‹ Histoire de La Gaule, sous la domination romaineChapitre 399 sur 454 · LIVRE IX. —CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IX. —CHAPITRE II

« cachées sous mille noms différents ' : Voilà qu'on nous 69 « écrase encore par un nouvel enrôlement où le fils va « être arraché à son père, le frère à son frère, et pour ne « plus se revoir! Pourtant, jamais l'occasion fut-elle « aussi belle pour reconquérir notre liberté ? jamais les « Romains furent-ils moins redoutables? Dans leurs « camps sur le Rhin, il ne reste que du butin et des « vieillards. Les Bataves n'ont qu'à lever seulement les « yeux, et ne pas se faire un épouvantail de quelques u vains noms de légions. Ne possédons-nous pas une « infanterie et une cavalerie excellentes, et les Germains « ne sont-ils pas nos frères ? Les Gaules d'ailleurs con- « spirent pour nous, et jusqu'aux Romains mêmes à qui « cette guerre ne déplaira pas. Vaincus, nous nous en « ferons un mérite auprès de Vespasien ; vainqueurs, « qui viendra nous demander des comptes ? »

D'unanimes acclamations suivirent ce discours. Profitant alors de rémotion des esprits, Civilis fit prêter à chacun des convives le serment de tout oser, de tout souffrir pour l'affranchissement de la patrie-, et il invoqua à l'appui de son éloquence ce que la religion contenait d'engagements les plus terribles, de rites les plus solennels. Aussitôt il envoya un émissaire aux Caninéfates, leur proposant de s'associer à l'entreprise. Ce peuple, qui habitait la partie septentrionale de l'île, avait avec les Bataves une entière conformité d'origine, de langage et de bravoure ; mais il leur était inférieur en nombre. Des agents secrets allèrent aussi solliciter

4. Neque enim societatom, ut olim, sed tanquam mancipia haberi : quando legatum, gravi quidem comitatu et superbo cum imperio, venire : tradi se praefectis centurionibusque; quos ubi spoliis et sanguine expleverint, mutari, exquirique novos sinus et varia prsedandi vocabula. Tac, Hist., iv, 14.

il 28

les auxiliaires bataves des légions de Bretagne, ainsi que ces huit cohortes fameuses renvoyées d'Italie par Vitellius et qui venaient d'arriver à Moguntiacum *.

Parmi les Caninéfates vivait un chef d'illustre maison nommé Brinio ; c'était un homme brave à l'excès, mais qui n'avait pour lui que sa fougue et sa brutale audace. Son père, qui s'était porté à beaucoup d'hostilités contre les Bomains, avait bravé impunément la ridicule expédition de Caïus. Lorsque les Caninéfates, s'associant aux projets des Bataves, songèrent à se choisir un chef de guerre, cet esprit de haine héréditaire fut à lui seul une recommandation pour Brinio : placé sur un bouclier, suivant l'usage, et balancé sur les épaules d'une troupe de soldats, il reçut le commandement de l'expédition 2. A peine élu , Brinio, de concert avec les Frises, peuple d'au delà du Rhin, vint par mer attaquer un camp de deux cohortes, bâti tout près du rivage. Les Bomains ne se tenaient point sur leurs gardes, d'ailleurs leurs forces étaient insuffisantes ; le camp fut pris et pillé. Les vivandiers et les négociants romains, disséminés sans précaution dans un pays qu'ils regardaient comme ami, tombèrent tous au pouvoir du vainqueur. Les forts ne pouvaient éviter non plus d'être saccagés; les préfets des cohortes y mirent le feu ; les enseignes, les drapeaux et ce qu'il y avait de soldats se retirèrent dans la partie supérieure de l'île. Ils y formèrent ainsi une petite armée peu redoutable pour les insurgés, car elle n'était guère composée que de recrues, Vitellius ayant emmené avec lui l'élite des cohortes.- Outre ces troupes de terre, les

i. Aujourd'hui Mayence.

2. Igitur ipso rebellis familiœ nomine placuit, impositusque scuto, more gentis, et sustiuenlium Uumeris vibratus, dux deligitur. Tac, Hist., iv, 15.

Page 1