense accroissement de sa puissance. — Siège de "Vétéra. — Le lieutenant Hordéonius Flaccus. — Séditions dans le camp romain; Hordéonius massacré. — Mission de Montanus près de Civilis; celui-ci lève le masque et se prononce pour la cause de la liberté. — Chute du parti vitellien en Italie. — Les Gaules s'insurgent. — Empire gaulois : Druides; Classicus, Tutor, Sabinus. — Défaite des légions romaines; elles prêtent serment à l'empire gaulois.
Claudius Civilis, dont nous avons déjà parlé, issu 69 d'une vieille et puissante famille batave, était entré dès sa jeunesse au service des Romains, qui lui avaient concédé le titre de citoyen, et par suite le grade de préfet de cohorte ; il avait un frère nommé Julius Paullus, actif, brave, indépendant comme lui. Tous deux s'étant rendus suspects aux lieutenants de Néron, Fontéius Capito fit trancher la tète à Paullus, et livra Claudius à l'Empereur. Néron le fit jeter dans un cachot, Galba lui rendit la liberté et le renvoya en Germanie ; mais l'armée de Fontéius, regardant cette absolution comme une insulte, s'empara de lui, le mit aux fers et demanda à grands cris son supplice : la politique de Yilellius le sauva Ces persécu Lions avaient laissé dans l'âme du Batave un ressentiment profond ; il avait fait vœu de ne plus couper sa chevelure qu'il ne fut vengé,
et les guerres qui déchiraient l'empire romain lui donnaient l'espoir que sa vengeance serait prompte et sûre. Comme Annibal et comme Sêrtorius, Givilis était privé d'un œil; cette ressemblance le rendait fier, et il se comparait volontiers à ces deux grands hommes *, dont une plus noble conformité le rapprochait d'ailleurs, la conformité du génie. La bravoure à la fois impétueuse et opiniâtre de sa nation n'était pas le seul mérite du chef batave ; il y joignait un esprit fin, habile aux ruses de la politique comme à celles de la guerre, et de plus la connaissance du gouvernement romain et des hommes influents de cette époque. Deux de ces hommes lui offrirent l'occasion la plus favorable à ses désirs de vengeance et de liberté.
La guerre civile qui avait porté Vitellius sur la chaise curule des Césars, menaçait de l'en faire tomber. Les armées d'Orient lui avaient refusé le serment pour le déférer à Vespasien, occupé alors de la guerre de Judée. Celles d'Illyrie, attachées à Othon et jalouses des armées du Rhin, s'étaient empressées de suivre cet exemple, et le Gaulois Antonius Primus, commandant de la légion pannonique, avait arboré sur ses enseignes l'image de Vespasien.
Anlonius Primus, né à Tolose, y avait passé son enfance, et ses compatriotes lui avaient donné le surnom de Bec2, soit à cause de quelque difformité de son visage, soit par suite de quelque aventure inconnue de sa jeunesse. De bonne heure, il se rendit en Italie pour
1. Sertorium se aut Annibalem ferens, simili oris dehonestamènto. Tac, Hist., iv, 13.
2. Cui Tolosae nato cognomen in puepitia Becco fuerat : id valet Gallinacei rostrum. Suet., Vitell., 18. — Bek (armor.), Big (kimr.), Gob (gaôl.).